La discorde chez l'ennemi

En cinq études de psychologie politique et militaire, le capitaine de Gaulle brosse, dans son premier ouvrage, un tableau de l'Allemagne pendant la première guerre mondiale.

Rédigé durant l'été 1923, ce petit livre ne rencontra qu'un faible écho à sa parution en 1924. Quelques exemplaires seulement en furent vendus, la plupart d'ailleurs achetés par l'ambassade d'Allemagne.

 

 

En relisant La Discorde chez l'ennemi de Charles de Gaulle en même temps que L’Histoire allemande des XIXe et XXe siècles de Golo Mann

Par Jean-Nicolas PASQUAY, article paru dans Espoir n°120, 1999.



La Discorde chez l'ennemi
, premier livre de Charles de Gaulle paru en 1924, annonce un écrivain de grand talent qui s'appuie sur une importante documentation comprenant notamment les mémoires publiés par les principaux acteurs allemands impliqués dans la conduite de la Première Guerre mondiale. Loin d'être une simple étude historique, ce livre révèle tout d'abord l'intérêt que porte son auteur à « ce grand peuple » dont il expose les qualités et les défauts, les forces et les faiblesses. Les opinions de Charles de Gaulle sur les Allemands que l'on retrouve dans ses écrits ultérieurs ne différeront jamais significativement de celles contenues dans La Discorde. Enfin, comme nous le verrons, la pensée du capitaine de Gaulle et les leçons qu'il tire des événements qu'il rapporte dans ce livre annoncent aussi l'attitude de l'homme d'Étal exceptionnel qu'il sera plus lard.


Dans l'avant-propos, l'auteur attire notre attention sur la difficulté d'un exercice basé sur des témoignages si proches des événements, destinés bien souvent à justifier le comportement de ceux qui les ont écrits.

 

L’analyse de ces événements par des historiens contemporains d'outre-Rhin constitue une référence indispensable si l'on veut, à l'abri des passions, se faire une opinion sur l'étude de Charles de Gaulle et découvrir ses lacunes ou imperfections éventuelles. L’historien Golo Mann avec son remarquable ouvrage Deutsche Geschichle des 19 und 20. Jahrhunderts, paru en 1958, bénéficie du recul nécessaire au jugement historique. Le passé de l'auteur, son extraordinaire ouverture d'esprit, sa recherche de l'objectivité et de la vérité - quoiqu'il puisse en coûter à la fierté nationale - enfin son sens de l'analyse et de l'interprétation des événements, font de son œuvre une référence de grande valeur. Dans les sources citées par Golo Mann on trouve, non seulement les écrits des acteurs pris en compte par Charles de Gaulle, mais aussi des témoignages parus après 1924 tels que ceux de Scheidemann, de von Westarp, du prince Max de Bade et du général Hoffmann. Parmi les historiens cités par Golo Mann on trouve des personnalités aussi diverses que Delbrûck, von Treitschke, Gatzke ou Heidegger.


Notre lecture et les commentaires ne portent que sur trois chapitres de La Discorde : la déclaration de guerre sous-marine renforcée, la chute de Bethmann-Hollweg, la déroute du peuple allemand. Golo Mann ayant renoncé à l'analyse des batailles - qu'il laisse aux spécialistes des opérations militaires - et s'étant contenté d'indications très générales sur les relations entre Allemands et Autrichiens pendant le conflit, son ouvrage ne donne pratiquement pas d'éléments se rapportant aux deux autres chapitres du livre de Charles de Gaulle.


La matière des trois chapitres concernés se retrouve chez Golo Mann clans un volume plus réduit (en gros, la moitié). De ce fait, le récit de Charles de Gaulle comporte plus d'informations, de citations et d'anecdotes que celui de Golo Mann, nécessairement plus synthétique. Il n'est donc pas sans intérêt de relever chez Golo Mann quelques précisions que Charles de Gaulle ne donne pas, dans la mesure où elles sont suffisamment significatives pour apporter un éclairage complémentaire intéressant.


Préambule : les buts de guerre

Charles de Gaulle évoque tout au long des trois chapitres, l'importante question des buts de guerre qui constitua une pomme de discorde entre Allemands, pendant toute la durée du conflit. Avant de relire La Discorde, il est opportun de traiter ce sujet en bloc. Golo Mann y consacre un sous-chapitre de son ouvrage où il fait une analyse lucide de la situation particulière de l'Allemagne à cet égard.


Pour les Allemands, convaincus dans leur immense majorité qu'ils étaient les agressés, cette guerre ne pouvait être que défensive. Le gouvernement allemand était entré dans le conflit sans avoir défini les buts de guerre. Le chancelier Bethmann-Hollweg estima ensuite qu'il n'était de toute façon pas opportun de les expliciter publiquement. Devant cette apparente carence, se constitua un groupe de pression, « le mouvement pour les buts de guerre » (die Kriegsziel-bevvegung) qui considérait que la simple défense n'était pas un but suffisant et qu'il s'agissait de définir des « buts positifs», à savoir des gains territoriaux. Il est vrai que les succès militaires allemands, avec les vastes zones conquises tant à l'est qu'à l'ouest, ne pouvaient qu'encourager les partisans de « buts positifs ». À ce mouvement, conduit par des pangermanistes, se rattachèrent des associations défendant des intérêts divers (industrie, agriculture, classes moyennes...).


