Le général de Gaulle à Colombey-Les-Deux-Eglises rédigeant les "Mémoires de guerre"

Charles de Gaulle écrivain

Jusqu'en 1954, date de la parution du premier tome des Mémoires de guerre, Charles de Gaulle écrivain est à peu près inconnu du grand public. Peu de lecteurs ont eu, en effet, connaissance de ses quatre grands ouvrages et de la vingtaine d'articles antérieurs à la guerre. Et faute de publication d'ensemble, ses discours ne sont pas restés comme des œuvres écrites.

C'est pourquoi il faut attendre 1954 pour que le talent de l'auteur soit consacré par le monde des lettres.

 

 

Le style du général de Gaulle

Par Francis QUESNOY, Espoir n°65, 1988.

 

Charles de Gaulle a défini son idée du style dans le différend littéraire qui l'a opposé, en 1928 et en 1938, au maréchal Pétain. Apprenant, en 1928, que celui-ci voulait confiera un autre collaborateur le travail qu'il avait fait jusque-là pour "Le Soldat", de Gaulle écrivit à Pétain que, si des retouches devaient y être faites, c'était à lui-même, et à personne d'autre, de les faire. Il ajoutait qu'en cas de publication sous le nom du Maréchal, l'aveu devait être fait de son collaborateur. Dix ans plus tard, le colonel de Gaulle prétendait publier La France et son armée sous sa propre signature: à Pétain qui s'en déclarait surpris, il répondait avoir scrupuleusement retiré de son texte tout ce qui n'était pas strictement de lui et proposait une dédicace qui reconnaîtrait l'inspiration initiale et les conseils du Maréchal.

 

Dans cette correspondance, de Gaulle revendique hautement la propriété littéraire. Il est assuré d'avoir un style, c'est-à-dire une plume personnelle; ce qu'il écrit porte sa griffe propre: ce n'est pas une rédaction d'état-major; ses textes ont une âme, on peut les reconnaître: c'est "du de Gaulle". En somme, de Gaulle a du style la même conception que Buffon: "Le style, c'est l'homme". Il sait, d'ailleurs, que ce style à un "éclat" que le Maréchal lui-même a salué.

 

Une thèse pour le Doctorat d'État a été soutenue en Sorbonne sur la personnalité littéraire du général de Gaulle: on y a fait l'inventaire des caractéristiques de son style dans les Mémoires de guerre et les Mémoires d'Espoir. On a cherché à y montrer, par de nombreux exemples, à quoi se reconnaît "le de Gaulle" et, peut-être, ce qu'il révèle de l'homme même. Cependant, un texte, si personnel soit-il, n'atteint pas pour autant à l'art littéraire, à l'éclat du style. Nous croyons même que, chez quelque écrivain que ce soit, la réussite littéraire est intermittente, la belle phrase est rare. Aussi préparons-nous un ouvrage destiné cette fois au grand public, où seraient choisis et commentés les plus belles phrases de Charles de Gaulle, les passages les mieux réussis de toute son œuvre écrite.

 

Cet article a pour objet de donner, par quelques exemples, une idée, d'une part, de l'inventaire du style gaullien fait dans cette thèse et, d'autre part, de ce qui pourrait être recueilli dans un ouvrage du Centenaire. On suivra le plan de la thèse, divisée en trois tomes: Grammaire - Rhétorique - Musique.

 

 

I. GRAMMAIRE

 

1. Matériel grammatical.

 

Peu de phrases ont eu la fortune de la première des Mémoires de guerre. "Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France". Non seulement elle a le pouvoir évocateur de l'ouverture de la Recherche du temps perdu mais on en a retenu l'adjectif indéfini: une certaine. Or, cet adjectif, tout indéfini qu'il est, ne désigne, en fait, rien de vague, mais une idée très précise. Il a le sens de l'adjectif latin "certus": le contexte le montre bien. Quelle est cette idée de la France ? "Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur" (Mémoires de guerre-I-11).

 

Les adverbes, qui, comme l'adjectif indéfini, font partie du matériel grammatical, peuvent révéler un tour d'esprit. Ainsi les nombreuses occurrences de "un jour" ou de "tôt ou tard" montrent-elles que de Gaulle était tourné vers l'avenir. Décrivant les idées simples avec lesquelles il volait vers l'Orient compliqué, il note : "Je savais que, pour les alliés, la chef de l'action était le canal de Suez, dont la perte livrerait à l'Axe l'Asie Mineure et l'Égypte, mais dont la possession permettrait, au contraire, d'agir un jour de l'est vers l'ouest, sur la Tunisie, l'Italie, le sud de la France" (Mémoires de guerre-I-145). Évoquant, dans l'émouvante fin des Mémoire de guerre, ses promenades dans les forêts voisines de Colombey-les-Deux-Eglises, il assure: "Puisque tout recommence toujours, ce que j'ai fait sera, tôt ou tard, une source d'ardeurs nouvelles après que j'aurai disparu" (Mémoires de guerre-III-289).A-t-on remarqué les occurrences de "peut-être" dans les Mémoires? Regroupées, elles attestent le sens qu'avait le mémorialiste du mystère des personnes et des choses. Ainsi de la mort d'Hitler, le Titan qui s'est efforcé à soulever le monde sans fléchir, ni s'adoucir: "Mais, vaincu et écrasé, peut-être redevient-il un homme, juste le temps d'une larme secrète, au moment où tout finit." (Mémoires de guerre-III-175).

