Discours

Discours au monde (1958-1969)

Toast adressé à S.M. HASSAN II, Roi du Maroc, 26 juin 1963

 

Le Général de Gaulle prend la parole lors d'une réception donnée au Palais de l'Élysée en l'honneur du roi du Maroc.

 

Sire,

La visite officielle de Votre Majesté répond tout à la fois au profond souhait de la France, à la nature des rapports existant entre nos deux pays, enfin au fait que tout, à notre époque, les engage l'un et l'autre à une amicale coopération.

J'ai parlé du souhait de la France. Oui, Sire ! Nous sommes très heureux de recevoir solennellement le souverain du Maroc. Nous le sommes d'abord parce que, depuis bien des siècles, les Français savent qui sont les Marocains. Ils les tiennent, au long des âges, pour un peuple fier et courageux, entraîné par sa valeur dans maintes grandes entreprises, au point d'avoir jadis établi des royaumes dans la péninsule Ibérique et porté ses avant?gardes jusqu'aux abords de la Loire ! Ils les tiennent pour un peuple que ses dynasties successives, principalement celle des Alaouites, surent maintenir avec sa personnalité malgré de multiples épreuves intérieures et extérieures, ouvrir aux contacts européens, illustrer par la construction de métropoles imposantes dont la noblesse répond à son âme comme à sa figure. Ils les tiennent, enfin, pour un peuple que les conditions de l'Histoire leur ont permis de connaître bien et d'estimer beaucoup. C'est pourquoi, et de toute façon, nous ressentirions profondément l'honneur de recevoir le Maroc en la personne de son roi. Mais, combien cela est vrai surtout parce que ce roi c'est Vous?même, autrement dit un chef d'État aux dons et aux actions de qui nous portons, dès le premier jour de son règne une exceptionnelle considération !

Or, dans nos rapports avec le Maroc d'aujourd'hui, c'est essentiellement à un État que nous avons affaire. A vrai dire, Votre pays n'a jamais cessé d'en être un, quelles qu'aient pu être, pour lui comme pour beaucoup d'autres, les vicissitudes de l'évolution. C'est cette dignité supérieure qui a permis à Vos rois de rassembler leur peuple autour d'eux. C'est elle qu'ont voulu servir tous les dirigeants marocains, fût?ce dans les conditions diverses et parfois même, opposées où les plongeaient la soudaine transformation de leur pays, celle du Maghreb et celle de l'Afrique. C'est elle qu'ont, en général, reconnue et soutenue les Français qui, en vertu des traités, eurent à aider naguère à la naissance du Maroc moderne et, d'abord, celui d'entre eux qui lui fut le plus hautement utile et dévoué ; j'ai nommé Lyautey. C'est elle que j'ai moi?même saluée et respectée dans la personne de Votre père, mon ami et mon compagnon, l'illustre Mohammed V, notamment au cours de la guerre où Français et Marocains combattaient pour la même cause, puis au jour où je Le vis ? Vous étiez d'ailleurs à Ses côtés ? sortant à peine d'une de ces épreuves que, bien souvent, rencontrent les grands destins, mais plus fort d'avoir souffert avant d'aller prendre en main les rênes de Son pays désormais émancipé.

Aujourd'hui, c'est un État national et populaire, fidèle à ses traditions et ardemment tourné vers le progrès, fondé sur une Constitution votée à la majorité immense et enthousiaste de ses citoyens, que nous voyons et honorons en? Votre personne. C'est avec cet Etat que la République française traite de nos intérêts communs.

Je dis bien nos intérêts communs. D'une manière générale, nos deux pays, en somme voisins, les seuls au monde avec l'Espagne à s'ouvrir à la fois sur l'Atlantique et sur la Méditerranée, reliés, géographiquement, historiquement, économiquement, par la voie de ces deux mers, ont, autant que jamais, toutes raisons de s'accorder. Mais aussi, l'interpénétration réciproque, pratiquée entre eux depuis un demi?siècle dans maints domaines de l'activité, les engage à coopérer. Enfin, le monde d'à présent, qui conjugue au?dessus des frontières les productions et les techniques, qui rapproche automatiquement l'Europe pourvue de moyens et l'Afrique avide de développement, qui met mieux en valeur, chaque jour, une culture et une langue grâce auxquelles vous, nous et beaucoup d'autres dans les quatre grands continents sommes en communication directe, qui ne laisse à notre espèce que le seul choix entre la paix ou la mort universelle, oui ! ce monde?là nous porte à joindre nos efforts et nos esprits. La visite de Votre Majesté apparaît, à cet égard, comme le signe amical et éloquent de nos communes intentions. Je lève mon verre en l'honneur de Sa Majesté Hassan II, roi du Maroc ; du Maroc, aux côtés duquel la France souhaite marcher sur la route de l'avenir.