L’arrivée dans la capitale du modeste cortège
du Général s’était faite dans l’après-midi
du 25 août au milieu d’une foule déchaînée
d’enthousiasme. Descendant de voiture ainsi que les autres membres
du petit groupe qui l’accompagnait et allumant une cigarette,
il m’interpella en me disant : " Courcel, nous avons bouclé
la boucle. "
Le peuple de Paris allait avoir l’occasion
de lui rendre directement hommage dès le lendemain 26 août.
La libération de la capitale était à peine
achevée et des combats se déroulaient encore dans
la banlieue au nord de Paris. Mais de Gaulle décida de se
rendre de l’Étoile à Notre-Dame et y donna rendez-vous
à la population parisienne tout entière.
A trois heure de l’après-midi, il arrivait de l’Arc
de Triomphe, un immense drapeau tricolore flottant sous sa voûte.
Accompagné d’André Le Troquer et d’Alexandre
Parodi, de Gaulle ranima la flamme, entouré de Georges Bidault
et des membres du Conseil national de la Résistance, d’André
Tollet et des membres du Comité Parisien de la Libération,
des officiers généraux Juin, Kœnig, Leclerc,
d ‘Argenlieu, Vallin et Bloch-Dassault, des préfets
Flouret et Luizet. Les honneur lui étaient rendus par le
Régiment de Marche du Tchad. Après cette brève
cérémonie, le général de Gaulle descendit
à pied les Champs-Élysées escorté par
ces personnalités et d’autres que je n’ai pas
citées.
Le spectacle était extraordinaire. " C’est la
mer ", écrira de Gaulle. En fait, une foule immense
se pressait à la fois sur les trottoirs et aux fenêtres
ou sur les toits des immeubles qui bordent les Champs-Élysées
; des grappes humaines s’accrochaient aux arbres et aux réverbères.
Tous ces gens donnaient le spectacle de leur joie en acclamant Charles
de Gaulle, qui les saluait majestueusement de ses bras, ne réussissant
pas tout à fait à cacher son émotion. Et pourtant,
malgré son caractère improvisé, malgré
la présence de l’ennemi aux portes de Paris, ce défilé
se déroula comme s’il avait été organisé
longtemps à l’avance. L’hommage de ce bon ordre
doit être rendu à la police parisienne, aux détachements
de la 2è DB et au service d’ordre de la Résistance
qui avaient uni leurs efforts pour qu’il en fût ainsi.
Mais le mérite en revenait aussi au peuple de Paris : conscient
de vivre un grand moment de son Histoire, il avait su rester maître
de son enthousiasme. Pas un seul instant pendant la descente des
Champs-Élysées, qui fut faite entièrement à
pied au milieu des acclamations, la foule ne déborda le service
d’ordre avant le passage du Général et du groupe
de personnes qui marchaient avec lui.
La journée du 26 août fut aux yeux du monde entier
la consécration définitive par le peuple français
de la légitimité du gouvernement provisoire et de
son Président, bien que les grands Alliés ne le reconnussent
toujours pas. De Gaulle, non sans raison, attachait beaucoup d’importance
à cette légitimité, qu’il considérait
avait toujours représentée. C’est ce qui l’avait
amené, la veille au soir à l’Hôtel de
Ville, à répondre à Georges Bidault, qui en
tant que président du CNR le pressait de proclamer solennellement
la République : " La République n’a jamais
cessé d’être. La France Libre, la France Combattante,
le Comité français de la Libération nationale
l’ont tour à tour incorporée. Vichy fut et demeure
nul et non avenu. Moi-même suis le président du Gouvernement
de la République. "
Il l’était plus que jamais au soir du 26 août.
| Extrait de la
revue Espoir, n°47 |
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