 

Pourquoi les prépositions "sous" et "à travers" sont-elles fréquentes dans les Mémoires ? De Gaulle, toujours, cherche, dans le présent, les signes de l'avenir; dans les paroles, il discerne jusqu'aux arrière-pensées. Ainsi, les propos tenus à l'Assemblée consultative d'Alger en disent-ils long au général de Gaulle: "Pour moi, voyant, à travers les propos tenus parles groupes, se dessiner les futures prétentions et, en même temps, l'impuissance des partis, je discernais ce que serait, demain, le drame constitutionnel français " (Mémoires de guerre-II-159).De même, on croira volontiers que les interjections révèlent la sensibilité d'un auteur et que "hélas !" soit l'interjection la plus employée par de Gaulle. Tout le monde se rappelle le triple " hélas !" du 23 juin 1961. Mais que d'événements furent déplorés par de Gaulle! Quelle émotion aussi quand, apprenant le succès de la sortie de Koenig et de ses hommes à Bir-Hakeim et imitant Pascal, il s'écrie: "Oh! cœur battant d'émotion, sanglots d'orgueil, larmes de joie ! " (Mémoires de guerre-I-258).

 

 

2. La phrase.

 

Dans les Mémoires, la phrase, comme les éléments grammaticaux, est toujours de facture personnelle. Par exemple, pour ce qui est des propositions temporelles, la phrase introduite par "Tandis qu’y pullule". C'est que de Gaulle rassemble toujours les circonstances en une synthèse. Stendhal ne disait-il pas que l'essence du style est "d'ajouter à une pensée donnée toutes les circonstances propres à produire tout l'effet que doit produire cette pensée" ? En particulier, de Gaulle use de cette sorte de temporelle, en la combinant avec la figure de l'anaphore, pour dresser des états de situation géopolitiques : "Tandis que la Russie s'isolait dans sa révolution ; que l'Amérique se tenait éloignée de l'Europe; que l'Angleterre ménageait Berlin pour que Paris eût besoin d'elle ; que les États nouveaux restaient faibles et désaccordés, c'est à la France seule qu'il incombait de contenir le Reich " (Mémoires de guerre-I-3).Outre leur nature, la place des propositions peut être significative : ainsi, dans les Mémoires, quasi toujours, la proposition finale précède la principale. "Pour que le redressement de la France fût possible, il fallait que le germanisme perdît sa capacité d'agression" (Mémoires de guerre-III-46).Dans les affaires d'État comme sur le champ de bataille, de Gaulle fixe d'abord ses objectifs et y adapte, ensuite, ses moyens.

 

La liaison des phrases, elle aussi, porte la marque de l'écrivain. La pensée gaullienne est essentiellement dialectique. En effet, elle s'exprime très souvent par des "Sans doute... Mais... ", "Certes... Mais... ", "Il est vrai que... Mais...". Parlant des gouvernements européens exilés à Londres durant la guerre, le mémorialiste écrit : “Sans doute, ces gouvernements, déployant toujours l'appareil du pouvoir, s'efforçaient-ils à la sérénité. Mais, au fond des soucis, des chagrins, où ils étaient tous plongés, chacun vivait dans l'ombre sa propre et déchirante tragédie" (Mémoires de guerre-I-210). Ces sortes de tournures sont si fréquentes que, dans une marge du texte dactylographié du capitaine de Gaulle pour "Le Soldat", Pétain avait écrit, de sa main même, au crayon: ce "Sans doute" revient sans cesse". Cet ordre personnel et dialectique, - Buffon disait encore que le style, c'est "l'ordre et le mouvement", - est particulièrement remarquable, chez de Gaulle, dans le maniement des hypothèses contraires. On y reconnaît l'officier formé, en particulier, à la fameuse "méthode des hypothèses" du maréchal de Moltke.  Rappelant ses réflexions de l'été 1940 au sujet de Dakar, le mémorialiste ramasse ainsi sa pensée : "Je conclus que, si nous étions présents, il y aurait des chances pour que l'opération prît le tour d'un ralliement, fût-il contraint, à la France Libre. Si, au contraire, nous nous abstenions, les Anglais voudraient, tôt ou tard, opérer pour leur propre compte." (Mémoires de guerre-I-99).

 

Il est vrai que, dans les Mémoires, le matériel grammatical et la phrase portent, pour ainsi dire, la signature du général de Gaulle et qu'ils permettent, même, de mieux connaître l'homme. Cependant, les amateurs de beau style peuvent aussi y goûter le talent de l'écrivain à manier les heureuses ressources de la grammaire française. Par exemple, comme tous les stylistes, le général de Gaulle use avec adresse du système de la représentation d'un mot plein par un terme, comme le pronom, qui le désigne et allège ainsi la phrase. " Quand la France fut défaite, ce qui parut primordial à Darlan c'est que la marine, elle ne le fût pas" (Mémoires de guerre-II-68).Ou bien: l'ambassadeur soviétique Bogomolov protestant contre le transfert d'or polonais : "Car celui-ci ne sera pas, demain, le Gouvernement de la Pologne". Je répondis qu'il l'était aujourd'hui (...)" (Mémoires de guerre-II-208). On voit, d'ailleurs, que ces effets de représentation se combinent avec d'autres effets, comme les variations de forme d'un même mot (polyptote), - ici le verbe être,- ou les oppositions - ici : demain, aujourd'hui.

