Charles de Gaulle écrivain
Jusqu'en 1954, date de la parution du premier tome des Mémoires de guerre, Charles de Gaulle écrivain est à peu près inconnu du grand public. Peu de lecteurs ont eu, en effet, connaissance de ses quatre grands ouvrages et de la vingtaine d'articles antérieurs à la guerre. Et faute de publication d'ensemble, ses discours ne sont pas restés comme des œuvres écrites.
C'est pourquoi il faut attendre 1954 pour que le talent de l'auteur soit consacré par le monde des lettres.
De Gaulle historien
Par Philippe RATTE, article tiré des actes du colloque "Charles de Gaulle : du militaire au politique, 1920-1940", Fondation Charles de Gaulle, 2004
Les exposés très riches que nous venons d'entendre sur l'auteur de La Discorde chez l'ennemi, et de nombreux articles ont déjà tranché sur ce que le sujet comporte à la fois de pléonasmes et de déficits : oui, de Gaulle est un historien. Mais peut-on réduire à ce métier l'homme que nous connaissons, celui qui a fait l'histoire bien plus qu'il ne l'a écrite, même s'il est trop évident que, des premières audaces de sa plume d'adolescent jusqu'à la page des Mémoires d'espoir sur laquelle le saisit la mort, il n'a jamais cessé d'être historien, et de toutes ses fibres ? Lui-même dit d'Adolphe Thiers, dans un article de 1934 relatif aux fortifications dont Thiers s'était, comme on sait, soucié en 1840 : « Son rapport nous montre, aujourd'hui plus que jamais, ce que la connaissance raisonnée de l'Histoire, l'expérience personnelle du Gouvernement, et la conscience de sa responsabilité, peuvent donner de clarté, de logique, de juste mesure des réalités au sentiment national d'un grand homme d'État. » L'ordre des considérants ne vient pas par hasard sous sa plume, et la familiarité avec l'histoire est en premier lieu. Comme Thiers, qu'il admire, et plus encore Guizot qu'il méconnaît, de Charles de Gaulle, on est tenté de dire, selon ses propres termes, qu'il fut homme d'État à raison qu'il était historien.
L'histoire, une dimension fondatrice de l'homme d'État
S'interroger sur Charles de Gaulle historien peut ainsi être aussi bien un accès qu'un détour, mais l'un et l'autre valent la peine. Sa posture à cet égard s'organise en trois ensembles distincts : en sous-œuvre, vingt années et davantage de lectures, enseignements et travaux dont l'histoire forme l'épine dorsale. Ces années-là culminent dans La France et son armée, à l'été 1938. En corps principal, l'action, menée comme on sait à partir du 18 juin 1940 selon une logique d'historien, mais dont Clio serait devenue Parque filandière des destins. Cette action de fabricant d'histoire, d'homme d'État gouvernant "sub specie historiae", n'a évidemment pas surgi tout armée le 18 juin, et ce second ensemble prend ses assises assez loin en amont, notamment dans le travail d'historien appelé ci-dessus le sous-œuvre. Enfin, couronnant le tout et lui donnant sa grandeur architecturale, la superbe superstructure des Mémoires, œuvre de mise en forme de l'histoire, destinée à accompagner dans le futur le destin historique de ce qui demeure le corps principal, à savoir l'œuvre dans l'histoire.
Ainsi se dessine une continuité entre les travaux qu'on n'ose dire académiques du capitaine, commandant, colonel de Gaulle, et le grand œuvre tant séculier de mémorialiste. La France et son armée (dernier ouvrage réalisé en tant que capitaine, avant la Seconde Guerre mondiale), et les Mémoires de guerre : ces deux livres majeurs se répondent comme les piles symétriques d'un pont jeté par-dessus la crue et qui est la France libre.
Sous ce jour La France et son armée se présente comme un livre essentiel, à la fois comme l'accomplissement d'un quatuor d'ouvrages jalonnant les deux décennies 1920-1940, et la préparation du destin de son auteur, encore totalement inconcevable à cette date, mais qui n'eût sans doute pas pu être sans le mûrissement de l'homme du 18 Juin.
Si ce livre est aujourd'hui de première importance, c'est qu'on y voit se former toute la pensée du futur chef de l'État.
