Mémoires de guerre
Les Mémoires de guerre comprennent trois volumes qui renvoient chacun à une période de la Seconde Guerre mondiale :
- * L'Appel 1940-1942, Plon, 1954
- ** L'Unité 1942-1944, Plon, 1956
- *** Le Salut 1944-1946, Plon, 1959
Rédigées à la première personne, ces mémoires relatent de manière précise le déroulement de la Seconde Guerre, observée du point de vue gaullien, c'est-à-dire du point de vue d'un homme incarnant les valeurs de la France de toujours malgré la débâcle et la capitulation.
Charles de Gaulle, un écrivain français dans la collection « La Pléiade »
Par Marius-François GUYARD, article paru dans Espoir n°131, 2002
Alain Peyrefitte m'écrivait en 1997 : « Ce de Gaulle qui nous surprend encore », et de fait, il a encore surpris, au printemps de cette année, lorsque ses Mémoires ont paru dans la Bibliothèque de la Pléiade. Un certain nombre de critiques, qui ne s'étaient pas toujours donné la peine de relire le texte, ont saisi l'occasion de poser une question qui trahissait leur étonnement feint ou sincère : « Comment de Gaulle aurait-il pu entrer dans ce qu'ils nommaient parfois le Panthéon de la littérature ? » et certains avec une ironie un peu lourde de dire : « Dans la Pléiade il y a Shakespeare, Chateaubriand, Dostoïevski. Vous voyez la place de Charles de Gaulle à côté de ces géants de la littérature mondiale ? ». Cette ironie était un peu facile, car, dans le Panthéon de la Pléiade, il y a des dieux comme ceux que je viens de nommer et parmi lesquels, si le Général avait connu ce rapprochement, il aurait, comme à la lecture du Monde, « franchement rigolé » ; il ne songeait évidemment pas, malgré l'orgueil qu'on lui attribue, à s'égaler à Chateaubriand ou à Shakespeare ou à Goethe. Mais, à côté des dieux, il y a les demi-dieux, et le seul critère pour rentrer dans la Pléiade, c'est un critère de qualité d'écriture sans aucun a priori idéologique. Et avant l'entrée des Mémoires du Général dans la Pléiade, on trouvait déjà dans cette collection des mémorialistes, des moralistes parmi lesquels je le crois - et j'espère convaincre ceux qui n'en sont pas convaincus - Charles de Gaulle a sa place toute marquée.
Une question subsidiaire s'adressait à ma personne : à l'Université, des collègues, et, au printemps dernier, des journalistes m'ont dit : « Vous qui avez été professeur de littérature à la Sorbonne, qui avez édité dans cette même collection, Lamartine et Malraux, comment pouvez-vous devenir l'éditeur d'un texte qui n'a apparemment rien à voir avec la littérature ? ». La réponse est la suivante : ma relation avec l'écrivain Charles de Gaulle a commencé à la fin de juin 1940. J'étais à Pornichet en Loire alors Inférieure où les troupes allemandes étaient arrivées depuis quelques jours. À la vitrine d'une librairie figurait La France et son armée. Je suis entré, j'ai acheté le livre - non sans protestations de la part de la libraire que je connaissais bien et qui tenait beaucoup à sa modeste, mais courageuse manifestation. Il paraît qu'il y avait en France 40 millions de pétainistes, je peux vous assurer qu'à Pornichet il y avait une libraire gaulliste.
