La discorde chez l'ennemi
En cinq études de psychologie politique et militaire, le capitaine de Gaulle brosse, dans son premier ouvrage, un tableau de l'Allemagne pendant la première guerre mondiale.
Rédigé durant l'été 1923, ce petit livre ne rencontra qu'un faible écho à sa parution en 1924. Quelques exemplaires seulement en furent vendus, la plupart d'ailleurs achetés par l'ambassade d'Allemagne.
Les sources allemandes et autrichiennes de la "Discorde chez l'ennemi"
Par Beck ALLMAYER et Christophe JOHANN, article paru dans Etudes gaulliennes, n°17, 1977
Mesdames et Messieurs,
Sans même parler du fait que mes connaissances linguistiques sont modestes, il peut vous paraître un peu surprenant qu'un étranger ose s'attaquer à un sujet aussi spécifiquement français que l'est la personne du général de Gaulle — et ce devant une assemblée de connaisseurs et de spécialistes. Il n'est d'ailleurs pas du tout dans mes intentions de vous présenter quelques nouveaux résultats de recherches concernant la personnalité du Général. Il ne peut s'agir pour moi, en tant qu'étranger, que d'indiquer l'un ou l'autre aspect de ce domaine qui, à vous qui êtes ses compatriotes, est jusqu'ici apparu moins nettement qu'à quelqu'un qui se trouve à l'extérieur, car il a pu être considéré par vous comme moins important. Et à cet étranger qui, de son côté, est moins familiarisé avec ce qu'il y a de purement français et par là de typiquement national, les influences venues de l'extérieur et qui ont pu s'exercer sur de Gaulle en tant que général et en tant qu'homme d'Etat apparaissent par contre dans un éclairage plus significatif. Ce sont des influences qui ont certainement contribué à assurer ce que les organisateurs du présent colloque ont appelé « les années de formation ».
Qu'il y ait de telles influences est indéniable. La vie de de Gaulle a été trop marquée par des influences venues de l'étranger, il a trop dû, toute sa vie durant, régler des problèmes que posait ce qui se passait hors des frontières de la France, et son ennemi potentiel dans le contexte du temps, l'Allemagne.
Vous savez mieux que moi combien les événements malheureux de la guerre de 1870 avaient frappé les parents du petit Charles et, vingt ans après cette guerre, ces événements ont éclairé d'une lumière sinistre la propre enfance du général. La 1ere Guerre Mondiale sembla dès lors au jeune officier d'infanterie être d'abord une sorte de confirmation de cette expérience faite, quand il était enfant, d'un adversaire qu'il devait apprendre à connaître de plus près au cours de sa captivité, relativement brève il est vrai. Et ensuite survint l'effondrement de l'Allemagne qu'il avait passionnément appelé de ses vœux, mais qui semble l'avoir surpris du moins par la forme qu'il prit ; l'effondrement d'une nation pour laquelle il n'éprouvait assurément aucune sympathie particulière mais pour laquelle il a dû éprouver une certaine admiration : comment expliquer sinon les mots qu'il trouva, six ans après la guerre, mots qui, à cette époque, surprenaient dans la bouche d'un Français... « La défaite allemande ne saurait empêcher l'opinion française de rendre à nos ennemis l'hommage qu'ils ont mérité par l'énergie des chefs et les efforts des exécutants».
La question qui se posa impérieusement à de Gaulle, étant donné une telle attitude de sa part, fut la suivante : comment est-il possible qu'une nation si importante, douée de qualités si admirables, ait pu connaître une pareille catastrophe ?
