"Mémoires de guerre" - Les oeuvres de Charles de Gaulle

Mémoires de guerre

Les Mémoires de guerre comprennent trois volumes qui renvoient chacun à une période de la Seconde Guerre mondiale :

  • * L'Appel 1940-1942, Plon, 1954
  • ** L'Unité 1942-1944, Plon, 1956
  • *** Le Salut 1944-1946, Plon, 1959


Rédigées à la première personne, ces mémoires relatent de manière précise le déroulement de la Seconde Guerre, observée du point de vue gaullien, c'est-à-dire du point de vue d'un homme incarnant les valeurs de la France de toujours malgré la débâcle et la capitulation.

 

 

Un de Gaulle barrésien ou un Barrès gaullien (sur l'épilogue des Mémoires de guerre)

Par Pierre BÉNARD, article paru dans Espoir, n°72, 1990

 

Entre Charles de Gaulle et Maurice Barrès, une multitude de liens existent. De Gaulle grandit, autour de 1900, dans cet ardent patriotisme dont un Paul Déroulède et un Maurice Barrès demeurent les deux incarnations devant l'Histoire. De Gaulle respire les encens de cette religion de la France qui a l'homme de Charmes pour prophète, une religion avec son rituel et ses temples, « lieux inspirés » hantés par le passé lointain ou tombes militaires encore fraîches. Il y a quinze ans, dans les pages d'Espoir, M. Alain Delcamp rapprochait la formation patriotique du jeune Charles de Gaulle, visitant avec son père les champs de bataille du siège de Paris, de la pédagogie nationaliste des Amitiés françaises. On voit en effet dans ces Notes — c'est ainsi que l'auteur les définit — Barrès guider son fils Philippe, encore enfant, sur « ces calvaires où la France perdit l'Alsace », Woerth, Frœschwiller, Reichshoffen, Mors-bronn. Et l'avenir ferait de ces deux fils bien éduqués d'une nation humiliée, pour l'un, le chef de la France Libre, pour l'autre, son premier biographe.

 

Si de Gaulle fut élevé dans un esprit barrésien, il fut aussi lecteur de Barrès. Dans un de ses carnets, en 1927, il ne rassemble pas moins de onze citations prises dans divers ouvrages du Lorrain. Et c'est Barrès qui a écrit en décembre 1896 : « Ce qui me différencie de tant d'autres, avec leur grand talent, leur habileté, c'est — puérilité, si l'on veut — le sentiment de la grandeur ».

 

Mais Barrès et de Gaulle sont aussi comparables à cause de leur destin. Tous deux ont consacré leur vie au redressement français, tous deux ont éprouvé dans leurs combats l'alternance des oasis et des déserts.

 

Les lecteurs d'Espoir connaissent la biographie du général de Gaulle. Quant à Barrès, jeune député de Nancy en 1889, élu sur un programme boulangiste, il n'eut longtemps d'autre spectacle que celui de l'impuissance de son parti, en dépit d'espérances sans cesse renaissantes. À partir de 93, il collectionne lui-même les échecs électoraux et devra attendre 1906 pour retrouver un siège à la Chambre. Ensuite viendront la guerre, la « résurrection » de 14 et la grande joie tragique de 18. Barrès s'endort en 1923 dans le soleil encore ardent de la Victoire. Mais avant l'union sacrée, que de déceptions politiques, que de feux de paille ! Ni le boulangisme, ni le scandale de Panama, ni l'affaire Dreyfus, ni le 23 février 98 de Déroulède, ni la propagande de la Ligue de la Patrie française ne pourront emporter un régime que Barrès, avec beaucoup d'autres, juge néfaste aux intérêts de la France et aux chances de la Revanche.

