Discours

Le Président de la Cinquième République (1958-1969)

Discours à Moscou, 30 juin 1966

 

Le général de Gaulle prononce une allocution diffusée par la radio et la télévision soviétiques.

 

La visite que j'achève de faire à votre pays c'est une visite que la France de toujours rend à la Russie de toujours. Depuis les temps très lointains où naquirent nos deux nations, elles n'ont jamais cessé d'éprouver l'une pour l'autre un intérêt et un attrait tout à fait particuliers. En France, les Russes ont toujours été très populaires. Aussi, en venant vous voir, il m'a semblé, que ma démarche et votre réception étaient inspirées par une considération et une cordialité réciproques, que n'ont brisées, depuis des siècles, ni certains combats d'autrefois, ni des différences de régime, ni des oppositions récemment suscitées par la division du monde. Au contraire, l'estime que nous nous portons a grandi a mesure des expériences vécues et des épreuves traversées. Voilà pourquoi, en passant à Moscou, à Novosibirsk, à Leningrad, à Kiev, à Volgograd, en survolant vos plaines, vos fleuves, vos forêts, vos montagnes, en voyant près de moi vos hommes, vos femmes, vos enfants, j'étais rempli d'une émotion qui me venait du fond de l'Histoire.

 

Cette émotion, je la ressens au plus haut point en ce moment même. Car me voici devant vous tous pour saluer le peuple russe au nom du peuple français. Après l'immense transformation déclenchée chez vous par votre révolution depuis près de cinquante ans, au prix de sacrifices et d'efforts gigantesques ; puis après le drame terrible que fut pour vous la guerre gagnée il y a plus de vingt années et dont la part que vous y avez prise a porté l'Union Soviétique au plus haut degré de la puissance et de la gloire ; enfin, après votre reconstruction succédant à tant de ravages, nous vous voyons vivants, pleins de ressort, progressant sur toute la ligne, au point que vous êtes tout près d'envoyer des vôtres dans la lune. D'ailleurs, c'est en connaissance de cause que le peuple français mesure vos mérites et vos réussites. Car depuis tantôt deux siècles il a connu, lui aussi, les secousses des grandes batailles, des invasions et des révolutions ; il a subi, lui aussi, lors des deux guerres mondiales, et ensuite durement réparé, d'énormes pertes humaines et matérielles ; il accomplit actuellement, lui aussi, une profonde rénovation économique, scientifique et technique. Certes, nous ne faisons pas tout cela, vous et nous, de la même façon et les moyens que nous y employons sont souvent très différents. Mais, au total, votre destin et le nôtre sont semblables et conjugués. Soviétiques et Français, nous pouvons nous donner la main.

 

C'est dire que, dans le monde et à l'époque d'aujourd'hui, nos deux pays ont à faire ensemble beaucoup de choses de premier ordre. Or, ces choses-là sont, non point du tout destructrices ou menaçantes, mais constructives et pacifiques. Il s'agit tout d'abord de faire avancer notre développement respectif en multipliant nos échanges dans tous les domaines. En effet, si la France et l'Union Soviétique, chacune de son côté, ont ce qu'il leur faut pour vivre, il est clair, qu'en s'aidant l'une l'autre, elles ont à gagner beaucoup. Il s'agit aussi de mettre en oeuvre successivement : la détente, l'entente et la coopération dans notre Europe tout entière, afin qu'elle se donne à elle-même sa propre sécurité après tant de combats, de ruines et de déchirements. Il s'agit, par là, de faire en sorte que notre ancien continent, uni et non plus divisé, reprenne le rôle capital qui lui revient, pour l'équilibre, le progrès et la paix de l'univers.

 

Il s'adresse ici en russe :

 

A chaque homme et à chaque femme russes qui m'entendent et me regardent, j'adresse de tout coeur mes remerciements pour le magnifique accueil qui m'a été fait ici par le peuple et par ceux qui ont la charge de le conduire. A chacune et à chacun de vous, j'exprime mes meilleurs souhaits pour sa vie, pour celle des siens, pour celle de son pays. A tous, je dis que la France nouvelle est l'amie de la Russie nouvelle.

 

Vive l'Union Soviétique ! Vive l'amitié de la Russie et de la France !