Discours

Discours au monde (1958-1969)

Discours prononcé devant le Parlement d'Ottawa, 11 juillet 1944

 

Le Général de Gaulle s'est rendu aux Etats-Unis. A Washington, il a traité avec le Président Roosevelt et le Gouvernement américain des problèmes immédiats qui intéressent les deux pays. Puis, le Général est passé art Canada, où il visite Ottawa Québec et Montréal. A Ottawa, devant le Parlement canadien et en présence du Gouverneur Général du Canada et de la princesse Alice, du Premier Ministre Mackenzie King, du Gouvernement canadien et du Corps diplomatique, le Général de Gaulle prononce le discours suivant :

 

L'accueil émouvant que vous voulez bien me faire me semble procéder d'une double inspiration. Sans doute entendez-vous d'abord témoigner de cette solidarité réconfortante qui unit dans le monde, par-dessus les frontières, les océans et les continents, les hommes qui luttent ensemble pour la liberté. Sans doute aussi avez-vous jugé bon de marquer qu'ici la France ne fut, n'est, et ne sera jamais oubliée.

Eh bien ! Messieurs, je viens attester parmi vous que le Canada est, pour la France, un ami plus cher que jamais.

Certes, le passé compte pour une large part dans cette mutuelle sympathie. D'une part, votre peuple qui, dans aucun événement de l'Histoire, ne s'est opposé au nôtre, votre peuple où les hommes ont, de tout temps, ouvert leur intelligence et leur coeur aux idées et aux sentiments qui s'élevaient de l'âme française, votre peuple, où dans les veines de beaucoup coule un sang qui vient de France, d'autre part, mon pays, qui se souvient d'avoir le premier apporté la civilisation chrétienne et européenne sur ces terres immenses, mon pays qui n'a jamais cessé de suivre et d'admirer l'effort magnifique de vos pères et le vôtre pour arracher à la nature la prospérité humaine, pour développer les esprits aux points de vue intellectuel, spirituel et moral, pour créer enfin un État uni dans la conscience de sa valeur propre et dans la fidélité au Commonwealth dont il fait partie, votre peuple et mon pays, que de liens puissants les relient à travers le temps !

Rien n'a paru plus naturel à la vieille France que de voir combattre sur son sol pour la même cause, dans la précédente guerre mondiale, les soldats du Canada et d'ensevelir pieusement dans sa terre tous ceux dont le monument de Vimy symbolise l'héroïque mémoire. Et, permettez-moi de dire que rien n'a paru plus émouvant à l'homme qui a l'honneur de vous parler que de voir récemment en Italie les troupes du Corps canadien engagées sur les rives du Liri côte à côte avec l'armée française, ou de trouver d'abord sur la plage de Normandie où il prenait pied au début de la grande bataille, un beau et brave régiment canadien.

Mais, Messieurs, si le passé comporte pour la France et le Canada tant de raisons particulières de se comprendre, je dis bien haut que le présent y a beaucoup ajouté : ce sont les mauvais jours qui font les preuves de l'amitié l Or la France aura pendant ces dures années, traversé de bien mauvais jours l Submergée par l'ennemi, stupéfiée par le désastre, trahie ou trompée par ceux qui s'étaient saisis de l'État et qui n'usaient de leurs pouvoirs ou de leur réputation que pour la jeter et la maintenir dans la honte de l'abaissement, la France a pu, quelque temps, offrir aux observateurs malveillants ou superficiels les apparences d'une de ces chutes dont une nation ne se relève pas lorsqu'elle y a consenti. Mais d'autres, mieux avertis parce qu'ils étaient plus favorables, ont eu vite fait de discerner que mon pays, dans ses profondeurs, refusait de s'abandonner. Ceux-là ont compris bientôt que la volonté, l'espérance, l'âme du peuple français demeuraient fermement du côté de ceux qui refusaient d'abaisser le drapeau et qui prétendaient maintenir coûte que coûte leur patrie dans le camp de la liberté.

Je me garderai de décrire ce qu'une telle entreprise a comporté d'efforts, de pertes, souvent d'amertume, pour les Français qui l'ont accomplie dans tous les domaines où se déroulait, croit à l'intérieur, soit au-dehors du pays, cette lutte farouche pour l'indépendance et pour l'unité nationale. Mais j'ai le devoir de dire quel réconfort et quel appui ils ont trouvés auprès du Canada, de son Gouvernement et de son peuple. Les aviateurs français que vous avez instruits ici, les forces françaises que vous contribuez à armer, les prisonniers français que vous-mêmes aidez à nourrir et à habiller, par-dessus tout, peut-être les innombrables Français qui ont perçu, dans leur misère et dans leur combat, l'écho de la sympathie canadienne, sont là pour en témoigner. Maintenant, la France est debout, rassemblée. Si cette amitié vivante a directement contribué à soutenir et à. redresser mon pays dans ses épreuves et, par suite., à rendre plus puissante matériellement et moralement la coalition des peuples libres contre leurs ennemis acharnés, elle apparaît maintenant comme un élément très important dans l'oeuvre d'organisation du monde qui devra sortir de cette terrible guerre.

A présent que la lumière de la victoire commence à dorer l'horizon, on sent, dans les profondeurs des peuples qui se sont unis pour faire triompher le droit et la liberté, une immense aspiration vers un avenir meilleur. Car, si tant d'hommes et de femmes, dans le monde libre, ont volontiers souffert, combattu, travaillé, si tant de bons et braves soldats sont morts sans murmurer, si tant de villes et de villages se sont offerts en holocauste pour le salut commun, il ne serait pas tolérable, il ne serait même pas possible, qu'il ne sortît point de tant de deuils, de sacrifices et de ruines, un grand et large progrès humain.

Mais, dans un monde où tout concourt à resserrer sans relâche l'interdépendance des nations en même temps que celle des individus, comment concevoir un tel progrès, sinon dans un système de réelle coopération internationale ? Pour les mêmes raisons qu'une seule et même guerre couvre toute l'étendue de notre terre, devenue si petite, la paix que nous aurons à faire devra être une seule et même paix. Pour les mêmes raisons que ce qui se pense, se produit, se fabrique, en n'importe quel point de l'univers, a des conséquences inévitables sur le destin du plus obscur combattant, ainsi, demain, la condition de l'homme dans le monde, quels que soient sa race, son pays, son activité, dépendra dans quelque mesure de ce qui sera réalisé, où que ce soit, dans les domaines politique, économique, social, spirituel, intellectuel, moral. C'est-à-dire qu'on ne peut plus imaginer, pour aucun peuple de notre planète et pour aucun de nos semblables, ni sécurité assurée, ni progrès solide et durable, si toutes les nations entre elles et, dans chaque nation, tous les citoyens entre eux, ne consentent pas à collaborer normalement et fraternellement.

La France qui, peu à peu, émerge de ses malheurs provisoires, la France éclairée par ce qu'elle a souffert, la France qui entend, non plus opposer, mais désormais conjuguer sa passion du progrès et sa traditionnelle sagesse, se déclare prête à prendre, dans cette oeuvre universelle, toute la part dont elle est capable. Elle est sûre d'y trouver, à côté d'elle et d'accord avec elle, tous les peuples qui la connaissent bien. Elle est sûre d'y trouver, d'abord, le Canada.