"Mémoires de guerre" - Les oeuvres de Charles de Gaulle

Mémoires de guerre

Les Mémoires de guerre comprennent trois volumes qui renvoient chacun à une période de la Seconde guerre mondiale :

  • * L'Appel 1940-1942, Plon, 1954
  • ** L'Unité 1942-1944, Plon, 1956
  • *** Le Salut 1944-1946, Plon, 1959


Rédigées à la première personne, ces mémoires relatent de manière précise le déroulement de la Seconde Guerre, observée du point de vue gaullien, c'est-à-dire du point de vue d'un homme incarnant les valeurs de la France de toujours malgré la débâcle et la capitulation.

 

 

Vérité et objectivité historiques des Mémoires du général de Gaulle

Par Jean-Louis CRÉMIEUX-BRILHAC, article paru dans Espoir, n°128, 2001

 

Oser dire le vrai quoi qu'il en coûte et tenir pour un devoir de le dire, annoncer avec hardiesse son action à venir, s'acharner à la défendre même lorsqu'elle est inopportune et en assumer après coup la pleine responsabilité : ce sont là certains des traits les plus frappants de l'action publique du général de Gaulle. Sans doute admet-il que le chef, tel qu'il nous en a laissé le portrait dans un de ses premiers ouvrages, puisse recourir à la ruse. Mais la rectitude est sa règle et le mensonge semblera inconciliable avec le contrat non écrit qui le liera au peuple français, l'ambiguïté du « Je vous ai compris » ayant été d'autant plus cruellement ressentie par certains qu'elle était précisément une exception.


Oui, comment imaginer que puisse ne pas toujours être véridique l'homme qui, le 26 juin 1940, non content d'avoir condamné l'armistice, est assez indifférent au sentiment quasi unanime de la nation pour s'en prendre au maréchal Pétain : « A qui la faute, Monsieur le Maréchal ? [...] Avez-vous jamais soutenu, demandé, exigé la réforme indispensable de ce système [militaire] mauvais ? [...] Cet armistice est déshonorant. Pour accepter un tel acte d'asservissement, on n'avait pas besoin de vous, Monsieur le Maréchal ».


Cette morale du franc-parler est celle d'un officier ; elle est déjà aussi celle d'un historien. Il y a chez lui cinquante ans de culture historique, d'abord celle que lui enseignaient les pères et dont son milieu familial lui a transmis la passion, une culture historique, qu'il n'a cessé de compléter, d'abord à Saint-Cyr, puis par ses lectures et ses réflexions en captivité, puis en tant que professeur d'histoire militaire à Saint-Cyr. Il s'est imprégné de la vie de la France, il en a ressenti les grandeurs et les faiblesses. À cette culture historique, il a ajouté la formation et la pratique de l'historien. Il a pratiqué, il a étudié tous les grands devanciers, de Thucydide à Bainville. Ses premiers ouvrages s'élèvent bien au-dessus d'une historiographie militaire détaillant les péripéties des campagnes, mais sont des synthèses historiques fondées sur une réflexion géopolitique. Aucun homme d'État français depuis un siècle n'avait eu une telle préparation au métier d'historien. Il aura été l'un des rares grands hommes qui ayant fait l'histoire auront écrit l'histoire.
On ne s'étonnera pas que l'apport proprement historique des Mémoires, surtout des Mémoires de guerre - dont je parlerai principalement - ait été et reste immense et, pour une part, irremplaçable. Il s'y ajoutait en 1954-1956 l'attrait d'une découverte, lorsqu’ont été publiés « L’Appel » et « L’Unité ».


Sur les péripéties affreuses ayant conduit au désastre de 1940, matière de ses deux premiers chapitres, de très nombreux ouvrages avaient été publiés, mais ils émanaient pour la plupart de munichois et de thuriféraires de l'armistice et du gouvernement de Vichy sinon d'écrivains fascistes ou n'étaient que des Mémoires justificatifs, comme ceux de Reynaud et de Gamelin, dont les ouvrages fortement documentés prenaient de larges libertés avec l'histoire sur des points essentiels. Une grande enquête parlementaire avait bien été menée sur les événements de 1934 à 1940, elle n'avait pas atteint le grand public et aucune conclusion claire ne se dégageait de ses onze in-quartos.