Comment devient-on de Gaulle ? En écrivant La France et son armée. À la manière dont Les Causes de la grandeur et décadence des Romains sont en quelque sorte les prolégomènes de l'Esprit des lois, le travail d'historien accompli par de Gaulle pour traiter à la hauteur voulue le sujet que lui proposait son titre n'est pas étranger à la surprenante capacité qu'il eut, en quelques jours de juin 1940, à agir en nomothète. On est confondu de le voir, lui qui n'est pas au gouvernement depuis six semaines, agir alors avec la sûreté, la netteté, le sens exact des actes à accomplir qu'on n'oserait attendre d'un chef d'État chevronné. Où a-t-il appris cela ? En écrivant La France et son armée. Si l'appel d'un Thémistocle révèle en quelques semaines un Solon, c'est qu'un long travail antérieur a préparé le « soldat et chef français » à agir en dépositaire de l'État et de la Nation, en attendant de leur donner deux fois des institutions, provisoires d'abord, puis à l'échelle des siècles.
Voici donc un livre de première grandeur, le plus gaullien peut-être de tous, largement méconnu, pour bien des raisons. On lui préfère les deux ouvrages de panache, Le Fil de l'épée et Vers l'armée de métier, l'un parce qu'il campe la figure du chef selon de Gaulle et consacre la montée au pinacle de l'« officier intellectuel », l'autre parce qu'il a valeur prophétique et certifie la prescience professionnelle du «penseur militaire». C'est méconnaître que tous deux sont des jalons entre deux livres d'histoire qui leur donnent leur vrai cadre : Le Fil de l'Épée tire en somme les leçons des causes prêtées à l'échec des Empires centraux par La Discorde chez l'ennemi, tandis que Vers l'armée de métier applique au temps présent les leçons que La France et son armée dégagent des vicissitudes de la puissance française. L'un propose en remède à la paralysie du pouvoir une certaine éthique du commandement, l'autre préconise une formule opérationnelle dont la démonstration se dégage de l'histoire même. Le premier répond aux enseignements du passé, le second anticipe sur les épreuves à venir. Chacun est séparé de la guerre qui l'inspire par un livre d'histoire, respectivement La Discorde chez l'ennemi et La France et son armée, selon le schéma ci-dessous, qui met en évidence combien la production littéraire du de Gaulle des années 1920-1940 constitue un cycle complet et cohérent.
De ce cycle, La France et son armée est l'aboutissement et le couronnement. L'ouvrage profite évidemment du développement, trente ans durant, de la réflexion de moraliste chez son auteur, dont Le Fil de l'épée demeure un temps fort, au même degré qu'il bénéficie de l'érudition accumulée par un professeur d'histoire rompu à rapprocher les leçons du passé des problèmes de l'heure. L'érudit, en lui, a depuis longtemps une connaissance détaillée des épisodes qu'il se propose de conter dans ce livre. Mais jamais encore, même à l'École de Guerre, il n'a eu l'occasion d'y réfléchir comme à un ensemble, et sous l'angle d'une problématique comme celle que le titre lui propose. Tout part de là : officier exemplaire et inventif d'un côté, homme de lettres et de culture de l'autre, il a jusque-là rassemblé l'ensemble de ses talents sur deux sujets majeurs seulement, e commandement (Le Fil de l'épée) et les moyens (Vers l'armée de métier), tous deux d'ordre professionnel, même si le talent et la culture de l'homme de lettres en lui donnent à ces deux propos une dimension plus générale. Cette fois, invité en qualité presque exclusivement d'homme de plume et dans un but éminemment littéraire puisqu'il s'agissait de porter le maréchal Pétain à l'Académie française, à rédiger une fresque purement narrative et un rien encomiastique, voici qu'il se saisit d'une problématique autrement plus haute et englobante, celle des rapports entre la nation et la force, celle du pouvoir, des moyens, de l'action, du destin.
Est-ce bien un livre d'histoire ? Oui et non. Donnons acte de la connaissance intime des faits et des personnages, et de l'intelligence pénétrante des tenants et aboutissants. Constatons aussi que d'une commande tendant à un recueil d'histoires édifiantes menant de Brennus à Philippe Pétain, l'auteur a fait un ouvrage puissant, charpenté, dense en réflexion historique et sens des époques. Mais, justement, l'inflexion n'a-t-elle pas été un peu forte ? D'un titre simple où le « et » a la même valeur que dans Zig et Puce, pour introduire l'idée d'une paire de héros pour la même aventure, de Gaulle fait une problématique où le « et » sert de pivot herméneutique : quelle relation dialectique de fondation mutuelle La France et son armée entretiennent-elles ? Ce « et » de juxtaposition ou d'addition devient au pli de sa pensée une liaison dialectique posant un problème éternel dont l'histoire de France devient l'illustration, l'exposé. Prenant de la hauteur par rapport au sujet proposé, de Gaulle passe de l'album historié au traité philosophique, sans s'établir vraiment entre deux dans le registre propre de l'Histoire.
