Mémoires de guerre
Les Mémoires de guerre comprennent trois volumes qui renvoient chacun à une période de la Seconde guerre mondiale :
- * L'Appel 1940-1942, Plon, 1954
- ** L'Unité 1942-1944, Plon, 1956
- *** Le Salut 1944-1946, Plon, 1959
Rédigées à la première personne, ces mémoires relatent de manière précise le déroulement de la Seconde Guerre, observée du point de vue gaullien, c'est-à-dire du point de vue d'un homme incarnant les valeurs de la France de toujours malgré la débâcle et la capitulation.
Une narration analytique des Mémoires de guerre du général de Gaulle
par Corinne MAIER auteur d’une thèse de doctorat de troisième cycle de Psychanalyse et Champ freudien, soutenue à l’Université de Paris VIII – Saint-Denis, en septembre 1999, article paru dans Espoir, n°123, 2000
Tenter un commentaire psychanalytique des Mémoires de guerre : une gageure ?
On a beaucoup dit, écrit, sur les Mémoires de guerre - cette œuvre, nous dit la couverture de l'édition Plon, est « un compte rendu de l'action du général de Gaulle entre 1940 et 1946 ». Si elle contient, certes, discours et bataille, histoire et politique, elle est beaucoup plus, et échappe au genre militaire, trahissant le titre. Dès la première phrase (« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France »), peut-être la plus fameuse, le lecteur pressent qu'il n'a pas affaire à des Mémoires ordinaires, mais bien à un ouvrage singulier, totalement inclassable. Si l'ambitieux Alexandre de Macédoine se plaignait de ne pas trouver d'Homère pour chanter ses exploits, les Mémoires sont un geste à la gloire du général de Gaulle - et, d'un même pas, à celle de la France. Car ce récit épique, qui évoque la France de façon lyrique, sert à la faire exister.
Dans notre thèse de doctorat de Psychanalyse et Champ freudien, nous avons privilégié un abord volontairement différent de cette œuvre, en la plaçant dans un autre contexte que ceux qui lui sont familiers. De par le compagnonnage avec les concepts et les références de Sigmund Freud et surtout de Jacques Lacan, qui font office de véritable boîte à outils, elle apparaît sous une autre lumière. La visée de notre commentaire est de dessertir l'écriture gaullienne, et de donner des éléments pour tenter de comprendre comment ce rebelle, cet homme irrégulier, hors norme, a pu « sauver » la France et devenir un père pour les Français. Car Charles de Gaulle fait figure de grand homme, et occupe tout seul la place de fondateur de nos institutions, au point qu'une relative sacralisation entoure le régime qu'il nous a légué, aujourd'hui approuvé par l'ensemble des citoyens.
Partons de l'hypothèse que c'est le texte qui explique l'homme de Gaulle et la geste gaullienne, et non l'inverse ; il est alors vain de prendre le texte de l'écrivain comme fiction, semblant, qui s'opposerait à une vérité totale, lisible dans sa biographie. Pas de secret, d'essence, qui ne soit accessible par un commentaire de son discours. Parce que de Gaulle est un homme de plume, on a tenté de le prendre au mot comme écrivain politique, de le suivre ligne à ligne. Par une succession de vignettes, ce travail tente de renouveler les entrées des Mémoires sans rien déléguer à un ensemble final, à une structure dernière. En en ponctuant ses énoncés, des aperçus inattendus jaillissent sur les figures du général de Gaulle (1), ses liens complexes avec la France, l'appel du 18 juin 1940, l'ébauche de mythe que dessine le récit des Mémoires de guerre, ou encore la nature du pouvoir gaullien.
C'est aussi une rencontre impossible entre Charles de Gaulle et Jacques Lacan qui est inventée par ce travail. Ces deux hommes, qui sont nés et sont morts à seulement dix ans d'intervalle, ne se sont jamais rencontrés, et le psychanalyste garda le silence sur le Général. Néanmoins, il lui rend hommage lors de son séminaire du 18 juin 1958 (2) le glorifiant comme l'homme qui a eu le courage de refuser un consentement ignoble.