Quant aux événements complexes qui s'étaient passés hors de France, d'une France alors coupée du monde libre, ils n'étaient que sommairement connus des Français. De la France libre, ils ignoraient à peu près tout. L’appel du 18 juin mis à part, ils ne savaient pas ce qu'ils devaient au général de Gaulle. En 1954, trois ouvrages seulement d'acteurs ou de témoins français ayant occupé des postes d'autorité et ayant une ambition synthétique avaient été publiés sur la France libre : « Envers et contre tout » de Soustelle, les Mémoires du général Catroux et les trois volumes de Souvenirs du colonel Passy. Mais tous trois n'apportaient des événements qu'une vue partielle, Soustelle principalement sur la période 1942-1944, Catroux sur les affaires du Levant et la négociation Giraud-de Gaulle de 1943, Passy sur l'activité des services secrets de la France libre de juin 1940 à juin 1943. Deux d'entre eux étaient politiquement suspects à une partie de l'opinion publique : l'ouvrage de Soustelle, souvent brillant et basé sur des éléments de première main, notamment sur le Livre blanc du BCRA, mais vigoureusement partisan et concomitant avec la montée du RPF dont il était un des leaders, avait pu passer pour une machine de propagande ; quant aux Souvenirs de Passy, ils souffraient de la suspicion née de ce que l'on avait appelé en 1946-1947 « l'affaire Passy » et des campagnes menées contre le BCRA par les communistes et les chefs de la gauche résistante. En dehors de ces trois ouvrages de base, l'amiral Muselier et le général Giraud avaient publié leurs Mémoires: je ne les commenterai pas.


De sorte que la parution des Mémoires de de Gaulle a comblé un vide historique. Ils ont été une révélation. Ils apportaient une explication argumentée de la défaite de 1940 qui était, de surcroît, la plus apte à satisfaire l'amour-propre national ; ils rappelaient, ils démontraient, que l'histoire de France ne s'était pas interrompue pendant quatre ans, mais qu'au contraire elle avait été illustrée par une grande épopée, que grâce aux Français libres, la France n'était jamais sortie de la guerre, mais avait été présente sur tous les champs de bataille, enfin que si elle avait recouvré son Empire, refait son armée, retrouvé son rang de puissance victorieuse parmi les grands de la planète, c'était, partie de rien, en surmontant les pires obstacles et au prix d'un combat de tous les jours contre nos propres alliés sans pourtant avoir jamais été infidèle à l'alliance, et alors que Roosevelt et Staline affirmaient que la France n'existait plus.


En 1954-1956, le général de Gaulle était retiré des affaires, apparemment détaché de tout. Acteur et témoin d'une autorité incontestée à qui la France était reconnaissante même si elle ne le suivait plus, il avait su donner à son récit une ampleur de vue et une sérénité de ton qui furent unanimement admirées. De sa volonté d'objectivité témoignaient, en particulier, les jugements qu'il portait avec équité sur les grands acteurs de l'époque, Churchill, Roosevelt et Staline, mais aussi sur Pétain, Laval et Darlan, et de même sur des hommes qui avaient été ses collaborateurs avant de devenir ses adversaires, comme Maurice Thorez, et dont il n'hésitait pas à reconnaître les mérites. L’admiration alla avant tout au patriote et à l'écrivain. Je n'ai relevé jusqu'à 1960 qu'un seul article d'analyse et de critique purement historique.


