La désignation de Sylvie Goulard comme « Ministre des Armées » et non comme « Ministre de la Défense nationale » dans le gouvernement d’Edouard Philippe a soulevé un certain nombre d’interrogations quand au périmètre et à la définition de son poste : cela revient-il à dire que le périmètre ministériel en sera modifié ? Un rapide détour par l’histoire permet de remettre ces enjeux en perspective.

Le terme même de « Ministre de la Défense nationale » n’apparaît pas avant 1932, dans le Cabinet Tardieu : jusqu’à la Libération, chaque arme dispose de son propre secrétariat d’Etat ou Ministre. Sous la IVe République, la dénomination de « Ministre de la Défense Nationale » ne s’impose pas : employée de 1947 à 1953, l’intitulé du portefeuille ministériel sera ensuite sujet à des variations : « Défense nationale et forces armées » pour Emmanuel Temple dans le Gouvernement de Pierre Mendès France ou pour le Général König dans celui d’Edgar Faure, «Défense nationale » pour Maurice Bourgès-Maunoury dans le Gouvernement Mollet, « Forces armées » pour Pierre de Chevigné au sein de l’éphémère gouvernement Pflimlin. Une stabilisation s’en suit avec le retour au pouvoir du Général de Gaulle : lui-même sera ministre de la Défense nationale dans le Gouvernement qu’il forme en mai 1958, avant de nommer, pendant la première décennie de la Ve République, deux ministres des Armées, Pierre Guillaumat puis Pierre Messmer. Par la suite, la dénomination de « Ministre de la Défense » s’impose, à la notable exception de Robert Galley, Ministre des Armées, et le fait n’est pas anodin, dans les deux derniers Gouvernements que Pierre Messmer dirige sous la présidence de Georges Pompidou (1973-1974).

Il existe donc une « spécificité gaullienne » au titre de Ministre des Armées. Pour quelles raisons ? La principale réside dans la définition par de Gaulle d’un périmètre présidentiel : l’engagement de l’appareil de défense relève de la décision du Président dans le cadre du Conseil de Défense nationale. La dissuasion, mise en place au cours de cette période, symbolise ce recentrage autour de la personne du Président. Comme le montre Philippe Vial, cela ne va pas de soi dans l’équilibre institutionnel initial de la Ve République, mais résulte d’une évolution très progressive, accélérée par le conflit algérien finissant. La création du poste de Chef d’Etat-Major des Armées et la construction d’un équilibre, mais aussi d’une relation directe entre l’Elysée et l’Hôtel de Brienne constituent un point crucial du « domaine réservé » mis en place par de Gaulle. La fonction ministérielle pourrait à première vue s’en trouver diminuée. Non sans modestie, Pierre Messmer s’en ouvrira : « Quand on est le ministre du Général de Gaulle, on n’est pas un homme politique, quand on prend les armées, on est son secrétaire d’Etat aux armées ».

Pour autant, il serait erroné d’interpréter cette fonction dans un sens par trop restrictif. D’une part, elle implique une relation directe et confiante entre le Président et son ministre, unique dans l’économie gouvernementale : de fait, pour avoir su en cerner les contours, Pierre Messmer connaîtra à ce poste une longévité remarquable, du 5 février 1960 au 4 juin 1969. Alors qu’il pouvait lui apparaître délicat de trop laisser un ministre « s’installer » dans son département ministériel, le Général de Gaulle a au contraire dans ce cas recherché cette stabilité, car cette organisation lui semblait adaptée à son immense effort de modernisation de l’armée française. Le fameux « triangle » décisionnel entre le Chef de l’Etat, le Ministre et le Chef d’Etat-Major des armées repose sur une proximité et une confiance mutuelle entre les trois composantes. Second point, il serait erroné de ne voir dans le Ministre des Armées qu’un ministre sans véritable prérogatives, dont il se serait laissé dépouiller par le Président et par l’émergence du Chef d’Etat-Major des Armées: outre le fait que Messmer sera le Ministre en charge de gérer la sortie de l’engagement militaire en Algérie, plusieurs initiatives décisives sont prises à son initiative, comme la fondation en 1963 de la Délégation ministérielle à l’armement, devenue Délégation Générale de l’Armement en 1977, ou du Centre de Prospection et d’Evaluation du Ministère de la Défense l’année suivante. La tâche de préparer l’outil militaire n’exclut nullement une réflexion de long terme sur sa modernisation ou ses capacités de projection, seul ou en coalition.

Il est bien évidemment prématuré d’affirmer que le retour d’une Ministre des Armées participe de la restauration d’un schéma gaullien : le cadre de l’engagement, les missions de l’armée, les périls auxquels elle doit faire face ont considérablement évolué depuis les années 1960. Cependant, avoir en tête ce modèle gaullien pourra constituer un moyen d’observation intéressant pour saisir l’évolution prochaine de la gouvernance militaire de notre pays.

Pierre Messmer à l’Hôtel des Invalides en avril 1963 (Droits réservés)

Sylvie Goulard à la DGA de Bruz le 30 mai 2017 (Droits réservés Ouest-France)