L'amalgame en tout cas entre la réflexion sur les principes fondamentaux de la conduite des nations, des peuples et des États d'une part, et la chronique de la fortune fluctuante des armes françaises de l'autre, est assez poussé pour ne pas laisser discerner si c'est la pensée moraliste qui se conforte par l'exemple choisi des faits, ou si c'est la revue d'une longue histoire qui aboutit à former une vision générale.
L'histoire en forme de vitrail
En vérité, la bonne réponse est sans doute que les deux processus se rejoignent, et ils le font à travers une matrice d'exposition qui conjugue événements et présentation signifiante. La manière d'écrire l'histoire qu'adopte de Gaulle dans ce livre est celle du vitrail. Non pas le récit linéaire et à rebondissements, d'événements s'enchaînant ou se heurtant, mais la disposition synoptique de vignettes dont l'assemblage constitue une verrière identifiable comme un unique message. A la manière de l'iconographie des églises, qui développe en ensembles structurés par un discours théologique une série très précise de scènes formant quelque histoire sainte, de Gaulle choisit dans le catéchisme ordinaire de l'histoire de France, le Lavisse ou le Malet Isaac des écoles, les scènes et les personnages aussi connus du lecteur laïc que le sont, pour le pèlerin entrant dans une église, les personnages de l'Annonciation, la Visitation, la Crèche ou la fuite en Égypte. En chacun d'eux, il cherche une leçon qui vient rejoindre le dispositif très savant de la grande pensée qui doit se dégager de l'œuvre entière, à la manière dont, des différentes scènes d'un retable, d'un tympan ou d'un vitrail se dégage une contribution soigneusement mesurée à la didactique globale du programme iconographique dont l'église médiévale, renaissante ou tridentine est le lieu. Peu à peu, comme s'ordonnent dans les lobes d'une verrière colorée les scènes obligées d'une vie du Christ, se disposent dans le livre les étapes d'un programme iconographique convenu.
Ouvrage ordonné par époques, La France et son armée se révèle peu à peu beaucoup moins diachronique que synchronique. Chaque scène, égale en valeur à toutes les autres, prend sa raison d'être dans le fait d'appartenir à la couronne qu'elles forment toutes ensemble, et non par son incidence historique proprement dite. Toutes peuvent être presque sans dommage soustraites au temps, où du reste elles ne s'insèrent que par des exposés très généraux. Par contre, chacune porte sa maxime comme une légende historiée. Parti pour écrire un recueil historique, au titre de son passé assez connu d'excellent connaisseur de l'histoire et de styliste renommé, de Gaulle termine en ayant produit un traité de conduite de l'État.
Vigueur de l'intention démonstrative
Cet effet est renforcé par l'assonance sourde et puissante qui règne entre les trois registres de la forme, du contenu et de la structure de l'ouvrage, dont résulte un effet fractal particulièrement magistral, emportant la conviction quant à l'histoire lors même que l'explication historique demeure faible, voire cavalière.
Le style, tout d'abord, est un grand remède. Ce n'est pas par hasard que le livre commence par ces mots : « La France », pour s'achever par : «son armée». Estampille immanquable d'une perfection rhétorique à laquelle l'auteur s'en remet très souvent de tenir lieu de preuve : un mouvement donné appellera son contraire, par un balancement classique dans l'art de l’exposition, mais on fera comme si cette symétrie rhétorique était bel et bien dans les faits, et l'affaire est conclue.
Le contenu est discontinu. Les deux mille ans d'histoire ne sont pas parcourus d'un mouvement égal, équitable, attentif aux proportions, aux transitions. Au contraire, on saute d'un épisode à un autre, et chacun est monté en ronde bosse comme une scène en soi. Certains exemples sont même traités en mode archétypique, en tableau emblématique d'une époque bien typée. Charles de Gaulle se soucie peu de suivre les méandres de l'évolution, il distingue les espèces, plus Buffon que Darwin. En ce sens, il ne retrace pas l'histoire, il tient un discours argumenté sur des aspects de l'histoire. La logique de son texte procède moins de ce qui est advenu que d'un choix taxinomique. On voit défiler les figures d'un jacquemart, plus qu'on assiste à la reconstitution du tumulte des choses.