Celte hardiesse à révéler l'envers du décor, cette scrupuleuse résurrection des laits, cette capacité de recul et de synthèse allaient de pair avec un extrême scrupule dans la méthode. Il y avait fallu un énorme investissement de travail, d'étude, de rédaction, puis de mise au point sur trois ou quatre manuscrits successifs à la recherche de l'expression littérairement adéquate, et la plus équitable envers les hommes. Les proches et les collaborateurs du Général nous ont rapporté le soin qu'il avait mis à faire collecter et à relire les documents, à vérifier les dates. Tels récits de ses entretiens avec Churchill ou Eisenhower recoupent les comptes rendus anglais ou américains, qu'il ne pouvait pas connaître. La relation si brillante de son voyage de 1944 à Moscou est attentivement basée au point de vue documentaire sur le compte rendu fait par l'un des diplomates et interprètes de la délégation française. La structure même des Mémoires est celle d'un historien qui n'avance rien sans preuve. Sur près de 1 400 pages des deux premiers tomes, 700 sont consacrées à des documents en grande majorité inédits qu'il avait réunis, à l'exemple des Mémoires de Guizol, en une seule annexe à la fin de chaque volume et classés par chapitre du récit. Non seulement le regroupement de ces documents en annexe lui laissait toute liberté d'écrire un récit continu et vivant, contrairement aux Mémoires de Churchill qui mêlent récit et documents, mais les annexes cautionnaient le texte, elles en assuraient l'authenticité ; qui plus est, ces textes rédigés à chaud, souvent par lui, restituaient parfois plus fidèlement la tonalité de l'époque qu'une rédaction élaborée avec recul et qui montrait les choses de haut.


Il est véridique le récit de ses réactions devant le drame de Mers el-Kébir comme est rigoureusement véridique le récit de son échec devant Dakar, véridique au détail près, contrairement à ce que certains avaient laissé entendre, la relation de l'arrestation et de la libération de Muselier en janvier 1941, véridiques ses affrontements avec Churchill, véridique ce long effort pour obtenir une reconnaissance parcimonieuse et tardive, véridiques les portraits des protagonistes de cette grande histoire.


Rien d'étonnant si les Mémoires de guerre ont été considérées comme une source incontestée. La publication des Lettres, Notes et Carnets dans les années 1980 leur a apporté un complément documentaire et sur beaucoup de points une confirmation. Pendant quarante ans, toute analyse critique en a été impraticable, les historiens étant, jusqu'à 1990, dans l'impossibilité d'accéder à toute autre source d'archives, sinon par le détour des archives britanniques. Mais le mélange de franchise brutale, de souci d'équité et d'évidente probité documentaire, joint au prestige éclatant et grandissant qui entourait le personnage de de Gaulle, semblaient rendre vaine l'intrusion de la critique historique : les Mémoires étaient, comme il l'avait voulu, notre vérité sur la guerre. C'est seulement dans les dernières années du XXe siècle que la France libre, ce chapitre extraordinaire de notre passé, et par-là même les Mémoires du général de Gaulle, sont devenus objet d'étude historique.


Ce fut surtout une curiosité anecdotique empreinte de sympathie qui a poussé d'abord des journalistes ou des admirateurs à en savoir davantage sur des moments clés de la carrière publique du Général : sur juin 1940, sur août 1944, sur son retour au pouvoir en 1958, sur le départ pour Baden-Baden de mai 1968. Ni les enquêtes ni les contre-enquêtes ne démentirent ou ne contredirent valablement ce qu'il avait écrit.


Il y a une douzaine d'années, deux amateurs de petite histoire, un notaire de La Ferté-Bernard et un cinéaste connu, Jean-Christophe Averty, mus par ce genre de curiosité, se lancèrent à corps perdu dans l'exploration des mystères du 18 juin, s'il y avait eu du moins mystère. Ils notèrent deux détails auxquels personne n'avait porté attention : si le Général avait bien prononcé son appel peu après 18 heures, comme il le rapporte, celui-ci avait été enregistré, puis différé, et diffusé seulement à 22 heures, ce qui n'a en soi aucune espèce d'importance historique ; fait plus singulier, le texte connu de tous différait assez sensiblement de celui qu'avaient enregistré les écoutes suisses et de celui qu'avaient imprimé les journaux de France non occupée qui en rendirent compte.


