La discorde chez l'ennemi
En cinq études de psychologie politique et militaire, le capitaine de Gaulle brosse, dans son premier ouvrage, un tableau de l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale.
Rédigé durant l'été 1923, ce petit livre ne rencontra qu'un faible écho à sa parution en 1924. Quelques exemplaires seulement en furent vendus, la plupart d'ailleurs achetés par l'ambassade d'Allemagne.
"La Discorde chez l'ennemi", un premier regard sur l'histoire
Par Jean-Paul BLED, article tiré du colloque "Charles de Gaulle : du militaire au politique, 1920-1940", Fondation Charles de Gaulle, 2004
La Discorde chez l'ennemi est le premier ouvrage de Charles de Gaulle. À ce titre déjà, il mériterait une attention particulière. La tentation est évidemment grande de chercher à mesurer en quoi il annonce le style et la pensée du futur général de Gaulle. Mais il y a plus : une première œuvre présente souvent des faiblesses, découvre des maladresses. Même un auteur de 34 ans échappe rarement à cette règle. Or, avec La Discorde chez l'ennemi, le coup d'essai se révèle un coup de maître. Dès sa première œuvre, Charles de Gaulle accède à la maturité.
Une longue maturation
Cette œuvre de maturité est aussi le fruit d'une longue maturation. Dès le temps de sa captivité à Ingolstadt, le capitaine de Gaulle a entrepris, avec les moyens du bord, de suivre le déroulement des hostilités et, mieux encore, d'étudier la stratégie du Grand État-major allemand, mais aussi l'évolution des sentiments du peuple allemand face à la guerre. Sa bonne connaissance de l'allemand lui est ici particulièrement utile. Se souvenant de ce temps de la captivité, Rémy Roure le voit " occupé à dépouiller les journaux allemands, notant ses impressions, cherchant avec un sang-froid imperturbable dans les bulletins quotidiens de victoire de l'ennemi les défauts de la cuirasse germanique ". De son côté, le général Catroux se rappelle qu'il lisait beaucoup de journaux allemands et de revues allemandes traitant du développement de la guerre et [qu']il a analysé assez bien, et par avance si l'on peut dire, l'état d'esprit successif du commandement allemand, du peuple allemand et l'évolution de la guerre ". Ces lectures nourrissent d'abord les conférences qu'il donne à ses compagnons de captivité, mais nul doute qu'il amasse aussi des connaissances dont il se servira lorsqu'il écrira La Discorde chez l'ennemi.
Par la suite, Charles de Gaulle complète et élargit ses lectures grâce aux fonds de la bibliothèque de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr durant le temps où il y est affecté comme professeur d'histoire, puis de la bibliothèque de l'École de Guerre où il entre en novembre 1922. Il y réunit une vaste documentation, pour tout dire, il dépouille les différents recueils de souvenirs et de Mémoires publiés dans les années suivant immédiatement la guerre par certains des principaux protagonistes allemands, civils et militaires, entre autres les chanceliers Bethmann-Hollweg et Michaelis, Erzberger pour les civils, le maréchal Hindenburg, les généraux Ludendorff, Moltke, Falkenhayn, Kluck, Bülow, l'amiral Tirpitz pour les responsables militaires54. Ajoutons que beaucoup de ces ouvrages ne sont pas encore traduits en français. Là encore, sa connaissance de l'allemand se révèle un atout précieux.
Au total, La Discorde chez l'ennemi s'appuie sur la meilleure bibliographie dont il était possible de disposer à cette date. À des degrés divers, ces Mémoires sont toutes, selon la loi du genre, des plaidoyers pro domo. Mais Charles de Gaulle ne tombe pas dans le piège. Il sait garder par rapport à ces œuvres la distance nécessaire à l'historien. Ce fonds documentaire lui permet de posséder une connaissance solide des dossiers et cette connaissance n'est que rarement prise en défaut. C'est le cas, toutefois, quand il écrit de l'amiral Tirpitz qu'il est "Junker et vieille Prusse ". Or Tirpitz est originaire de Bavière et la Prusse n'a pas de tradition maritime. Après la fondation du Reich, Bismarck n'a pas davantage cherché à développer une flotte de guerre. Sans doute est-il exagéré de définir Bethmann-Hollweg comme un " démocrate " ; " libéral " aurait mieux convenu. C'est une autre inexactitude que de placer en 1916 la création du parti de la Patrie (Vaterlandspartei), c'est-à-dire après la démission de Tirpitz ; celle-ci intervient un an plus tard. Enfin, le chapitre IV, consacré à la chute du chancelier Bethmann-Hollweg, est à la fois riche d'informations et passionnant, mais Charles de Gaulle majore sans doute l'importance de la manipulation d'Erzberger par Ludendorff. Nombreux sont les facteurs qui expliquent le vote, en juillet 1917, de la motion pour une paix blanche par le Reichstag.