 

Comment ne pas apprécier aussi la fidélité indéfectible de Charles de Gaulle à l'imparfait du subjonctif, qui n'est pas simple élégance, mais, d'abord, souci de la concordance ou de la nuance. Exemples: "Mais il n'était pas un seul d'entre eux qui ne cherchât ce qu'il fallait faire pour remplacer ce régime sans que de Gaulle triomphât pour autant ". (Mémoires de guerre-II-159)." Ce n'est pas, hélas ! que je me fisse d'illusions sur la possibilité de parvenir à la libération du pays sans qu'entre Français le sang ne coulât jamais" (Mémoires de guerre 196).

 

L'exercice, d'ailleurs, où le talent de Charles de Gaulle montre le mieux sa souplesse grammaticale est sans doute la variation sur les temps et les modes des verbes. Par exemple : en 1940, six jours après la mise en marche des groupements cuirassés allemands, nos unités mécaniques ne sont plus que lambeaux : "Quant à moi, discernant la vérité à travers des bribes de nouvelles, il n'était rien que je n'eusse donné pour avoir eu tort" (Mémoires de guerre-I-29).Et, à propos du maréchal Pétain : "Je suis sûr, en tout cas, qu'aussi longtemps qu'il fut lui-même, il eût repris la route de la guerre dès qu'il put voir qu'il s'était trompé, que la victoire demeurait possible, que la France y aurait sa part" (Mémoires de guerre-I-60).

 

 

 

Il RHETORIQUE

 

Dans une seconde partie, intitulée: Rhétorique, on a classé les exemples des figures de style, réparties en images, en figures diverses et en genres littéraires mineurs.

 

1. Images.

 

L'inventaire des comparaisons et métaphores utilisées par Charles de Gaulle permet d'identifier les sources de son imagination et d'esquisser un portrait de celle-ci. Les principaux de ses fonds ou registres d'images sont : la mer, les orages, le théâtre, le jeu, la guerre. Ainsi, le public a-t-il retenu l'image suivante : "La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s'identifier avec le naufrage de la France" (Mémoires de guerre-I-61). Le général de Gaulle souhaitant, une fois sa décision prise, en 1940, de poursuivre le combat, avoir accès à la radio britannique, s'en ouvre, dès le 17 juin après-midi, à Winston Churchill: "Naufragé de la désolation sur les rivages de l'Angleterre, qu'aurais-je pu faire sans son concours ?" (Mémoires de guerre-I-70). Le mémorialiste consacre l'essentiel de (Mémoires d’espoir-II) au référendum de 1962 sur l'élection du Président de la République au suffrage universel ; sur l'opposition des partis à son projet, il s'exprime ainsi : "la tempête politique que les partis ont déchaînée en vain pour empêcher que ne se consolide l'édifice de nos institutions ". (Mémoires d’espoir-II-101). Évoquant la situation de Paul Reynaud en juin 1940, il écrit : "Il n'avait plus de prise sur les événements déchaînés.

 

Pour ressaisir les rênes, il eût fallu s'arracher au tourbillon (...)". (Mémoires de guerre-I-66). Ces exemples suffisent à montrer que l'imagination de Charles de Gaulle était de nature romantique. On se rappelle que Diderot, prédisant, dès 1760, dans De la poésie dramatique, les conditions de la poésie des décennies suivantes, parlait d’"imaginations ébranlées par des spectacles terribles" et de "nature troublée".

 

Certes, les images prises au théâtre sont un fonds classique pour la description de la vie politique. Il est, toutefois, remarquable que celles de Charles de Gaulle constituent un réseau où entrent toutes les parties de l'art dramatique : décors, coulisses, projecteurs, tragédie, tragi-comédie, drame, théâtre d'ombres, acteurs, premiers rôles, figurants, chœurs. Exemple : le général de Gaulle, sous-secrétaire d'État à la Défense nationale, arrive, le 13 juin 1940, à Tours, où Reynaud et Churchill sont réunis : " La cour et les couloirs de la Préfecture étaient remplis d'une foule de parlementaires, fonctionnaires, journalistes, accourus aux nouvelles et qui formaient comme le chœur tumultueux d'une tragédie près de son terme". (Mémoires de guerre-I-57). Au chapitre précédent, le mémorialiste, ayant rappelé l'Anschluss, l'exécution de la Tchécoslovaquie et l'agression contre la Pologne, avait conclu : " Dans ces actes successifs d'une seule et même tragédie, la France jouait le rôle de la victime qui attend son tour". (Mémoires de guerre-I-21). Ces images sont la marque d'une culture classique, pétrie de théâtre grec.

