"Le fil de l'épée" - les oeuvres de Charles de Gaulle

Le fil de l'épée

Le Fil de l'épée, publié pour la première fois en 1932, est l'un des livres les plus célèbres de De Gaulle.


Avant même de rencontrer l'Histoire, le futur général de Gaulle y développe des idées auxquelles il restera fidèle : sur la contingence propre à toute action, sur l'attitude de l'homme de caractère, sur le rôle du prestige dans l'art de commander, ou sur les relations du politique et du soldat.

 

 

Action contre la décadence, étude faite à partir du "Fil de l'épée"

Par Olivier Germain-Thomas, article tiré du colloque "Approches de la philosophie politique du général de Gaulle", Fondation Charles de Gaulle, 1983

 

«Un prophète n'est vraiment prophète

qu'après sa mort, et jusque là il n'est pas

un homme très fréquentable»

 

Georges Bernanos

in La Liberté pourquoi faire ?

 

«Le désert avance », chantait Nietzsche. Fortement imprégné de ce drame, de Gaulle a dressé toute son oeuvre contre la pulsion d'abandon et de mort qui est des marques de l’ère moderne. Il s’est référé lui-même à Nietzsche, notamment pour stigmatiser les esprits qui «clignotent », qui ne sont pas capables de regarder la grandeur et l’avenir en face Les événements de mai 1968 ont mis au grand jour le fait que la crise des consciences provenait des âmes et qu'elle était en réalité une crise de civilisation. A cette occasion, de Gaulle a cité le Méphisto du Faust de Goethe :  «Je suis l'esprit qui nie tout! » pour dresser les forces de vie face à cette affirmation. Mais dès Le Fil de l'Epée, il se montre très conscient des dangers que l’ère mécanique fait planer sur notre survie. Militaire de carrière, il applique naturellement son refus au cadre de l’armée. En vantant la primauté du caractère sur l'obéissance automatique et de l'intuition sur toute doctrine, il démontre que ce qui importe avant tout c'est l’expression de la liberté de l'homme et qu'il n'y a dans l’histoire aucune dégradation que la volonté d'un homme ne puisse renverser.

 

Humanisme certes, car l’homme reste confronté à la grandeur et   à la responsabilité de sa liberté et qu'il est responsable aussi bien de ses succès que de ses échecs, mais non pas de cet humanisme délié qui refuse la force et la solitude. La qualité d'homme n'est pas une qualité de soumission et parce qu’il y a refus, il y a forcément combat. Tout accepter reviendrait à tout subir. La force ne peut donc être exclue du destin de l'homme libre  «Qu’on empêche de naître qu’on stérilise les esprits, qu’on glace les âmes qu'on endorme les besoins, alors sans doute, la force disparaîtra d'un monde immobile». (Avant propos du Fil de l'Epée) (1)

 

Il y a un choix à faire: celui de la grandeur est inséparable d’une certaine tragédie. Faite il y a près de cinquante ans (en 1932), cette constatation prend toute sa force aujourd’hui où, par peur de l’effort, l'homme substitue la quête du bien-être au désir de dépassement Refuser les contraintes de la vie revient vite à refuser la vie elle-même. C'est là une des causes de la décadence de l'Occident. Une autre étant le désir indifférencié qui, peu à peu se substitue à la nécessité ; une autre, le mouvement de la pensée vers le commentaire, son éloignement de l'objet pour ne plus analyser que le discours.