D'où tout un champ inévitablement ouvert à de nouvelles interrogations.


Que l'appel du 18 juin ail été prononcé contre l'avis du Cabinet britannique et grâce à Churchill, on le savait depuis l'ouverture des archives du cabinet britannique et la sortie des Mémoires de Spears. Maurice Schumann l'avait relaté dès 1980 dans "Un certain 18 juin".  Mais l'étude méthodique des débuts du général de Gaulle réservait d'autres surprises : dans sa volonté de s'en tenir à l'essentiel, il avait laissé dans l'ombre une part de réalité dont il n'avait pas voulu faire état et dont on peut penser qu'il n'aimait pas se souvenir. Et force était de conclure que son récit comportait une part de reconstruction totalement inhabituelle.
J'entrerai dans le détail des faits quitte à les regarder par le petit bout de la lorgnette, car l'analyse de ce bref espace de douze jours rapprochée à la présentation qu'en donne le Général éclaire, je crois, la conception qu'il se faisait du rôle historique de ses Mémoires. L’essentiel est bien dit, incontestable, indéracinable : le désarroi anglais, l'appel du 18 juin lui-même, avec tout ce qu'il allait entraîner, la désertion des notables français repliés à Londres tandis que les notables de la métropole et de l'Empire s'aplatissaient ou étaient réduits à l'inaction et, en dernier lieu, le 28 juin, la reconnaissance du Général par le gouvernement britannique comme chef des Français libres.


Mais nous connaissons mieux maintenant le contexte: or, il fut beaucoup plus amer que de Gaulle ne veut bien le dire. Le fait est qu'il ne fut d'abord pour les Anglais qu'un pis aller, et qu'ils le lui firent sentir dans des conditions qu'il put difficilement ne pas trouver humiliantes. J'ai rappelé les flottements britanniques de la journée du 18 juin. On y ajoutera que le feu vert définitif pour la diffusion de l'appel ne fut transmis à la BBC qu'une heure et demie après qu'il en eût enregistré le texte. En fut-il informé, il se peut que non. Ce qui est clair en tout cas, c'est que, si le texte initialement rédigé par lui, reproduit par les journaux londoniens du lendemain et que nous connaissons tous différait sensiblement dans sa forme de la version enregistrée à Berne ou de la version reproduite par le Petit Marseillais ou le Petit Niçois, c'est que le Général avait été contraint par les autorités britanniques de l'édulcorer afin de ménager le gouvernement de Bordeaux. Le texte prononcé fut un texte amendé par ordre, qui fut communiqué par la BBC à l'agence Havas de Londres pour transmission télégraphique en France.


En achevant son appel du 18 juin, de Gaulle avait annoncé, chacun s'en souvient: « Demain comme aujourd'hui, je parlerai à la radio de Londres ». Ses Mémoires mentionnent en effet qu'il a lancé le 19 au soir un appel aux proconsuls français d'Afrique du Nord. Tous les recueils de ses Discours et Messages depuis 1941 donnent ce texte superbe, impressionnant de hardiesse : « Devant la confusion d'un gouvernement tombé sous la servitude ennemie, devant l'impossibilité de faire jouer nos institutions, moi, Général de Gaulle, soldat et chef français, j'ai conscience de parler au nom de la France. Au nom de la France, je déclare formellement ce qui suit : Tout Français qui porte encore des armes a le devoir absolu de continuer la résistance... ».