« Nous aussi, nous avons su dire non à un moment », achève Jacques Lacan, qui, opposé à une certaine conception de la psychanalyse, se reconnaissait peut-être dans le rebelle du 18 juin.
Il est difficile de résumer plus avant notre travail sans donner un exemple précis de la manière dont le texte du Général est approché. L'analyse de l'appel du 18 juin 1940, dont le soixantième anniversaire est célébré cette année, illustre notre façon de procéder.
(1) Militaire, héros, législateur et grand homme, il n’est pas sans évoquer le poème d’Alfred de Vigny, Moïse, dont le texte nous a été aimablement communiqué par Alain Larcan.
(2) J. Lacan Le séminaire V, les fondations de l’inconscient (1957-1958) , Paris, Seuil, coll. »Le Champ freudien », 1998, p.457
L'appel du 18 juin vu à travers le prisme de l'enseignement de Jacques Lacan
L'Appel est un geste de transgression rare depuis qu'il existe des États bridés par les lois de la discipline. Il magnifie ce que Jacques Lacan appelle « la part du signifiant du non »
Ce jour-là, de Gaulle va au-delà des déterminations qui le causent, au mépris du poids de la hiérarchie militaire et du devoir d'obéissance. Il prend une décision qu'on pourrait dire sans appel. Il se présente délibérément dans les Mémoires comme un rebelle : « Il s'y ajoutait l'attachement qu'ils portaient à Charles de Gaulle, parce qu'il s'était dressé contre le conformisme, parce qu'on l' avait condamné à mort, parce que dans le pays sa parole lointaine et brouillée bousculait les prudences et secouait les nostalgies », écrit-il.
L'appel du 18 juin n'a guère été entendu, son texte n'a pas été archivé. Mais il illustre deux aphorismes de Jacques Lacan dans Le séminaire sur "La Lettre volée". La lettre arrive toujours à destination (3)
et l'appel du 18 juin, même s'il a été peu entendu, a rempli son office, puisqu'il a touché ses auditeurs, les décidant à la Résistance. L'appel destiné à la France changera le cours de son histoire comme le destin de l'émetteur, le général de Gaulle. Et puis, les paroles restent, et ce sont les écrits qui s'envolent, dit encore Jacques Lacan en renversant l'adage « les paroles s'envolent, les écrits restent ». L'importance du 18 juin dans les références de la vie politique française montre en effet que les paroles sont une dette ineffaçable, corrélative du don, du pacte. Car il s'agit bien d'une forme de pacte conclu par de Gaulle avec la France ; désormais, et pour toujours, de Gaulle sera investi d'une mission : « La pensée de ce que m'imposait à moi-même, cet appel suprême de la nation, ne m'a plus quitté un instant dans tout ce qu'il me fallut entreprendre et supporter », écrit-il dans les Mémoires.
Qu'est-ce que l'honneur, sinon être engagé par sa parole ? Acte de désobéissance certes, le 18 juin est d'abord un acte de prise de parole, comme tel rare et difficile. « C'est ce qui peut se proposer de plus ardu à un homme, et à quoi son être dans le monde ne l'affronte pas si souvent - c'est ce qu'on appelle prendre la parole, j'entends la sienne, tout le contraire de dire oui, oui, oui, à celle du voisin (4)» dit Jacques Lacan dans Les Psychoses. S'il est difficile de prendre la parole, c'est que la parole ne dit pas ce qui est, elle engendre : « La parole apparaît donc d'autant plus vraiment une parole que sa vérité est moins fondée dans ce qu'on appelle l'adéquation à la chose : la vraie parole s'oppose ainsi paradoxalement au discours vrai, leur vérité se distinguant par ceci que la première constitue la reconnaissance par les sujets de leurs êtres en ce qu'ils y sont intéressés, tandis que la seconde est constituée par la connaissance du réel, en tant qu'il est visé par le sujet dans les objets »
(5) écrit Jacques Lacan dans Variante de la cure type. En ce sens, le 18 juin est une vraie parole, qui ne dit rien sur le réel, mais qui « intéresse » et concerne nombre de Français, en engageant l'avenir.