Cette homologie entre le contenu et le style, qui l'un et l'autre obéissent à une même matrice de pensée tendant à récuser les variations hasardeuses au profit d'une typologie, se retrouve enfin dans la structure même du livre, qui obéit à un plan en lui-même lourd de sens. Il suffit de faire un tableau des parties du livre pour s'en persuader. La France et son armée est conçu comme une œuvre d'architecture classique, et nullement selon l'ordre nettement plus confus de l'histoire effective. En un, puis trois, puis cinq chapitres s'ordonnent trois époques, de la plus lointaine à la plus rapprochée, autour d'un axe vertical formé par l'empilement des trois chapitres centraux de ces trois frises superposées.
L'étonnant, et qui conforte l'impression qu'une structure de pensée remplace ici l'ordre possible des faits, est qu'on pourrait sans mal ajouter une quatrième frise, à sept chapitres, qui développerait les événements survenus de 1940 à 1970 exactement selon la même trame que chacune des précédentes, comme si l'histoire de France n'était au fond que l'approfondissement d'une même problématique institutionnelle à travers les vicissitudes de l'effondrement et du redressement.
En somme, ce livre construit comme un vitrail se présente moins comme un miroir des faits passés que comme un blason de vérités éternelles. La structure le suggère très fortement, le contenu le confirme, le style y concourt sans modération. Quelle pensée révèle-t-il ?
Idées-forces
En premier lieu, une pensée personnelle. On connaît, on ne connaît que trop, les péripéties associées à cet ouvrage, qui auraient été la cause, entre de Gaulle et le maréchal Pétain, d'une rupture que les événements ultérieurs colorent rétroactivement de significations sans fin. À ce propos, il suffit de relever deux choses très simples : la première est qu'à cette date, les événements qui vont porter Philippe Pétain et Charles de Gaulle vers les destins que l'on sait sont strictement inimaginables ils le demeurent quasiment jusqu'assez longtemps après avoir eu lieu, tant la mesure en échappe. Il est donc parfaitement ridicule d'en lire l'interprétation anticipée dans le marc de café d'une prise de distance mutuelle ayant pour fondement de tout autres considérations. La seconde est qu'il suffit de lire dix lignes de ce livre pour comprendre qu'il ne pouvait en aucun cas être soustrait à la paternité si visible de son auteur. Nulle part de Gaulle n'a été aussi empli de son propre style et de ses propres vues que dans cet ouvrage, sans doute le plus gaullien de tous.
Le livre incubateur de celui qui, sans doute au bénéfice de cette préparation intellectuelle, s'élèverait d'un coup au-dessus du destin. Le Maréchal ne pouvait pas plus le faire sien que son ancien officier de plume le laisser sous un autre nom. D'un récit élégant, ce dernier avait fait une théorie de l'État, modifiant du tout au tout la visée du projet. De toute manière, il y avait quelque temps que les distances entre eux étaient déjà prises. Tout ce qu'on tire trop souvent de cet épisode pêche par anachronisme et amplification.
Cette pensée personnelle doit être d'autre part préservée du débat oiseux sur la vraie personnalité de celui qui la formule comme telle : intellectuel en uniforme ou militaire cérébral ? Ni l'un ni l'autre, ne répond sans ambages le livre, parce que le cœur de la pensée de son auteur n'est pas d'approcher les choses militaires en universitaire ou d'aborder les sujets académiques en soldat, mais de penser en profondeur les conditions et les ressorts de l'action. Charles de Gaulle échappe aux deux séries entre lesquelles on prétend assez vainement le trier ou le doser, pour la simple raison qu'il les dépasse ensemble d'un même mouvement, allant droit aux fondements de l'art militaire par-dessus la chose militaire, et sans détour aux fondements de l'analyse historique et morale, sans s'attarder dans l'espace de la spéculation savante.
Examinons ses principaux traits.