 

Après 1900, on voit Maurice Barrès se désengager de combats politiques dont il raille le rétrécissement avec des accents qui se retrouveront chez de Gaulle. Il quitte, en octobre 1901, le comité directeur de la Patrie française, ligue fondée trois ans plus tôt et dont Barrès avait défini la vocation en ces termes : « La Patrie française » agit très sagement en s'abstenant de poursuivre directement un but politique. Notre principe et notre recrutement ne nous le permettent guère. Enfermons notre action politique dans les limites de nos statuts et bornons-nous, en conséquence, à « éclairer l'opinion sur les grands intérêts du pays ». Voilà la plus utile besogne, puisque les meilleures institutions n'auront d'efficacité et de durée que si elles peuvent s'enraciner dans un état d'esprit politique transformé ». Et Barrès justifiera ainsi sa sortie du comité directeur : « On vient de voir à chaque ligne quelle grande idée je m'étais composée du rôle de la « Patrie française » (...) À la date où j'écris, janvier 1902, la « Patrie française » atteint à n'être plus qu'un puissant comité électoral antiministériel ». Rentré à Colombey en janvier 46, ce sont les « affaires » que de Gaulle a quittées, non une organisation, mais les raisons de son départ, en même temps que les objectifs qu'il trace pour son mouvement, ont bien quelque chose de barrésien : « Avant tout (le Rassemblement) doit s'écarter d'un régime qui est stérile et qu'il ne peut pour le moment changer. En tant que Rassemblement, il n'a, au cours de la période qui s'ouvre, aucune action d'ensemble à mener sur le terrain électoral, dont ne peuvent sortir et ne sortent, au total, que des déboires pour lui-même et pour le pays (...). Par contre, il est plus que jamais d'intérêt public que le Rassemblement, dégagé de l'impasse électorale et parlementaire, s'organise et s'étende dans le pays pour accomplir sa mission. Cette mission consiste à servir d'avant-garde, non certes à quelque cartel organisé par les partis pour leur propre sauvegarde, mais au regroupement social et national du peuple pour changer le mauvais régime ».

 

Avertis des intermittences de la fortune politique, de Gaulle comme Barrès ont connu l'expérience du repli dans la méditation et dans l'espoir. En recueillant les textes qui forment Scènes et Doctrines du Nationalisme, Barrès rédige le « testament » d'une époque de sa vie politique. De Gaulle, lui, se consacre à ses Mémoires de Guerre.

 

Le troisième volume de ceux-ci s'achève sur quelques pages lyriques justement célèbres, où de Gaulle jette des lumières sur sa vie et sur ses pensées contemporaines de sa retraite et de son activité d'écrivain. Or ces pages offrent en plusieurs points des correspondances remarquables avec ce que des circonstances quelque peu analogues avaient inspiré cinquante ans plus tôt à Maurice Barrès. C'est comme si en deux âmes aux affinités non douteuses une même conjoncture avait dû, par nécessité, faire surgir un même type de sensibilité.

 

D'abord, Maurice Barrès et Charles de Gaulle ont recours, l'un comme l'autre, à l'ombre des forêts. Ils ont en commun, certainement, le goût de marcher seul dans une nature sauvage. Ce n'est pas par hasard que Barrès a longuement rêvé sur une réponse de Jeanne d'Arc à ses juges : « Si j'étais au milieu des bois, j'y entendrais bien mes voix ». Et l'on trouve, au détour d'un carnet que de Gaulle tenait en 1916, cette citation d'Horace, qui est tout un programme : « Sylvas inter reptare salubres ». Barrès sur la terrasse de Sainte-Odile, de Gaulle à La Boisserie contemplent avec les mêmes yeux les mouvements de vastes forêts : « Dans ce paysage aux motifs innombrables, l'essentiel, c'est l'armée des arbres, qui s'élève de la plaine pour couvrir de ses masses égales les ballons et les courbes des Vosges »... À quoi de Gaulle fait écho : « D'un point élevé du jardin, j'embrasse les fonds sauvages où la forêt enveloppe le site, comme la mer bat le promontoire ». « Promontoire » présent aussi chez Barrès, mais opposé aux nuages, qui « circulent rapidement comme une flotte défile devant un promontoire». Mais les forêts ne sont pas seulement un spectacle dont on jouit depuis un haut lieu. Ces bois océaniques sont aussi l'élément troublant dans lequel on aime se plonger, comme les personnages d'Au Château d'Argol, de Julien Gracq, partagés entre leur balcon vertigineux et la masse mystérieuse des arbres en contrebas.