Mais pour l'homme d’action Charles de Gaulle la marque centrale de la décadence est donc la soumission à une prétendue fatalité. Non point que de Gaulle croie, comme certains scientistes, que la raison et la volonté de l’homme puissent vaincre toutes les résistances Il a trop de sagesse pour refuser la part d'aléatoire ou de destin, qui imprègne la vie des hommes comme celle des nations, mais il sait que le refus d’envisager la volonté comme une force créatrice est un alibi que se donnent les faibles ou les médiocres. Défaitiste devant la situation lamentable de la IVe République, un grand quotidien du matin notait en 1950 :  « Sans doute, ce gouvernement n'est pas parfait, mais comme nul ne pourrait faire davantage… » On entend s'affirmer le non ! gaullien, et l'on entend le chantre Malraux rappeler : "Les classes qui meurent, meurent de leur propre abandon, et les nations qui meurent, meurent d’abord de leur cancer intérieur"  (2)

 

Les grands moments du gaullisme nous prouvent que la seule volonté peut changer le cours des événements C'est le sens permanent de l’Appel du 18 juin comme de ce "Vive le Québec libre !" qui a modifié du jour au lendemain le destin des Français du Canada.


Mais attention. L’éloge de la volonté est un exercice dangereux, surtout de nos jours où son passif fait frémir. La volonté n’est évidemment qu'un moyen; elle n'a de valeur qu’en fonction d'une fin éthique. Lui laisser libre cours peut aboutir, on le sait, aux pires excès, mais la refuser au nom même de ces excès, c’est faire leur jeu car ils ne prennent leur essor que sur la faiblesse de ceux qui laissent faire. C’est la politique de Munich.

 

La volonté n'est pas non plus un moyen qui s'utilise mécaniquement Si elle n'a de sens qu'appuyée sur une éthique, il lui faut également, ce qui est essentiel pour de Gaulle, saisir les circonstances Comme il n’y a pas de fatalité dans l'histoire, il n'y a pas non plus de recettes, de doctrines qui vaillent. Là où l’imprévisible règne  (et c'est la raison même de la force créatrice de la volonté)  doit régner le sens de 1’adaptation, fruit de l’instinct :  "L’instinct est, en effet, dans notre moi  la faculté qui nous lie de plus près à la nature. Grâce à lui, nous plongeons au plus profond de l'ordre des choses". Cet "ordre des choses" n'étant, encore une fois, qu'une permanence naturelle et non une progression systématique comme le croient les idéologues qui sont devenus, malgré eux, les prêtres du totalitarisme. C’est justement parce qu'il n'y a pas de progression linéaire de l'histoire qu'on peut agir sur elle. Les circonstances sont en éternel mouvement, et c'est dans ce mouvement que l'homme insère sa liberté. Voici la gifle pour   ceux qui baissent les bras : «"Ce qui eut lieu n'aura plus lieu, jamais, et l'action, quelle qu'elle soit, aurait fort bien pu ne pas être ou être autrement"»

 

Il est toujours facile de bâtir des systèmes a posteriori. Il suffit d’avoir l’âme de collectionneur pour trouver une logique inéluctable là où il y eut l’action d'un homme de caractère en fonction de circonstances qui, elles, ne sont fixes que dans l'instant. Pour illustrer cette propension de l'homme moderne aux systèmes, Jean Grenier utilisait une image significative Imaginons un homme sur- une plage. Devant lui le sable mouillé est vierge; il avance; il se retourne. Derrière lui l'empreinte de ses propres pas le conduit là où il est.  Cela ne veut pas dire qu'il ne pourrait pas ne pas être ailleurs. S'il y a des forces mystérieuses qui régissent la vie, elles n'expliquent pas la nécessité de céder à Munich, d'aller à Montoire ou le refus de la France d’aujourd’hui d'ouvrir une "troisième voie" à l’heure où les deux systèmes issus du même matérialisme : le capitalisme américain et le collectivisme soviétique, prouvent de manière évidente leur échec civilisateur.

 

A l’affirmation de Spengler reprise par Valéry :  "Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles", Malraux, qui avait eu le génie - comme le fait la science la plus avancée- de sortir de la dualité linéaire et systématique vie-mort pour la remplacer par l’idée de métamorphose, répondait : «Nous autres chrysalides, nous savons maintenant que nous sommes provisoires » La conscience de la précarité que nous donne l’étude de l’histoire  (et qui ne 1’aurait aujourd'hui ?) n'implique nullement la conscience de la fatalité comme les pensées issues de celle de Hegel ont voulu nous le faire croire. L'histoire n'est pas la biologie parce qu'elle comporte cette part inaliénable de la liberté humaine qui nous donne un pouvoir sur l’évolution de la chrysalide Telle est la réponse du Fil de l'Epée à l'égard de notre décadence.

