"Mémoires d'espoir" - Les oeuvres de Charles de Gaulle

Mémoires d'Espoir

Rédigées après que de Gaulle s'est retiré du pouvoir, les Mémoires d'Espoir comportent deux volumes - le Général n'eut pas le temps de rédiger le troisième :

  • * Le Renouveau (1958-1962), Plon, 1970
  • ** L'effort (1962 ... ), Plon, 1971


Le premier volume présente les différents domaines que le Général eut à gérer en tant que président de la République : institutions, outre-mer, Algérie, économie, Europe, relations avec le reste du monde... L'auteur s'exprime à la première personne sur un ton sobre et factuel. Le second volume ne comporte que deux chapitres, "ceux en état d'être imprimés le 9 novembre 1970", selon une note de l'éditeur.

 

 

Témoin de la rédaction des Mémoires d'espoir

Par Pierre-Louis BLANC, article paru dans Espoir, n°131, 2002

 

Charles de Gaulle écrivain et mémorialiste est un bel exemple d’épanouissement de l'homme par l'écriture. J'ai accepté de grand cœur de parler dans le cadre des conférences de votre Fondation. S'agissant de De Gaulle écrivain et mémorialiste, il m'était difficile de ne pas quitter ma province pour venir jusqu'ici. Je remercie l'auditoire - dans lequel j'ai beaucoup d'amis -, d'avoir bien voulu venir m'écouter alors que, la plupart d'entre eux savent ce que je vais leur dire.

Je voudrais commencer, puisqu'on parle de l'écriture du Général, par dire que j'ai découvert de Gaulle dans sa véritable dimension en le lisant.

 

Si, en 1958, je n'ai pas eu une seconde d'hésitation sur le fait qu'il fallait faire appel au général de Gaulle car il me paraissait le seul capable de tirer le pays de la situation dramatique dans laquelle il se trouvait, c'était pour moi un jugement d'ordre purement politique. La capacité de l'homme à régler des affaires d'une importance capitale était à l'origine de mon choix qui a été délibéré, soudain et d'ailleurs définitif. Je n'ai toutefois véritablement découvert le Général que trois ans plus tard, à la lecture de ses Mémoires. Je ne les avais pas lues au moment de leur parution en 1954-1956-1959. Nommé à Berne en 1960, Étienne Dennery était mon nouvel ambassadeur. Proche du Général, il évoquait souvent la France libre. C'était d'ailleurs le seul sujet dont il aimait vraiment parler. Lui ayant avoué ne pas avoir lues les Mémoires de guerre il m'avait dit : « Vous avez tout à fait tort, je vais vous donner mon exemplaire ». J'ai donc réparé mon erreur et j'ai pris la mesure de la dimension de de Gaulle, pas seulement comme homme politique, mais aussi comme personnage.

 

Affecté à l'Elysée en 1967 comme chef du Service de presse, j'ai beaucoup approché le Général. Je le voyais souvent, j'étais souvent auprès de lui. Je ne parlais pas beaucoup avec lui. Je l'observais.

 

Deux jours après qu'il ait quitté le pouvoir en avril 1969, le Général m'a fait demander par Xavier de La Chevalerie de lui apporter ma collaboration pour rassembler les documents dont il avait besoin pour la rédaction de ses Mémoires. J'ai accepté. J'ai alors vécu une expérience différente. De juillet 1969 à octobre 1970, je suis allé seize fois à Colombey. Parfois avec des invités - Michel Droit, Marcel Jullian, Léon Noël, François Goguel -, le plus souvent en tête à tête avec lui ; quelques fois de neuf heures du matin à cinq heures de l'après-midi seul avec lui, et bien entendu avec Madame de Gaulle pour le déjeuner. C'est donc quelqu'un que j'ai beaucoup vu, beaucoup observé et qui m'a beaucoup intéressé. Après son décès, j'ai essayé, non pas de rapporter ce qu'il avait dit ou pu dire, je n'ai jamais pris une note de toutes ces rencontres, ni de ce qu'il me disait, ni des documents que je pouvais voir. Les propos du Général que j'ai repris dans mon livre ne dépassent pas une ligne. A une seule exception : ce que de Gaulle a dit sur François Mauriac quelques jours après sa mort. Je voyais beaucoup Jean Mauriac et je voulais lui rapporter ce que le Général avait dit de son père.