Dans ce livre-là, j'ai cherché une réponse - que je ne pouvais y trouver - aux questions que l'actualité brûlante posait depuis l'intervention à la radio de Londres du général de Gaulle. Bien sûr, dans ce livre, plein de sérénité, la seule référence à l'actualité que je trouvais - et qui restait pour moi énigmatique -, c'était la longue dédicace au maréchal Pétain à qui un certain de Gaulle, général de brigade à titre temporaire, venait de s'opposer, et avec quelle vigueur à la radio de Londres. J'ignorais tout alors de la longue histoire d'abord confiante puis conflictuelle des relations entre Philippe Pétain et Charles de Gaulle.Par la suite, comme des millions de Français, j'ai entendu parler le général de Gaulle à la radio, j'ai entendu l'orateur de la Libération, et à l'époque du RPF j'ai pu voir l'orateur en action au Vélodrome d'hiver où il parlait après Jacques Soustelle et André Malraux. Lorsque parut l'Appel, je l'achetai. Je lus aussi les volumes suivants et j'ai été frappé, comme la plupart des critiques de l'époque, par la qualité formelle et non seulement par l'intérêt historique de l'œuvre qui parlait d'une époque que j'avais moi-même vécu, très modestement. C'est pourquoi l'étonnement feint ou réel de la critique de l'an 2000 m'a paru surprenant, car la critique de 1954, quelles que fussent les opinions politiques, s'accordait généralement sur la qualité littéraire de l'œuvre du Général.
Entre temps j'avais lu d'autres livres de lui, parus entre les deux guerres, et enfin j'ai lu après son départ du pouvoir, les Mémoires d'espoir. Là j'ai retrouvé tous les procédés et même toutes les manies d'écriture qu'il déplorait devant André Malraux, c'était le même style, le même ton, les mêmes procédés, tout était de la même encre, mais l'encre avait pâli. Alors, dans ces conditions, ayant été le lecteur que j'étais, je n'ai pas hésité une seconde, il y a trois ans à peu près, à accepter l'offre d'Hugues Pradier - directeur de la Pléiade - d'être l'éditeur des Mémoires du Général. J'en viens maintenant à la question essentielle : de Gaulle dans la Pléiade, pourquoi ? Comment ?
La formation intellectuelle et la culture gaulliennes.
J'ai derrière moi un long passé d'universitaire. De l'universitaire, j'ai donc certainement tous les travers et aussi peut-être les bons côtés : le souci de tout passer au crible y compris bien sûr ses propres jugements, ses propres impressions. Je n'ai donc pas attaqué cette édition des Mémoires du Général en me fiant seulement à mes souvenirs de lecture dont certains remontaient à soixante ans. J'ai voulu mieux comprendre la formation intellectuelle et la culture gaulliennes.
Pour la formation intellectuelle et dans ce que l'on peut appeler la culture - prodigieuse d'ailleurs - du général de Gaulle, je me permets - surtout ici - de vous renvoyer à un ouvrage capital du professeur Larcan qui m'a épargné - je dois le dire - bien des recherches tant il a dressé un inventaire scrupuleux des références philosophiques, littéraires, historiques que l'on trouve dans les diverses œuvres du Général. La culture gaullienne, dans tous les sens du terme, est essentiellement une culture classique. De Gaulle n'est pas seulement un Français, qui, comme beaucoup de ceux de sa génération, a reçu une formation gréco-latine, il a entretenu cette culture. Par exemple en captivité, alors qu'il était déjà capitaine, il a repris les Tragiques grecs. Culture classique aussi parce qu'il y a, chez ce « romantique » qu'est finalement de Gaulle, un grand respect pour l'ordre classique du Grand siècle.
J'ai prononcé le mot « romantique », car la culture gaullienne ne se limite pas au classicisme, elle s'ouvre à des valeurs plus modernes, en premier lieu à ce Chateaubriand dont le général de Gaulle n'a pas été seulement un lecteur mais dont il a tenu à relire les Mémoires d'outre-tombe à chaque fois que lui-même entreprenait d'écrire les siens. Première relecture au lendemain de son départ en 1946 et deuxième relecture lorsqu'il part en Irlande en 1969 après l'échec du référendum. Il emporte un ou deux volumes des Mémoires d'outre-tombe non point qu'il songe à pasticher Chateaubriand, mais parce que pour lui Chateaubriand est un dieu - celui du Panthéon littéraire. Et en même temps il le voit comme un visionnaire inspiré, celui qui écrit « sur l'avenir du monde », des pages prophétiques.