Dès que j'ai entrepris d'écrire une Histoire de la France libre, j'ai acquis la conviction que cet appel cachait un problème. J'indiquais que « s'il avait été prononcé, les plus fortes présomptions suggéraient qu'il n'avait pas été diffusé ». Il s'agissait de plus que de présomptions... L’appel dit du 19 ne figurait pas dans la grille des programmes de la BBC et n'était signalé par aucun service d'écoute étranger. Les archives britanniques et le journal du sous-secrétaire permanent du Foreign Office, Cadogan attestaient que dans un premier temps, le ministre de l'Information avait demandé au Général d'y supprimer quelques mots. Après quoi, c'est Cadogan qui, avec l'accord de son ministre, lord Halifax, s'était catégoriquement opposé à la diffusion, car des télégrammes reçus de Bordeaux donnaient à penser que le président Lebrun, plusieurs ministres et le général Weygand s'apprêtaient à partir pour l'Afrique du Nord pour y organiser la résistance. Londres s'accrochait à l'espoir que les conditions d'armistice présentées par Hitler les rendraient inacceptables.

Comme le notait un ponte du Foreign Office, ce n'était pas l'heure de « monter deux chevaux à la fois ». D'autant moins qu'une délégation ministérielle anglaise avait été dépêchée à Bordeaux pour tenter de maintenir le gouvernement Pétain dans l'alliance et s'assurer de la flotte. Dans l'après-midi, un télégramme du consul britannique à Rabat annonçait que le général Noguès confirmait sa résolution de poursuivre la lutte, mais qu'il tenait à ce que le général de Gaulle n'en soit pas informé. Dans ces conditions, le 19 au soir, le gouvernement britannique avait donné la parole sur les ondes de la BBC non pas au général de Gaulle, mais à l'ambassadeur de France Corbin pour qu'il inaugure une émission quotidienne d'un quart d'heure confiée à la Radiodiffusion française. Et le lendemain 20 juin, quand de Gaulle se rend en personne au Foreign Office flanqué de Spears pour tenter d'obtenir de parler le soir, il se heurte à un nouveau veto.


Non seulement l'appel du 19 juin n'avait pas été diffusé, mais il laissait subsister une énigme. Le général de Gaulle y déclarait : « L'armistice italien n'est qu'un piège grossier ». Or, il n'était pas question d'armistice italien le 19 juin.


L’énigme est aujourd'hui résolue. Un chercheur, François Delpla a récemment retrouvé dans les archives britanniques l'appel que le général de Gaulle avait prévu de prononcer le 19 au soir. Le voici :


« Ce que j'ai à vous dire aujourd'hui est simple et clair.
Le gouvernement français semble ignorer encore les conditions d'armistice [trois mots barrés : et de paix] qu'il a demandé à l'ennemi.
En attendant, on se bat toujours dans la Métropole, sur terre, sur mer et dans les airs. Dans l'Empire, la résistance s'organise.
Aussi longtemps que le gouvernement français combattra, soit dans la métropole, soit dans l'Empire, le devoir national consiste à se battre avec lui.
Mais s'il devait arriver que ce gouvernement cessât de combattre, soit par capitulation, soit par disparition, le devoir national consisterait pour chaque Français à poursuivre le combat, là où il sera et comme il pourra.
De toute manière, il est donc nécessaire d'affirmer, partout où les Français sont encore libres et particulièrement en territoire britannique, que les Français veulent continuer la guerre aux côtés de nos alliés.
Il est nécessaire, en tout cas, de grouper partout où cela se peut et particulièrement en territoire britannique, une force française aussi grande que possible. Tout ce qui peut être réuni, en fait d'éléments militaires français et de capacités françaises de production d'armement, doit être organisé partout où il y en a.
Moi, général de Gaulle, j'entreprends cette tâche nationale. J'invite donc tous les militaires français des armées de terre, de mer et de l'air, j'invite les ingénieurs et les ouvriers français spécialistes de l'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui pourraient y parvenir, à recevoir mes ordres dans ce but.
Vive la France libre dans l'honneur et dans l'indépendance.
Demain jeudi, je parlerai de nouveau à la radio de Londres. »