 

Dans les deux années qui ont suivi la disparition du Général, j'ai essayé d'en dessiner le portrait. Ce qui m'était apparu dominant chez lui était sa puissance de réflexion. On peut être un grand homme d'État sans avoir beaucoup réfléchi ; on peut être un grand politique sans avoir consacré beaucoup de son temps à la méditation. Le Général était un homme qui réfléchissait sans cesse. Pour certains : « au début était l'Action », pour d'autres « au début était le Verbe », je dirai que pour lui « au début était la méditation ». Ce qui frappait beaucoup à Colombey, et que l'on retrouvait d'ailleurs quand on analysait a posteriori sa vie antérieure, c'était ce côté extraordinairement monacal de sa vie, celle d'un bénédictin. Il ne voyait pratiquement personne en dehors de sa famille, peu de visites, peu de conversations.

 

Malraux a dû s'entretenir en tête-à-tête pas plus de trois quarts d'heure dans sa vie avec de Gaulle. Il en est sorti il est vrai Les chênes qu'on abat. Le Général était donc un homme qui se protégeait beaucoup pour avoir le temps de la réflexion. Il avait des horaires de moine, se mettait à sa table de travail tous les jours à la même heure le matin et l'après-midi, parlait peu et réfléchissait. Il y avait du Tocqueville, du Clausewitz et du Braudel en lui ; je ne prétends pas qu'il était au niveau de chacun de ces trois personnages dans leur spécialité, mais il avait des formes d'esprit, des façons de penser, une inspiration qui me les rappellent.

 

Le Général est un homme qui écrit. Il en éprouve le besoin et en possède la capacité. Vous remarquerez qu'à toutes les périodes de sa vie ou presque, il a constamment tenu la plume à la main. Deux heures par jour sans doute. Le panorama de ses écrits est tout à fait considérable : ouvrages de l'entre-deux-guerres, La discorde chez l'ennemi, Le fil de l'épée, Vers l'armée de métier, La France et son armée, ainsi qu'un certain nombre de textes qui ont été publiés après. Les trois tomes des Mémoires de guerre et le tome et demi des Mémoires d'espoir. Il faut ajouter deux publications qui sont très importantes, bien que de nature diverse : ses Discours et Messages -j'y reviendrai - ses Lettres, notes et carnets, publiés par l'amiral de Gaulle et qui représentent douze volumes et demi. Au total plus de vingt-cinq ouvrages.

 

Pourquoi les Discours et Messages doivent-ils être rangés dans la catégorie des écrits ? Parce qu'ils ont été rédigés avant d'être prononcés. Le Général écrivait à l'avance tous ses discours comme d'ailleurs toutes ses conférences de presse - ce n'est un secret pour personne -, si bien qu'après chacune d'entre elles on donnait à la presse non pas le texte qui avait été pris en sténo ou enregistré, mais celui préparé à l'avance. Au total cinq tomes et quelque 2 600 pages.

 

Il avait souhaité depuis longtemps publier ses Discours et Messages. De retour à Colombey, il ne souhaitait pas le faire très vite. Il préférait se consacrer à la rédaction de ses Mémoires. Personnellement je pensais qu'il fallait le faire très vite. Il fallait le faire très vite, car lui seul pouvait dire très exactement ce qu'il voulait ou non publier. La collation des textes était relativement facile, car les secrétariats du Général, toujours bien organisés, avaient mis en volumes tous ses discours et classé dans des classeurs ses manuscrits. Le nombre de ces derniers était considérable compte tenu du fait que la plupart avaient été rédigés deux voire trois fois - ils ont été remis par la famille à la Bibliothèque nationale. Il y avait donc là une grande quantité d'écrits qu'il fallait sélectionner, présenter dans leur ordre chronologique et historique. Je ne voyais pas à qui confier ce travail. Mon ami Jean Becarud m'a recommandé François Goguel. Ce dernier a accepté d'enthousiasme. C'est donc lui qui, pendant les cinq ou six mois nécessaires, a assumé la présentation des quatre derniers tomes des Discours et Messages - le premier ayant été présenté par le Général lui-même en 1945.

 