Comme on le sait, le fruit de ses réflexions fut son premier livre, paru en 1924, La discorde chez l'ennemi. Le point de départ de cette recherche est remarquable et, selon moi, caractéristique de de Gaulle. Bien qu'il soit un patriote jusqu'au fond du cœur, il n'est pas un chauvin et ne cherche pas les raisons du triomphe des Alliés par exemple dans une supériorité raciale de la nation française. Il n'était pas non plus un matérialiste et ne cherchait pas ses raisons uniquement dans la supériorité sur le plan matériel — ainsi que le faisaient trop volontiers les vaincus : je citerai le Feldmarschall autrichien Conrad von Hötzendorf qui écrivait dès 1919 que la 1ere Guerre Mondiale a été « moins une guerre de grands capitaines qu'une guerre des masses et des moyens matériels ». La position de de Gaulle était fondamentalement différente. Même les batailles de matériel de la 1ere Guerre Mondiale ne lui avaient pas fait perdre la foi en la valeur et en l'importance de la personnalité. En plus il savait que ce n'est pas seulement l'attitude des individus mais le moral de tout un peuple qui est d'une importance décisive. C'est dans cette perspective qu'il commençait ainsi la préface à ce livre : « C'est un lieu commun de dire que la guerre aujourd'hui terminée — ou qui paraît l'être — fut une guerre de peuples, et non plus seulement une guerre d'armées ». En écrivant ceci, le jeune capitaine français se rencontrait dans les analyses sinon dans les conclusions avec un grand chef ennemi, Ludendorff, qui avait écrit dès 1922, soit deux ans auparavant : « Un petit nombre de personnes — et parmi elles le grand Quartier Général — avait reconnu que la victoire devait être obtenue non pas uniquement par l'armée mais, et dans une mesure bien plus grande, par l'esprit national, puisque aussi bien la guerre était une guerre nationale, la guerre de la nation entière dans le sens le plus vrai et le plus total de ce mot ».
Ceci est pour nous comme un signal, et une indication intéressante, si nous entreprenons de chercher maintenant les bases sur lesquelles de Gaulle appuie en 1924, et également plus tard, son analyse de la défaite allemande.
Pour ceci, il nous faut décrire en quelques mots, la situation dans laquelle de Gaulle, officier avec des ambitions d'historien, se trouvait au début des années vingt. Sans doute, il était à ce moment-là professeur d'histoire à l'Ecole Spéciale Militaire — vous connaissez tous son livre La France et son Armée — mais il n'était pas un historien de métier. Il était bien plutôt un officier d'active, détaché depuis peu de temps au Grand Etat- Major, et il était possédé par le désir de mettre en œuvre sa conscience historique — très développée en lui — de la traduire en déductions, en modèles de comportement. Pour cette raison, il ne pouvait pas attendre longtemps afin de prendre des distances par rapport aux événements, pas plus qu'il ne pouvait faire de recherches d'archives — bref, entreprendre tout ce qui fait partie de la méthode et du métier de l'historien de profession. Il devait bien plutôt agir, en d'autres termes, s'occuper de ce qu'il avait à sa disposition pour le moment. Et ce qu'il avait sous la main, c'étaient seulement des livres qui correspondaient à l'objet de ses recherches dans la mesure où ils avaient paru dans les premières années après la guerre.
Dans les dernières pages de sa première œuvre La discorde chez l'ennemi, il a indiqué cette liste, mais assez sommairement et pas du tout avec exactitude. Il s'agit essentiellement de ce qui avait paru jusque-là en Allemagne en fait de mémoires — ce qui signifie si l'on veut en fait de plaidoyers : les mémoires de l'Empereur, ceux du Kronprinz, des chefs du Grand Quartier Général Hindenburg et Ludendorff, et aussi les livres d'acteurs qui étaient passés à l’arrière-plan avant la fin de la guerre : le Grand Amiral Tirpitz, Moltke le Jeune, le général d'armée Falkenhausen, les chefs de 1914, von Kluck, von Bülow, von Hausen, le chef du Quartier Général de la Ve Armée en 1914, le général von Kuhl, le lieutenant-colonel Tappen (qui deviendra général de brigade), chef de section au Grand Quartier Général.