La volonté de résistance est sans faille, mais ni l'injonction : « Au nom de la France j'ordonne », ni la phrase énigmatique sur « le piège grossier de l'armistice italien » ne figurent dans ce texte. L’allusion au « piège italien » prendra en revanche son sens le 22 juin, car l'armistice franco-allemand est signé ce jour-là et Berlin a annoncé qu'il n'entrerait en vigueur qu'après la conclusion d'un armistice avec l'Italie, ce qui demanda encore 48 heures. Il est plausible que l'appel dit du 19 juin ait été rédigé pour être prononcé le 24 juin, car Churchill, furieux de la conclusion de l'armistice franco-allemand, avait fait annoncer le 23 au soir qu'il était disposé à reconnaître un Comité français de la libération que le général de Gaulle lui avait proposé de constituer. On conçoit que de Gaulle, au moment où il croyait devenir président d'un Conseil français de la libération, proclame: « Au nom de la France j'ordonne... ».


L’espoir de constituer ce Comité n'allait être toutefois qu'un feu de paille. Le 23 juin au soir, de Gaulle en a bien annoncé à 22 heures sur la BBC la constitution imminente. Mais dans la soirée, la situation est renversée. À minuit, lord Halifax, pour qui Churchill est toujours trop aventureux, interdit à la BBC de rediffuser le communiqué britannique et l'allocution de de Gaulle et en lait interdire la mention dans les journaux anglais du lendemain matin. En l'espace d'une nuit, il se confirme qu'aucun Français de marque ne veut s'embarquer dans le Comité de libération de de Gaulle. L’avanie est rude pour le Général qui ne mentionne pas son allocution du 23 au soir dans ses Mémoires et  ne la reproduit pas dans les Appels et Messages. Quant à l'appel dit du 19 et sans doute préparé, je l'ai dit, pour le 24, il ne peut pas être prononcé. Cette avanie n'est ni la première ni la dernière. Les Anglais sont aux prises avec cent  problèmes tous angoissants, tous urgents. Il ressort de leurs archives que pendant toute cette phase, aussi bien le Foreign Office que le commandement en chef britannique ont trouvé que de Gaulle en faisait trop, qu'il s'agitait inconsidérément, qu'il dérangeait, et dans certains cas, qu'il exaspérait. On le lui a fait sentir. Entre le 17 et le 28 juin, il semble qu'il n'ait pu revoir ou entrevoir Churchill que le 23. Le 26 juin, on a encore voulu lui faire édulcorer son allocution à l'adresse du maréchal Pétain, ce qui l'a mis hors de lui. Ce même 26 juin, Cadogan note dans son carnet: « M’étant lavé les mains de De Gaulle (je l'ai refilé à Vansittart), je m'aperçois que Van a des difficultés avec lui et veut me le repasser. Jamais de la vie ! ».


Les onze jours qui vont de l'accueil du 17 juin à Downing Street et l'entrevue du 28 où Churchill lui dit : « Vous êtes seul. Eh bien ! Je vous reconnais seul ! » semblent donc bien avoir été pour de Gaulle une alternance d'espoirs, d'initiatives plus ou moins heureuses, de déceptions et, de sa part, d'insistances répétées et plus d'une fois vaines.


On s'explique que le chapitre des Mémoires consacré à cette phase initiale vise à donner à ces premiers jours une aura plus cligne de ce qui fut la naissance de la France libre. Le récit allie la simplicité à un humour quelque peu amer: il suggère qu'un climat réciproque de confiance entre les Anglais et lui l'aurait fait aussitôt apparaître aux yeux de ses interlocuteurs comme le symbole admiré de « la résistance française ». Rien n'est faux dans ce récit, sauf la tonalité d'une atmosphère britannique en réalité méfiante et l'allusion à l'appel du 19 juin. Peu importe, après tout, que cet appel superbe ait été rédigé, écrit, trois ou quatre jours plus tard et n'ait pas été diffusé. De Gaulle l'a bel et bien écrit : il méritait d'être jumelé avec l'appel du 18 juin pour dresser dans les mémoires comme un arc triomphal à la France libre naissante.


