Un monument invisible

par Alain Moatti et Henri Rivière,

architectes et scénographes.

 

«Voir, c’est avoir à distance » Maurice Merleau Ponty.

 

Il n’y a de patrimoine que dans le mouvement vers le futur.

 

L’Historial Charles de Gaulle est situé dans l’Hôtel national des Invalides au musée de l’Armée à Paris, sous la cour de la Valeur.

Ici l’enjeu  de la modernité à inscrire dans le patrimoine est double :

 

• Historique avec la transmission de l’œuvre de Charles de Gaulle.Nous avons scénographié l’histoire en marche par l’immersion du visiteur dans  des images en mouvement.

 

• Architectural avec la création d’un projet contemporain aux Invalides.

Nous avons inscrit une architecture numérique du XXIe siècle dans un bâtiment en pierre du XVIIe siècle.

 

L’Historial est une architecture audiovisuelle où la matière est révélée par la lumière des images.

 

Une architecture scénographiée faite de savoirs et d’émotions.

 

Interactivité, multimédias et installations artistiques, font revivre les images d’archives comme la trace présente de l’Histoire disparue.

 

C’est un lieu unique où les supports de l’image, des matières  transparentes et réfléchissantes, mettent l’Histoire, insaisissable, à distance par les reflets et les profondeurs.

La juxtaposition, les transparences, les images vidéo et photographique d’échelles multiples créent des liens, des raccourcis par leur situation spatiale. Dans cet espace, le temps est plié comme dans notre propre mémoire.

 

Transmettre

 

Un lieu de mémoire a pour vocation de lier passé disparu et présent vivant.

Ici se situe notre projet, cet entre-deux monde, cet espace frontière où l’histoire et l’idée de l’avenir se mêlent.

Transmettre,  voilà l’objet de l’Historial.

Dans tous les outils de la connaissance, livres, CD rom, Internet, seul le musée fait une place au corps du visiteur. C’est par le parcours que les visiteurs composent leur propre chemin de la connaissance.

Ici l’espace structure le temps, celui du déplacement du visiteur et celui de l’Histoire.

Ici se mêlent parcours architectural et immersion dans les images, matières monochromes et multimédias, acteurs de l’histoire et spectateurs de l’Historial.

Notre projet est structuré par trois lieux en strates successives qui se complètent chacun.

Ils définissent trois ambiances, trois expériences pour le visiteur et  trois types d’accès à la connaissance :

La coupole inversée, cinéma multi-écrans où le visiteur passe de l’action au savoir.

 

L’anneau de l’histoire et les trois portes, intervention artistique où le visiteur  passe de l’émotion à la compréhension.

 

Les alcôves, lieux multimédias interactifs où le visiteur passe de l’expérience à l’approfondissement didactique.

 

Le projet architectural et scénographique

 

Aux Invalides, la cour de la Valeur a été creusée sur toute sa surface de 45 par 38 mètres, sur une profondeur de 12 mètres. Ironie de l’histoire, lors du creusement de la cour nous avons découvert un bunker datant de la guerre qu’il a fallu démolir.

 

Le « monument invisible » s’installe sous la dalle de 50 cm de béton qui le renferme. La cour sera recouverte de gazon et de pavés.

L’Historial s’installe dans un écrin en béton entièrement recouvert d’un cuvelage qui en assure l’étanchéité lors de crue de la Seine. L’écrin le plus profond qui comprend la salle multi-écrans est lesté par une dalle de 1m d’épaisseur qui reprend les poussées de la nappe phréatique dans laquelle il baigne.

 

Le projet d’installer un ensemble contemporain dans un bâtiment classé monument historique fut une prouesse. Les équipements  techniques, groupes froid, centrales de traitement d’air, équipements de désenfumage et de sécurité ont été installés en pièces démontées dans les caves existantes  transformées en locaux techniques. Les bâtiments des Invalides ne possédant pas de fondations, nous avons réalisés des reprises en sous œuvre. Celles-ci et tous les creusements pour les réseaux ont été réalisés à  main d’homme. En effet, aucune machine outils ne pouvait rentrer dans ce bâtiment.

 

L’Historial s’installe dans un grand volume qui se connecte au sous-sol du corridor de Metz.