En dehors de Chateaubriand et à sa suite, Charles de Gaulle est très marqué par Maurice Barrés et plus encore peut-être par Charles Péguy. A son ministre Alain Peyrefitte, dont les trois tomes de C'était de Gaulle constituent un document irremplaçable, le président Charles de Gaulle dit qu'aucun écrivain ne l'a plus marqué que Péguy, il affirme avoir lu toute son œuvre, et on peut le croire quand on sait que - fait peu commun dans l'armée d'avant 1914 -, le lieutenant de Gaulle était abonné aux Cahiers de la quinzaine, ce qui indique déjà un esprit non conformiste. Les Cahiers de la quinzaine à l'époque étaient une publication de gauche. Le lieutenant de Gaulle y trouvait l'expression du patriotisme fervent de Charles Péguy que le Général cite très souvent, et dont il a choisi un vers d'Eve pour épigraphe de La France et son armée, et dont il retrouve le ton à la fin de L’Appel.
Après Péguy, de Gaulle a également été ouvert à la littérature contemporaine. Dans l'avion qui l'emmène à Alger en 1943, un compagnon de voyage l'interroge sur les romans les plus importants des dix dernières années (1930-1940), le Général répond : « La Condition humaine et Le Journal d'un curé de campagne » - ce n'est pas un mauvais choix pour un littéraire -, il ajoute : « mais le meilleur écrivain c'est François Mauriac ». Ceci est très significatif de l'attitude de De Gaulle en face de la littérature. Il ne lit pas comme beaucoup, seulement pour trouver des faits ou des récits. Il s'attache au style. Pour les idées, les œuvres de Malraux et de Bernanos paraissent les plus importantes, mais il estime qu'il ne trouve pas chez ces deux auteurs le génie stylistique de François Mauriac qui se désignait lui-même comme un poète dans le roman.
J'ai voulu également, en universitaire impénitent, essayer de suivre l'itinéraire de l'écrivain. Je n'avais pas lu La discorde chez l'ennemi. Je l'ai lu pour la première fois en préparant l'édition de la Pléiade, c'est un ouvrage tout à fait solide, très intéressant, très bien documenté, bien composé, mais, à part quelques trouvailles humoristiques, la prose en est assez terne. Il est fascinant de voir que brusquement, l'ouvrage suivant Le Fil de l'épée révèle, à de Gaulle et à ses lecteurs, le style gaullien. C'est un ouvrage assez flamboyant, un peu trop peut-être, écrit dans une langue toute romaine. C'est là qu'on trouve le fameux portrait de « l'homme de caractère » que tous les biographes du général de Gaulle - et ils sont légion - ne manquent pas de citer, car ils y voient - et à juste titre - une espèce d'autoportrait prophétique. Ce livre d'allure très classique, n'est pas à première vue personnel, pourtant Charles de Gaulle n'y parle que de lui et y trace son portrait.
Vers l'armée de métier est tout différent dans son propos. Le Fil de l'épée est un livre de moraliste avec beaucoup de belles sentences, de belles maximes à la romaine, à la Sénèque, à la Tacite. Dans Vers l'armée de métier, il s'agit de promouvoir, de faire passer dans l'opinion l'idée qu'une profonde réforme du système militaire est nécessaire : il faut créer un corps de bataille cuirassé. C'est donc un livre relativement technique, mais le souci littéraire n'en est pas absent et c'est dans ce livre que se trouve une formule étonnante au chapitre sur le commandement où de Gaulle conclut : « la véritable école du commandement est en définitive la culture générale ». Beaucoup de ses collègues colonels ne souscrivaient pas à ce jugement. En tout cas, si c'est vrai du commandement, c'est vrai aussi de la littérature. La véritable école de la littérature c'est la culture générale et la culture générale de De Gaulle est précisément très largement une culture littéraire, philosophique également, en particulier avec Emile Boutroux et Henri Bergson qui ont été, d'une certaine manière, ses « maîtres à penser ».
Dans le dernier livre de l'avant-guerre La France et son armée - pour moi il a été le premier lu - on constate encore véritablement un progrès. Le Fil de l'épée est un livre flamboyant, mais un peu à « épate » - mais qui épate effectivement. Le flamboiement est maîtrisé dans La France et son armée ; ce livre, sereine et solide étude historique, s'ouvre sur un tableau de la France et s'achève par une invocation lyrique au peuple français où on retrouve le rythme ternaire du Général et déjà l'accent de ses discours de guerre (vieux peuple..., peuple fort..., ah ! Grand peuple..., etc.). Le Général a trouvé son style et a maîtrisé les flamboiements peut-être un peu excessifs de sa jeunesse.