 

Tout aussi attendue, à propos d'action internationale, est l'image empruntée au jeu ; mais de Gaulle en fait un usage fréquent et varié. À la fin du printemps 1941, Anglais et Français Libres s'apprêtent à agir ensemble, au Proche-Orient, sur le terrain militaire; mais, derrière cette façade, se dessine leur rivalité politique : "Les événements allaient y assurer à la Grande-Bretagne un tel brelan d'atouts, politiques, militaires et économiques, qu'elle ne s'empêcherait sûrement pas de les jouer pour son compte" (Mémoires de guerre-I-158). Écrivant sur la situation en Indochine au mois de mars 1945 et sur l'attitude de Washington à l'occasion de l'attaque des garnisons françaises par les Japonais, l'auteur note, " Pour moi, qui de longue date discernais les données du jeu, je n'éprouvais aucune surprise à découvrir l'intention des autres." (Mémoires de guerre-III-166).

 

On ne s'étonnera pas qu'un écrivain militaire recoure aux images guerrières ; toutefois, le général de Gaulle a ceci de particulier qu'il les puise systématiquement dans la guerre d'autrefois. Expliquant la formation, sous l'impulsion d'Hitler, des Panzer-divisions, il écrit : "il avait besoin d'un instrument d'intervention pour trancher les nœuds gordiens, à Mayence, à Vienne, à Prague, à Varsovie, et pour que la lance germanique, pourvue d'une pointe aiguisée, fût en mesure de pénétrer d'un seul coup au cœur de la France" (Mémoires de guerre-I-11). Malgré la pression des Anglo-Saxons, le général de Gaulle se refuse à concéder quoi que ce soit à l'oligarchie installée à Alger après le débarquement de novembre 1942 : dans ses Mémoires, il en donne la raison : "Car le système bâti à Alger me semblait trop artificiel pour résister longtemps au bélier des événements, quelque appui qu'il reçût du dehors" (Mémoires de guerre-II-54).

 

Il arrive à de Gaulle, comme à tout écrivain, d'employer une suite de métaphores et de comparaisons dont l'objet signifiant ou comparant est extrait du même registre. On parle alors d'"image filée" : l'écrivain fait comme le musicien, qui "file" une note sans l'altérer. Cette sorte d'images est peut-être particulièrement révélatrice de l'imagination d'un auteur. Charles de Gaulle pousse parfois le procédé très loin : ainsi, dans les Mémoires d’Espoir, pour décrire l'affaire du référendum de 1962 et l'opposition des partis, multiplie-t-il, de façon cohérente, les images guerrières durant une cinquantaine de pages. L'image filée qui illustre l'évocation du destin d'Hitler marque bien que, pour de Gaulle, une nation est une personne; en même temps, elle est un exemple du talent littéraire de l'auteur. "Cet homme, parti de rien, s'était offert à l'Allemagne au moment où elle éprouvait le désir d'un amant nouveau. Lasse de l'empereur tombé, des généraux vaincus, des politiciens dérisoires, elle s'était donnée au passant inconnu qui représentait l'aventure, promettait la domination et dont la voix passionnée remuait ses instincts secrets. D'ailleurs, en dépit de la défaite enregistrée à Versailles, la carrière s'ouvrait largement à ce couple entreprenant (...). Il savait leurrer et caresser. L'Allemagne, séduite au plus profond d'elle-même, suivit son Führer d'un élan. Jusqu'à la fin, elle lui fut soumise, le servant de plus d'efforts qu'aucun peuple, jamais, n'en offrit à aucun chef" (Mémoires de guerre-III-173). Certaines images, qui n'entrent pas dans les registres cités, tirent peut-être un éclat plus vif de leur isolement. Ainsi, le général de Gaulle, après avoir montré qu'à la libération, aucune institution ne conteste plus sa légitimité de salut public, conclut son paragraphe: "Enfin, M. Albert Lebrun vint joindre à l'approbation générale celle du fantôme mélancolique de la IIIe République" (Mémoires de guerre-III-22). L'image suivante est brève, mais sa cohérence est remarquable : le mémorialiste décrit la psychologie des Polonais réfugiés à Londres ; il précise "Tant l'emportait chez eux une sorte de doctrine du pire où leur désespoir puisait d'enivrantes illusions (...)" (Mémoires de guerre-I-212). Parlant des débuts de la IIIe République, il fait remarquer qu'elle s'abandonne vite aux partis "pour devenir une jachère perpétuelle du pouvoir" (Mémoires d’espoir-II-16).

 

L'un des secrets de la belle image, c'est que, souvent, elle matérialise l'abstraction. En voici deux exemples, qui n'ont pas manqué d'être goûtés. Le 11 juin 1940, la conférence de Briare réunit les dirigeants de la coalition franco-britannique; le général Weygand a déroulé devant eux le tableau d'une situation militaire sans espoir. L'auteur poursuit son récit : "Le Maréchal intervint en renfort du pessimisme" (Mémoires de guerre 153). À la fin des Mémoires d’espoir (I), le général de Gaulle décrit sa vie de chef de l'État entre 1958 et 1962 : chaque fois que cela est possible, avec Madame de Gaulle, il gagne La Boisserie; là, il pense, il écrit, il lit. "Là, regardant l'horizon de la terre ou l'immensité du ciel, je restaure ma sérénité" (Mémoires d’espoir-I-311).

