Discours

Le Président de la Cinquième République (1958-1969)

Discours du 10 mai 1961 à l'occasion de la cérémonie d'accueil des cendres du Maréchal Lyautey aux Invalides

 

Transfert des cendres du Maréchal Lyautey aux Invalides, le 10 mai 1961Décédé le 27 juillet 1934, le Maréchal Hubert Lyautey est inhumé provisoirement dans la crypte de la cathédrale de Nancy avant d'être inhumé, selon ses voeux, au mausolée construit à Rabat. Le 10 mai 1961, ses cendres sont transférées sous le dôme des Invalides au côtés de Foch, Turenne et Vauban. Au cours de la cérémonie d'accueil, le général de Gaulle prononce le discours suivant :

 

« C'est en terre française, à Paris, aux Invalides, que le Maréchal Lyautey va  poursuivre son dernier sommeil. Pour lui, il paraît donc sembler que tout soit  définitif.  Il  n'en  est rien  cependant. Si  noble que  puisse être  le décor  offert  finalement  à ses  cendres, l'esprit  et les  actes de  Lyautey ne  sauraient être  ensevelis. Dans un monde où tout change, la flamme qui l'animait est vivante,  I'exemple qu'il donna reste bon, la leçon qu'il a léguée, demeure féconde. Vingt sept années après sa mort, années qui virent se transformer de fond en comble  les conditions de son époque, voici qu'il nous apparaît comme un  homme d'à  présent car  ce  que fit ce  grand  romantique de la pensée et de l'action, porte l'empreinte d'une oeuvre  classique, c'est-à-dire valable en  tous cas et en  tous  temps parce que ce fut une oeuvre immense.   

Saint-cyrien,  officier  de  troupe,  officier  d'état-  major investi de missions militaires, administratives, politiques, dont l'importance allait en croissant,  ministre de la guerre au pire moment d'une grande épreuve, mais aussi homme  parmi les hommes, c'est avant tout de ses  semblables  qu'il était  sans cesse  occupé. Il l'était d'abord et de la manière la plus attrayante et la plus éclatante,  dans son comportement personnel. Passionné d'idées, prodigue de sentiments,  ayant eu le génie du contact, il excella à séduire les esprits, à s'attacher les cœurs  et à susciter les efforts.
 
Mais  s'il voulait conduire les autres —  quel chef fut plus chef que lui — il  brûlait de les servir. Tout ce qu'il fit, tout ce qu'il dit, témoigna de la passion qu'il  avait d'élever ceux à qui il avait offert de mettre, suivant ses propres termes, une  parcelle d'amour dans chacune des entreprises qu'il construisait avec eux
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Officier, c'est le rôle social offert à celui qui commande qu'il pratiquait et qu'il  mettait  en  relief. Colonisateur,  c'est,  je  le  cite,  l'action  constructive  et  bienfaisante  au profit et avec  l'aide des populations intéressées, leur  progrès  social, moral, économique, le souci de les comprendre, le devoir de respecter leurs  mœurs et leurs traditions, qui l'animaient et qu'il prescrivait.  

Politique, ce n'est pas du tout à l'abaissement d'un empire et à la domination  d'un pays qu'il tendit son action de résident général de France au Maroc, mais au contraire à la consolidation d'un Etat souverain, au développement d'une élite et  d'un peuple pour les aider à devenir capables de porter un jour les responsabilités  de l'indépendance et de la civilisation.

Voici en quels termes il exprimait cela dans un rapport au gouvernement : « Il  faut regarder bien en face, écrivait-il, la situation du monde, notamment du monde musulman et ne pas se laisser devancer par les événements. Ce n'est pas  en vain qu'on été lancées à travers le monde les formules du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et les idées d'émancipation et d'évolution dans le sens  révolutionnaire. Il faut bien se garder de croire que les Marocains échappent ou échapperont longtemps à ce mouvement général ». 

Qu'y eut-il de plus clairvoyant et de plus fort que ce que le maréchal écrivait sur l'ensemble de l'Afrique du Nord en 1920, c'est-à-dire au moment même où notre  victoire dans la grande guerre  plaçait au plus haut notre confiance en nous-mêmes et notre prestige dans l'univers : « Il y a lieu de prévoir, disait-il, qu'en un  temps  plus  ou  moins  lointain,  l'Afrique  du  Nord,  évoluée,  vivant  de  sa  vie  autonome~ se détachera de la métropole. Il faut qu'à ce moment-là, ajoutait-il,  cette séparation se fasse sans douleur et que les Africains continuent toujours de  se tourner vers la France ».

Parce  que  son  oeuvre  était  humaine  elle  fut  essentiellement française. L'ascension et l'affranchissement des pays sous-développés, affranchissement et ascension réalisés par la France de ces pays sous-développés qu'elle avait pris sous son aile, bien loin qu'il y vit les effets de la faiblesse ou de l'abandon, étaient  pour lui, bien au contraire, des objectifs dignes des desseins et de la puissance  d'un  grand peuple. Mais  il était  réaliste  en  même temps  que généreux et ne  confondait pas du tout le respect qu'on doit avoir des autres, avec la démagogie.

C'est ainsi que pour réaliser son grand but, la naissance du Maroc moderne, il  appliqua à la fois la fermeté du gouvernement — rien en effet ne se crée que dans  l'ordre — l'influence de la culture, car tout procède de l'esprit, le sort de l'économie  dont il fit une sorte de miracle, car il savait bien qu'il n'y a pas d'avenir ailleurs que dans le développement, enfin et surtout la force et la gloire des armes, parce  que jamais parmi des peuples immobiles ne fut frayée la route aux réformes et  aux progrès sinon par l'effort, les peines et le sang des soldats. La marque que Lyautey mit à la réussite, c'était donc l'empreinte que la France en définitive et à travers toutes les secousses, met en  tout temps  et partout à ce  qu'elle veut  accomplir.
En vérité, le maréchal Lyautey n'a pas fini de servir la France ».