L'Appel met alors en lumière que le dire peut faire, et de surcroît faire l'histoire. Il ressemble par là à cet acte de pur signifiant, que le philosophe John Austin a appelé les performatifs (6). Ces derniers ne sont pas des affirmations vraies ou fausses, mais des énonciations visant à faire quelque chose - je jure, je promets.... Ce type d'énoncé est le fondement du fait institutionnel en tant que relatif à une intentionnalité collective, à un nous. A ce titre, le 18 juin n'est pas sans évoquer le «je fonde » de Jacques Lacan, proféré le 21 juin 1964, qui a entraîné avec lui la formation de l'École de la Cause freudienne.
Toutefois, il manque la désignation officielle à l'appel du 18 juin pour constituer un véritable performatif. De Gaulle, général de brigade à titre temporaire depuis deux semaines, sous-secrétaire d'État à la Défense et à la Guerre depuis dix jours, est un homme seul : « Quant à moi, qui prétendais gravir une pareille pente, je n'étais rien, au départ. A mes côtés, pas l'ombre d'une force, ni d'une organisation. En France, aucun répondant et aucune notoriété. A l'étranger, ni crédit, ni justification », écrit-il dans les Mémoires. Cette absence de mandat explique que ce sont surtout les événements ultérieurs et la montée en puissance de la Résistance qui ont conféré à l'Appel valeur de performatif - d'une façon en quelque sorte rétroactive. Mais tous les faits historiques ne prennent-ils pas leur sens dans l'après-coup ?
Donc, un homme seul effectue un acte ex nihilo, qui s'inscrit sur un vide - ce faisant, le Général s'autorise de lui-même, il l'affirme dans les Mémoires : « Pour moi- même, il va de soi que je n'admis jamais aucune supervision, ni même aucun avis étranger, sur ce que j'avais à dire à la France ». Si l'Appel relève de la contingence d'une décision, il inscrit un hiatus dans l'ordre des causes, car cette « cause » en elle-même impensable, bancale, est liée à une discontinuité. « Il n'y a de cause que ce qui cloche » (7) dit Lacan dans Les Quatre concepts fondamentaux. La cause introduit un terme foncièrement antinomique à celui de la loi : il n'y a de cause à proprement parler que là où il y a un trou entre l'un et l'autre ; sinon, il n'est pas légitime de parler de cause, mais seulement de loi, définie comme formule générale énonçant une corrélation entre des phénomènes. Qu'un message radiophonique d'un général inconnu un soir de juin 1940 ait pu avoir tant de prolongements - sur la Résistance, sur le statut de la France à la Libération, sur la mise en place ultérieure de nouvelles institutions qui perdurent - en laisse beaucoup... à proprement parler sans voix.
(3) Séminaire de 1955, texte publié sous le titre Les Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.41
(4) Séminaire III, Les Psychoses (1955-1956), Paris, le Seuil, 1981, p.284
(5) Variante de la cure-type (1955), Les Ecrits, p.351
(6) J.Austin Quand dire c’est faire (1962) ,trad. .française de G.Lane , postface F. F. Récanaty, .
(7) Séminaire XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, coll. « Le Champ freudien », 1973, p.25
En guise de conclusion : le réalisme est un héroïsme
Il s'agit justement de rester sans voix, puisque c'est d'un étonnement qu'est né ce travail sur le Général. A l'heure où les Mémoires de guerre entrent dans la prestigieuse collection de la Pléiade, gageons que, si l'œuvre touche un public renouvelé, elle ne cessera pas de surprendre. Car, au fond, il est un mystère qu'aucun commentaire n'épuisera jamais : c'est celui du courage. L'action du héros fait fond sur une éthique qualifiée par Jacques Lacan dans La Psychiatrie anglaise et la guerre de « rapport véridique au réel » ( dans Evolution psychiatrique, volume 1, p.294) ; le héros est alors l'homme qui, sans aucun romantisme, sait par sa force morale être à la hauteur du réel. De façon à première vue paradoxale, le réalisme est donc un héroïsme. L'homme du 18 juin le prouve, sans pouvoir ni vouloir s'en expliquer, et les Mémoires témoignent, aussi, de ce silence sur ce qui ne peut se dire.