 

On a coutume de ranger la métonymie parmi les images, bien que celles-ci tiennent à un rapport de ressemblance tandis que celle-là résulte d'un rapport de correspondance. Dans la métonymie suivante, on peut dire que la correspondance est heureuse; il s'y ajoute l'intérêt d'une maxime. En 1945, Léon Blum sort d'une longue détention ; le général de Gaulle sait qu'au cours de ses épreuves, des scrupules lui sont venus, quant aux idées professées et à la politique menée, naguère, par son parti." Il les avait réexaminées à la lueur de cette clarté que la lucarne d'un cachot dispense à une âme élevée" (Mémoires de guerre-III-258). Autre métonymie, filée, dont la suite est parfaite. Le général de Gaulle note que, peu de semaines après la libération, la vie diplomatique à Paris recouvre sa pleine activité : "Paris vit, alors, se rouvrir toutes grandes les portes des ambassades qui s'étaient tenues fermées pendant l'occupation et seulement entrebâillées depuis" (Mémoires de guerre-III-44).

 

 

2. Figures diverses.

 

Les images, cependant, ne constituent qu'une partie de la rhétorique. Charles de Gaulle, qui avait fait ses humanités au début du siècle, avait étudié toute la nomenclature des figures de style. Il maniait avec aisance la double négation: "Ainsi raisonnait Benès, non sans que je sentisse le trouble qui demeurait au fond de son âme." (Mémoires de guerre-I-212). Par l'asyndète, c'est-à-dire l'absence de mot de liaison, il sait, par exemple, montrer comment, avant la guerre, ses conceptions sur l'armée mécanique se heurtaient aux errements officiels; parlant de la division cuirassée française, telle qu'on l'avait conçue en France juste avant 1940, il écrit : "Elle comprendrait 120 chars; j'en aurais voulu 500. Elle disposerait d'un seul bataillon d'Infanterie se déplaçant en camions ; suivant moi, il en fallait 7 en véhicules tous-terrains. Elle posséderait 2 groupes d'artillerie ; c'était 7 groupes, dotés de pièces tous azimuts, que je jugeais nécessaires.

 

Elle n'aurait pas de groupe de reconnaissance ; à mon sens, elle en avait besoin. " (Mémoires de guerre-I-24). Pour décrire le déclin physique de la France depuis le début du 19e siècle, il use, précisément, d'une vigoureuse asyndète, renforcée par un chiasme et associée à une gradation saisissante : " Dans le même temps, la population doublait en Angleterre, triplait en Allemagne et en Italie, quadruplait en Russie, décuplait en Amérique ; chez nous, elle restait stationnaire" (Mémoires de guerre-III-236). On ne s'étonnera pas, enfin, que de Gaulle, qui est orateur, fasse un emploi généreux de l'antithèse, de l'anaphore et de l'interrogatoire oratoire" Mais dès lors qu'à Toulon, à Fort-de-France, à Alexandrie, les marins refusèrent de l'entendre et qu'à Casablanca, Oran, Bizerte, les navires ne furent plus qu'épaves, l'amiral Darlan connut que, si la France allait gagner la guerre, il avait, lui perdu sa partie" (Mémoires de guerre-II-69). Dans le beau portrait d'Anthony Eden : "Ce ministre anglais, bien qu'aussi anglais et ministre que possible... Cet enfant chéri des traditions britanniques... Ce diplomate..." (Mémoires de guerre-I-198). Exprimant son regret de la réduction inéluctable de l'agriculture française: "Comment, étant qui je suis, ne serais-je pas ému et soucieux... ? Comment méconnaître... ? Comment ne pas comprendre...?" (Mémoires d’espoir-I-164).

 

Peut-être certains partageront-ils notre goût pour ce que la vieille rhétorique appelait le polyptote, c'est-à-dire l'emploi, dans une même phrase, d'un même mot à des formes différentes, - comme dans l'expression célèbre "les choses étant ce qu'elles sont ", où l'on vérifie que le polyptote porte sur le verbe être. Cette figure, qui s'associe heureusement au système de la représentation, exige, croyons-nous une grande maîtrise de la langue et désigne le parfait écrivain français. En voici, pour comparaison, deux de Talleyrand. Ecrivant, le 13 juin 1814, à l'Empereur Alexandre et lui parlant de la duchesse de Courlande: "je lui laisserai le soin de vous dire combien j'ai été peiné, et elle vous dira aussi que je ne méritais pas de l'être". Au Congrès de Vienne, il a sauvé la Saxe, mais abandonné la Pologne: le 19 décembre 1814, il écrit à Metternic, en parlant des puissances spoliatrices: "Il ne restait à la France que de désirer que vous fussiez satisfaits et de l'être elle-même, si vous l'étiez". La plume du général de Gaulle est aussi heureuse que celle du prince de Bénévent. A la fin d'août 1942, le chef de la France Combattante télégraphie à Churchill qu'il exclut tout compromis au sujet de la Syrie et du Liban. En tenant ce langage, il joue moins sur le présent que sur l'avenir. "D'autant plus que d'autres abus du même ordre étaient, au même moment, commis à Madagascar, le seraient, demain, en Afrique du Nord et risquaient, un jour, de l'être à Paris" (Mémoires de guerre-II-22).

