Discours

Discours au monde (1958-1969)

Discours prononcé à Bamako, 8 mars 1953

 

Invité par le Grand Conseil de l'A.O.F. , le Général de Gaulle préside l'inauguration d'un monument élevé à la mémoire de Félix Éboué.

 

Quand, soudain, l'action d'un homme influe sur de grands événements, l'occasion qu'il a saisie n'est point du tout le hasard. Car, si ce sont les circonstances qui l'amènent à se révéler, il ne fait que ce dont il est capable, ce à quoi il était préparé.

Quand, le 25 août 1940, Félix Éboué, gouverneur du Tchad, se joint à la France Libre avec le territoire que la France lui a confié, quand, par là, il ouvre la série des ralliements ou des interventions qui aboutit à mettre en oeuvre, pour la libération de l'Europe, l'Afrique française tout entière, sa décision n'a, de sa part, rien que de naturel. Sous le projecteur de l'Histoire tout à coup braqué sur lui, Éboué montre avec éclat, mais aussi tout simplement, ce qu'il était à l'avance.

Il était un Français noir. Sa raison et sa culture l'avaient fait entrer au plus profond de l'esprit de la France, tandis que son sentiment la plaçait en plein dans son coeur. Une fois pour toutes, il s'en faisait une certaine idée. Il la tenait pour inséparable, non du bonheur, hélas ! mais de la grandeur. Il admettait qu'elle pût s'égarer, tomber, rouler au désastre. Il ne concevait pas qu'elle fût jamais basse, vile, subordonnée.

Il était un chef. L'élévation au?dessus des autres, l'autorité dont il disposait, il s'en servait pour le risque, l'effort, non pour le profit, la place. Au cours des temps ordinaires, il avait prodigué, en Oubangui, au Soudan, à la Martinique, à la Guadeloupe, sa qualité et sa capacité pour en tirer en échange son expérience d'administrateur. Mais, cette espèce de capital qu'on appelait " sa carrière ", il était prêt à l'engager d'un coup, pour le service. Mandel l'avait discerné et, par une étrange prescience, le nommait, en 1939, gouverneur du Tchad, le plus solitaire, le plus dur, le plus exposé, de nos territoires de l'Afrique noire.

Il était un homme. En tout domaine matériel ou moral, qu'il s'agît de politique, d'économie, de justice, d'administration, il considérait d'abord la condition de ses semblables. Le racisme et ses champions le révoltaient par?dessus tout. Dans l'ébranlement apporté aux populations africaines par la colonisation, il voulait voir sauvegarder, non seulement le droit des personnes, mais encore la structure, les cadres, les traditions, des sociétés autochtones. C'est sur l'association des hommes avec les hommes, quelles que fussent leur situation, leur contrée, leurs croyances ou la couleur de leur peau, qu'il fondait sa philosophie de l'entreprise et du progrès. Bref, Français jusqu'au fond de l'âme, prêt aux épreuves, apôtre de la dignité humaine, tel était Félix Éboué. Le drame pouvait venir. Dans la tempête que l'ambition nazie déchaînait sur le monde, il serait, pour sûr un résistant.

Le 3 juillet 1940, il m'avait écrit. Nous nous mîmes d'accord. Au jour fixé il le proclama et, du coup, prit place au premier rang de ceux dont l'action nous vaudrait la victoire. En même temps, le fait accompli par lui à Fort?Lamy, avec l'aide de Colonna d'Ornano, de Marchand, de Laurentie, et que Pleven allait aussitôt sanctionner sur place en mon nom, marquait le début d'une série d'événements qui auraient, à leur tour, les prolongements les plus étendus.

Dans l'immédiat et comme cela avait été prévu et préparé, l'initiative prise au Tchad était, le lendemain, utilisée au Cameroun que ralliaient Leclerc et Boislambert, le surlendemain à Brazzaville où Larminat, aidé par Delange et Sicé, prenait les fonctions de Haut?Commissaire, en Oubangui où Saint?Mart se déclarait aussitôt. Ainsi une base était fournie à la France Libre pour participer aux opérations d'Erythrée, d'Abyssinie, de Libye et mener celles du Fezzan. Ainsi la souveraineté belligérante de la France pouvait s'exercer en terre française, en attendant que le Gabon, Madagascar, Djibouti, La Réunion, l'Algérie, le Maroc, l'Afrique Occidentale, la Tunisie, fussent tour à tour incorporés dans l'entreprise de la victoire à laquelle tous nos territoires, y compris ceux d'Amérique, d'Asie, d'Océanie, apportèrent tant d'efforts et tant de sacrifices.

Mais la guerre et ses nécessités, la vague des ferments, des mouvements, des changements, qu'elle faisait déferler, précipitaient les transformations de l'Afrique. Dans le domaine économique, communications, outillage, recherches minières, développements agricoles, barrages, ports, aérodromes, industrialisation s'y imposaient, d'abord pour mener la lutte, ensuite pour répondre aux besoins qui en étaient les conséquences. Dans le domaine moral et politique, l'esprit de solidarité remplaça peu à peu celui de l'ancien colonialisme. Dans l'un et l'autre domaine, l'association des Français africains avec les autochtones et des autochtones entre eux l'emportait sur les divisions et sur les préjugés. Félix Éboué aspirait ardemment à une telle évolution. C'est dire avec quelle efficacité il aida à la conduire.