La liaison entre l’écrin en béton et les caves existantes a  nécessité  la découpe d’un mur en pierre de 1,80 m d’épaisseur et d’un mur en béton de 50 cm que les Allemands  avaient réalisés lors de la dernière guerre. Un linteau en béton blanc reprend les 14 000 tonnes de murs ainsi découpés. Il a fallu un mois et demi pour réaliser cet ouvrage d’une grande technicité qui s’apparente à de la chirurgie architecturale.

 

Une architecture scénographiée.

 

L’entrée se fait par la cour d’honneur. Pour s’immerger dans l’épopée gaullienne, le visiteur est équipé d’un audio guide semi-ouvert.

On pénètre dans ce monument multimédia par une mosaïque de portraits de Charles de Gaulle, quatre-vingt visages comme autant d’années de sa vie.

 

La coupole inversée : la salle multi-écrans

 

L’Historial Charles de Gaulle s’ancre dans la terre de France par une coupole inversée en bois, référence au dôme où repose le tombeau de Napoléon. Cette structure autoportante sur plan en ellipse renferme la salle multi-écrans, cœur de l’architecture muséale.

Le visiteur pénètre dans la grande salle, sorte de mappemonde, où cinq écrans sur 60m2 diffusent un film biographique.

 

La coque en bois : un objet unique

 

Dans cette coupole inversée, les gradins flottent dans l’espace au-dessus de la lumière, diffusée par l’ensemble de la structure en bois, grâce à la présence de 2 400 luminaires positionnés dans chacune des alvéoles.

Chaque luminaire est composé d’une diode électroluminescente enveloppée dans un abat-jour en plexiglas translucide.

 

La coque est une structure réticulaire autoportante en bois de merisier (dimensions 17 m x 23 m x 10 m). A partir du modèle numérique réalisé par les architectes, la découpe des 8700 pièces a été assurée par une machine de découpe reliée à un ordinateur. Chaque pièce est unique. Elles sont assemblées entre elles par des goupilles en bois. Dessinée selon un plan elliptique et axée sur les diagonales de la cour de la Valeur, elle crée une tension nouvelle dans la géométrie classique de l’Hôtel national des Invalides.

C’est un objet qui lie matériaux traditionnels et technologie industrielle novatrice.

Autour de cette grande forme paisible s’organise la salle d’exposition permanente. Elle est partagée en deux espaces, l’anneau de l’histoire et les alcôves.

 

L’anneau de l’histoire et les portes : une immersion dans l’image

 

L’anneau est un lieu de déambulation de 100 mètres de long sur un plan circulaire.

Il est constitué d’une grande forme blanche, paisible et acoustiquement absorbante. C’est  l’extrados de l’ellipse de la salle multi-écrans qui se prolonge jusqu’au plafond.

Le verre de l’anneau est réalisé en verre courbe strié, lui donnant un rôle de voile laissant apparaître, comme au lointain, le troisième espace, les alcôves.

L’anneau de l’Histoire symbolise la « marche du siècle », la contingence de l’histoire.

Ici, l’image que les visiteurs regardent les met en mouvement.

L’anneau est entrecoupé par trois portes, elles sont constituées par une surface de projection en « L » inversé pour immerger le visiteur dans les projections. Les portes sont des lieux d’immersion par des images de grandes dimensions. Chaque porte est un événement fondateur qui éclaire le passé traité en flash-back. Les événements éclairent notre passé. C’est par exemple à la lumière de l’homme du 18 juin que l’on appréhendera l’enfance de Charles de Gaulle.

Le sol de l’anneau est en béton de quartz satiné et moiré par le reflet des images.  Le sol des portes qui vient en prolongation de celui de l’anneau, est en marbre noir, une surface réfléchissante qui accentue par le reflet l’enveloppement du spectateur par les images.

Les portes sont des seuils qui donnent accès aux alcôves depuis l’anneau.

 

Les alcôves, le troisième espace

 

Ces espaces sont traités comme des laboratoires techniques, confortables, acoustiquement absorbants et plongés dans une demi-obscurité d’où, seuls, émergent les textes et les images. Dans les alcôves, les images d’archives sont données à voir et à comprendre.

 

- La première alcôve (1890-1942) est un espace monochrome bleu de France.

