Discours
Discours au monde (1958-1969)
Allocution prononcée à l'Université de Cracovie, 8 septembre 1967
Après avoir eu, le 7 septembre, avec les dirigeants du Gouvernement polonais des entretiens politiques, le Général de Gaulle se rend le 8 septembre à Cracovie. Il y prend la parole devant maîtres et étudiants de l'Université.
Monsieur le Recteur,
C'est avec émotion que j'ai écouté vos paroles de bienvenue dans cette université Jagellone, l'une des plus anciennes et des plus prestigieuses de notre Europe. Il y a trois ans, vous en fêtiez solennellement le six-centième anniversaire. La présence autour de vous de ses éminents professeurs et des représentants de ses milliers d'étudiants atteste qu'elle est, aujourd'hui, aussi vivante qu'elle le fut jamais, qu'elle demeure fidèle à ses grandes traditions et qu'elle continue de jouer, à notre époque, le rôle que lui avait assigné son fondateur, Casimir le Grand: " promouvoir les valeurs de la science et de la culture, en les adaptant aux réalités nouvelles d'un monde en pleine transformation ".
Ce rôle, elle l'a assumé tout au long d'une demi-douzaine de siècles en se donnant, dés sa création, l'illustre École de mathématiques et d'astronomie où fut formé Copernic, parmi tous les savants de tous les temps l'un des plus grands et, assurément, le plus révolutionnaire ; en instituant, au XVe siècle, la Faculté de médecine, ancêtre de l'Académie d'aujourd'hu i; en prenant part, au XVIe et au XVIIe aux conquêtes de l'humanisme; en répandant, au XVIIIe siècle, qui fut celui des philosophes, les lumières qui allaient faire éclore une Europe renouvelée ; en conservant et faisant valoir ensuite le même trésor et le même idéal en dépit des vicissitudes que l'Histoire lui prodiguait. Sous toutes les occupations étrangères, l'université Jagellone est, en effet, restée le symbole, la gardienne, le foyer, de la culture polonaise et de la culture universelle. Sa renaissance actuelle n'est donc que l'épanouissement de vertus et de capacités longuement choisies et cultivées.
Tandis que vous évoquiez la tâche capitale de cette Université, vous n'avez pas manqué, Monsieur le Recteur, de rappeler les liens qui l'ont toujours associée aux Universités françaises. L'un des premiers fut la réforme que provoqua, en 1400, le roi Ladislas Jagellon et qui, pour ainsi dire, jumela Cracovie et notre Sorbonne. Par la suite, la volonté des souverains qui succédèrent à Ladislas, l'influence des reines françaises Marie Louise de Gonzague et Marie-Casimire, mais surtout l'action des maîtres polonais les plus brillants et les plus convaincus, ont fait que la culture et la langue françaises furent, ici, en singulier honneur. Cracovie a été de la sorte, tout au long de son existence, l'un des principaux centres des études françaises en Europe. Or, vos propos, Monsieur le Recteur, viennent de confirmer la fidélité que l'on garde ici à cette ancienne vocation.
Car, vous voulez bien souhaiter que celle-ci soit maintenue et renouvelée avec le concours de nos professeurs déjà associés à vos travaux et de ceux qui sont prêts à le faire. Sans doute pensez-vous, comme nous-mêmes, que le séjour dans nos Facultés de certains de vos propres maitres serait, également, du plus haut intérêt possible. Car, c'est la coopération directe de la pensée, de la science, des lettres et des arts polonais avec la pensée, la science, les lettres et les arts français, que les Universités de l'une et de l'autre nations ont à mettre en oeuvre à la source. Au nom de mon pays, j'en remercie d'avance la patrie de Mickiewicz, de Slowacki, de Chopin, de Sienkiewicz, de Marie Sklodowska, et de tant d'autres talents et génies.
Pour vous, comme pour nous, en effet, le progrès moderne est, aujourd'hui, une obligation sans laquelle il n'y aurait pas d'avenir. Pour vous, comme pour nous, ce progrès, parce qu'il est un tout humain et universel, implique, non seulement un grand effort intérieur, mais aussi une active coopération extérieure. Mais, pour vous, comme pour nous, il est essentiel que cette coopération en soit une et non pas l'absorption par quelque énorme appareil étranger. A cet égard, pour vous, comme pour nous, quelle valeur peut avoir l'alliance franco-polonaise dans le domaine de l'esprit, alliance si naturelle et depuis si longtemps éprouvée !
En vérité, ce terrain de l'effort solidaire de la Pologne et de la France, s'il est le plus élevé, ne laisse pas d'être le plus fécond. Car, pour nos deux peuples, qui ont besoin d'agir ensemble, se rencontrer en esprit c'est se réunir au sommet.