À la fin de l'automne 1914, les prétentions du « mouvement pour les buts de guerre » furent aussi ambitieuses que variées, pour ne pas dire extravagantes. Ainsi, fallait-il assurer la sécurité vis-à-vis du principal ennemi, l'Angleterre, en gardant la Belgique et la côte française jusqu'à la Somme. Ainsi, pour se protéger de la France, on incorporerait à l'Allemagne une ceinture fortifiée de Verdun à Belfort. On absorberait les colonies africaines de la Belgique et de la France. A l'est, on annexerait les provinces baltes et une partie de la Pologne russe. Vaste programme, en effet !


Les conservateurs prussiens avaient des ambitions territoriales plus modestes « soit parce qu'ils étaient de vrais Prussiens, soit parce qu'ils avaient une expérience politique plus développée » (Golo Mann). Ils étaient cependant d'accord avec le principe d'une « paix allemande » qui comporterait nécessairement des annexions. Ce point de vue était partagé par les nationaux-libéraux et par le centre catholique, dont les buts de guerre étaient proches de ceux des pangermanistes. Seuls les sociaux-démocrates souhaitaient une paix sans conquête. Pour eux, la guerre devait rester purement défensive, malgré la tentation de garder en partie les territoires occupés par les armées allemandes grâce aux opérations militaires. Le social-démocrate Scheidemann fut le promoteur de cette thèse que son parti maintiendra jusqu'à la fin du conflit. Il y avait donc une « paix de Scheidemann » fondamentalement différente de la « paix allemande » prônée par le « mouvement pour les buts de guerre ». Les ambitions des annexionnistes de tout bord allaient varier tout au long de la guerre, suivant la fortune des armes.


Dans cette configuration politique, le chancelier Bethmann allait, selon son expression, adopter une « position en diagonale » entre les extrêmes. C'était là une tâche difficile sinon impossible, qui en réalité amena le chancelier à osciller en permanence, se rapprochant tantôt d'un bord tantôt de l'autre, en ne satisfaisant finalement personne.


Bien entendu, la définition des buts de guerre est un acte fondamental du souverain ou du gouvernement qui entre en guerre. Un désaccord public en ce domaine constitue un handicap sérieux pour la nation en guerre. On peut donc penser que la querelle sur les buts de guerre a contribué d'une certaine façon à cette « crise d'autorité » dans laquelle Charles de Gaulle voit « la cause morale de la défaite de l'Empire ».


La guerre sous-marine renforcée

Charles de Gaulle en vient dès le début du chapitre au point central de l'affaire en affirmant que la décision de proclamer la guerre sous-marine sans restriction aurait dû, en raison de ses conséquences politiques, revenir exclusivement au chancelier Bethmann, chef du gouvernement. Or, son secrétaire d'État à la marine, le grand-amiral Tirpitz, d'autres marins et le haut commandement de l'armée allaient tour à tour lui disputer et finalement lui arracher la décision.


Ayant œuvré pendant de longues années pour constituer une belle flotte de surface, Tirpitz ne se résignait pas à l'arrêt du développement de la flotte et à son inaction décidée par l'Empereur Guillaume II en accord avec son chancelier. Comme Golo Mann, il faut ajouter que pendant ce temps-là la flotte britannique de surface bloquait les ports allemands. Tirpitz finit par se tourner vers la guerre sous-marine qu'il entendait commencer lorsqu'on disposerait des forces sous-marines suffisantes. Soudain, en raison de son antagonisme grandissant avec Bethmann, le grand-amiral prit en décembre 1914 le parti de ceux qui réclamaient un blocus sous-marin immédiat de l'Angleterre, sachant que le chancelier y était opposé.
En février 1915, l'Empereur déclarait un blocus sous-marin, car on lui avait fait croire que le chancelier l'avait approuvé. On prétendait ainsi « mettre l'Angleterre à genoux en six semaines ». Les États-Unis ayant protesté immédiatement contre le blocus, Bethmann obtint qu'on en retardât l'application.


Charles de Gaulle décrit l'évolution des opérations sous-marines et montre comment le chancelier, soutenu par l'Empereur, réussit à imposer des conditions plus ou moins restrictives dans l'emploi des sous-marins. Les consignes de modération ne furent pas toujours respectées par les marins qui, en coulant des paquebots comme le Lusitania ou l'Arabie, allaient provoquer la réprobation des pays neutres en général et en particulier celle des États-Unis. Un certain nombre de citoyens américains avaient en effet péri au cours de ces tragiques événements. Tenant compte des nouvelles protestations des États-Unis, le chancelier, toujours appuyé par l'Empereur, exigea l'atténuation provisoire de la guerre sous-marine.


C'en était trop pour Tirpitz qui, pour protester contre la politique de Bethmann, présenta sa démission, laquelle fut refusée par Guillaume II en termes durs.