A cet égard, il me fut donné, en 40, 41, 42, 44, de voir à l'oeuvre le Gouverneur général. Je dois le dire : c'est alors qu'il parut nécessaire au Gouvernement de la guerre de lier à la libération de la Métropole une grande oeuvre française et africaine d'union et de rénovation. C'est pourquoi, la Conférence réunie à Brazzaville, le 30 janvier 1944, vit naître l'Union Françaises.

Quelques mois après, épuisé par l'effort, le Gouverneur général Éboué fut emporté par la mort. Mais l'année suivante apportait la victoire telle qu'il l'avait imaginée, c'est?à?dire celle du monde libre, et en même temps, de la France soudée à ses territoires d'outre?mer. Après quoi, l'Afrique française poursuivait sa marche dans la voie même où il avait contribué à l'engager. Et la voici en plein essor. En dépit de tout ce qu'elle a de rude et de compact, quels courants puissants la traversent ! Quels changements profonds elle subit ! Quelle vie ardente l'anime ! Ces terres, devenues neuves pour s'être assoupies si longtemps, se trouvent saisies à leur tour par l'activité mécanique qui emporte le monde tout entier. Mais, ce qui marque ici l'évolution, c'est bien la part qu'y prennent les Africains et le rôle qu'y joue la France.

Ah ! Ce n'est pas qu'il faille se contenter de ce qui est accompli déjà ! Non ! Désormais, ce continent est révélé à lui?même, son sol et son sous?sol ont commencé de montrer ce qu'ils valent, ses hommes ont appris à connaître ce dont ils sont capables. L'Afrique est engagée sur une route où on ne revient pas en arrière. Au reste, si, à l'intérieur, des forces profondes sont à l'oeuvre pour pousser à la marche en avant, en même temps le grand trouble qui agite l'univers interdit la stagnation aussi bien que le désordre. C'est dire qu'une tâche immense et sans cesse renouvelée s'offre à l'association de la France et des Africains.

Créer la prospérité, apporter la santé, ouvrir les âmes, instruire les intelligences, mais pour le compte et le profit de tous ; amener chacune des contrées et chacune des races qui les peuplent à marquer ses traits distinctifs, sa figure, son caractère, à prendre une part sans cesse plus grande à ses affaires et à son destin ; lier tous les territoires à la France par des institutions où chacun d'eux trouve son droit, sa place, son avenir, et où, tout en restant lui?même, il se voie fédéré dans une union ardente et puissante pour une oeuvre qui soit à l'échelle du monde d'aujourd'hui ; voilà ce que peut et doit être, pour les cent prochaines années, la grande ambition de la grande Union Française.

Cependant, les perspectives que l'entreprise commune de la France et des peuples qui lui sont associés offre à la civilisation suscitent à travers l'univers de multiples oppositions. Tout d'abord, l'impérialisme écrasant des Soviets pousse ici, comme partout, à la subversion en vue d'étendre un jour leur terrible dictature sur des pays bouleversés. D'autre part, une certaine surenchère américaine, trop souvent subie plutôt que repoussée, ne laisse pas d'y battre en brèche la position et l'action de la France. Enfin, en Europe même, dont l'organisation stratégique et économique est sans nul doute nécessaire, on discerne, dans l'attitude des États que les fautes de leurs dirigeants avaient, hier, menés à la défaite, l'obscur désir de n'avoir à faire, à l'intérieur de cette organisation, qu'à une France plus ou moins séparée de ses territoires d'outre?mer, c'est?à?dire étroitement confinée et gravement affaiblie. Bien entendu, ces malveillances diverses trouvent chez nous les habituels concours de la révolte, de l'illusion et de l'ignorance. Bref, beaucoup d'efforts sont menés du dehors et du dedans pour détruire l'Union Française à peine sort?elle de son berceau.

Eh bien ! Non ! L'Union Française est un tout que nous ne laisserons briser, ni par les propagandes, ni par les pressions étrangères, ni par les actes diplomatiques. La part qu'elle a prise récemment à la libération de l'Europe asservie, les durs combats qu'en ce moment même elle mène en Indochine et auxquels participent ensemble tant de ses soldats Africains, Vietnamiens et Français, prouvent assez ce qu'elle vaut pour la défense de la liberté, comme son développement matériel, politique et moral montre ce qu'elle apporte à la cause du progrès humain. Aujourd'hui, comme hier, je puis et je dois dire : Levons la tête ! Car, voici qu'encore une fois, à travers les épreuves, les alarmes, les dégoûts de ce temps, une grande oeuvre nous apporte toutes les raisons d'une grande fierté et d'une grande espérance.