 

 

3. Genres littéraires mineurs.

 

Enfin, la rhétorique avait, autrefois, accoutumé de joindre aux figures de style des genres littéraires mineurs, comme le parallèle, la prosopopée, le portrait. Ces sortes de passages sont particulièrement soignées dans les Mémoires, notamment par l'importance qui y est accordée aux sonorités et aux rythmes. Le parallèle de Juin et de de Lattre, celui de Churchill et de de Gaulle sont de beaux morceaux. La prosopopée de la nature, qui clôt les (Mémoires de guerre, est une pièce d'anthologie. Comment ne pas admirer, dans la division, le rythme des énoncés, le chiasme qui oppose les saisons deux à deux, la propriété des verbes qui caractérisent chacun des quatre ? "Elle chante, au printemps :... Elle proclame, en été :... En automne, elle soupire... En hiver, elle gémit :..."Comment ne pas goûter le rythme ternaire, c'est-à-dire lyrique, de cette phrase ?. "Tout est clair, malgré les giboulées ; jeune, y compris les arbres rabougris ; beau, même ces champs caillouteux". (Mémoires de guerre-III-289).

 

Quant aux portraits, nombreux, le public les a particulièrement appréciés, non seulement pour la satisfaction de sa curiosité, mais aussi pour leur qualité littéraire. Nous avons déjà eu l'occasion de les étudier en détail dans cette revue. Pour ne parler que des morts, le portrait de Georges Pompidou se signale par ses antithèses, son rythme et l'emploi de ces verbes sans complément qui gardent en eux-mêmes toute leur énergie : "il se saisit des problèmes en usant, suivant l'occasion, de la faculté de comprendre et de la tendance à douter, du talent d'exposer et du goût de se taire, du désir de résoudre et de l'art de temporiser, qui sont les ressources variées de sa personnalité" (Mémoires d’espoir-II-114). Quel est le plus réussi de tous ces portraits ? Nous avouerons que, à notre goût, c'est celui de Duff Cooper, peut-être parce que celui-ci est, semble-t-il, celui de ses contemporains que de Gaulle aurait le plus admiré. "Duff Cooper était un homme supérieur... il n'était rien qu'il ne comprît et qui ne l'intéressât. Mais il apportait à tout une sorte de modération, peut-être de modestie, qui, en lui conférant leur charme, le détournaient de s'imposer... il eût pu être le Premier... Humain, il aimait la France... Placé entre Churchill et moi, il prit à tâche d'amortir les chocs. Il y réussit quelquefois. S'il avait été possible qu'un homme y parvînt toujours, Duff Cooper eût été celui-là". (Mémoires de guerre-II-210).

 

 

III. MUSIQUE

 

Le général de Gaulle lisait volontiers aux membres de sa famille ou à de rares interlocuteurs des chapitres achevés de ses Mémoires : sa prose est écrite pour l'oreille comme pour l'esprit. Autant que dans le maniement de la grammaire et par le dessin des figures, son talent s'exerce sur la répartition des sons. La 3e partie de notre thèse est donc intitulée : Musique. Elle est distribuée en quatre chapitres : Sonorités - Rythmes - Tempos - Volumes sonores.

 

1. Sonorités.

 

Des syllabes proches commencent par la même consonne: c'est une allitération; des mots proches ont une même terminaison : c'est une homéotéleute. Outre qu'ils sont un jeu pour l'oreille, ces procédés donnent du relief aux mots ou les regroupent en une synthèse remarquable. Lorsque de Gaulle écrit de Churchill: "sa figure, burinée parles feux et les froids des grands événements" (Mémoires de guerre-III-204), l'allitération relève l'antithèse imagée qui oppose "feux" et "froids" et, par là, la philosophie qu'elle renferme de la vie contrastée de l'homme d'État. Parcourant, quelques semaines après la libération, sa ville natale où les Lillois lui font fête, Charles de Gaulle voit "trop de visages dont le sourire n'effaçait ni la pâleur ni la maigreur". (Mémoires de guerre-II-118). Ici, c'est par l'homéotéleute que l'écrivain obtient le relief. De même, lorsqu'il explique que l'idéologie a pu pousser Darnand vers ce que le national-socialisme avait de doctrinal : "Darnand, excédé de la bassesse et de la mollesse ambiantes". (Mémoires de guerre-III-251). Une réussite rare de ce procédé se trouve, à la fin des (Mémoires de guerre), dans la description de Colombey-les-Deux-Églises : "vastes, frustes et tristes horizons" (Mémoires de guerre-III-288). La terminaison semblable des trois épithètes lie les traits du tableau et l'oreille trouve ici l'agrément mêlé de la monotonie des consonnes et de la variété des voyelles.