Les associations économiques, citées par Charles de Gaulle, assurant Tirpitz de leur soutien, sont celles qui avaient adhéré aux thèses du « mouvement pour les buts de guerre ». Un nouveau chantage à la démission fait par Tirpitz conduisit l'Empereur - sans lâcher son chancelier - à reculer en déclarant que le grand-amiral serait consulté pour toutes les affaires navales importantes. Charles de Gaulle conclut : « extraordinaire reculade du pouvoir suprême, preuve indiscutable de cette crise d'autorité qui fut, en dépit de certaines apparences, la vraie cause morale de la défaite de l'Empire ».


Dans la lutte ouverte entre Tirpitz et le chancelier, et à laquelle Falkenhayn, chef d'état-major général, fut mêlé quelque temps, Bethmann allait provisoirement l'emporter. En mars 1916, la guerre sous-marine fut ajournée à une date indéterminée et Tirpitz recevait son congé de secrétaire d'État à la marine. Déchargé de ses fonctions, encouragé par un extraordinaire mouvement d'opinion, Tirpitz continuait son implacable lutte contre le chancelier « avec un triple mot d'ordre jeté aux masses : démission du chancelier, annexion de la Belgique, guerre sous-marine impitoyable» (Charles de Gaulle).


Les revers allemands de l'été 1916 sur tous les fronts allaient entraîner la chute de Falkenhayn qui fut remplacé le 28 août par le prestigieux maréchal von Hindenburg, assisté de son redoutable adjoint Ludendorff. Ces deux hommes allaient réduire considérablement le poids de Bethmann dans les décisions concernant la conduite générale de la guerre.


En octobre 1916, l'amélioration de la situation militaire des Allemands donnait une nouvelle vigueur à l'offensive de Tirpitz et des ses partisans contre le chancelier, au moment même où celui-ci voyait une chance de sortir de la guerre. Le président Wilson offrait en effet sa médiation qui devait conduire à « une paix sans vainqueur ni vaincu ». Bien entendu, la guerre sous-marine sans restriction, prônée par Tirpitz, approuvée par la majorité des hommes politiques et l'opinion publique allemande, était incompatible avec le recours à Wilson. Bethmann avertissait que cette guerre sous-marine allait non seulement arrêter toute médiation de Wilson, mais encore provoquer l'entrée en guerre des États-Unis. Malgré cela, l'Empereur, cédant aux pressions du haut commandement, décidait le 9 janvier 1917 que l'on commencerait le blocus le 1er février. Toutes les tentatives de Bethmann pour retarder l'entrée en vigueur du blocus échouèrent. « L’Amérique exaspérée allait entrer en guerre, apportant à l'Entente un concours militaire sans cesse croissant, et surtout un réconfort moral décisif » (Charles de Gaulle).


Commentaires

Avant d'aborder la question des responsabilités dans cette affaire, comme nous y invite Charles de Gaulle, il est intéressant d'apporter quelques éclairages complémentaires fournis par Golo Mann.


L’exposé plus court de Golo Mann n'évoque pas toutes les péripéties de la guerre sous-marine et de l'âpre conflit interne qu'elle provoqua, mais il n'est pas en désaccord avec l'analyse et la présentation de Charles de Gaulle, sauf sur un point. Charles de Gaulle écrit en effet que Tirpitz, après son départ du gouvernement « n'attendit pas deux semaines pour créer ce parti dit "de la Patrie" ». Il mentionne à plusieurs reprises ce même parti pour la période où Bethmann était au pouvoir. Il y a là une erreur. En effet, le « parti de la Patrie » (die Vater-landspartei) qui se voulait au-dessus des partis ne fut créé que le 2 septembre 1917 par Kapp, que le putsch avorté de 1920 rendra célèbre. Tirpitz en devint le président à la demande de ses membres. Au moment où Tirpitz quittait le gouvernement (mars 1916), ses principaux partisans se trouvaient au sein du « mouvement pour les buts de guerre » (die Kriegszielbewegung) déjà cité. Ces mêmes personnes se retrouveront pour la plupart, à partir de septembre 1917, dans le « parti de la Patrie »
On peut donc penser que l'auteur de La Discorde a confondu pour la période de mars 1916 à juillet 1917 le futur « parti de la Patrie » avec le « mouvement pour les buts de guerre » idéologiquement proche. Ainsi s'expliquerait le fait que Charles de Gaulle ne cite nulle part le « mouvement pour les buts de guerre ».
L’historien allemand note que « des questions relevant des séances secrètes de ceux qui avaient la charge de la conduite de la guerre (Kriegsmanager) devinrent le jouet des démagogues. Parmi ces questions, il y avait en premier lieu l'emploi des sous-marins». C'est aussi ce qui ressort de La Discorde.


