Discours

Discours au monde (1958-1969)

Discours prononcé à l'Université de Bucarest, 18 mai 1968

 

 

Le 16 et le 17 mai, te Général de Gaulle s'est rendu à Craiova, où il a visité plusieurs usines, à Slatina, à Pitesti, à Tirgoviste et à Ploiesti. Revenu à Bucarest le 17 au soir, il prend la parole. le lendemain à l'Université.

 

Monsieur le Recteur,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Mesdames et Messieurs,

Je savais bien qu'en me rendant à l'aimable invitation de l'Université de Bucarest je ne m'y sentirais pas étranger. Mais l'impression que j'éprouve auprès de son Recteur et en présence de ses maîtres et de ses étudiants passe, de loin, mon espérance. En vérité, dans notre rencontre, il y a beaucoup plus qu'un échange d'amitiés séculaires et d'hommages traditionnels. Ce qui s'élève de cette assemblée, c'est la certitude, qu'en raison d'événements nouveaux, une communauté franco?roumaine est en train de refleurir aux plus hauts sommets de l'esprit.

Assurément, il y a longtemps que la Roumanie et la France se sont jointes dans les domaines de la pensée, des lettres, de l'art, de la science. Étant toutes deux latines, elles ont eu l'une et l'autre à soutenir, pour le rester, des efforts rudes et incessants.

Vous, Roumains, entourés que vous étiez de Slaves, de Magyars, d'Ottomans, tandis que vous luttiez, d'abord pour conquérir, ensuite pour maintenir, votre indépendance, au prix de quelles peines et grâce à quels mérites avez?vous gardé votre langue et votre culture I ? " Mult e dulce si frumoasa limba ce vorbim ! ". Comment n'eussiez?vous pas tourné vos espoirs du côté des Français qui vous étaient si semblables ? Et comment ceux?ci auraient?ils pu manquer de vous porter une amitié littéralement fraternelle, alors qu'eux?mêmes, contenant la poussée des Germaniques et celle des Anglo?Saxons, s'efforçaient d'être fidèles à leurs héritages, celte, gaulois et romain ?

C'est pourquoi, tandis que les deux peuples, quel que fût l'éloignement où les tenait la géographie, s'entraidaient par la politique et, en certains cas, par les armes, une compréhension et une sympathie exceptionnelles s'établissaient entre leurs élites. C'est votre sang qui coulait dans les veines de notre Ronsard. Dès l'origine, vos universités de Bucarest et de Iassy enseignaient le français à la jeunesse des Principautés. Par la suite, combien de professeurs et d'étudiants roumains sont venus travailler chez nous ! Quel accueil vous réserviez toujours à nos idées et à nos oeuvres ! Réciproquement, depuis plus d'un siècle, des écrivains comme Alecsandri ou Eminescu, des artistes comme Aman ou Grigorescu, des savants comme Jean Cantacuzène ou Tzitzeica, ont fait notre admiration, en même temps qu'Edgard Quinet, Michelet, Mario Roques, Henri Focillon et d'autres, qui étaient connus de vous, nous apprenaient à vous aimer.

II est vrai que les bouleversements infligés à notre Europe par la dernière guerre mondiale, puis l'opposition des deux blocs qui la divisent encore aujourd'hui, ont donné à croire que Roumains et Français pouvaient être intellectuellement et moralement séparés comme ils semblaient l'être politiquement. Mais ce n'étaient là qu'apparences. En fait, malgré les difficultés des contacts et des informations, jamais en France on n'a douté de vous et je crois bien que jamais vous n'avez douté de la France. Or, voici qu'un grand vent salubre se lève d'un bout à l'autre de notre continent, dissipant les nuées et ébranlant les barrières. De cette évolution, nos deux peuples donnent l'exemple, parce qu'ils la veulent dans leurs profondeurs. Du coup, et tandis qu'ils entreprennent de rapprocher leurs politiques ? à preuve ma présence ici ? ils renouent entre eux les rapports culturels privilégiés qui les ont liés si longtemps.

C'est ainsi, par exemple, qu'en vertu d'un accord conclu il y a trois ans par les deux Gouvernements, vous développez dans vos écoles l'étude de la langue française ; qu'à la suite d'une convention passée l'année dernière entre votre Académie des sciences et notre Centre national de la Recherche les missions scientifiques s'échangent en nombre croissant ; que nos respectifs Commissariats à l'Énergie atomique ont commencé à coopérer ; que, prochainement, sera installé chez vous un centre commun de documentation technique ; que, sans doute, pourra entrer bientôt en application l'arrangement intervenu quant aux visites que les jeunes se rendraient de part et d'autre. Certes, il n'y a là qu'un début et nous pouvons faire ensemble beaucoup mieux. Mais c'est un fait essentiel que les prétextes et les artifices, qui à ces divers égards nous avaient tenus éloignés, sont en train d'être surmontés.

Jadis, votre pays, constamment menacé dans sa substance, et le mien, aux prises en permanence avec les plus dures rivalités, firent de leurs origines latines le ciment de leur union. Aujourd'hui, portés à s'entraider, d'une part pour rester ce qu'ils sont au sein d'une Europe qui se cherche en sortant du régime des blocs, d'autre part pour faire valoir ce qu'ils ont d'humain et d'efficace dans un monde en pleine gestation, ils remontent tous deux aux mêmes sources dont ils sont issus et grâce auxquelles leurs rimes sont des soeurs.