En 1938, Charles de Gaulle est un écrivain confirmé, en possession d'un instrument littéraire. J'en verrai pour preuve deux lettres qu'il envoie à l'été 1938 au maréchal Pétain - il n'est alors que colonel. Dans la première on lit : « Du point de vue des idées et du style, j’étais alors — en 1927 —, ignoré, j'ai commencé de ne plus l'être ». L'orgueil est peut-être encore plus grand dans la deuxième lettre adressée quelques jours plus tard au même destinataire, pour une mise au point : « Monsieur le Maréchal, vous avez des ordres à me donner en matière militaire, pas sur le plan littéraire ». De ces deux citations, j'exposerai deux mots, le mot « style », et le mot « littéraire ». Charles de Gaulle se veut écrivain et il a conscience d'être un écrivain qui a un style à lui.
Grâce à l'amiral de Gaulle, j'ai eu accès aux manuscrits des Mémoires de guerre et des Mémoires d'espoir. J'ai pu constater que mon impression de lecteur, plus ou moins jeune, se trouvait confirmée : j'étais en présence d'un écrivain au travail.
Il arrive que les manuscrits du général de Gaulle soient parfois aussi complexes que les fameux manuscrits de Proust. Pour une page des Mémoires de guerre il existe au moins quatre états, un premier manuscrit qui est presque illisible pour une dactylo tant il est plein d'interlignes, de corrections, de ratures de lignes jetées en travers perpendiculairement à la direction générale de l'écriture. Le Général ne peut donc pas passer ce manuscrit à sa dactylo - sa fille, Madame de Boissieu. Il entreprend donc de se recopier, mais tout en se recopiant, il se corrige encore, il ajoute, il retranche. Puis il reçoit un premier dactylogramme, là encore corrections et pas seulement des fautes de frappe - d'ailleurs rares. Deuxième dactylogramme et encore des corrections sans parler des épreuves. J'ai parlé de quatre états, mais pour certains chapitres il y en a davantage. Ainsi, pour le chapitre « Alger », sans doute l'un des plus délicats à écrire, on compte probablement sept à huit versions. Un travail prodigieux.
Un remarquable portraitiste
Heureuse surprise pour un littéraire : ces corrections n'intéressent pas seulement le fond, mais aussi la forme. Deux exemples : le premier dans les Mémoires d'espoir concerne le portrait de Georges Pompidou. Le Général, chacun s'accorde à le penser, est un remarquable portraitiste. Arrivé dans ses Mémoires au moment où il a nommé Georges Pompidou Premier ministre, il fait le portrait très nuancé de son collaborateur, et écrit d'abord : « C'est pour ces raisons que je l'appelais à me seconder pour une phase déterminée. Il le fera si bien que les circonstances aidant, je l'y maintiendrais plus longtemps qu'aucun autre Premier ministre ». Mais il se ravise et écrit « Je l'appellerai pour une phase déterminée, les circonstances pèseront assez lourd pour que je l'y maintienne ». C'est dire, pour les initiés, que le Général en 1967, s'est vu contraint de garder Pompidou en raison de circonstances à savoir l'échec électoral de Maurice Couve de Murville qu'il aurait aimé nommer Premier ministre dès 1967.
Le second exemple est une correction de forme : il s'agit d'une fin de chapitre, que de Gaulle soigne toujours particulièrement. Dans Le salut, il se décrit au dernier paragraphe dans un bain de foule parisien, il serre les mains, il croise les regards, et il dépeint la variété de ces regards chez tous ces gens qui s'empressent pour lui serrer la main. Il croit avoir la confiance, mais il y a des nuances différentes et il a d'abord écrit qu'il se sentait surtout proche de ceux en qui il lisait, à côté de cette confiance, l'angoisse du lendemain. Il se corrige et finalement arrive à cette très jolie clausule : « je me sens proche surtout de ceux en qui je reconnais l'inquiétude lucide de l'amour ». Cela ne change rien au fond, mais c'est évidemment beaucoup moins plat que « l'angoisse du lendemain ».