 

Face à l’ouverture que donne cette possibilité d’avoir ou de ne pas avoir d'ailes, la grande question politique est de savoir quels sont les moyens que notre liberté peut mettre en oeuvre. Nous connaissons, pour la France, une des clefs données par de Gaulle, c'est celle des institutions Quand nous observons ce que nous sommes devenus grâce à elles, et malgré tant de défaillances humaines, nous mesurons leur force et le devoir impératif que nous avons à en maintenir l'esprit tout en cherchant à promouvoir des réformes qui iraient dans leur sens, comme la réforme du Sénat par exemple ou celle, plus minime, des incompatibilités entre différents mandats.


Mais les institutions ne sont qu'un cadre et elles ne pourraient faire illusion très longtemps si l'esprit de soumission s’installait de manière durable à leur tête.

 

Nous arrivons là à un point capital de la crise politique. Comme l’économie semble dominer nos sociétés, de même que l’armée semblait dominer celle des générations précédentes, l'élan naturel de l'opinion, par désir de se rassurer, est de se tourner vers un spécialiste, oubliant que l'économie n'est qu'un moyen obéissant en fait aux fluctuations de la politique. Isoler l’économie du reste des activités qui régissent les sociétés est une tentation technocratique qui ne peut aboutir qu'à des catastrophes Bien que militaire, de Gaulle a eu toute sa vie conscience de la primauté du politique, qui est le seul facteur englobant. Un pays n’a pas besoin, à sa tête, d’un spécialiste d’un domaine isolé, car la spécialité ne s’applique qu'à une technique; un pays a besoin avant tout d’un homme de caractère. L'échec des démocraties dans la conjoncture mondiale actuelle, échec qui peut devenir mortel, vient de ce que, par souci d'une fausse modernité, elles ont cru qu'un bon gestionnaire pouvait remplir la fonction de chef. Le génie de la démocratie est de rendre le peuple souverain et de permettre éventuellement à tous les talents de s'affirmer; sa faiblesse est dans le cortège que l'on connaît: démagogie électorale, éternel compromis, attentisme, emprise des partis, etc. Pour remédier à ces défauts permanents, les démocraties doivent accepter de se doter de chefs qui puissent avoir une dimension historique et non les sélectionner pour un savoir qui, sans l’appui du caractère et de la vision globale, demeure lettre morte.

 

Le portrait de ce chef, sorte d’auto-portrait, anticipation géniale, est dressé par de Gaulle dans Le Fil de l’Epée. Il  serait vain de résumer une pensée si dense, où chaque mot a sa portée Rappelons seulement, en fonction de l’orientation générale de cette petite étude, que, pour de Gaulle, l’existence d'un chef est la condition d’une grande action et que la volonté est génératrice de vocation :  "On ne fait rien sans grands hommes et ceux-ci le sont pour l’avoir voulu". Et encore :  "Où voit-on qu'une grande oeuvre ait été jamais réalisée sans que se soit fait jour la passion d'agir par soi-même d'un homme de caractère ?" N'oublions pas que la grandeur n'est jamais démagogique, qu’elle ne déploie aucune séduction :  " Les caractères accusés sont, d'habitude, âpres, incommodes, voire farouches.  Si la masse convient,  tout bas, de leur supériorité et leur rend une obscure justice, il est rare qu’on les aime et, par la suite, qu’on les favorise Le choix qui administre les carrières se porte plus volontiers sur ce qui plaît que sur ce qui se mérite". Ou, plus loin : "il faut que les maîtres aient des âmes de maîtres, et c’est un calcul bien mauvais que d'écarter de la puissance les caractères accusés sous prétexte qu'ils sont difficiles".