Élan et cohérence
C'est d'abord une attention extrême portée au lien entre élan et cohérence, dans une étrange et fascinante conjugaison de cartésianisme et de bergsonisme. Ce sont pour lui les ressorts fondamentaux de l'action, la polarité constamment contraire des forces déterminantes : sans élan, l'organisation n'est que sclérose ; sans organisation, l'ardeur n'est que désordre. Il oppose ainsi constamment des concepts ou des situations, comme « tourbe » et « troupes ». Les déterminants de ces deux pôles, froid et chaud, de la machine thermique du succès étant complètement contraires, tout l'art du chef consiste à justement les concilier, d'où la théorie des circonstances qu'il ne faudrait surtout ne pas confondre avec l'opportunisme d'improvisation. Au contraire, la difficulté spécifique du pouvoir consiste à chercher le plus en amont possible les moyens d'organiser la fécondation mutuelle de ces deux composants inconciliables et nécessaires de l'action efficace69. La politique n'a pas d'autre objet. La discipline est l'un de ses moyens les plus efficaces, et tout le secret est de se la gagner.
Moyens et politique
Cet aphorisme central, selon lequel l'action sans préparatifs est condamnée, et les préparatifs sans action condamnables, conduit l'auteur à une pensée politique dépassant toute pensée constitutionnelle ou législative pour aller au cœur systémique de l'action collective : tout le secret est d'équilibrer moyens et action, et la forme du pouvoir qui s'y emploie importe peu : est bonne l'organisation qui y parvient de manière optimale, mauvaise celle qui y échoue. C'est une loi éternelle que l'absence de préparatifs expose à « cette hostilité latente du hasard qu'entraîne toujours l'improvisation ».
Impatient d'agir, de Gaulle a en horreur l'impromptu et la témérité l'impréparation et la jactance des chevaliers de Crécy autant que la conjugaison d'outrance dans le projet et de dédain pour l'intendance chez Napoléon se lançant dans la campagne de Russie. Manquer une occasion d'agir et manquer aux exigences de la préparation sont à ses yeux deux péchés capitaux égaux et symétriques. Le chapelet des exemples qu'il en montre dans toutes les époques se veut une démonstration accablante pour le temps présent.
Napoléon, génie militaire salué entre tous, sort de l'étude étrillé pour carence dans l'ordre des moyens et hubris politique, presque l'exact contraire du chef idéal, au palmarès duquel se qualifie l'honnête mais peu glorieux Chanzy, célébré pour la sagesse de sa méthode, qui eût tout pu pour peu qu'une politique l'eût soutenu. La faveur appuyée de l'auteur va aux quelques-uns qui ont su conjuguer investissements de fonds et audace dans l'entreprise : bien peu, en vérité, entre les extrêmes également glorieux à ses yeux de « Louvois, trente ans ministre », forgeron d'un outil de puissance au service d'un roi audacieux, âme à la fois des Vauban et des Turenne, et de Gambetta, improvisateur génial dans l'instant même de la déroute de tous les préparatifs restés dans les limbes, au service d'une ardeur à combattre pleine d'audace lucide.
Parfait point d'équilibre entre ces deux tempéraments opposés, mais complémentaires : le grand Carnot, héros positif majeur auquel on peut soupçonner l'auteur, à cette date, de s'identifier avec une particulière sympathie, ce qui, au passage, situe l'acmé de ses ambitions dans un rôle majeur rue Saint-Dominique, pas davantage.
Mais s'il récuse pour démesure le plus grand des conducteurs de peuples, de Gaulle est encore plus sévère pour les asthénies de l'impuissance gouvernementale qu'engendrent monarques faibles et régimes démocratiques mal tempérés. Qu'on ne s'y trompe pas : au travers de cette fresque qui l'amène à illustrer et célébrer plusieurs avatars de la monarchie, plusieurs républiques aux manières fort diverses, deux ou trois empires, de Gaulle ne manifeste de préférence pour aucun régime en particulier. Tous sont bons, pourvu qu'ils satisfassent à cette exigence d'accord entre fermeté de la volonté et maîtrise des moyens. Le reste est affaire d'esprit du temps et de circonstances. Son approche n'est ni doctrinaire, ni idéologique, ni même politique ; elle est fonctionnelle, et se fonde sur les lois éternelles de l'action. Elle est sensible à la nécessité qu'un point d'appui demeure pour agir.