 

 

2. Rythmes.

 

Robert Bresson a écrit : "N'est durable que ce qui est pris dans des rythmes." Dans cette thèse de 82 pages, plus de 200 sont consacrées au rythme. Peu d'écrivains français du 20e siècle, sans doute, ont autant rythmé leur prose que Charles de Gaulle. Celui-ci est de la race des rhéteurs, plus précisément des Pères de l'Église : St. Augustin, St. Ambroise, St. Léon, St. Bernard. Probablement est-ce la singularité du style gaullien. Mais qu'est-ce que le rythme en prose ? Il fallait en tenter d'abord la définition.que Platon en a donné le fondement dans Les Lois "le rythme, c'est l'ordonnance du mouvement". Il faut bien garder ces deux éléments sans les séparer. Or, l'École grégorienne de Solesmes (dom Mocquereau, dom Gajard) a parfaitement expliqué ce qu'il y a de dynamique dans le rythme : celui-ci est la relation de l'élan et du repos et cette relation est une synthèse. Si l'on transfère cette définition à la prose, on peut créer dans celle-ci de multiples relations d'ordre phonétique, d'ordre morphologique, d'ordre accentuel, d'ordre syntaxique, d'ordre mélodique, d'ordre volumétrique : le discours, en effet, peut être un univers de rythmes. Il faut bien, cependant, y fixer "un ordre clair et facile à saisir", comme disait M. de la Mole dans Le Rouge et le Noir. On le peut en y cherchant d'abord la répétition d'éléments de même rang grammatical, ainsi que l'a proposé M. Frédéric Deloffre. Exemple : Au début de juin 1942, certains pressentent que la tournure prise par l'affaire de Bir-Hakeim pourrait bien dépasser le cadre de la tactique militaire ; de Gaulle note : "Avec réserve les propos, à mots couverts les radios, non sans prudence les journaux, commencent à faire l'éloge des troupes françaises et de leurs chefs". (Mémoires de guerre-I-255). On voit que, dans cette phrase, un rapport - une synthèse - a été institué entre un complément de manière et un sujet de verbe. Ce rapport se présente trois fois successivement, en une synthèse plus ample. Il est même ponctué ici par une sonorité semblable en – o -. Un ordre a ainsi été établi dans le mouvement du discours: c'est une phrase rythmée.

 

Nous avons appelé "modules" les types nombreux (des dizaines) d'unités rythmiques, d'après la dénomination utilisée par les icônes, où elle désigne la structure géométrique qui supporte l'image. D'autre part, suivant la tradition, nous parlons de rythme binaire, ternaire, quaternaire, selon le nombre d'unités rythmiques semblables qui constituent le groupe rythmique. On conçoit sans peine que le nombre rythmique soit lié à la pensée ou au sentiment : par exemple, le rythme binaire convient lorsqu'on distingue ou qu'on oppose; de multiples observations de M. Deloffre ont prouvé, d'autre part, que le rythme ternaire est l'expression naturelle du lyrisme. On comprend aussi que chaque écrivain puisse avoir une prédilection pour certains modules rythmiques et que ceux-ci soient, par leur fréquence, une sorte de signature de leur style. On imagine, enfin que ces constructions rythmiques puissent être hiérarchisées de façon à constituer de véritables architectures.

 

Voici quelques rythmes de Charles de Gaulle - entre mille - du plus simple au plus compliqué. Sur Mussolini : "Ce "Duce" ambitieux, audacieux, orgueilleux" (Mémoires de guerre-III-172). Moscou, en décembre 1944 : "Par les rues, dans le froid, sur la neige, glissaient les passants muets et absorbés" (Mémoires de guerre-III-64). Dans les Mémoire d’espoir, de Gaulle explique le plan Rueff : la compétition va remédier à la médiocrité apportée par "les barrières des douanes, les bornes des interdictions et les clôtures des contingents" (Mémoires d’espoir-I-152). Durant la guerre de 1914-1918, Charles de Gaulle peut voir, aux jours les plus critiques, la France se rassembler moralement, "au début sous l'égide de Joffre, à la fin sous l'impulsion du "Tigre" (Mémoires de guerre-I-3).

 

Sur Staline : "Communiste habillé en maréchal, dictateur tapi dans sa ruse, conquérante l'air bonhomme, il s'appliquait à donner le change" (Mémoires de guerre-III-61). Avant la guerre de 1939-1945, le lieutenant-colonel de Gaulle veut faire saisir les autorités du pays de son projet d'armée mécanique. Paul Reynaud lui paraît, par excellence, qualifié pour cette entreprise: "Son intelligence était de taille à en embrasser les raisons; son talent, à les faire valoir ; son courage à les soutenir" (Mémoires de guerre-I-13). Sur les Nations Unies : "à la différence de ce que Roosevelt pensait, de ce que Churchill laissait supposer, de ce que Staline faisait semblant de croire, je ne m'exagérais pas la valeur des "Nations Unies"" (Mémoires de guerre-III-200). Lorsque de Gaulle, dans Vers l'armée de métier, lança son projet d'armée mécanique, les organismes officiels et leurs soutiens officieux s'accrochèrent au système en vigueur d'une façon catégorique : "Pour combattre la conception de l'armée mécanique, ils s'appliquèrent à la défigurer. Pour contredire l'évolution technique, ils s'employèrent à la contester. Pour résister aux événements, ils affectèrent de les ignorer" (Mémoires de guerre-I-14).

 

Voici un schéma plus complexe où sont mêlés rythme binaire et rythme ternaire : "Ont beau s'étaler la variété et la qualité des aliments sur toutes les tables et des vêtements sur toutes les personnes, s'accroître le nombre des appareils ménagers dans les logis, des autos le long des routes, des antennes sur les toits, chacun ressent ce qui lui manque plutôt qu'il n'apprécie ce qu'il a" (Mémoires d’espoir-II-119).