En ce qui concerne le choix de ces textes, la règle fondamentale fixée par de Gaulle a été de ne publier que ce qui avait été écrit. Bien entendu, toute règle a toujours ses exceptions. Elles furent très peu nombreuses. Le Général n'a pas voulu que l'on publie cinq ou six discours de la période du RPF qu'il trouvait un peu redondants et qui ne présentaient pas - selon lui - un intérêt considérable. Il n'a pas non plus voulu qu'on publie le texte de son discours prononcé au Conseil d'État parce qu'il éprouvait à l'égard de cette institution un ressentiment qui remontait à son comportement de 1940 à 1944 et au fameux « arrêt Canal » qui a soulevé comme vous le savez beaucoup d'émotion pendant la guerre d'Algérie. À propos du discours de Mostaganem, où le Général avait conclu par : « Vive l'Algérie française ! », je lui ai demandé : « Mon Général, que faut-il faire ? », il m'a interrogé : « Est-ce que je l'ai écrit ? », je lui ai répondu : « Mon Général, vous ne l'avez pas écrit », il m'a dit alors : « appliquons la règle... ». Nous l'avons donc appliquée. Il en est allé différemment pour « Vive le Québec libre » qui n'avait pas été écrit à l'avance. Il y a donc eu dans les deux sens quelques exceptions significatives, elles montrent le soin qu'il a porté à cette publication. Il a relu tous les textes dactylographiés. Il y en a même un ou deux, dont la forme ne le satisfaisait pas, qu'il a réécrit. Il l'a fait devant moi pour son discours à l'École nationale d'Administration. Ce qui me permet de vous rappeler qu'il a été le premier et dernier chef d'État à visiter cette école. Toute cette affaire a été menée assez rondement puisque les cinq ouvrages des Discours et Messages sont sortis du 5 avril à la fin du mois de juillet, le dernier étant publié au moment où le Général remettait le manuscrit de son premier tome de Mémoire d'espoir à Marcel Jullian.

 

Je ne crois pas qu'il y ait homme d'État qui ait autant écrit que de Gaulle. Et nul ne sait si tous ses écrits sont connus. On n'a pas encore entièrement prospecté toutes ses archives. On n'a pas rassemblé toutes ses lettres dont beaucoup sont, je crois, passionnantes - je pense en particulier à la correspondance assez régulière qu'il entretenait avec Pierre-Jean Jouve. Il reste des territoires à explorer.

 

L’essentiel de ce que je me proposais de vous dire concerne les Mémoires d'espoir. Il est certain que, dès son retour à Colombey, au lendemain du référendum de 1969, le Général, pense à se mettre au travail. Alors qu'il aurait pu être ébranlé par le désaveu que lui a affligé le peuple français, il reprend la plume. Je crois que l'écrivain à ce moment-là, a sauvé l'homme de ce qui aurait pu être un effondrement psychologique. Il se met au travail immédiatement. Le référendum a eu lieu le 27 avril 1969. Dès le 4 mai, il m'envoie une note me demandant de rassembler des documents sur tout ce qui s'est passé dans la République en mai, juin, juillet, août 1958, ce qu'ont été ses déclarations et ses interventions. Sans attendre, il embraie, si j'ose dire, sur ses activités d'écrivain. Du coup, sa vie a un sens, un but, et il s'y donne complètement. Il travaille vite et m'informe : « Je vous ferais lire mon premier chapitre à mon retour d'Irlande ».


À ce moment-là, quelles sont ses préoccupations d'auteur ? Elles sont d'abord d'ordre technique ; à Colombey, il ne dispose d'aucunes archives. Le Général a quitté l'Élysée en n'emportant aucun papier. Sa mémoire reste intacte et chacun sait qu'elle est vaste. Malgré tout, pour écrire des Mémoires, il faut un minimum de documents.

 

Sa deuxième préoccupation est l'urgence. Il veut faire vite. Je pense qu'il pressent - et il ne se trompe d'ailleurs pas beaucoup - que la mort peut intervenir de façon foudroyante comme il en a été pour son père et je crois, pour un ou deux de ses frères. Il se soumet à un rythme de travail très précis et très serré. Il pense sortir son premier tome – ce qu'il fera -, en octobre 1970, le second en 1971 et le troisième en 1972. Il tiendra tout à fait son calendrier puisqu’au mois d'octobre 1969, il a déjà terminé les deux premiers chapitres du tome II.

 