Ces exemples indiquent déjà que le travail du Général n'est pas vain du point de vue littéraire. Vous connaissez l'histoire de ce personnage de Camus qui entreprend d'écrire un roman, mais qui ne dépasse jamais la première phrase qu'il retourne dans tous les sens comme le Bourgeois gentilhomme lorsqu'on lui apprend les différentes manières d'écrire « Belle marquise vos beaux yeux me font mourir d'amour ». Or de Gaulle dépasse la première phrase, la fameuse première phrase : « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France ». Le résultat est là et ce résultat c'est une œuvre.
Une œuvre très classique, ternaire
« Une œuvre » c'est l'expression qu'il emploie pour se démarquer des Mémoires de Churchill. Il écrit quelque part : « Churchill, c'est du bout à bout », et c'est vrai, ses Mémoires sont passionnantes, puisqu'il s'agit de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale presque jour après jour, entremêlée des documents de l'époque. Le Général au contraire voulait faire un ouvrage synthétique, il renvoie donc les documents en annexe. Il lui arrive même de laisser dans les pièces justificatives telle pièce qui contredit son propre texte, ce qui pose un problème d'interprétation.
Il a construit une œuvre très classique, ternaire, trois volumes. C'est aussi la disposition qu'il envisagera pour les Mémoires d'espoir laissées inachevées, et ces trois volumes forment un ensemble - pas une juxtaposition ; la fin des Mémoires de guerre répond à leur début ; au début de L'Appel, le lyrisme d'« une certaine idée de la France... madone aux fresques des murs..., etc. » répond au lyrisme du Salut avec le poème en prose des quatre saisons où l'on voit « un vieil homme jamais las de guetter la lueur de l'espérance ». Il y a d'ailleurs là une certaine astuce littéraire. Le Général, qui dans le temps de son récit, paru en 1959, se montre encore dans le « désert » de Colombey, a vu, dès 1958, son espérance devenir réalité puisqu'il est revenu « aux affaires », au pouvoir. De même entre le début et la fin de chacun des tomes des Mémoires de guerre il y a toujours une partie qui répond à l'autre. Chaque final de livre est toujours plus ou moins lyrique ou épique et à l'intérieur de ce grand ensemble il y a toujours sept ou huit chapitres par livre, jamais plus, jamais moins, et là encore chaque chapitre possède une unité littéraire : il y a une attaque et un final. À la fin du chapitre « La pente » c'est le mot du général Frère : « Ah ! du moins, que l'honneur soit sauvé ! », triste chute, mais pathétique comme l'époque qui est décrite et on retrouve ce souci architectural à l'intérieur de chaque chapitre. L'œuvre frappe par sa structure beaucoup plus rigoureusement construite et agencée que le sont les Mémoires de Churchill, par ailleurs fort passionnants.
Cette œuvre frappe également par sa langue. Il m'est arrivé d'écrire que de Gaulle était un écrivain « superbement anachronique ». Je pensais à l'anachronisme qu'il représentait pour un jeune lecteur de l'an 2000. Mais je pensais aussi que, déjà en 1954, on n'écrivait plus comme cela. De Gaulle écrivait une langue toute latine et lors de la parution de L'Appel, l'un de nos meilleurs critiques, Claude Roy affirmait : « de Gaulle est un de nos grands écrivains latins de langue française ».
En 1959, Jean-François Revel parle, lui, d'archaïsme et il dit : « l'archaïsme c'est l'élégance des maladroits ». À ce compte il faudrait dire que Paul Valéry, André Gide qui eux aussi s'efforcent souvent de restituer aux mots français leur force latine, sont des grands maladroits. Il est vrai que ce sont les aînés de Charles de Gaulle, et que les écrivains de la génération de Gaulle n'écrivent plus tout à fait ni comme Gide ni comme Valéry.