Aux explications données par Charles de Gaulle concernant la popularité que connaîtra, en Allemagne, la guerre sous-marine sans restriction, il faut ajouter un argument souligné par Golo Mann. La flotte britannique de surface exerçait elle-même, depuis le début du conflit, un blocus naval destiné à couper le ravitaillement de l'Allemagne par les navires neutres. Ce blocus comportait des contrôles et des confiscations de navires qui ne reposaient évidemment pas sur les lois internationales mais tout simplement sur la suprématie de la flotte britannique. Pour la population allemande, mal nourrie, la guerre sous-marine sans restriction venait en représailles du « blocus de la faim » (Hungerblokade) imposé par les Anglais. Mais l'opinion internationale fut naturellement davantage sensible au torpillage des paquebots qu'au «blocus de la faim». Comme l'écrit Golo Mann, il est donc faux de prétendre que Ludendorff aurait entraîné les Allemands dans une nouvelle guerre maritime à laquelle le peuple était opposé.


Charles de Gaulle rappelle dans le chapitre concernant la chute de Bethmann-Hollweg que le chancelier « céda la mort dans 'âme à la volonté et au prestige du commandement dans la question de la guerre sous-marine ». Mais Golo Mann apporte une précision intéressante concernant la fin du combat de Bethmann pour éviter la guerre sous-marine sans restriction. L’historien écrit en effet : « Le chancelier hésite comme d'habitude, fait part de ses réflexions pour avouer le cœur gros que cette dernière carte doit être jouée. »


Nous sommes maintenant mieux à même d'essayer d'établir les responsabilités dans cette affaire. Bethmann porte la responsabilité d'un chef de gouvernement qui s'est en définitive laissé convaincre par un général que la guerre sous-marine sans restriction devait être menée. Ludendorff n'a donc pas tort quand il affirme que le chancelier a accepté la guerre sous-marine et qu'en sa qualité de chef du gouvernement il doit répondre des conséquences. Mais Ludendorff était à l'évidence l'homme le moins bien placé pour jeter cette pierre au chancelier qu'il avait traité sans égard. La pression exercée par le haut commandement, quelle qu'en fut l'intensité, et le climat psychologique du moment ne sont pas des excuses pour l'acceptation par le chancelier de cette guerre sous-marine. On peut donc considérer que Bethmann a été complice de Ludendorff et des autres instigateurs de ces opérations. La culpabilité de Ludendorff est patente, elle dépasse largement, comme on le verra, l'unique affaire de la guerre sous-marine.


Certes Tirpitz a usé de sa qualité de marin pour créer en Allemagne un mouvement d'opinion favorable à la guerre sous-marine dont il garantissait le succès en tant qu'expert, mais il n'était plus en fonction au moment de la fatale décision. Sa responsabilité est donc loin d'atteindre le niveau de celle de Ludendorff qui a profité de sa position d'homme indispensable au sein du GQG pour exercer un pouvoir qui ne lui appartenait pas.


Charles de Gaulle souligne la dignité de Hindenburg dans son acceptation des responsabilités du soldat, mais ajoute : « L’Histoire le blâmera sans doute, d'avoir usé de son incomparable autorité pour violer un grand principe. » Le principe dont il s'agit est celui de la subordination du haut commandement au chef du gouvernement et la séparation de leurs domaines de compétence. On ne peut que partager l'ensemble du jugement que le capitaine de Gaulle porte sur Hindenburg.


La chute de Bethmann-Hollweg

Au printemps 1917, Hindenburg et Ludendorff étaient en position de force grâce à une situation militaire favorable tant à l'ouest qu'à l'est et « n'entendaient pas terminer la guerre autrement que par la victoire décisive de leurs armées » (Charles de Gaulle). S'agit-il pour Ludendorff d'une attitude de circonstance ? Golo Mann répond à cette question en écrivant : « Ludendorff ne connaît que deux issues possibles à la guerre : la victoire complète ou la défaite complète. » Il aura ce point de vue pendant toute la guerre.
A la même époque, Bethmann espérait, « grâce à l'effondrement russe, saisir enfin l'occasion d'une paix générale, et se souciait fort peu de prolonger la guerre pour rechercher à l'ouest une hypothétique victoire » (Charles de Gaulle). Dans ces conditions, il y avait un désaccord fondamental entre le chancelier et le haut commandement.


La montée de la crise de l'été 1917, soigneusement décrite par Charles de Gaulle, peut être résumée en empruntant à Golo Mann. Rien n'allait plus entre un Ludendorff fort, brutal, politiquement aveugle et un Bethmann lucide, faible, mélancolique. Mais rien n'allait plus non plus entre le parlement et Bethmann. Pour la droite, c'est-à-dire les conservateurs et les nationaux-libéraux, le chancelier avait un point de vue trop éloigné de celui du haut commandement et des buts de guerre « positifs ». Pour le centre catholique, les libéraux-progressistes et les sociaux-démocrates, le chancelier n'est pas assez éloigné du haut commandement.


L’ambitieux et peu scrupuleux Erzberger, personnalité du centre, prenant acte de l'insuccès de la guerre sous-marine sans restriction qui devait, selon le commandement, « mettre l'Angleterre à genoux en six mois », sentant le mécontentement grandissant du peuple sous l'effet des angoisses et des privations proposait au Reichstag une «résolution de paix » (Friedensresolution). La « Friedensresolution » préconisait une paix sans annexions et sans indemnités. Manipulé par Ludendorff, Erzberger créait une invraisemblable agitation parlementaire destinée à entraîner le départ de Bethmann, n'hésitant pas à attribuer au chancelier l'initiative de la guerre sous-marine sans restriction et son insuccès. Son programme politique était celui d'un candidat à la succession du chancelier, mais ne différait pourtant guère de celui de Bethmann.