Avant d'entrer plus avant dans l'étude du livre, rappelons qu'il paraît seulement six ans après la fin de la Grande Guerre. L'hostilité à l'Allemagne demeure le sentiment dominant parmi les Français. Pour la majorité d'entre eux, l'Allemand est le " Boche ". Or il est frappant d'observer que La Discorde chez l'ennemi ne trahit aucune haine, ni même de l'animosité à l'égard de l'Allemagne et du peuple allemand. La première phrase du livre est éclairante à cet égard : " La défaite allemande ne saurait empêcher l'opinion française de rendre à nos ennemis l'hommage qu'ils ont mérité par l'énergie des chefs et les efforts des exécutants " Plus loin, il parle d'un " peuple vaillant ". " Ce peuple, continue-t-il, avait jusque-là, c'est-à-dire la rupture du 18 juillet 1918, su déployer une volonté collective de vaincre, une obstination d'endurance, une capacité de souffrir qui méritaient, depuis le premier jour de la guerre, l'étonnement et l'admiration des ennemis et obtiendrait assurément l'hommage de l'Histoire "
La question des rapports entre pouvoirs civil et militaire
On relèvera ensuite que La Discorde chez l'ennemi n'est pas un ouvrage d'histoire militaire au sens de l'histoire-bataille, encore moins un précis de stratégie. Seul le premier chapitre pourrait entrer dans cette catégorie quand il étudie la stratégie du grand Moltke en 1866 et 1870, puis la désobéissance de von Kluck à l'origine de la défaite allemande sur la Marne en septembre 1914. Pour le reste, La Discorde chez l'ennemi va bien au-delà d'un simple récit d'événements militaires. Son intérêt est d'un autre ordre. L'auteur concentre son analyse sur les rapports entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire, et s'emploie à découvrir les ressorts profonds qui commandent les choix et les actions des principaux acteurs du drame, mais aussi les réactions populaires.
Dans le cours du livre, Charles de Gaulle fait l'apologie de l'art classique. Or La Discorde chez l'ennemi est construit comme une tragédie classique autour de cinq chapitres, c'est-à-dire les cinq actes d'un drame qui commence sur la Marne, en septembre 1914, et qui, d'étape en étape, conduit, selon une progression logique et inexorable, l'Allemagne à la défaite de novembre 1918.
La clef de ce drame, Charles de Gaulle la voit dans la " crise d'autorité " qui dérègle progressivement les rapports entre les pouvoirs civil et militaire. Dès sa première œuvre, il se prononce clairement pour le primat du pouvoir civil sur le pouvoir militaire. Non que le partage entre ces deux sphères soit toujours aisé. Les périodes de guerre sont naturellement celles où les risques de heurts sont les plus grands. Du côté français, des tensions ont pu peser sur les rapports entre les gouvernements et les généraux en charge des opérations, mais la ligne rouge n'a jamais été franchie. Même séparé par des formations et des tempéraments pour le moins contrastés, le couple Clemenceau-Foch a tenu. Mais cela a été possible parce que les règles du jeu étaient clairement posées dans un régime démocratique.
L'Allemagne connaît une évolution contraire à laquelle la nature de son régime n'est pas étrangère, c'est-à-dire la subordination progressive du pouvoir civil au pouvoir militaire. Celle-ci avait déjà commencé, remarquons-le, avant 1914, lorsque le Plan Schlieffen avait été arrêté sans la consultation préalable du chancelier, et ce, malgré les implications politiques évidentes du plan de bataille, à commencer par la violation programmée de la neutralité de la Belgique.
Le renversement est manifeste quand est prise, en janvier 1917, la décision de renforcer la guerre sous-marine. De Gaulle n'absout pas Bethmann-Hollweg de s'être résigné à un parti qu'il réprouvait en son for intérieur et dont il mesurait qu'il aurait des conséquences catastrophiques, en premier lieu l'entrée des États unis dans la guerre.
Mais la responsabilité n'en incombe pas moins d'abord au couple Hindenburg-Ludendorff, désormais à la tête du Grand État-major, qui sut contraindre Guillaume II à prendre cette décision, alors que le chancelier y était opposé. Charles de Gaulle est sensible aux différences qui distinguent les deux hommes : " Le maréchal Hindenburg, écrit-il, n'appartenait pas à la génération effrénée que la Prusse forma au lendemain de 1870, et dont Ludendorff est le prototype (...) Un culte plus fervent du devoir, une plus grande modération du jugement, un sens moral plus développé, un goût presque religieux de servir distingue (...) Hindenburg des Prussiens plus jeunes, plus orgueilleux " Reste que sa responsabilité demeure entière, car c'est à lui, en tant que généralissime, qu'incombe d'abord la faute : "L'histoire le blâmera sans doute d'avoir usé de son incomparable autorité pour violer un grand principe", c'est-à-dire celui de la subordination du Haut Commandement au chef du gouvernement.