Rôle des chefs
Si de Gaulle ne marque de préférence pour aucun des régimes qu'il passe en revue, son goût de relever la valeur éminente des chefs est par contre très prononcé. La France et son armée est de ce point de vue une galerie de portraits très choisis. Cinq personnages seulement se distinguent comme des modèles accomplis. Presque tous vont par paires, comme plus tard ceux de Juin et de Lattre, comme si le bon équilibre consistait pour la France à se tenir en aurige de l'attelage de l'âme selon Platon, avec un cheval fou et un cheval sage, comme si donc nul ne pouvait prétendre réunir en sa personne la totalité des qualités requises, comme ce fut l'erreur de Napoléon de le croire, la faute de Louis XIV de le faire accroire...
Voici Dumouriez et Hoche, Turenne et Condé, Poincaré et Clemenceau, Pétain et Foch, Chanzy et Bazaine, et, figurant seuls, Louvois, Carnot, Napoléon, Gambetta, Joffre. Cette propension à présenter les héros par paires est intéressante : elle révèle que si, pour l'homme du destin que sera demain de Gaulle, les chefs sont le sel de la terre et le ressort des destins, il n'est pas enclin au culte de l'homme providentiel, tant s'en faut. Au contraire, sensible aux limites des plus grands eux-mêmes, il met en valeur les avantages de tempéraments contrastés, homogène chacun, et complémentaires, ne concédant de supériorité absolue qu'à ceux que les événements placèrent, presque sans qu'ils l'eussent cherché, au faîte de situations exceptionnelles. Tel sera son destin, mais il ne le sait évidemment pas et ne le cherche pas davantage, mesurant par l'histoire que, si les caractères en décident, ce sont les circonstances qui seules en disposent.
Il reste qu'au regard d'approches historiennes plus sensibles au poids du nombre et des structures, la place cardinale que de Gaulle confère aux grands chefs oriente son propos dans un sens plus moraliste que véritablement historique : Louvois était certes un grand ministre, mais la France était surtout à l'époque la plus grande nation d'Europe en richesse, population, organisation... Le même Louvois chez l'électeur de Saxe fût demeuré un obscur.
Rôle des forces obscures
Dans la même veine qu'aux chefs, mais d'une manière encore plus contestable historiquement, de Gaulle accorde une large part dans l'histoire de La France et son armée à ce qu'on pourrait appeler des entéléchies quasiment allégoriques, censées intervenir dans l'histoire comme les dieux dans les batailles chez Homère : la race, la nation, le sentiment national, etc. On sait ce que dans l'avenir, devenu l'incarnation de la légitimité française par la force du symbole, du verbe et de l'appel aux sentiments profonds, l'auteur tirera avec bonheur de ces forces latentes érigées par l'appel de son éloquence en acteurs de l'histoire. Mais, autant elles peuvent avoir de vertu mobilisatrice en sollicitant l'adhésion du cœur, autant elles se révèlent d'assez pauvres ressources rhétoriques dans les démonstrations historiques.
Or l'auteur de La France et son armée n'en est pas avare, tenant par exemple pour un moyen recevable de faire avancer l'argumentation de l'assertion suivante : « Mais la pente de l'histoire ramène toujours les Germains à la lutte contre les Gaulois » (p. 467). Venus sans doute d'une vieille sagesse des nations, de tels dictons font un peu figure de maillon faible dans un livre d'histoire. Au-delà de la tendance personnelle qu'a de Gaulle à manipuler des grandes pensées de cette sorte, leur présence dans ce texte témoigne d'une optique bien précise : élever la réflexion depuis l'intérêt documentaire de l'étude vers des pensées d'ordre plus général portant sur les lois générales de l'action, ce qui souligne le déplacement voulu par de Gaulle à partir de la commande initiale vers l'ouvrage qu'il choisit finalement de faire entièrement sien.
Rencontre entre cette inspiration plus moraliste qu'historienne et les caractères d'un style très relevé, des maximes viennent à point nommé enclore tout un développement dans une conclusion lapidaire.
Au centre de tout, le reste du monde
Mais, si la pente de son esprit le porte assez volontiers vers des aphorismes dont l'historien se contente mal, de Gaulle ne manque jamais, en contrepoint, de situer chaque fois la conjoncture nationale dans un contexte international, témoignant dans sa méthode d'historien d'une sensibilité rare à l'environnement historique. Dès cet ouvrage, pourtant ciblé de manière très centripète sur la France et son armée, se dégage un trait, sinon le trait majeur de l'homme d'État en lui, à savoir l'aptitude à toujours penser les problèmes dans une optique internationale, généralement mondiale.
