Discours
Discours au monde (1958-1969)
Discours prononcé à Tunis, 7 mai 1944
Le Général de Gaulle s'est rendu à Tunis, le 7 mai 1944 à l'occasion du premier anniversaire de la libération de la ville et y a prononcé le discours suivant au Vélodrome du Belvédère.
Sur la route qui mène à la victoire, nous célébrons aujourd'hui le premier anniversaire de la libération de la Tunisie. Non, certes, pour nous reposer, même un instant, sur ce souvenir, car cette guerre pour la vie et la grandeur ne tolère pas qu'on l'interrompe. Non davantage pour nous glorifier des succès passés, car ces succès ne prendront leur sens et leur valeur qu'une fois atteint le but principal. Mais, de même que le voyageur qui gravit la pente s'encourage parfois en regardant le chemin parcouru, ainsi, parvenus à la suprême veillée des armes, nous nous réconfortons nous-mêmes en reportant nos esprits sur une étape heureusement franchie.
C'est ici que, pour la première fois depuis les jours glorieux de 1918, les armées américaine, britannique et française se trouvèrent réunies sur un même champ de bataille. C'est ici qu'après des combats acharnés et prolongés, plus de 300 000 Allemands et Italiens mirent bas leurs armes devant les Alliés. C'est ici que les coups portés à l'ennemi par les Puissances occidentales du camp de la liberté commencèrent à se conjuguer avec l'offensive gigantesque des forces de l'Union Soviétique. C'est ici que les soldats appartenant aux deux fractions entre lesquelles l'effort de la trahison avait voulu diviser l'armée française, se rejoignirent et se reconnurent pour ce qu'ils étaient, je veux dire pour de bons et braves soldats de France. C'est ici qu'échouèrent définitivement les tentatives d'Hitler pour dissocier notre Empire et les absurdes prétentions élevées par Mussolini sur la Tunisie liée à nous pour toujours. C'est ici enfin que trouvèrent leur récompense, dans la déroute de l'ennemi et dans la confusion des traîtres, tous les efforts déployés et toutes les peines supportées par des Français exemplaires, de toutes origines politiques, qui n'avaient jamais renoncé et qui, par là-même, devenaient le ferment de la résurrection.
Assurément, parmi les peuples qui supportent les rigueurs physiques et morales de la guerre, beaucoup d'hommes avaient pu croire que la victoire de Tunisie serait suivie à bref délai par des succès rapides et décisifs. La population française, notamment, qui, adossée au mur de son cachot, les fers aux pieds et les menottes aux mains, mène contre ses envahisseurs une lutte farouche et épuisante, était portée à espérer que le rythme des opérations lui permettrait d'échapper plus tôt à sa misère en contribuant plus vite à sa propre libération. Il en était naturellement de même des autres pays d'Europe occupés, c'est-à-dire torturés par l'ennemi. Car, un des faits essentiels créés par le malheur commun c'est l'apparition d'une psychologie semblable d'un bout à l'autre de notre vieux continent parmi les masses nationales outragées. L'Histoire mesurera plus tard les raisons matérielles et psychologiques qui n'ont pas encore permis le déploiement dans la bataille à l'Ouest des vastes forces de la coalition. Tout annonce, cependant, qu'un tel déploiement est très proche. Est-il besoin d'évoquer la fureur impatiente avec laquelle tout ce que la France est en mesure de mettre en ligne devant ou derrière l'ennemi et entend prendre sa place et jouer son rôle dans l'action interalliée ?
Car, si pesant que nous soit ce délai où nous voyons s'altérer la substance française, nous ne l'avons cependant pas subi sans rien faire. Ce qui a été accompli depuis un an sur le territoire métropolitain dans quel terrible isolement et. à quel prix pour affaiblir la machine de guerre allemande, fera peut-être un jour quelque impression sur ceux qui doutaient de la France. Ce que notre armée a réalisé, en douze mois, tant sur le terrain des combats d'Italie, autour d'Acquafondata, du Haut-Croce, du Belvédère, que sur le sol de la Corse en achevant la libération de l'île commencée par nos forces de l'intérieur, a continué de faire voir, après Bir-Hakeim, le Fezzan, la Tunisie, que nous sommes en pleine renaissance militaire. Ce qui a été obtenu pendant les deux derniers semestres quant à l'effort de guerre de tous les territoires de l'Empire, en dépit des difficultés des transports maritimes, aériens et terrestres et des vides créés dans le personnel par la mobilisation des uns et la fatigue physique des autres, pourrait paraître assez étonnant aux gens qui voudraient ignorer en quoi consiste l'autorité de la France et à quel degré peuvent s'élever la confiance et le dévouement qu'elle inspire aux populations attachées à son destin.
Comment pourrais-je manquer de souligner, à ce propos, les progrès que la compréhension réciproque des Français et des Tunisiens et l'espoir que le peuple de la Régence nourrit légitimement dans son développement propre, sous l'égide et avec l'aide de la France, ont accomplis depuis une année ?
Quant à ce qui a été instauré depuis trois cent quarante et un jours, au point de vue du rassemblement dans la guerre de la masse immense des Français autour de leur Gouvernement, il y a là de quoi rassurer certains amis anxieux qui, paraît-il, redoutent parfois de trouver, au cours de la libération, une France encore féodale, qui se répartirait elle-même entre plusieurs pouvoirs différents.