Je me suis attardé sur cet épisode à la fois parce qu'il est unique et  parce qu'il est riche de sens. Un moment historique exceptionnel exige sinon une mise en scène grandiose, du moins d'apparaître exempt de toute réticence et de tout climat de mesquinerie. De Gaulle a légué aux Français l'histoire du 18 juin tel qu'il voulait qu'ils en gardent la mémoire, digne de l'événement, de la France, de l'Angleterre et  de lui-même. Malgré ces fouineurs invétérés que sont les historiens, il y a réussi.


Cet épisode extraordinaire oblige néanmoins à se demander quelles sont les limites dans les Mémoires au strict respect de la vérité historique, qui est, je l'ai dit, de règle chez de Gaulle. Or, on se souviendra que le souci de dignité et de majesté qui l'inspire dans la relation de cet épisode reste chez lui permanent. À partir du moment où il lait figure de symbole de la résistance nationale et de la France elle-même, rien n'est tolérable de ce qui pourrait diminuer l'image de l'un ou de l'autre. Les Mémoires sont une Défense et une Illustration de la France dans sa volonté de redevenir une nation souveraine et ils sont en même temps le récit épique des faits et dires de son chevalier servant, « Apologia de vita sua », aurait-on dit autrefois.

Sauf ici et en quelques autres cas très rares, de Gaulle ne retouche pas l'histoire. En revanche, il lui arrive de ne pas relater toute la vérité, soit par commodité rédactionnelle, pour ne pas alourdir le récit, soit à dessein, par opportunité politique ou psychologique, sans qu'on perçoive toujours son motif. Disons que l'ellipse, ou un aménagement opportun de la présentation des faits, sont usuels à l'occasion des épisodes qui révéleraient une humiliation ou une diminutio capitis du chef de la France libre et, à travers lui, de la France lorsqu'il n'a pas pu tenir la dragée haute à l'offenseur. Pour l'honneur de la France qu'il a incarné, il importe que le général de Gaulle ait été exemplaire et respecté, comme il tenait à l'être dans sa vie, qu'il ait eu raison dans chacune des querelles qu'il rapporte, ce qui est généralement le cas, et que sa prescience ail été sans défaut, ce qui aura été le cas non pas toujours, mais souvent.


Ainsi, pas un mot des coups d'arrêt par lesquels le Foreign Office bloque toutes ses initiatives diplomatiques de l'automne 1940, ni de l'interdiction de rendre publique en Grande-Bretagne ou sur les oncles de la BBC la Déclaration organique de Brazzaville du 16 novembre 1940 qui affirme l'illégalité et l'inconstitutionnalité du gouvernement de Vichy, tous incidents en fin de compte secondaires. Pas un mot de la plus cruelle suite d'humiliations qu'il ait eue à endurer en septembre 1941, au terme de la première crise des rapports franco-britanniques en Syrie et au Liban, crise aggravée par une interview outrageante pour Churchill qu'il avait donnée au correspondant du Chicago Daily News et  que son directeur de cabinet Coulet avait malencontreusement laissé diffuser sans lui en soumettre le texte écrit.

 