Je vais vous donner quelques exemples : quand de Gaulle parle de la IIIe République finissante et qu'il dénonce « l'affreuse infirmité du régime », il est évident qu'il ne prend pas le terme « infirmité » au sens relativement faible que le mot a pris. Il le prend au sens latin d'infirmitas, c'est à dire manque de consistance. Un gaulliste historique disait en plaisantant que : « Les Mémoires de guerre formeraient une merveilleuse collection de thèmes latins ». Quand le Général parle de dirigeants qui « se ruent à la servitude », il se souvient de (ad servitutem roum). Quand il montre chez Pétain vieilli, que « sous l'écorce l'âge avait rongé le caractère », il se souvient du « tempus rerum edax », du temps qui ronge toute chose.
On pourrait multiplier les citations et souligner que ce goût de la forme latine n'est pas le seul « archaïsme » du Général. Dans ses conférences de presse - il en parle dans ses Mémoires d'espoir - il s'amuse parfois à relancer une expression. Il multiplie la résurrection de mots français oubliés ou hors d'usage comme le « tracassin », le « volapuk » ou même le « quarteron ». À l'époque, les puristes ont souligné que « quarteron » n'avait jamais voulu dire « quatuor », mais je pense qu'un écrivain authentique est quelqu'un qui, parfois, violente la langue et qui donne un sens sinon plus pur au mot de l'attribut, du moins un sens nouveau. Si vous remplacez, dans le discours en question, le mot « quarteron » par « quatuor », cela prendra un air d'opérette ! Depuis le mot a été repris pour désigner un groupe de quatre personnages peu sympathiques ou peu respectables, parfois cité entre guillemets et je pense que dans le futur Littré ou le Dictionnaire de l'Académie, à « quarteron », il y aura la définition scientifique : personnage au sang mêlé, mais on trouvera aussi l'emploi gaullien du terme.
Un style soutenu
Parler de langue, c'est déjà parler de style, puisque le style est un certain usage de la langue. Celui du Général peut heurter parce qu'il est celui - comme Léon Blum le disait de l'auteur - « d'un grand esprit altier et solitaire ». Certains pourront même penser qu'il a le style tendu, raide. Disons qu'il est soutenu et que c'est un parti pris artistique. Pourquoi ce style soutenu, tendu ? Cela tient à la nature même de l'œuvre, car de quoi s'agit-il dans les Mémoires d'espoir ? Essentiellement de la France et bien sûr de Charles de Gaulle. Or, de la France, quand on est Charles de Gaulle, on ne peut pas en parler comme d'une fille facile, on en parle en des termes élevés, et c'est si vrai, que ce chrétien, si discret dans ses écrits sur sa foi personnelle, transpose sur la France le vocabulaire religieux : c'est la « madone aux fresques des murs », « Notre-Dame la France », « la France c'est la bonne et sainte terre où nous demanderons d'être accueilli », « la France a ses saints, a ses martyrs », on est tout à fait dans la ligne de Michelet qui faisait de Jeanne d'Arc : « la sainte de la Patrie ».....
C'est-à-dire la sainte dans l'ordre de la Patrie.
Le Général a toujours insisté sur l'influence qu'avait eue sur lui un merveilleux professeur qu'était son père, Henri de Gaulle, et il revient sur ce père, cet éducateur, instructeur, à la fin de ce qui est maintenant les Mémoires d'espoir -et qui aurait été à peu près au milieu du livre. En effet, l'œuvre de De Gaulle n'est pas une œuvre innocente, c'est une œuvre essentiellement d'enseignement. Il dit ainsi à la fin des Mémoires d'espoir : « D'ailleurs, dans tous les dits et écrits qui accompagnèrent mon action, qu'ai-je été moi-même sinon quelqu'un qui tâchait d'enseigner ? ». Il veut enseigner. Ce qui l'anime c'est l'amour de la France et encore une fois, l'objet d'un tel amour, on n’en parle pas à la légère. L’entreprise qui a été la sienne, celle de la France libre puis de la France combattante et enfin de la France libérée, une entreprise qui ne supporte pas, bien entendu, la grossièreté et qui élimine toute allusion aux vies privées, la sienne certes, mais aussi celle des dirigeants qu'il peut rencontrer.
