| «Veillez. Vous ne connaissez pas le jour. vous ne savez
pas l'heure. Soyez prêts. ». Cet événement
de la venue du Fils de l'homme que nous annonce l'Evangile est aussi
imprévisible que l'effraction d'un voleur dans la nuit. Alors
la vérité de la conduite des hommes paraîtra
au grand jour et le jugement viendra.
Ces paroles de Jésus visent l'horizon ultime de l'histoire.
Qui donc s'en soucie ? Et pourtant ces paroles et l'espérance
qu'elles éveillent nous ont
soutenus pendant les années d'oppression, pendant cette nuit
qui semblait ne pas devoir finir. Mais quel jugement les hommes
pourraient-ils alors exercer ? Qui donc serait capable de sonder
la profondeur des crimes et du mal, et prononcer l'ultime sanction
?
L'histoire jugera, dit-on, en pensant à un futur indéfini.
Faudrait-il donc laisser se confondre le mal et le bien dans le
même gouffre de l'oubli ? Mais nos actes eux-mêmes ne
cessent de nous juger. D'abord, il est une lumière qui éclaire
la ténèbre des consciences. Elle suffit pour nous
faire connaître le secret de notre conduite. Et puis il y
a l'objectivité de nos actes, nos actions hasardeuses, nos
décisions prises dans l'ambiguïté de nos intentions,
engagent irrévocablement le cours des événements.
Malraux le disait déjà en affirmant : « L'action
est manichéenne ».
Le jeu oscillant de la liberté humaine reflète dans
sa faiblesse l'absolu où elle trouve sa source et qui la
jugera. L'homme est capable du bien et donc du mal.
Telle est la haute exigence et l'extraordinaire fragilité
des décisions humaines et de la responsabilité politique
au sens le plus noble du mot.
Dans la nuit et l'incertitude, elles engagent de façon irréversible
l'avenir des hommes. Il ne faut invoquer ni la fatalité,
ni le destin, ni la chance. Car ce sont les hommes qui font l'histoire
et qui portent la responsabilité du salut temporel et spirituel
des peuples.
Le 18 juin 1940 fut pour nous l'un de ces jours de jugement qui
changent l'histoire d'un peuple.
Pouvons-nous en dire autant de ce 26 août 1944 ?
En méditant ces paroles de l'Evangile, nous nous sommes remémoré
l'épreuve de la France et des français dans cette
cruelle période. La génération suivante qui
ne l'a pas vécue, a été frappée par
la grandeur de cette tragique épopée dont le Général
Leclerc était l'un des héros. Puis, pendant le demi
siècle qui vient de s'achever, la succession des événements
a repoussé dans le domaine des ombres du passé cette
Libération que nous commémorons aujourd'hui. N'avons-nous
rien d'autre à dire aux générations futures
que nos souvenirs, « leur poussière et la trace de
leur vertu » ?
Dans la situation présente de la civilisation mondiale, dans
ce moment de l'édification de l'Europe, le murmure encore
étouffé des peuples se fait entendre ; murmure des
affamés qui se tournent vers les peuples repus, murmure des
peuples sans liberté qui en appellent aux peuples libres.
Mais savons-nous encore vivre en étant dignes du privilège
de la liberté que nous ont accordé ceux qui se sont
battus pour elle ?
Murmure des peuples dont la civilisation est balayée par
la puissance des changements économiques. Mais quelle sagesse
leur apporte notre technologie triomphante ?
Quel idéal avons-nous donc à défendre qui exprime
l'identité de la France ?
Il nous faut non plus défendre cet idéal pour le
préserver, il nous faut le partager au bénéfice
de tous pour qu'il vive. Notre trésor de civilisation a
été élaboré par les millénaires
passés. C'est un art de vivre digne de l'humanité
de l'homme. Un art de vivre né de la confrontation et de
l'union de la sagesse d'Athènes, du droit de Rome, de la
révélation biblique, des saintes et des saints, disciples
du Christ, qui au cours des siècles ont enseigné par
leurs paroles et l'exemple de leur vie ce que veut dire aimer non
seulement ses amis, mais aussi ses ennemis, ce que révèle
aux puissants la condition du plus faible, ce qu'impose au plus
riche la dignité des pauvres. C'est un art de vivre qui a
puisé dans cet héritage la vision la plus universelle
de l'homme et de ses droits. Il a voulu placer dans la raison
humaine un espoir sans limite. Le croyant sait lire dans cette ambition
le secret de l'homme " créé à l'image
et à la ressemblance de Dieu ". Tout cela nous est commun
avec les autres nations d'Europe.
Mais le génie de la France est d'avoir su façonner
ce trésor de civilisation pendant plus d'un millénaire
où la passion de l'unité de notre nation, au prix
d'incessantes guerres civiles, a donné à notre culture
sa singularité dans sa diversité. Nos conflits surmontés,
nos blessures mutuelles guéries, nos
ressentiments pardonnés nous ont durement appris à
tout accueillir de notre longue histoire, sans rejeter aucun de
ses héritiers. Le général de Gaulle en
conduisant comme il l'a fait les événements de ce
26 août 1944, de l'Arc de Triomphe à Notre-Dame de
Paris, de la Marseillaise au Magnificat où se retrouvaient
ceux qui croyaient au ciel, quelle que fût leur religion,
et ceux qui n'y croyaient pas, quelle que fût leur vision
du monde, le Général de Gaulle ne posait-il pas les
gestes symboliques de la réconciliation avec elle-même
que la France ne cesse de devoir accomplir pour demeurer la France
?
Voilà donc ce trésor fragile et précieux, que
la France doit aujourd'hui partager avec les peuples du monde à
la recherche d'un nouvel art de vivre ensemble dans la paix. Nous
devons, comme ce fut le cas en ces
années de trahison et de combat, agir avec courage.
Proposons à ce monde qui rêve d'unité, l'expérience
originale que nous avons durement acquise qui fait vivre l'âme
de notre peuple et qui l'unit. Mais il n'est pas impensable que
ce rêve tourne au cauchemar faute d'avoir su mobiliser les
forces qui seules ouvrent à l'humanité la porte étroite
de son bonheur.
« Veillez. Vous ne connaissez pas le jour. vous ne savez pas
l'heure. Soyez prêts. ».
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