 

La formation des hommes responsables se fait par la confrontation à la réalité mais elle n’est génératrice de l’indispensable étincelle créatrice que si elle peut  s’appuyer sur une vaste ouverture aux différents domaines de la connaissance : "La puissance de l'esprit implique une diversité qu'on ne trouve point dans la pratique exclusive du métier, pour la même raison qu'on ne s'amuse guère en famille. La véritable école du commandement est donc la culture générale"  (3) 

 

Au delà des marques de caractère, le grand homme d’action doit posséder une dimension du silence, de ce silence  : "splendeur des forts et refuge des faibles", une véritable dimension intérieure qui le rapproche des grands artistes, voire des grands religieux : "tous les grands hommes d'action furent des méditatifs".

 

Les démocraties discutent à n'en plus finir sur les moyens techniques à mettre en œuvre pour résoudre ou sortir de telle crise. Face à cette déchéance du politique, qui se casse par fragmentation,  la réponse gaullienne est claire. Elle est dans la capacité que peut avoir un régime de faire appel à des hommes de caractère, nécessairement de ces solitaires dont parle Malraux : "Les grands solitaires ont souvent une profonde relation avec la masse des vivants et des morts pour lesquels ils combattent"  (4).

 

Le gaullisme est certainement beaucoup plus qu'une attitude, mais est-il une doctrine ? Je crois que sa force actuelle vient de ce qu'il n’apporte pas un nouveau système, système qu'un autre pourrait dépasser, mais qu'il s’appuie sur une permanence, celle du visage mythique de la France. C’est de cette continuité historique que de Gaulle a tiré la substance de son oeuvre. Son génie novateur n’est pas dans le contenu du message mais dans la manière qu’il a eu de le ressusciter alors que tout semblait perdu. En ce sens, le gaullisme est avant tout un exemple de ce qui fut possible dans les pires circonstances, donc de ce qui sera possible dès que nous aurons plus ample conscience de la dégradation.

 

Il faut bien se garder de ne pas figer de Gaulle dans des positions qui tôt ou tard seront dépassées. Les litanies : "de Gaulle et l'Europe, de Gaulle et l'Amérique, de Gaulle et le dollar" etc. n'ont de valeur qu’en tant qu'exemples non comme doctrine. Les fixer une fois pour toutes serait nier une part essentielle du génie de De Gaulle, le génie des circonstances, si magnifiquement opposé par lui à l’esprit de doctrine.

 

Pour les hommes dont le message exemplaire dépasse leur simple existence terrestre, la mort n’est pas un arrêt, elle est le commencement d’une nouvelle forme de survie à travers les autres.

 

Dans leur immense majorité, les Français reconnaissent aujourd’hui les bienfaits de l'action gaullienne. Chacun d'ailleurs, s’efforce d’en ramasser un morceau. Nous assistons à une sorte de gaullisme éparpillé qui permet à la France de tenir encore. Mais cet éparpillement manque de la force nécessaire pour accomplir les actes exemplaires. Le devoir de ceux qui ont pour mission d'expliquer le gaullisme, et de rappeler la nécessité de la concentration de l’énergie à travers des hommes formés intérieurement à la vertu du commandement, concentration qui ne sera évidemment possible que lors de circonstances exceptionnelles.


Vanter les vertus du caractère et des circonstances peut sembler à certains de l’ordre de l’évidence. Qu'on se souvienne d'abord qu'un système d’éducation et d’information a voulu rendre caduques ces valeurs, et qu'on écoute une dernière fois Malraux : "Révéler l'évidence est une des marques du prophète".

 

NOTES


(1) Toutes les citations de de Gaulle qui suivent sont tirées du Fil
de l'Epée, sauf indication contraire.
(2) Discours prononcé à Marseille le 17 avril 1948.
(3) tiré de Vers l’Armée de métier.
(4) Le Miroir des Limbes.