Un style soutenu donc, mais qui pourrait lasser, et le Général prend soin de varier les tons. Il y a d'abord un premier niveau - je ne l'appellerai pas le degré zéro d'écriture -où la conduite même du récit exige une certaine technicité, par exemple dans le compte rendu de certaines opérations militaires. Il faut là inévitablement s'exprimer de façon prosaïque. Mais l'humour n'est pas absent. Ainsi, au moment où Charles de Gaulle va gagner Alger et rend une visite d'adieu au gouvernement britannique. Winston Churchill, le Premier ministre est absent (le général de Gaulle ne sait pas qu'il le précède à Alger pour surveiller les opérations, voir ce que ces « Français vont trafiquer là-bas »). Il est donc reçu par Anthony Eden et c'est une fin de chapitre : « Savez-vous me dit M. Anthony Eden, avec bonne humeur, que vous nous avez causé plus de difficultés que tous nos alliés d'Europe. Je n'en doute pas, répondis-je en souriant moi aussi, la France est une grande puissance ! ». Si l'on supprime « avec bonne humeur » et « en souriant moi aussi », cela devient alors un monument d'outrecuidance. Dans le chapitre intitulé « Comédie », de Gaulle se moque de son propre personnage. Il a en effet souvent clamé que la France est une grande puissance d'autant plus forte qu'il savait qu'elle ne l'était pas - au moment où il parlait.
De Gaulle s'efforce de rompre la monotonie du ton, mais également la monotonie chronologique en marquant des pauses, en faisant parler ses personnages, et même dans le discours indirect on ne peut pas lui faire le reproche qu'une admiratrice faisait à Malraux : « Maître, j'admire beaucoup les Antimémoires mais tout de même est-ce que Mao ne parle pas un peu trop comme Malraux ? ». La réponse de Malraux, peu respectueuse pour un de ses collègues du gouvernement d'alors : « Préféreriez-vous qu'il parlât comme Bettencourt » (venu de Chine peu de temps auparavant).
Le Général ne fait pas parler Churchill comme de Gaulle. Quand il évoque, en discours indirect, la manière dont le Premier ministre anglais lui dépeint l'invasion de Dakar, c'est du Churchill. Quand il fait parler Staline, c'est du pur Staline, et Eisenhower c'est pareil. Si l'on compare aux documents on constate que parfois il les arrange un peu, mais ne trahit jamais le ton du personnage.
Il rompt également le récit par des portraits qui ne sont pas ceux d'un peintre -dans sa culture immense, les arts plastiques avant qu'il y soit un peu initié par Malraux ne tiennent pas une grande place. Il ne décrit pas le physique des personnages, il s'efforce de dégager derrière les propos et derrière ce que cachent ces propos, derrière les actes, la psychologie d'un Churchill, d'un Roosevelt, d'un Staline ou d'un Pompidou. Ces portraits sont généralement dans la tradition des moralistes français et les notations sur le physique sont très rares (de Gaulle ne fait que souligner l'infirmité de Roosevelt). Au moment où le Général entreprend les « Entretiens de Moscou », il fait le portrait de Staline. Ce portrait est suivi du récit des pourparlers avec le dictateur et on arrive au terme du séjour du Général à Moscou. Tôt le matin il y a eu un grand banquet - il y avait déjà eu avant minuit un grand dîner -, enfin le Général doit prendre congé de son hôte. Il doit prendre le train. Sur le pas de la porte, il se retourne et voit que Staline s'est assis à table et il note : « ...il s'était remis à manger. » Une merveilleuse chute, et que, je crois, Flaubert aurait aimée. C'est une trouvaille de romancier, d'écrivain. On a en même temps un aperçu de la gloutonnerie bien réelle du personnage et en même temps ce portrait a une valeur symbolique, car les pages précédentes nous ont montré en Staline un despote asiatique et un ogre s'apprêtant à dévorer la Pologne comme il dévore ses zakouskis.