Sa troisième préoccupation relève beaucoup plus de la conscience de l'écrivain que de l'homme politique. Pour dire les choses simplement, il s'interroge - du moins, je le suppose - sur le point de savoir s'il n'a pas « perdu la main ». Il a soixante-dix-huit ans, sa vie a été intense. Le monde a changé. La façon d'écrire aussi, ainsi que la façon de parler. Il se demande si son écriture tient. La première fois qu'il me fait lire son texte au mois d'août 1969, il s'agit de son premier chapitre du premier tome. Il m'avait demandé de venir tôt, c'est-à-dire à neuf heures du matin. Quand il me donne son manuscrit, cet homme qui est le plus souvent « imperméable », « illisible » et chez qui on n'arrive presque jamais à déceler d'émotion, est manifestement troublé, tendu, inquiet. Tellement qu'il me fait asseoir dans le fauteuil du salon qui précède son bureau et me dit : « est-ce que vous voulez fumer ? ». Bien que je lui réponde : « non mon Général, je ne fume pas », il m'apporte un cendrier et des cigarettes pour prolonger, peut-être, le moment où je vais me plonger dans son livre. Il se réfugie dans son bureau et me dit : « Quand vous aurez fini, venez me voir ». Le manuscrit est de quelque quarante pages. J'essaie de les lire rapidement pour ne pas trop le faire attendre. Je parcours une dernière fois pour voir si je ne me trompe pas. Bien que je ne sois pas un spécialiste de la littérature, je m'aperçois que son texte est de la même veine que tout ce qu'il a écrit. Au bout d'une heure, je frappe à la porte de son bureau. J'entre, il me regarde inquiet. « Mon Général, c'est très bon comme tout ce que vous avez écrit, c'est de la même veine ». Je le sens immédiatement soulagé. Il veut des précisions : « mais encore, mais encore ... ». « Vous savez Mon Général, je ne suis pas un spécialiste de littérature, il y a des gens qui peuvent parler trois jours sur une phrase de Proust, moi pas, mais je vous confirme mon opinion. » Cela posé, je lui parle du fond et lui fais quelques remarques sur certaines parties de ce chapitre. Je lui dis aussi : « Mon Général, je trouve que la première phrase ne correspond pas à l'ouverture des Mémoires de guerre. Les auteurs, même les plus maîtres d'eux-mêmes sont toujours très sensibles à des critiques un peu appuyées. Comprenant que je l'agaçais, je n'ai pas insisté. J'ai vu plus tard qu'il avait tenu compte de ma remarque. Pour l'essentiel il était rassuré et il savait qu'il pouvait continuer.

 

Autant les Mémoires de guerre, relataient des événements que la plupart des Français avaient peu connus, autant ce qui s'était passé en France, à partir de 1958, n'était pas ignoré des Français. Il se rendait compte que le pari était risqué. Il était très conscient de la difficulté de l'entreprise : Quel serait l'accueil du public ?

 

C'est pour cela que, dès le début, j'ai réfléchi à la façon dont on sortirait ce livre. J'avais parlé avec Marcel Jullian du recours au procédé des bonnes feuilles. Mais donner des extraits en avant-première à des journalistes ne me paraissait pas le bon moyen. Les rapports du Général avec la presse étant ce qu'ils étaient, on pouvait s'attendre à des réactions sinon hostiles, du moins de nature à dénigrer l'ouvrage. C'est pourquoi j'ai suggéré de sortir l'ouvrage sans annonce préalable, comme une conférence de presse. Ça a d'ailleurs été un exploit de l'éditeur et de l'imprimeur, de mettre sur le marché 50 ou 60 000 exemplaires, sans que personne en ait eu vent. Je dois avouer que j'ai été impressionné par l'honnêteté des imprimeurs, des transporteurs, des libraires - qui avaient reçus les livres parfois deux jours avant leur mise en place -, sans qu'il y ait eu aucune réaction dans la presse avant le lancement officiel. Si bien que les « adversaires » - les Fontaine et autres Viansson-Ponté - ceux qui auraient voulu décrier l'œuvre a priori, sans même l'avoir lue ou en tout cas la présenter sous un éclairage défavorable, avaient été pris de court. Le livre a immédiatement été un immense succès, et le Général en a ressenti une immense satisfaction - j'ai rapporté tout cela dans mes souvenirs.

 

D'autres problèmes se sont posés : le Général s'était beaucoup interrogé sur le point de savoir s'il joindrait des annexes. Dans les Mémoires de guerre, chaque volume en contient un certain nombre. Le problème se posait cette fois de façon tout à fait différente : la période était beaucoup plus connue, on ne voyait pas très bien ce que l'on pouvait mettre de particulièrement significatif. Il y avait certes des séries de correspondances du Général avec les autres chefs d'État, les comptes-rendus des entretiens diplomatiques. Pour ces derniers, des verbatim sont rédigés soit par l'interprète soit par le conseiller diplomatique et sont conservés. J'estimais que les entretiens du Général étaient très intéressants, pas forcément pour un grand public, mais pour des historiens et des spécialistes. Il y avait aussi sa participation très active dans les conseils restreints. La plupart d'entre vous savent comment est organisé le travail gouvernemental. La politique s'élabore dans les conseils restreints qui préparent les décisions à soumettre en conseils des ministres. Autrement dit, tout ce qu'il y a de vivant, de novateur, de créateur dans la vie gouvernementale se fait, dans un premier stade dans les conseils restreints. Le Général y prenait une part très active. Au point que souvent, il réécrivait complètement le relevé de décisions. Les dames conservateurs des archives qui ont dépouillé ces documents ont été tout à fait impressionnées par le nombre d'interventions écrites par lui, au cours de ces conseils restreints. Je me rappelle notamment de relevés de décisions de conseils restreints sur les questions monétaires, économiques, technologiques qui étaient d'un grand intérêt et qui démontraient que de Gaulle était infiniment plus compétent en matière économique que certains ne le donnaient à entendre.