 

Mais nous avons réservé une sorte de petit exploit rythmique où Charles de Gaulle, avec une coquetterie d'écrivain, a pris plaisir à montrer à la fois sa science du rythme et sa maîtrise de la langue française. Jean Paulhan a été reçu à l'Académie française ; il a envoyé son discours de réception au général de Gaulle. Celui-ci lui répond le 21 août 1964 : "Votre discours de réception à l'Académie française, vous pensez bien que je l'ai lu, vous devez croire que je l'ai admiré, vous ne pouvez douter que j'en aie été touché " (LNC, Janvier 1964 - Juin 1966, p. 85).

 

 

3. Tempos.

 

Paul Morand disait à peu près que l'art de la conduite automobile consiste à pratiquer aussi bien le freinage que l'accélération. Il en va de même pour l'art du tempo de la phrase : il consiste dans l'heureux emploi des moyens d'accélération et des procédés de freinage.

 

Lorsque des propositions successives sont courtes, leur succession laisse une impression de vitesse. Exemple : le lieutenant-colonel de Gaulle pense que Paul Reynaud est qualifié pour soutenir son projet d'armée mécanique: "Je le vis, le convainquis et, désormais, travaillai avec lui". (Mémoires de guerre-I-13). Autre exemple : "Six semaines après qu'Alliés et Français ont réussi la percée d'Avranches et débarqué dans le Midi, ils atteignent Anvers, débouchent en Lorraine, pénètrent dans les Vosges" (Mémoires de guerre-III-1).

 

Les instruments du freinage sont les signes de ponctuation, en particulier la virgule. Charles de Gaulle a, comme tout bon écrivain, un système propre de ponctuation : ainsi, le nombre des occurrences où la virgule est mise vers la fin de la phrase permet peut-être de parler de clausule gaullienne. D'autre part, de Gaulle a retenu du lieutenant-colonel Émile Mayer le système de la double virgule, ces deux virgules qu'il appelle " les petites sœurs des parenthèses". Comme, à deux reprises, dans l'exemple suivant, la virgule en fin de phrase est créatrice d'émotion ! C'est le 14 juin 1940, à Bordeaux, à l'hôtel "Splendide". Le général de Gaulle dîne dans la même salle que le maréchal Pétain. Il va, en silence, lui adresser son salut. "Il me serra la main, sans un mot. Je ne devais plus le revoir, jamais" (Mémoires de guerre-I-60). Comme, dans la phrase que voici maintenant, l'adverbe "jadis", placé entre virgules, est chargé de mélancolie ! Il s'agit encore du maréchal Pétain. "La gloire militaire lui avait, jadis, prodigué ses caresses amères" (Mémoires de guerre-I-60). Quelle force, enfin, dans la conjugaison des deux procédés! Le 7 août 1940, de Gaulle a signé un accord avec Churchill. Il y a fait spécifier qu'en aucun cas les volontaires ne porteraient les armes contre la France. Cela ne signifiait pas qu’ils ne dussent jamais combattre des Français. "Il fallait bien, hélas ! prévoir le contraire, Vichy étant ce qu'il était et non, point du tout, la France" (Mémoires de guerre-I-80).

 

 

4. Volumes sonores.

 

Deux exemples suffiront à montrer comment de Gaulle obtient des effets saisissants par le heurt d'une phrase longue et d'une phrase courte, c'est-à-dire de deux volumes sonores différents. Pour le général de Gaulle, c'est par facilité qu'en 1940, Weygand avait été choisi pour le poste de Généralissime, sous prétexte qu'il était un drapeau. Il ajoute: "Du moins, dès qu'il fut reconnu que le général Weygand n'était pas l'homme pour la place, il eût fallu qu'il la quittât, soit qu'il demandât sa relève, soit que le gouvernement en prît, d'office, la décision. Il n'en fut rien". (Mémoires de guerre-I-41). Le 7 mars 1936, l'armée allemande avait franchi le Rhin. Hitler, fait observer de Gaulle, prenait ainsi de grands risques. " En jouant un pareil jeu, il pouvait, d'un seul coup, tout perdre. Il gagna tout" (Mémoires de guerre-I-18).

 

Charles de Gaulle eût, sans doute, pu faire sien l'aveu du cardinal de Richelieu à Louis XIII lorsqu'il lui dédiait son Testament politique: "J'avoue qu'encore qu'il y ait plus de contentement à fournir la matière de l'histoire qu'à lui donner la forme, ce ne m'était pas peu de plaisir de représenter ce qui ne s'était fait qu'avec peine." C'est pourquoi, si nous voulons servir sa mémoire, il faut étudier son œuvre littéraire. Entre autres travaux, M. le Premier ministre Pierre Messmer et M. le Professeur Alain Larcan ont publié un important ouvrage sur la thématique et les sources de ses écrits militaires". Notre thèse avait pour sujet la technique stylistique des Mémoires de guerre et des Mémoires d’Espoir. D'autres études suivront, car Charles de Gaulle est un écrivain. Le temps confirmera le jugement de François Mauriac: "Comme César, comme Napoléon, le général de Gaulle a le style de son destin, un style accordé à l'Histoire".