Tel est le ressort de sa démarche en 1940 (en cuisant contraste avec l'oblitération myope du monde, chez Weygand, Pétain et consorts, justement par le souci étriqué de la France et de son armée, parties prises pour le tout), tel sera l'axe de sa politique de 1940 à 1946, et de 1958 à 1970 encore davantage. La France qu'il décrit est à toutes époques présentée dans l'ampleur de son rayonnement aux quatre points cardinaux de l'univers, alors même que le sujet devait l'aimanter vers Douaumont. C'est par là que l'auteur échappe aux limites du sujet, de son style et de son mode de pensée qui font la part belle aux chefs incarnant de hautes vertus ou aux forces profondes d'un peuple mythifié. Le sens du relatif lié à la prise en compte du reste du monde, et le sens du réel inscrit dans l'attention aux préparatifs, aux ressorts scientifiques, industriels, techniques de la puissance, équilibrent l'inspiration bergsonienne que charrie le style, pour faire de cet ouvrage une grande leçon de justesse politique.
Conclusion : les idées de 1938
Ce rapide passage en revue des principaux thèmes récurrents dans ce livre, outre qu'il révèle combien l'ouvrage transcende son apparente intention historienne pour accueillir une thématique morale et programmatique, permet d'avancer trois conclusions, politique, pratique, et intellectuelle, intéressant l'homme qui va, avec cet ouvrage, prendre congé de l'officier de Gotha qu'il eût pu tendre à devenir, et saisir l'action à bras-le-corps, au front, au combat, à la tête. Avec la perfection que l'on sait.
Sur le plan politique, ce livre où défilent tous les régimes campe clairement le général de Gaulle. Certes, on peut noter qu'il a pour les ouvriers à cette époque des notations quasi dédaigneuses, les situant dans un triptyque rhétorique après les militaires et les infirmes, et l'on sent partout une échelle de valeurs latente où les actes d'exécution, de production, d'intendance, appartiennent à un ordre subalterne. On est encore loin du de Gaulle fraternel, populaire, si sensible aux humbles, que révélera l'après-guerre. On peut aussi constater que pour lui, et à très juste titre, Thiers est un grand homme d'État, et la Commune une bien fâcheuse affaire, ce qui le place à coup sûr aux antipodes du Mur des Fédérés. Charles de Gaulle n'est pas de gauche, en ce sens que la mythologie de la gauche lui est étrangère et indifférente. Il en dédaigne avec assez de morgue les acteurs ordinaires. Mais dire les choses ainsi fausse la perspective, parce qu'il ne se classe pas selon ce critère. La meilleure façon de le caractériser à travers cet ouvrage serait peut-être de dire qu'il est le contraire d'un révolutionnaire, détestant les chimères et la palabre, les effets de tribune et l'illusion lyrique, l'ambition enfantine de changer le monde en un tournemain. Mais il n'est pas l'inverse d'un révolutionnaire, à savoir un réactionnaire.
Etre réactionnaire, c'est être révolutionnaire à l'envers, c'est juste la même sottise. De Gaulle est réaliste et audacieux. Sa philosophie, telle qu'elle ressort de ses préférences pour telle ou telle époque, telle ou telle action, réside dans le sentiment profond que la grandeur et le risque sont les données fondamentales de toute nation, et qu'il faut sans cesse tendre à la grandeur au prix de risques parfois fatals. Vouloir l'une en se gardant des autres : pourvu qu'un gouvernement excelle à cela, ce peut être celui où siège le conventionnel Carnot ou le courtisan Louvois, celui de Napoléon III ou celui de Gambetta, peu importe.
L'essentiel est d'agir avec audace et l'exacte mesure de la juste démesure. Pragmatisme, sens des continuités, pensée systémique, on peut interpréter cette approche à des degrés plus ou moins profonds, mais à tous ces degrés elle a pour identique effet de reléguer les préférences politiques à un rang très secondaire, dans l'ordre superficiel de l'opinion, loin derrière le réalisme d'une science de l'action. Elle a aussi pour trait majeur d'être en alerte contre toutes les forces d'inertie et de résistance qui sont les pires menaces.