Pour donner l'estocade à un chancelier attaqué de tous côtés, Hindenburg et Ludendorff offraient leur démission sous prétexte qu'ils ne pouvaient plus continuer à œuvrer avec Bethmann. À l'évidence, leur départ ne pouvait être accepté par l'Empereur. Guillaume II, qui avait jusqu'alors soutenu son chancelier, reculait progressivement sous la pression des deux militaires aussi prestigieux qu'indispensables. Après avoir pris connaissance de l'opinion des différents partis du Reichstag unanimement favorables au départ de Bethmann, l'Empereur finit par accepter la démission du chancelier (13 juillet 1917). Le 19 juillet, les députés du centre, les libéraux-progressistes et les sociaux-démocrates votaient la « résolution de paix ». La gauche votait les crédits militaires qu'elle avait refusés au début du mois.


Dans cette crise où la presse avait joué un rôle majeur, deux vieux sujets de discorde sont évoqués par Charles de Gaulle : la réforme du système électoral de la Prusse et un changement des relations entre parlement et gouvernement dans un sens qui conduirait à une monarchie parlementaire. La gauche et le centre, c'est-à-dire les partisans de la « résolution de paix » souhaitaient ces réformes et choisissaient, pour les réclamer, les moments où le gouvernement était en position de faiblesse ; par exemple lors des votes des crédits. On marchandait donc au Reichstag ! Ces enjeux agitèrent le monde politique allemand jusqu'à l'écroulement de novembre 1918.


Dans ses conclusions, Charles de Gaulle écrit : « Ludendorff et Erzberger avaient donc triomphé ensemble » pour ajouter aussitôt que « le succès d'Erzberger n'avait pas de lendemain ». C'est en effet Michaelis, proche des pangermanistes, qui devint chancelier. Golo Mann écrit : « Le choix d'un brave fonctionnaire qui comprend aussi peu la politique que le général, à peu près inconnu au Reichstag, signifie que la chute de Bethmann place le pouvoir de Ludendorff à son zénith. » C'est aussi ce qui ressort de l'analyse de Charles de Gaulle : « Maintenant le tournant franchi, les obstacles écartés, le quartier-maître avait reculé encore les bornes de son pouvoir et de son prestige » (Charles de Gaulle).


Comme l'indique Charles de Gaulle, Michaelis aura un comportement ambigu. Il « interprétera à sa façon la résolution de paix » trahissant ceux qui l'avaient votée et ne soutiendra que mollement l'introduction du suffrage universel en Prusse. Golo Mann ajoute que Michaelis sabotera les initiatives de paix du Vatican qui, compte tenu de la lassitude générale en Angleterre et en France, avaient plus de chances d'aboutir que les initiatives de Wilson de l'hiver précédent.


L’historien allemand tire de cette crise deux conclusions fondamentales qui allaient marquer la suite des événements et qui sont implicites dans La Discorde. « Il ne peut y avoir de chancelier qui ne s'entende pas avec Ludendorff, mais pas non plus de chancelier auquel le Reichstag n'accorde au moins sa tolérance amicale. » C'est ce que Michaelis apprendra à ses dépens. Il fut contraint de se retirer après trois mois parce que les partis de la « résolution de paix » lui refusaient une confiance qu'il ne méritait pas (Golo Mann).


La déroute du peuple allemand

Avec beaucoup de verve et de justesse, Charles de Gaulle parle de l'euphorie qui régnait en Allemagne au début de l'hiver 1918 en raison des succès militaires. Le chancelier Hertling - un Bavarois, vieux pilier du centre catholique - qui avait remplacé Michaelis, fort d'une paix de Brest-Litovsk et d'une paix de Bucarest avantageuses pour le camp allemand, reprenait d'autant plus courage que Ludendorff préparait une grande offensive à l'ouest. « Les conservateurs et les nationaux-libéraux reprenaient leur insolence. Erzberger n'hésitait pas à affirmer que la paix de Brest-Litovsk était tout à fait dans le cadre de la résolution de paix » (Charles de Gaulle). Quand on connaît le gigantesque appétit montré par les vainqueurs lors du traité de Brest-Litovsk, on voit, une fois de plus, la mauvaise foi d'Erzberger. Mais cette preuve d'appétit n'allait - comme l'indique Golo Mann - guère améliorer l'image de l'Allemagne dans le monde et allait réduire considérablement ses capacités de négociation vis-à-vis des Occidentaux.


A l'exception des sociaux-démocrates, les partis qui avaient voté la résolution de paix n'hésitèrent pas à approuver les termes du traité de Brest-Litovsk. Les sociaux-démocrates n'osèrent toutefois pas émettre un vote négatif (Golo Mann).