L'étape suivante s'ouvre, en juillet 1917, date de la démission de Bethmann-Hollweg. Confié à des créatures du Grand État-major, le pouvoir gouvernemental n'est plus que l'ombre de lui-même. Durant plus d'un an, Hindenburg et Ludendorff exercent une dictature qui ne dit pas son nom.
La rupture intervient le 18 juillet 1918. La cause en est la contre-offensive lancée par le général Fayolle qui contraint l'armée allemande à un repli qui ne s'arrêtera pas jusqu'au 11 novembre suivant. Il en résulte une stupeur dont les effets sont dévastateurs : " Atterrés sans remède, depuis la surprise du 18 juillet, incapables de se ressaisir, l'Empereur, les ministres, les partis politiques, les journaux, le peuple, les chefs militaires allemands s'abandonnaient à la destinée, vaincus d'avance dans leur cœur ", et de Gaulle de conclure : " Toute l'Allemagne militaire, politique, sociale, administrative se brisait d'un seul coup comme un ressort trop tendu. "
Cherchant à découvrir le ressort profond, la cause ultime de cette suite d'événements, de Gaulle les trouve dans les défauts communs aux grands chefs : " Le goût caractéristique des entreprises démesurées, la passion d'étendre coûte que coûte leur puissance personnelle, le mépris des limites tracées par l'expérience humaine, le bon sens et la loi. " Pour finir, il croit pouvoir expliquer cette démesure par " l'empreinte des théories de Nietzsche sur l'Élite et le Surhomme, adoptées par la génération militaire qui eut à conduire la lutte récente et qui avait atteint l'âge mûr et définitivement fixé sa philosophie vers le début du siècle ".
C'est là une explication sûrement intéressante, même si elle demande à être nuancée, car ce nietzschéisme n'est peut-être pas exactement celui de son père. Il s'agit d'un nietzschéisme récupéré par les milieux pangermanistes, dans lequel Nietzsche ne se serait sans doute pas reconnu, et enfin fortement mâtiné de darwinisme. Mais, par-delà cette réserve, l'intérêt de ce texte est aussi de mettre en lumière l'impact des facteurs culturels dans les processus de prise de décision.
La réponse à cette démesure, Charles de Gaulle la voit dans " les règles de l'art classique " dont il invite les chefs militaires français de demain à pétrir leur esprit et leur caractère. " C'est en elles, assure-t-il, qu'ils puiseront ce sens de l'équilibre, des possibles, de la mesure qui, seul, rend durables les œuvres de l'énergie. " Suit, en guise d'illustration, le fameux passage sur le jardin à la française, devenu un véritable classique. On ne résistera pas au plaisir de le citer : " Dans le jardin à la française, aucun arbre ne cherche à étouffer les autres de son ombre, les parterres s'accommodent d'être géométriquement dessinés, le bassin n'ambitionne pas la cascade, les statues ne prétendent point s'imposer seules à l'admiration. Une noble mélancolie s'en dégage parfois. Peut-être vient-elle du sentiment que chaque élément, isolé, eût pu briller davantage. Mais c'eût été au dommage de l'ensemble, et le promeneur se félicite de la règle qui imprime au jardin sa magnifique harmonie ".
Par rapport aux œuvres suivantes, l'importance de La Discorde chez l'ennemi est souvent négligée. À tort, car on y découvre un de Gaulle déjà en pleine possession de l'art littéraire, à commencer par la maîtrise de la langue, un sens aigu de la mise en scène. On y découvre aussi le rapport intime qu'il ne cessera d'entretenir avec l'Histoire. Mais il y a plus : Charles de Gaulle y affirme des principes qui commanderont, par la suite, ses choix et ses comportements. C'est d'abord le principe de la primauté du pouvoir civil sur le pouvoir militaire, une affirmation qui le porte à marquer à la République plus de sympathie qu'il n'en avait initialement. Charles de Gaulle pose ensuite des principes qui sont ici appliqués à l'ordre militaire, mais qui valent aussi pour l'ordre politique. On pense naturellement au respect des " règles de l'art classique " auquel il invite les chefs militaires de demain. En procède une autre règle essentielle : " À la guerre, à part quelques principes essentiels, il n'y a pas de système universel, mais seulement des circonstances et des personnalités. " C'est aussi une règle qui, de l'ordre militaire, peut être transposée à l'ordre politique. C'est déjà la " doctrine des circonstances" dont Olivier Guichard fera le cœur de la méthode gaullienne.