Les hommes politiques sont représentés par les mémoires des chanceliers Bethmann Hollweg et Michaelis, et le Centriste Erzberger. L'allié austro-hongrois par contre n'apparait qu'indirectement. La grande œuvre de Conrad von Hôtzendorf Souvenirs de mes années de service, dont les premiers volumes venaient de paraître alors, n'est pas mentionnée dans la liste. La première raison en est sans doute le fait que Conrad von Hôtzendorf y traite de la période de l'avant-guerre et seulement de la première année de la guerre et n'y touche pas le problème qui intéressait le plus de Gaulle de son point de vue à lui : le conflit autour du commandement unique des Empires centraux. L'œuvre de mémorialiste de Conrad resta inachevée, mais on peut se demander s'il aurait traité dans le détail tout le problème du commandement unique, même si la mort ne l'en avait pas empêché. La situation politique intérieure d'une Autriche mutilée par les traités de paix était telle que porter une critique contre l'allié allemand ou constater tout simplement que l'accord dans l'action avait été défectueux, était chose presque impossible à imaginer. Mais KT. Nowak, qui se consacra à des essais historiques et à l'édition, avait traité dans un chapitre à part ce problème dans son livre assez contesté sur Conrad von Hôtzendorf, Le chemin qui mène à la catastrophe. C'est lui et le plénipotentiaire allemand auprès du Grand Quartier Général austro-hongrois, le général von Cramon, qui sont par conséquent les garants de ce que dit de Gaulle sur ce plan.
Que de Gaulle ait procédé avec une méthode relativement critique dans le choix de ses sources est montré par l'illustration de l'historien Hans Delbrück, dont l'Histoire de l'Art de la guerre, paru dès avant la 1ere Guerre Mondiale, fut une révélation. Mais dans notre cadre, il s'agit moins de cette ceuvre que de l'attitude très dure que Delbrück affirma contre Ludendorff.
En regroupant tout ceci, et en y ajoutant — selon les indications de de Gaulle — les articles de presse et les procès-verbaux des séances du Reichstag, nous obtenons comme sources de base un groupement de textes que l'on pourrait, en conformité totale avec l'esprit de l'ouvrage de de Gaulle — intituler : l'adversaire allemand tel qu'il se voit (mis à part les mémoires de l'ambassadeur américain Gérard). Ceci, parallèlement à ce que de Gaulle pensait personnellement de la 1ere Guerre Mondiale, a certainement influencé sa manière de voir les choses. Je ne veux pas dire par là qu'il s'est soumis aux schémas de pensée allemands — ces schémas n'étaient-ils pas d'ailleurs très peu homogènes ? En outre, de Gaulle était par trop Français pour renoncer à sa prise de position personnelle. Mais une série de problèmes de cette guerre, que nous jugeons autrement que pendant les années vingt — ne serait-ce que parce que nous disposons d'une véritable marée de travaux, de recherches multipliées depuis des années, de matériaux d'archives en quantité illimitée — et nous avons bien sûr aussi la distance que permettent les soixante années écoulées, n'étaient accessibles à de Gaulle à son époque que sur la base de ce qu'affirmaient ses sources allemandes. Pour formuler ceci d'une manière plus imagée — et peut-être moins précise : quand il travaillait sur les causes de la défaite allemande, ses lunettes étaient pourvues de verres très critiques et taillés sans aucun doute à la française, mais la monture portait encore très visiblement l'inscription : Made in Germany.
Quelques exemples permettent de faire comprendre notre thèse :
Les causes de la défaite allemande sont — selon la conviction personnelle de de Gaulle — et le titre de son livre l'indique bien — à chercher dans l'imparfaite coordination de l'action du commandement suprême allemand, dont les causes sont selon lui profondes. A son avis, ces frictions ont leur source dans les qualités inhérentes au système du commandement allemand.
Il le montre en 5 points :
— l'attitude du commandant en chef de la 1re armée allemande, le général d'armée von Kluck — ou plus exactement sa « désobéissance » au début de la bataille de la Marne ;
— les discussions sur la guerre sous-marine à outrance, au cours desquelles le chancelier Bethmann-Hollweg s'est incliné devant les arguments de la Marine, ce qui provoqua l'intervention des Etats-Unis ;
— le conflit resté sans solution entre les Empires Centraux à la proposition d'un commandement unique ;
— la chute de Bethmann-Hollweg, due à Ludendorff, et enfin
— l'effondrement total après le 18 juillet 1918 de la volonté des Allemands de tenir jusqu'au bout.