Confirmant exactement ce que rapporte Charles de Gaulle sur l'état d'esprit de la population au moment où commence la grande offensive allemande du printemps 1918, Golo Mann écrit : « A la fin de mars, la confiance de Berlin en la victoire était plus grande qu'elle ne l'avait jamais été depuis septembre 1914. » La presse affichait des buts de guerre aux prétentions annexionnistes considérables.


Mais l'échec relatif de l'offensive de juin en direction de Compiègne et de Paris « produisit une impression profonde » (Charles de Gaulle). Se dessinait alors un revirement dans l'opinion qui allait l'enfoncer dans le doute et l'amener à ne plus croire en la victoire.


L’offensive lancée le 18 juillet par l'Entente surprit à la fois l'armée et le peuple allemands. Une stupeur générale « annihila d'un seul coup les qualités de guerre du peuple allemand, et grossit soudain ses défauts » (Charles de Gaulle).


Le 29 septembre, c'était le coup de théâtre. Hindenburg et Ludendorff rendant compte à l'Empereur à Spa de la situation militaire, réclamèrent un armistice immédiat. Selon Golo Mann, Ludendorff comptait, pendant l'armistice, retirer des territoires occupés en France et en Belgique l'armée épuisée et la préparer en Allemagne à reprendre le combat dans le cas où les négociations de paix prendraient une tournure défavorable.


Le général n'avait pas compris la signification politique de l'armistice qu'il réclamait. Car, comme l'écrit Charles de Gaulle, la demande d'armistice « révéla soudain à l'Entente l'étendue de la panique allemande, décupla sa volonté d'aller jusqu'au bout de la lutte, et confirma sa résolution de ne pas poser les armes avant une complète capitulation de l'ennemi ».


Quittons cette demande d'armistice, qui ne se fit que plus tard, pour revenir à la chronologie des événements.


Le 30 septembre, un décret de l'Empereur associa plus étroitement le parlement et le gouvernement. Le chancelier Hertling, complètement désavoué, démissionnait. Le prince Max de Bade, pressenti comme chancelier, apprenait par Hindenburg, qui s'était rendu à Berlin, que le haut commandement exigeait un armistice immédiat. Souhaitant que l'armée tînt encore un mois pour permettre une négociation où l'Allemagne ne fût pas en position d'extrême faiblesse, Max de Bade s'opposait d'abord aux exigences du haut commandement. Ce n'était que quelques jours plus tard qu'il cédait à Ludendorff.


Ayant pris connaissance de la situation militaire désastreuse, au cours d'une présentation faite aux chefs de parti par un représentant du GQG, le conservateur von Heydebrand s'exclama : « On nous a menti, on nous a trahis » (Golo Mann). Cette exclamation allait retentir dans toute l'Allemagne et sera reprise par tous les parlementaires et le peuple allemand.


Max de Bade ne prit ses fonctions de chancelier que le 3 octobre 1918, entouré d'un gouvernement composé de représentants des partis qui avaient voté la résolution de paix. Le lendemain, partait vers Wilson une note comportant une offre d'armistice. Grâce à ses talents politiques et à son entourage, Max de Bade paraissait bien placé pour défendre les intérêts de l'Allemagne dans une négociation politique avec Wilson. Il devint évident, par l'échange de notes avec le président des États-Unis, que les conditions d'armistice seraient suffisamment dures pour empêcher toute reprise des hostilités par les Allemands. Wilson fit comprendre au chancelier que le départ de Guillaume II était un préalable à toute négociation, son maintien ne laissant aux Allemands d'autre choix que la reddition. Max de Bade allait donc inciter l'Empereur à abdiquer volontairement, avec l'espoir de sauver la monarchie. En vain ! Guillaume II s'agrippait à son trône.


Ludendorff qui n'avait plus la confiance de l'Empereur quittait son poste le 26 octobre laissant un GQG désemparé. Le général Groener lui succédait modestement.


Le mois d'octobre avait été, selon la formule de Golo Mann, celui de « la révolution venue d'en haut ». Les réformes adoptées ou envisagées concernant le rôle du Reichstag allaient dans le sens d'une monarchie parlementaire. Une modification de la constitution, votée à la fin du mois, stipulait que le gouvernement était l'émanation du parlement.


Le mois de novembre allait être celui de «la révolution venue d'en bas». En novembre, « toute l'Allemagne militaire, politique, sociale, administrative se brisait d'un seul coup, comme un ressort trop tendu » (Charles de Gaulle). Les événements à caractère insurrectionnel ou révolutionnaire au sein de la flotte, de l'armée, et de la population civile sont décrits dans La Discorde avec talent et le souci de rendre l'atmosphère des derniers jours de la monarchie.