Sur le plan pratique, cet arbitrage permanent entre grandeur et risque ramène dans le registre modeste d'un art « simple et tout d'exécution », selon le mot de Napoléon définissant la guerre. La France et son armée montre de Gaulle extrêmement attentif à toutes les conditions pratiques de l'action : préparatifs, approvisionnements, et donc fonctionnement et rendement d'un arrière, et donc qualité d'un appareil industriel, social, intellectuel86. Peut-être pour avoir travaillé au sein du SGDN à des plans de mobilisation globale des ressources, il est particulièrement sensible à cette condition de tout qu'est la valeur globale de la Nation. Les progrès des techniques, et donc la créativité des savants, sont discernés par lui, de manière extrêmement moderne, comme des conditions dirimantes de la supériorité.
Mais tout cela n'est rien sans l'humble et patient travail d'organisation, de mise en place, de suivi, dont le défaut ruine les plus grands desseins. Cette veine est essentielle : elle inspire toute la logique de redressement qu'avec Jean Monnet en 1945, et de manière beaucoup plus profonde et puissante encore à partir de 1958, le chef de l'État imprimera à la nation dont il voudra faire un grand de ce monde : d'abord grandir de l'intérieur par la production, la science, la technique, la formation, à la faveur de bonnes institutions et d'un gouvernement éclairé. Elle est aussi le biais par lequel demeure, et s'épanouira en de Gaulle une sensibilité ouverte aux humbles, aux sans-grades. Si l'officier traitant des grandes affaires de l'État se laisse volontiers aller à quelques propos condescendants sur Lidoire ou autres troupiers, l'homme d'État n'ignore pas que la puissance se forge au sein des usines, de ce sourd concours des peuples qui y rend les masses aussi essentielles que le Soldat inconnu est légitime sous l'Arc de Triomphe en lieu et place de tout possible chef suprême. Ce n'est ni par tempérament populiste lyrique, ni par démagogie politique, que de Gaulle fera dans sa vision politique une place majeure au peuple : c'est par un sens réaliste des nécessités intrinsèques de l'action, et une juste appréciation de ce que la puissance se décide en amont de ses expressions visibles. C'est pour les mêmes raisons, d'ailleurs, que de Gaulle accorde à l'État une place centrale, une place d'acteur fondamental, et pas du tout pour des raisons idéologiques ou de préférence pour l’autorité.
Sur le plan intellectuel enfin, La France et son armée établit le caractère tout relatif des influences qu'on se plaît à rechercher sur de Gaulle. Elles existent, naturellement, mais ne pèsent guère en comparaison du « métier » de Charles de Gaulle. Toute son analyse est inspirée par un jugement professionnel sur ce qui se peut et ne se peut pas. La supériorité de Charles de Gaulle, au fond, est peut-être d'avoir le premier après Napoléon, mais plus supérieurement encore, sans le biais de la passion batailleuse, élevé l'intelligence militaire au niveau de la pensée politique, c'est-à-dire d'avoir appliqué à la conduite supérieure de l'État, voire du monde, les principes fondamentaux de l'art militaire, anticipation, préparation, concentration, mouvement, coup d'œil, action, décision, consolidation, recherche de conclusion, etc. De Gaulle est un officier hors pair, qui a compris en somme, à Dinant et à Verdun que la science militaire n'avait plus d'emploi raisonnable dans l'action de guerre à l'ère clausewitzienne et industrielle des chocs ravageurs de la montée aux extrêmes entre puissances industrielles, et qu'il était temps d'en employer la sagesse à conduire les États dans l'ordre politique lui-même.
C'est en soi une révolution, et La France et son armée en constitue en quelque sorte la vérification expérimentale rétrospective : si l'on avait raisonné selon cette science de l'action, on aurait évité les désastres ; lorsqu'on a gagné, c'est parce qu'on agissait selon cette science de l'action. De Gaulle se présente ainsi très loin de filiations intellectuelles et morales assignables, en tant qu'auteur premier d'une nouvelle manière de penser la politique et l'action, à base tout simplement de professionnalisme, ce qui suppose, à l'ère d'un monde ouvert et changeant, en sachant constamment évoluer, maîtriser les techniques, investir dans les fondamentaux, connaître le monde, et surtout oser avec clairvoyance, rester lucide avec audace.
On conçoit qu'un tel livre, aboutissement d'une longue maturation et assise d'une dimension historique nouvelle, n'eût à aucun titre pu être placé sous une autre signature.