 

La publication de ces textes en annexe posait un problème de déontologie gouvernementale. Comme vous le savez - pour cette époque, en tout cas, car les choses ont bien changé après -, les délibérations des conseils des ministres doivent rester secrètes. Aucun ministre ne prend de notes et ne peut faire état de ce qui s'est passé au conseil. Cette règle de bon sens, malheureusement de plus en plus souvent bafouée, devait-elle s'appliquer aux conseils restreints ? On ne le savait pas. Pour les entretiens diplomatiques, leur publication pouvait aussi poser problème. Le temps passait. Finalement, le Général décida que ses Mémoires d'espoir seraient publiées sans notes annexes, mais que l'on examinerait plus tard la possibilité de publier tel ou tel document présentant de l'intérêt. Son secrétariat - à qui j'en avais parlé - avait commencé à mettre de côté et à classer tous les verbatim de ses entretiens diplomatiques.

 

En ce qui concerne la tonalité politique de ce qu'aurait été le deuxième tome, je crois qu'il aurait été beaucoup plus « musclé », en terme de jugement, sur les événements et sur les hommes que ne l'a été le premier, le Général me l'avait laissé entendre en deux ou trois phrases à propos notamment de Chaban-Delmas ou de Georges Pompidou. Il m'avait dit aussi : « je ferai le réquisitoire des élites dirigeantes françaises ; elles ont fait faillite deux fois, en juin 1940 et en mai 1968 ». Je pense qu'il serait allé assez loin dans cette voie. Je crois aussi qu'il aurait donné une connotation beaucoup plus historique de son récit à la fin de son troisième tome. Vous vous rappelez que la fin de ses Mémoires de Guerre, comporte trois ou quatre pages sur la vie de la nature. Je pense qu'il aurait fait quelque chose de similaire sur la vie de la France à partir de quelques personnages auxquels il portait intérêt et affection. Je ne sais pas ce qu'il aurait fait, mais je comprenais que sa tendance allait dans cette direction.

 

Voilà ce que je peux vous dire sur cette période, je pourrais vous parler encore longtemps de l'expérience que j'ai vécue, mais je ne veux pas vous lasser. Ce dont je suis certain, c'est que le Général aurait été heureux de la publication de ses Mémoires dans La Pléiade. Marcel Jullian et moi-même aurions voulu apporter, en 1970, au solitaire de Colombey la plus précieuse des consécrations pour un auteur français : être publié de son vivant dans la collection de la Pléiade. Il aurait ainsi partagé l'honneur fait à cette époque à Montherlant, Malraux, Gide, Claudel, Martin du Gard, Valéry Larbaud. La Maison Gallimard voyait cette entreprise d'un œil favorable, mais une telle publication pose des problèmes techniques complexes. Elle nécessite un important travail d'érudition et de critiques ainsi que le concours d'excellents spécialistes. Il s'agit d'une réalisation qui prend du temps. Or, il fallait aller vite si l'on voulait que l'auteur en voie l'amorce de son vivant - on ne pensait pas, bien entendu à ce moment-là, que le Général décéderait quelques mois plus tard. Nous avions envisagé de procéder par ordre chronologique et de publier d'abord les œuvres d'avant-guerre qui auraient constitué un premier volume de mille pages environ. J'avais « tâté » le terrain du côté du Général, l'idée était loin de lui déplaire. Je compris même qu'il nous était reconnaissant d'y avoir pensé ! Il m'avait toutefois précisé qu'il souhaitait être saisi d'une proposition de Gallimard.

 

Sur ce point-là - comme toutes les fois qu'il s'agissait de la France et de lui-même -, il ne voulait pas se placer en position de demandeur. Marcel Jullian et moi avions mis l'affaire à l'étude, mais la mort du Général donna à ce projet un caractère de moindre urgence. De toute façon, pensions-nous, Charles de Gaulle figurerait un jour dans la prestigieuse collection de nos plus grands écrivains. Il y avait sa place. Il serait le premier chef d'État à avoir ce privilège. Il a fallu trente ans pour que ce souhait se réalise. Je dois dire que Messieurs Crémieux-Brilhac, Jean-Luc Barré et le recteur Guyard ont réalisé un très beau travail de présentation qui mérite notre estime et notre reconnaissance.