Prenons d'abord le cas de la bataille de la Marne.
Il est indéniable que cette bataille occupe dans l'histoire de la 1ere Guerre Mondiale la même place que la bataille de Moscou dans l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Bien sûr, de Gaulle est trop réaliste et il est par trop spécialiste pour croire seulement à un « miracle de la Marne ». Et il n'est pas aussi simpliste que l'opinion publique qui fit du malheureux lieutenant-colonel Hentsch un bouc émissaire agissant ainsi exactement selon le schéma que le général allemand Marx a appelé très justement « une dramatisation » do l'histoire, dans son ouvrage très critique consacré à la bataille de la Marne. De Gaulle le fouilla plus avant. Où étaient les racines même de cette défaite ?
L'ensemble des problèmes posés par le plan Schlieffen, que nous voyons aujourd'hui d'un œil pour le moins critique, la question de savoir s'il valait mieux attaquer à l'Ouest plutôt qu'à l'Est, ces questions, il ne se les est pas posées. Pas plus qu'il ne s'est posé la question de savoir si ce n'est pas déjà au cours des batailles de Mons et de Namur que les dés avaient été jetés pour ce qui est de la bataille de la Marne et par là-même pour ce qui est de l'issue de la campagne d'été.
Pourquoi de Gaulle ne s'est-il pas posé ces questions ? Tout simplement parce qu'à cette époque elles n'étaient pas non plus posées du côté allemand. Devait-il finalement être plus royaliste que le roi ? Et le roi. c'était en l'occurrence l'œuvre publiée officiellement par le Grand Quartier Général Allemand sur la 1ere Guerre Mondiale — dont le premier volume parut un an après la publication du livre de de Gaulle ; dans cette œuvre on ne trouve pas encore trace de tels doutes concernant la bataille de la Marne. Quant au jeune capitaine français, qui ne s'appuyait que sur des sources allemandes, il ne pouvait pas s'imaginer que le GQG allemand dans sa perfection aurait pu commettre quelque erreur avant la Marne dans le domaine de la stratégie et de la conduite des opérations. Par conséquent, la source des erreurs devait être cherchée alors dans le domaine des personnalités. Ici se révèle un second trait caractéristique : de Gaulle attribue une très grande importance dans le déroulement de l'action à la personnalité. Sur ce plan, il examine la personne même du général von Kluck, qui — à ses yeux — n'est bien sûr pas un faible, mais qui bien au contraire révèle qu'il a subi profondément l'empreinte du style de commandement de Moltke l'aîné. Le seul ennui, c'est que, dans la situation présente, ce qui jusqu'ici a été une chose heureuse est devenu une source de malheurs.
Cette remarque est certainement très intelligente, mais elle ne correspond qu'en partie à ce qui s'est passé réellement. Nous savons aujourd'hui que les causes de la défaite allemande étaient plus profondes, et que même si von Kluck n'avait pas « désobéi », la crise se serait sans nui doute manifestée dans la conduite des opérations, sinon au cours de la bataille de la Marne, du moins peu après. Mais de Gaulle ne possédait pas encore cette possibilité de voir les choses, il n'avait pour instrument de vision que les lunettes dont j'ai parlé plus haut.