 

Les chapitres V et VI d'Au Service de l'Allemagne sortent d'un séjour que fit Barrès en Alsace et en Lorraine, aux côtés du docteur Bûcher, à l'automne 1903. Maintes promenades ont nourri cette symphonie, dont l'un des thèmes est la transfiguration des sites de Sainte-Odile par les magies d'octobre et de novembre. « Jour par jour, à la fin d'octobre, Sainte-Odile se teinte. La coloration débute dans les vallées intérieures. Au pré de Truttenhausen, quel enrichissement du spectacle ! Mais le brouillard, sur ces couleurs, épaissit son empire. Parfois, après une pluie, on revoit des parties importantes de la montagne ; quelque chose de sa gloire, chaque fois, a disparu ». Cependant, les vues intérieures de la forêt alternent avec les panoramas, dans des passages où revient l'idée des ténèbres inquiétantes associée à l'image d'une cathédrale naturelle : « La profonde colonnade des sapins assombrissait les pentes», « À travers la grande forêt sombre, un chant vosgien se lève, mêlé d'Alsace et de Lorraine. Il renseigne la France sur les chances qu'elle a de durer ». Ce «chant» de Sainte-Odile, que Barrès appelle tantôt « psaume », tantôt « plain-chant», ce n'est pas la voix des schlitteurs, ce n'est pas non plus, même s'il y a peut-être une ambiguïté voulue, le souffle du vent. C'est une musique de l'âme, un rythme spirituel qui jaillit de la conjonction d'un moi et d'un pays également « prédestinés ». Car il est, pour une âme faite pour l'entendre, une « pensée », une « leçon », de Sainte-Odile, révélée au coeur autant qu'à l'intelligence, dans une expérience qui a, des grâces mystiques, le caractère ineffable et unique : « Comment saurais-je rendre sensibles la solitude, les plaisirs et la musique d'un long automne à Sainte-Odile ?», « Ici je goûte mon plaisir et j'accomplirai mon devoir. C'est ici l'un de mes postes où nul ne peut me suppléer (...) Quand je ramasse ma raison dans ce cercle, auquel je suis prédestiné, je multiplie mes faibles puissances par des puissances collectives, et mon coeur qui s'épanouit devient le point sensible d'une longue nation ».

 

Dans les forêts de Haute-Marne, en ses années de « désert », de Gaulle rencontrera aussi, au milieu d'un décor austère, les signes qui conseillent l'espérance : « Quand je dirige ma promenade vers l'une des forêts voisines : Les Dhuits, Clairvaux, Le Heu, Blinfeix, La Chapelle, leur sombre profondeur me submerge de nostalgie ; mais soudain, le chant d'un oiseau, le soleil sur le feuillage ou les bourgeons d'un taillis me rappellent que la vie, depuis qu'elle parut sur la terre, livre un combat qu'elle n'a jamais perdu. Alors, je me sens traversé par un réconfort secret. Puisque tout recommence toujours, ce que j'ai fait sera, tôt ou tard, une source d'ardeurs nouvelles après que j'aurai disparu ».

 

Les sous-bois, pour de Gaulle aussi, sont un temple où les délices de la foi s'éveillent dans une silencieuse horreur. L'image sous-marine de la « sombre profondeur » qui le « submerge de nostalgie » peut suggérer indirectement l'idée du sanctuaire ombreux, surtout si l'on a en mémoire deux phrases de Barrès, dans Greco, sur la cathédrale de Tolède : « Sous ces nefs d'une hauteur prodigieuse, j'accepte d'être submergé. C'est la poésie des grandes profondeurs ». Ce trait, nous savons que de Gaulle l'avait remarqué, pour le trouver transcrit dans l'une des onze citations de 1927 : « La poésie des grandes profondeurs » (Il l'aperçoit dans la cathédrale de Tolède) ».

 

D'autre part, il serait difficile de ne pas distinguer, dans le « réconfort secret » dont de Gaulle « se sent traversé », une connotation religieuse, tranchons le mot, mystique. Le trille d'un oiseau traversant le silence, le soleil rompant l'obscurité, la promesse des bourgeons, suscitent chez le promeneur de Gaulle une rêverie sur les alternances universelles différentes du mystérieux prophétisme terrien et régional qui éclôt dans l'âme de Barrès le long des « sentiers en balcon de (son) étincelant domaine forestier ». Mais de Gaulle rêvant à la fécondité de son exemple devant les symboles souriants proposés par les bois, Barrès songeant à l'avenir français en écoutant chanter entre les sapins et en lui les harmonies de la sainte montagne alsacienne, c'est toujours un élan d'espoir qu'offre la vieille nature à ces patriotes soucieux.