Un trait stylistique, a beaucoup frappé les critiques : l'emploi par de Gaulle de la troisième personne pour parler de lui-même. De Gaulle s'appelle lui-même de Gaulle, et on l'a comparé dans certains commentaires à César (« The César of Colombey » écrit Douglas Johnson, dans un article du Times Literary Supplément) à l'occasion de la sortie des Mémoires du Général dans la Pléiade). Le rapprochement est amusant, mais factice. Dans les Commentaires de César, en effet, le procédé est constant, il ne dit jamais « je », alors que la première phrase des Mémoires de guerre, est à la première personne : « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France ». Après quoi il ne cessera de dire « je » et les seuls reproches que l'on pourrait lui faire, c'est qu'il y a un peu trop dans son texte de « quant à moi » et des « pour moi ». Mais le fait est qu'il lui arrive de se nommer « de Gaulle » et de ne pas dire « je ».
Pourquoi ?
Un premier souci assez banal est à prendre en considération : de même que de Gaulle s'efforce de rompre la monotonie du récit, il sait que tout mémorialiste est menacé d'une prolifération de « je », or le moi est haïssable. Il peut donc chercher simplement à varier.
Dans d'autres cas, ce recours à la troisième personne s'explique par un dédoublement entre le narrateur et son personnage, un personnage qui joue un rôle et qui rapporte très souvent ce que les autres pensent de lui. De Gaulle explique lui-même dans un passage de L'Appel cette singularité stylistique. Après l'échec de Dakar, il écrit : « ... les jours qui suivirent me furent cruels... ». Certains même disent - à tort je crois - que dans ces jours-là il avait été tenté par le suicide. Puis, il arrive en Afrique Équatoriale Française où il est réconforté par l'accueil des Compagnons, et, dans ses Mémoires, il écrit qu'il constate qu'il n'est plus tout à fait lui-même, qu'il est devenu un symbole, un symbole dit-il « pour mes Compagnons, pour la multitude des Français symbole de leur espérance, pour les étrangers figure d'une France intraitable dans les épreuves ». Désormais, il va falloir qu'il s'identifie à ce symbole, qu'il soit digne de cette valeur qu'on lui attribue. Il écrit : « cela va imposer à mon comportement, à mes gestes, à mes propos une attitude qui sera souvent pour moi pénible et que je ne pourrai changer » et il ajoute encore : « il en résultera pour moi une lourde tutelle intérieure ». Donc, Charles a réussi à montrer que justement, il y avait un Charles derrière de Gaulle - en dépit du mot de Malraux : « il n'y a pas de Charles dans les Mémoires de guerre » - mais ce Charles se dit obligé de s'égaler à l'image que les autres se faisaient de lui, puisque certains mettaient leur espérance en lui. Certains le voyaient comme un personnage impossible, mais il devait jouer ce rôle qu'il a pris soin d'expliquer lui-même en parlant de nécessaire dédoublement.
Le dernier grand écrivain de la France
Une phrase relevée par plusieurs journalistes dans mon introduction de l'édition de la Pléiade servira de conclusion : « Charles de Gaulle aura peut-être été sinon le dernier grand écrivain français, du moins le dernier grand écrivain de la France ». Dans mon texte j'ai souligné « de la France » pour bien marquer que cela signifiait « au sujet de la France » et je le crois parce que peu de personnes aujourd'hui parle de la France comme de Gaulle en a parlé comme Michelet, Barrès, Péguy, Bernanos. Il n'était pas le premier, il sera peut-être le dernier. C'est peut-être un peu pessimiste de le penser d'autant que je voudrais indiquer que Charles de Gaulle pour moi, si épris qu'il soit de la nation, n'est pas un nationaliste. Il adore la France et son livre est un livre de passion, mais il aime aussi que les autres aiment leur pays.
Terminons donc sur une note optimiste, je l'emprunte à Jean Jaurès - le jeune de Gaulle avait lu L'Armée nouvelle qu'il cite dans les Mémoires de guerre - « Un peu de nationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d'internationalisme y ramène ».