En voici encore un autre exemple, il s'agit du conflit autour du commandement unique. Pour le militaire qu'était de Gaulle, ce commandement unique est une chose qui va de soi — il en juge ainsi, ne serait-ce que d'après sa propre expérience pendant la 1ere Guerre Mondiale. Et en effet, les défauts de coordination dans la conduite des opérations dans le camp des Empires Centraux est un fait indiscutable, avec toute une série de conséquences négatives. Et de Gaulle, ainsi que je l'ai dit, a vu sur ce point les choses d'une manière étonnamment claire pour son époque. Bien sûr, il les voit dans la perspective très particulière définie plus haut, c'est-à-dire avec les yeux de Cramous et de Nowak. Selon lui, ces défauts de coordination — oui le surprennent manifestement — sont une conséquence des querelles de personne dans le camp ennemi. Il attribue, non sans raison, à François-Joseph une attitude réservée vis-à-vis des «Prussiens », et il porte un diagnostic très exact également sur les relations entre Conrad Hôtzendorf et Falkenhayn. Mais en cela sa manière de voir les choses sur la base des deux sources, l'une allemande, l'autre autrichienne, me paraît un peu ambiguë. A la suite de Nowak, ses sympathies le placent plutôt du côté des Autrichiens, dont il partage manifestement les sentiments, quand il leur faut se résoudre difficilement à un commandement et allemand et prussien. Mais, en tant que soldat et en tant qu'homme de métier, il devait blâmer leur attitude, car elle paraît contredire les règles fondamentales d'une heureuse conduite des opérations quand il y a alliance. J'ai pu exprimer mon opinion sur ce point dans une brève étude publiée dans les « Etudes Gaulliennes », et je voudrais me borner ici à reprendre seulement ce qui me paraît essentiel. Le problème de la guerre faite par les alliés se situait, par-delà toutes les sympathies ou antipathies personnelles, surtout sur le plan de l'équilibre des forces, qui était loin d'être assuré. Bien sûr, ceci arrive souvent, mais la conséquence en est que le plus faible se soumet au plus fort. Et c'est bien ainsi que les Allemands voyaient le problème de leur côté — et de Gaulle les a suivis. Mais pour la vieille monarchie austro-hongroise, le point de vue était diamétralement opposé. Une trop grande dépendance par rapport au commandement allemand devait entraîner nécessairement une dépendance aussi sur le plan politique et économique, donc sur un terrain où l'Autriche- Hongrie différait très sensiblement de l'Empire allemand pour ce qui était de ses structures et pour ce qui était de ses intérêts. Et il ne faut surtout pas oublier une chose : comme on le sait, la Monarchie des Habsbourgs était entrée en guerre parce qu'elle pensait qu'il ne lui restait plus que ce moyen pour affirmer sa position de grande puissance qu'elle occupait jusque-là, mais que ses voisins mettaient de plus en plus en doute. Mais en se dissolvant en quelque sorte dans l'alliance avec l'Allemagne, en reconnaissant par conséquent les liens de subordination, la monarchie danubienne aurait perdu sur le plan politique précisément ce pourquoi elle se battait les armes à la main. On peut penser que de Gaulle lui-même aurait considéré les choses d'un autre œil en 1940.
En conclusion, un troisième et dernier point, qui me fournit me semble-t-il, un exemple particulièrement intéressant.
Le dernier chapitre du livre La discorde chez l'ennemi est consacré à l'effondrement allemand de l'été 1918, un événement qui, comme je l'ai dit plus haut, a fait manifestement une très forte impression sur de Gaulle. C'est pourquoi il a consacré à ce sujet quelques années plus tard encore une autre étude, plus spécialisée celle-là, qui ne fut pas publiée sur le moment. Son titre révèle la réponse de l'auteur à cette question : «La défaite, question morale ». Avec minutie, il y reprend l'évolution des événements depuis le printemps 1918 : les formidables armements allemands, la confiance en la victoire chez les membres du GQG, l'optimisme de la presse et des hommes politiques, et enfin, l'esprit décidé du soldat allemand — jusque-là inébranlable — soldats qui avaient montré suffisamment jusque-là qu'ils savaient se battre. Et c'est alors qu'un changement radical se produit. Malgré tout, les succès militaires décisifs n'interviennent pas, les Alliés se révèlent plus forts et plus solides que prévu, l'opinion publique perd son assurance et les hommes politiques perdent confiance et poursuivent désormais leurs buts propres. L'empereur et le GQG ne savent que faire, et cette irrésolution se propage aux échelons inférieurs, s'empare des troupes du front et mine leur volonté de tenir — et du jour au lendemain (c'est ainsi du moins que de Gaulle le voit) l'imposante puissance de l'Empire Allemand s'effondre comme un château de cartes. Rien ne peut arrêter l'effondrement. Même un homme comme Luden- dorff perd le contrôle de ses nerfs et réclame soudain qu'il soit mis fin aux hostilités.