 

« Chant d'un oiseau », « soleil sur le feuillage »... Ces deux éléments, contigus chez de Gaulle, se trouvaient déjà, curieusement, réunis dans une page du chapitre V d'Au Service de l'Allemagne. Mais ils y jouent un rôle tout autre. Ce qui sera, aux yeux du promeneur de Gaulle, un oracle heureux, apparaît chez Barrès comme une surprise fâcheuse, une mauvaise rencontre que le charme de Sainte-Odile neutralise... et rien de mieux ! « C'est avec amour et confiance qu'à chaque visite je me promène sur la forte montagne. Il n'en va pas de même ailleurs. Ailleurs, qu'un oiseau donne un coup de sifflet, qu'autour de moi les mouches accentuent leur bourdonnement, que les aiguilles des sapins miroitent au soleil, c'en est assez, ma vie fermente, je souffre d'une sorte d'exil : je regrette ma demeure, mes pairs et toutes mes activités ». Si l'on comprend ici Barrès, sibyllin par négligence de s'expliquer, la grâce de Sainte-Odile le préserve de souffrir des brusques irruptions où la nature nous saute, pour ainsi dire, aux yeux, dans l'évidence de son essentielle étrangeté. Autant dire que l'expérience de l'absurde faite par le Roquentin de Sartre devant une racine de marronnier, cette expérience et cette terreur, Barrès les avait connues, Barrès, que maudissait l'auteur de La Nausée ! Barrès échappe à cette nausée avant la lettre à cause des souvenirs historiques qui humanisent le mont Saint-Odile, changé par ceux-ci en un grand livre que son hérédité et quelque don spécial le rendent mieux en mesure, croit-il, de déchiffrer.

 

Et là on a le sentiment très fort que Charles de Gaulle reprend Maurice Barrès, j'entends par là qu'il lui emprunte, mais aussi, dans l'amitié des belles âmes et des frères spirituels, qu'il le rectifie.

 

Sensible — ces dernières pages des Mémoires de guerre le prouvent — à la tentation du pessimisme cosmique, du pessimisme pascalien, de Gaulle n'en est pas moins à cent lieues des angoisses de l'absurdité « existentielle ». Aussi semble-t-il qu'il s'adresse à ce Barrès dont les formules murmurent en sa puissante mémoire et que, sur le chapitre de l'espoir national, des destins historiques, il lui tienne ce discours : « Le chant brusque de l'oiseau, le rayon sur les aiguilles sèches, il ne faut pas les craindre. On ne doit pas donner en soi une place à ces malaises, quand la nature, dans sa gravité même, est toute tendresse pour nous qu'elle remplit d'espérance. Nul besoin, ô trop compliqué Barrès, nul besoin, pour reprendre coeur, d'une métaphysique provinciale de la Terre et des Morts. »

 

Au « chant » de la nature-histoire de Sainte-Odile, répond, à l'extrême fin des Mémoires de guerre, le chant de la nature tout court, la belle prosopopée de la terre au fil des saisons que M. Louis Terrenoire appelle justement un « poème en prose ». C'est aussi comme le dialogue, comme le chant amébée de Charles de Gaulle et de Maurice Barrès. Ils se rejoignent et ils s'opposent, en des strophes semblables et différentes. Barrès : « À mesure qu'il s'éloigne de sa jeunesse, chacun se sent une vie moins maigre. La solitude surtout est peuplée ; elle est le lieu de nos plus abondantes conversations. Certains jours, si je me promène, il me semble qu'en moi une digue se crève et qu'ardentes et colorées mes pensées transfigurent le monde. Tout m'arrête, me parle, m'écoute ; tout m'est un buisson ardent ». De Gaulle : « À mesure que l'âge m'envahit, la nature me devient plus proche. Chaque année, en quatre saisons qui sont autant de leçons, sa sagesse vient me consoler »...