Voici quelques séquences du « film des derniers jours » :
- la mutinerie de la flotte stationnée à Kiel culminait le 3 novembre. Le socialiste Noske envoyé le lendemain sur place par Max de Bade, parvenait à prendre des mesures d'apaisement ;
- le 6 novembre, Max de Bade envoyait vers le maréchal Foch les plénipotentiaires allemands conduits par Erzberger et chargés, le moment venu, de signer l'armistice ;
- le 9 novembre, Scheidemann proclamait la République, devançant tout juste Liebknecht qui, deux heures plus tard, proclamait une République socialiste dans le sens de Lénine ! Max de Bade nommait lui-même, en l'absence de Guillaume II qui s'apprêtait à fuir en Hollande, le social-démocrate Ebert au poste de chancelier ;
- le 10 novembre, Ebert constituait un gouvernement provisoire formé exclusivement de socialistes : trois sociaux-démocrates de la majorité, trois indépendants, c'est-à-dire révolutionnaires. Ebert et le haut commandement concluaient une alliance pour maintenir l'ordre et éviter l'extension du bolchevisme en Allemagne (Golo Mann). Le haut commandement se mettait enfin à la disposition du gouvernement !
Avec son art de la mise en scène, Charles de Gaulle termine le chapitre par les souvenirs de l'ancien président du Reichstag qui restituent l'atmosphère de la réunion des responsables politiques prenant connaissance des durs termes de l'armistice et le sentiment d'impuissance de ceux qui allaient devoir les accepter.


Commentaires

Le récit si vivant fait par Charles de Gaulle et qui abonde en paroles prononcées par les responsables politiques et militaires au cours de ces événements, ne mentionne pas l'exclamation de von Heydebrand : « On nous a menti, on nous a trahis ! ». La révélation tardive du mensonge d'un Ludendorff - qui avait officiellement affiché une belle confiance en la victoire - vient s'ajouter aux autres facteurs de désarroi et de colère que l'on trouve clans La Discorde. Les Français, traditionnellement et en moyenne plus sceptiques en ce qui concerne la sincérité des « autorités », n'auraient probablement pas ressenti avec la même intensité le choc dévastateur que connurent les Allemands en apprenant le mensonge d'un haut commandement en qui ils avaient placé leur confiance. Aux malheurs d'une défaite maintenant inévitable, s'ajoutait la colère d'avoir été trompé par les chefs : Empereur, ministres, généraux.


A partir d'octobre 1918, les événements se précipitèrent et s'enchevêtrèrent. La présentation qui en est faite par Charles de Gaulle ne permet pas toujours d'en reconnaître l'ordre chronologique. Quelques dates sont par ailleurs légèrement décalées. Mais le récit des événements et leur interprétation ne comportent aucune divergence majeure avec la façon dont Golo Mann écrit ces pages importantes de l'histoire allemande.


Considérations d'ensemble

Des portraits dont la justesse sera confirmée par des comportements ultérieurs
Le capitaine de Gaulle a peint des portraits fins et vivants des principaux acteurs du drame. Ces portraits rejoignent tout à fait ceux que Golo Mann réalise plus sobrement. Charles de Gaulle confirmera ce talent et cette capacité d'analyse des caractères dans ses Mémoires.


Comparant Hindenburg à Ludendorff, Charles de Gaulle attribue, en partie, la différence de comportement de ces deux officiers à une différence de génération. Il écrit : « Le maréchal Hindenburg n'appartenait pas à la génération effrénée que la Prusse victorieuse forma au lendemain de 1870, et dont Ludendorff est le prototype... Un culte plus fervent du devoir, une plus grande modération de jugement, un sens moral plus développé, un goût presque religieux de servir distingue à notre avis Hindenburg des Prussiens plus jeunes, plus orgueilleux... »


Ces affirmations, dans leur caractère général, sont en accord avec les études objectives contemporaines d'historiens tels que Sébastian Haffner, dont le livre Preussen ohne Legende (La Prusse sans légende), paru en 1979, s'attaque à de nombreux préjugés. On peut ainsi dire qu'Hindenburg se rattache à la vieille Prusse, celle de Frédéric II, État de raison et non État-Nation, dont la force et la grandeur tenaient au strict sens du devoir, au courage et à l'obéissance des sujets. Ludendorff caractérise une génération orgueilleuse, à l'image du Reich créé en 1871, dans lequel la Prusse s'était pratiquement dissoute et où le pangermanisme et le nationalisme se sont réveillés. Ainsi, le Reich n'était plus la suite naturelle de la Prusse, comme on a pu l'affirmer superficiellement, il en était tout au plus une perversion.


Les comportements de ces deux personnages au cours des années de la République de Weimar seront conformes aux jugements portés sur eux dans La Discorde. On verra sans surprise Ludendorff aux côtés de Hitler dans le putsch manqué du 9 novembre 1923. Le Rekhsprasidenl von Hindenburg (1925-1934) gardera « ce goût presque religieux de servir, répugnant à mêler sa gloire aux intrigues parlementaires » (Charles de Gaulle). L’âge le rendra encore plus dépendant de ses conseillers. Après s'être farouchement opposé à la participation de Hitler au gouvernement du Reich, Hindenburg finira par nommer « le caporal de Bohème » au poste de chancelier en 1933, sous la pression du centriste rusé von Papen et de son proche entourage.