C'est en effet à peu près ainsi que les choses se sont passées, mais nous savons aujourd'hui que ce que l'on a appelé la « grande bataille de France», en mars 1918, tout comme l'offensive austro-hongroise sur la Piave en Italie en été de la même année, ne furent au fond rien d'autre que les dernières tentatives de sorties de la garnison d'une forteresse assiégée — bien que ces tentatives aient été organisées avec des moyens importants et bien qu'elles aient obtenu en partie des succès remarquables. La forteresse assiégée était, sur le plan militaire, et également de plus en plus sur le plan politique, exposée à l'action des forces de rupture, et cela sans pouvoir compter sur un débloquement. Bien sûr, on peut discuter le bien-fondé de la soudaine décision de Ludendorff de mettre fin à la guerre. Et le général de corps d'armée Ludwig Beck, chef du GQG de l'armée allemande avant la 2eme Guerre Mondiale, a discuté de cette décision en y mettant tout l'accent voulu — lui qui était un spécialiste de haut niveau. Mais la guerre était perdue, après l'échec de la dernière attaque de dégagement, et surtout en face de l'effondrement des autres alliés de l'Allemagne. Aurait-on pu continuer à tenir avec quelque chance de succès ? Tous les moyens de défense avaient-ils vraiment été épuisés ?
La réponse donnée par de Gaulle nous frappe : « Oui, c'est dans le renoncement à la volonté de sacrifice — et dans ce renoncement seul, que de Gaulle a donc vu la cause véritable de l'effondrement allemand. »
Mais c'est exactement cette opinion qui prévalait aussi en Allemagne après 1933, et ce n'est pas dû au hasard, si l'on pouvait lire après le début de la guerre en 1939 partout dans le Reich les inscriptions « Nous ne capitulerons jamais ». Comprenons-nous bien : bien sûr, Hitler n'avait pas emprunté aux œuvres de jeunesse de de Gaulle son affirmation ultérieure : je n'ai pas la moindre intention de déposer les armes cinq minutes avant minuit, comme ce fut le cas en 1918. Ces œuvres, il ne les avait pas lues, c'est pratiquement certain. Mais très vraisemblablement il se fondait ici sur la même constatation que celle que fit de Gaulle. Il s'agissait de tout un groupe d'écrivains militaires (pour dire les choses d'une manière globale) qui s'était occupé de La discorde chez l'ennemi, dont les idées avaient bien entendu été aussi étudiées en Allemagne. Tous deux, Hitler et de Gaulle, en ont tiré une conclusion essentiellement identique : n'est perdu que celui qui s'abandonne lui-même. Mais les conséquences de l'application de cette phrase furent diamétralement opposées. De Gaulle, avec sa volonté de tenir jusqu'au bout, a — comme vous le savez — libéré la France des conséquences de la catastrophe de 1940, et Hitler a, avec la même volonté, aggravé la catastrophe allemande de 1945. On le voit bien : quand deux hommes font la même chose, il s'en faut de beaucoup que les résultats en soient identiques. D'autre part, on voit que les constatations faites dans le cadre de l'histoire doivent être adaptées aux circonstances quand on les traduit en maximes de conduite politique et stratégique.
Sans nul doute, on pourrait dire sur ce thème bien des choses, et des choses qui iraient plus loin. Mais ce que j'ai développé ici ne devrait être qu'une incitation à poursuivre, et j'espère avoir au moins montré clairement que les premiers écrits de de Gaulle n'étaient pas des réflexions vides, mais de vraies tentatives de tirer de l'histoire des enseignements pour l'avenir. Ceci ne pouvait pas se faire dans un cadre vide et stérile, mais s'est fait dans le cadre d'une combinaison très remarquable de la mentalité française, de l'attitude allemande devant l'histoire, et d'une opinion très personnelle que de Gaulle avait en face des problèmes de la vie — et, en appliquant ces constatations aux faits d'aujourd'hui, il a montré sa supériorité.
J. A.-B.