- La seconde alcôve (1942-1946)  est un espace gris et vert comme la guerre.

- La troisième alcôve (1958 -1969) : la République gaullienne est enveloppée dans un espace bleu blanc rouge, la politique étrangère est un gris mat, couleur officielle où trône une mappemonde interactive, en plastique blanc sont les années 60 et mai 1968 est tout de rouge.

Deux espaces intermédiaires, noirs, illustrent les périodes de 1946 à 1958, où Charles de Gaulle quitte le pouvoir, et 1969, la vie publique jusqu’à son décès.

 

L’Interactivité, les images et les mots

 

Les images sont d’abord un mirage, c’est ce qui est perdu que l’on voit.

Par l’interactivité le spectateur devient acteur de sa propre information, qui lui permet d’aller au-delà du regard : ce que voient nos yeux, la main peut les saisir avec l’interactivité.

Le visiteur atteint ainsi un savoir qu’il s’approprie par la main pour attraper l’insaisissable.

Les images d’archives sont re-contextualisées dans des objets métaphoriques ou bien intégrés dans des supports qui donnent tout leur sens aux espaces scénographiés devant lesquels on assiste à des petits spectacles.

Mais cette spécificité n’exclue pas un rapport aux mots, à l’écrit, vecteurs des actes.

Les mots gaulliens sont traités comme des images. Ils appuient par leurs traitements le sens de l’événement. Ils sont gravés et monumentaux, pour les donner à voir à l’échelle des espaces.

 

Le son

 

L’image advient comme on vit une rencontre avec une personne et aucun commentaire n’en peut épuiser tous les aspects. Pour vivre les événements et leur intensité, mais aussi pour compléter les informations et leur décryptage, le visiteur  porte du début à la fin de la visite, un audio guide y compris dans la salle multi-écrans. C’est un système semi ouvert qui lui permet de profiter de la sonorisation d’ambiance et de préserver la convivialité et les échanges individuels entre visiteurs.

 

L’agence d’Architecture

Moatti et Rivière

 

L’agence Moatti et Rivière est née d’une rencontre, celle d’Alain Moatti, architecte et scénographe depuis 1985, et d’Henri Rivière, architecte, designer, diplômé de l’École Camondo en 1990. De formations complémentaires, d’une même sensibilité artistique, Alain Moatti et Henri Rivière partagent le goût du « manifeste ». En 2001, après des parcours parallèles, ils décident d’associer la variété de leurs expériences pour fonder leur propre agence d’architecture et de scénographie.
L’imaginaire, l’émotion, la sublimation du programme, l’histoire du lieu, sont à l’origine du projet auquel ils donnent un visage ancré dans la réalité.
En 2001, Jean-Paul Gaultier les désigne pour métamorphoser un hôtel particulier du début du XXe siècle, désaffecté, en maison de haute couture. C’est un immense succès.
Dès lors, Alain Moatti et Henri Rivière sont invités à de nombreux et prestigieux concours publics et privés (Maison de la radio, musée du Louvre, etc.). Ils signent l’extension et la rénovation du musée Champollion - Les Ecritures du monde à Figeac (concours lauréat en novembre 2001), l’extension de la Cité internationale de la mode et de la dentelle à Calais (2004-2008), la réalisation de l’Historial Charles-de-Gaulle aux Invalides (2005-2008). Ils transforment la Grande Halle des anciens ateliers de la SNCF d’Arles en salle d’exposition et en auditorium (2005-2007).
Ils viennent de recevoir la commande de la réalisation, à travers le monde, des boutiques Yves Saint-Laurent et achèvent un ensemble de magasins de luxe (2006-2007), sur La Croisette, à Cannes.

 

Sans cesse à la recherche de matériaux innovants, originaux, détournés, quasi magiques dans leurs effets, Alain Moatti et Henri Rivière s’intitulent les nouveaux artisans de savoir-faire oubliés et des technologies du futur. Exigeants, ils ont l’audace du spectaculaire dû aux lieux d’exception.

 

Agence Moatti et Rivière, 11, cité de l’ameublement, 75011 Paris.

Tél. : 01 45 65 44 04 / Fax : 01 45 65 10 01

communication@moatti-riviere.com