En vérité, nous autres Français, ne nourrissons ni ces doutes, ni ces craintes. Car nous savons où est la France. Nous savons qu'elle est dans un peuple ouvertement ou secrètement dressé contre l'envahisseur, dans une armée, dans une flotte, dans une aviation ardentes à frapper l'ennemi et entièrement. soumises au Gouvernement national, dans cette diversité traditionnelle des sentiments et des tendances, aujourd'hui confondue dans une unité sans exemple et qui balaie au fur et à mesure toutes les intrigues et toutes les divisions. A ceux qui n'auraient pas les mêmes certitudes, nous proposons d'entendre et de voir Tunis aujourd'hui rassemblé comme l'étaient hier Ajaccio, Alger, Oran, Constantine, Casablanca, Dakar, Brazzaville. Nous leur proposons, en toute amitié, de venir demain avec nous aux rendez-vous du peuple de France, sur la Canebière à Marseille, sur la Place Bellecour à Lyon, sur la Grand-Place à Lille, sur le Broglie à Strasbourg, ou dans n'importe lequel de nos villages une fois délivrés, ou enfin quelque part entre l'Arc de Triomphe de l'Étoile et Notre-Dame de Paris.
Mais, au moment où les armées de la liberté s'apprêtent à porter sur notre sol les péripéties et les destructions du combat, au moment où nos populations subissent stoïquement les bombardements aériens qui préparent les débarquements, au moment où se fixent dans tous les esprits les idées et les sentiments d'où sortira l'ordre futur du monde, nous souhaitons ardemment que les réalités françaises soient décidément reconnues. Elles seules, pour commencer, pourront servir de bases à ces arrangements pratiques qui permettraient aux armées alliées et à leur Commandement, lorsqu'ils prendront pied sur le sol de la Métropole, de se concentrer sur leur tâche qui est et qui doit demeurer exclusivement stratégique. Nous regrettons d'autant plus que l'interruption actuelle des communications entre le Gouvernement français et ses représentants diplomatique et militaire à Londres crée une situation où il est évidemment impossible de rien régler à ce sujet. Mais, en dépit de cet obstacle comme de tous autres, nous sommes parfaitement confiants quant à l'issue de la grande bataille qui fera fuir l'ennemi détesté.
Nous sommes tout à fait assurés que la France pourvoira seule à ce qui est de la France. Nous avons le ferme espoir que la victoire qui approche laissera les peuples qui furent envahis et ceux qui ne le furent pas dans l'état d'esprit d'amitié réciproque nécessaire à leur coopération mutuelle et à leur avenir à tous.
Oui, j'ai parlé de l'avenir. C'est qu'en effet les hommes et les femmes qui combattent, peinent et souffrent ne peuvent détacher leur pensée de ce qui suivra leur souffrance, leur peine et leur combat. Au moment même où la guerre réclame de tous et de toutes le plus grand effort possible, il est humain et salutaire qu'ils regardent vers la lumière qui pointe derrière la victoire. Certes, les Français savent que la paix ne leur apportera ni le repos, ni la facilité. Ils mesurent la tâche immense que constitueront pour eux la reconstruction et la rénovation du pays. Mais ils sont sûrs, maintenant, de redevenir ce qu'ils veulent être, c'est-à-dire libres, forts et grands, parce qu'ils savent où ils ont résolu d'aller.
Ils ont résolu d'aller à leur place, c'est-à-dire là où les appellent leur Histoire, le génie de leur race, le rôle qu'ils ont toujours joué parmi les grands peuples du monde. Ils savent qu'ils n'y parviendront que par leurs propres efforts tout au long de la guerre et tout au long de la paix. Ils savent que, pour précieuses que puissent être les sympathies des autres, c'est d'eux-mêmes et d'eux-mêmes seulement que procédera leur grandeur nouvelle. Ils ont fait, une fois pour toutes, le bilan de leurs capacités et aussi de leurs erreurs. Ils se veulent, à l'intérieur, laborieux, ordonnés, nombreux, dans une démocratie. claire, saine et forte. Vis-à-vis des Etats, des territoires, des populations, qu'ils ont la charge de conduire vers un destin meilleur, et d'abord vis-à-vis de la noble Tunisie, ils se veulent compréhensifs, actifs, généreux. En Europe, à laquelle ils tiennent et qui tient à eux par un lien si étroit qu'on les déchire quand on la déchire et qu'elle-même sans eux serait vouée au chaos, en Europe qui demeure la grande source de l'activité des hommes et celle même de la richesse, les Français veulent, une fois l'ennemi chassé, être, à l'Ouest un centre de coopération directe et pratique et, vis-à-vis de l'Est, c'est-à-dire d'abord de la chère et puissante Russie, une alliée permanente. Dans le monde où, toujours et partout, l'on retrouve leurs amitiés, leur influence, leurs intérêts, ils veulent être les artisans modèles de cette organisation internationale et fraternelle à quoi rêvent tous les hommes de la terre, à travers leurs malheurs et leurs divisions. France, France douloureuse, France glorieuse, France nouvelle, grande France, en avant !