Le rôle de la presse. Les institutions


Le capitaine de Gaulle qui se réfère souvent à la presse, en souligne le rôle important dans le développement du climat de discorde. En lisant la presse allemande, le prisonnier de guerre avait d'ailleurs suivi, au jour le jour, à partir du printemps 1916, les controverses qui agitaient l'opinion en Allemagne.
Les faiblesses de la constitution du Reich et leurs conséquences néfastes apparaissent clairement dans l'analyse de l'auteur. La situation pourrait être résumée comme suit. En premier lieu, il y a l'impuissance d'un chancelier - nommé souverainement par l'Empereur - souvent handicapé par l'hostilité d'un Reichstag à la majorité fluctuante. Le chancelier n'est pas responsable devant le Reichstag, mais dépend de son bon vouloir pour le vote du budget et des lois. Les partis n'hésitent pas à marchander leur vote. Le capitaine de Gaulle a bien noté l'autoritarisme superficiel de Guillaume II et la faiblesse globale de l'exécutif. Ses commentaires révèlent un sens politique développé. Que de leçons pour le futur homme d'État !


Des principes pour la conduite de la guerre


Charles de Gaulle a largement montré que, dans le Reich, la guerre avait été menée sans que soit respecté le principe de séparation des décisions qui relèvent exclusivement du chef du gouvernement de celles qui reviennent au haut commandement militaire.


L'autorité militaire étant, par ailleurs, nécessairement subordonnée au gouvernement. En juin 1940, le jeune secrétaire d'État à la Défense nationale Charles de Gaulle remettra à sa place le vieux général Weygand qui avait pris quelques libertés verbales avec ces principes. Dans toutes ses fonctions ultérieures, Charles de Gaulle veillera à leur strict respect, aussi bien en temps de guerre qu'en temps de paix.


Le « grand peuple » allemand


Fauteur manifeste son estime pour le « grand peuple » allemand qu'il juge courageux, capable d'efforts exceptionnels et de sacrifices considérables. Mais il critique sévèrement ses dirigeants : Empereur, hommes politiques, hauts responsables militaires. Charles de Gaulle se garde toutefois de schématiser : il ne voit pas d'un côté un peuple digne d'admiration et de l'autre des dirigeants orgueilleux et incapables. Ainsi reconnaît-il aux chefs militaires l'esprit d'entreprise, la volonté de réussir et de grandes capacités d'organisation. Il souligne en même temps leur goût caractéristique pour les entreprises démesurées et leur passion d'étendre leur puissance, défauts qui provoquèrent bien des erreurs à l'origine de la défaite.
Malgré la Deuxième Guerre mondiale et les crimes du régime hitlérien, Charles de Gaulle ne modifiera pas son opinion sur nos voisins d'outre-Rhin et sera le principal acteur français de la réconciliation. Au cours de sa tournée triomphale de septembre 1962, s'exprimant en allemand tant à Bonn qu'à Ludwigsburg, le Général confirmera son estime pour le grand peuple de façon appuyée et y ajoutera la confiance qu'il lui accordait dorénavant.


Conclusion

Les trois chapitres que l'on vient de relire répondent bien à l'intention de l'auteur, annoncée dans l'avant-propos du livre, qui était de « discerner tout au moins les principales péripéties et de se former un jugement sur l'action des personnalités». Les divergences que l'on peut constater avec l'ouvrage de Golo Mann ne portent jamais sur un point essentiel. Elles concernent des dates, des détails ou des nuances. Restent toutefois des mentions du « parti de la Patrie » pour une époque où il n'existait pas encore.
L’éclairage complémentaire apporté par Golo Mann est intéressant dans la mesure où il vient d'un Allemand et où il repose sur l'examen d'un vaste ensemble de documents avec le recul permis par le temps.


Le capitaine Charles de Gaulle souhaitait que son étude « puisse contribuer à inspirer nos chefs militaires de demain, à pétrir leur esprit et leur caractère d'après les règles de l'ordre classique », c'est-à-dire les orienter vers le réalisme et le sens de la mesure, sens dont des chefs militaires allemands comme Ludendorff étaient dépourvus. Bien entendu, notre défaite militaire du printemps 1940, qui a révélé les insuffisances de notre haut commandement, ne nous permet pas d'affirmer que le but de l'auteur ait été atteint. Mais il serait injuste d'oublier qu'un certain nombre d'officiers généraux exerçant un commandement à cette époque ont bien manifesté un esprit et un caractère conformes aux souhaits de Charles de Gaulle. Ces officiers ont fait le meilleur usage des moyens démodés ou insuffisants sont ils disposaient. Ils ont affronté avec courage et intelligence un ennemi doté de moyens supérieurs et faisant usage d'une tactique à laquelle ils n'étaient pas préparés.


Notre défaite était largement liée à une stratégie passive et à une tactique démodée dont le haut commandement, faute notamment d'avoir suivi les recommandations contenues dans le troisième livre de Charles de Gaulle Vers l'Armée de métier, porte la responsabilité.


En définitive, un de ceux qui ont tiré le meilleur parti des leçons de La Discorde c'est Charles de Gaulle lui-même. Les réflexions liées à cette étude, qu'elles portent sur les questions politiques ou militaires, qu'elles concernent le rôle de la presse ou encore la connaissance de l'Allemagne, ont contribué à préparer l'auteur aux hautes fonctions qu'il exerça au cours d'une vie extraordinairement remplie.