Il rentre à Londres sur l'injonction de Churchill en prenant son temps pour marquer qu'il n'obéit pas au sifflet. Churchill entend lui donner une leçon, après quoi il renouera avec lui avec effusion. Mais la leçon est rude. Tous les chefs d'État en exil à Londres sont invités à participer à une émission de radio destinée à l'Amérique pour commémorer le deuxième anniversaire de la déclaration de guerre : ordre est donné à la BBC de ne pas enregistrer de Gaulle. Churchill donne la consigne écrite à tous les services britanniques de faire le vide autour de la France libre : pas un rendez-vous, pas une réponse à un appel téléphonique, ni une lettre, Schumann est plusieurs soirs exclu de la BBC. En fin de compte, de Gaulle doit aller en personne s'expliquer devant le ministre de l'Information. Il ne souffle évidemment pas mot de celle épreuve dans les Mémoires, mais il la transpose d'une façon plaisante et à son honneur dans un autre passage : il y raconte que la technique du vide est une de celles qu'employaient volontiers les Britanniques pour amener les insupportables Français à résipiscence, mais que ce n'était pas assez pour l'émouvoir: en fait, il n'y recourut qu'en septembre 1941, mais pendant dix-sept jours. L’incident à peine clos rebondit cette fois sous une autre forme. La création du Comité national français est l'occasion d'une violente crise provoquée par l'amiral Muselier : de Gaulle, inflexible devant les prétentions exorbitantes de l'amiral, aura le dernier mot : il n'en aura pas moins dû accepter auparavant, entre Muselier et lui, l'arbitrage d'Eden dans une affaire qui est bien, pour l'essentiel, franco-française. Le différend avec Muselier est bien évoqué dans les Mémoires, mais ils omettent l'intervention anglaise et se bornent à mettre l'accent sur l'intransigeance victorieuse du chef de la France libre.


Nous sommes fin 1941. La France libre est consolidée. Le même souci de dignité de soi-même et de la France qu'il représente continue de l'inspirer et ne le quittera pas. Si survient une crise ouverte mettant en jeu l'honneur ou la souveraineté française dont il se l'ail le défenseur et où il s'oppose à Churchill de puissance à puissance et  rend coup pour coup, il en parle volontiers. Jamais il ne retiendra qu'il se soit incliné devant un diktat, à moins que celui-ci soit tel qu'il couvre l'offenseur d'indignité. Il choisit entre ce qui mérite la lumière ou doit être voué à l'oubli - sinon au dédain. Mais, je le répète, il est exceptionnel qu'il retouche la réalité des faits. Ainsi, conteste-t-il avec âpreté avoir demandé au général Eisenhower, au lendemain de la libération de Paris, de faire défiler une division américaine dans la capitale pour impressionner les Parisiens et faciliter le respect de l'ordre. Pourtant, les textes américains attestent formellement le contraire !


En janvier 1945, quand l'offensive allemande dans les Ardennes conduit Eisenhower à ordonner l'évacuation de Strasbourg, de Gaulle, on s'en souvient, intervient de toute son énergie pour faire annuler la décision. Churchill accourt à la rescousse pour empêcher l'évacuation de la capitale alsacienne. De Gaulle, dans ses Mémoires, feint de s'en étonner. Curieux étonnement, alors que c'est lui-même qui a alerté Churchill et sollicité son aide !


Si l'intégralité de son récit, malgré sa grande fiabilité, ne peut être toujours prise à la lettre, ce n'est pas en raison de ses inflexions. C'est par l'effet d'un décalage de registre qui est commun à tous les Mémoires: il tient au genre littéraire lui-même. Des Mémoires ne peuvent pas être l'histoire telle que la pratique l'historien : ils sont autre chose, ils peuvent être davantage, ils sont l'histoire vécue et remémorée, c'est dire qu'ils reflètent un tempérament, une expérience, l'affectivité des souvenirs - et cette part de subjectivité peut contribuer pour beaucoup à leur valeur, comme c'est ici le cas. Le fait même que l'auteur écrive : « Je » souligne cette différence, de sorte que la véridicité de l'auteur est aussi dans sa fidélité à ce qui a été sa propre vérité, si soucieux de rigueur qu'il se veuille après coup, comme de Gaulle. Cette part de subjectivité propre à tous les Mémoires est essentielle dans ceux du général de Gaulle, d'abord parce qu'il a été un très grand homme, et ensuite parce que la France libre a été une passion. J'ai dit que des Mémoires sont l'histoire vue et revécue à travers un tempérament. Les Mémoires de tout Français libre, et de de Gaulle tout le premier, sont l'histoire vécue non seulement à travers un tempérament, mais à travers une passion. Quel que soit le recul qu'ait pris le Général, si remarquable qu'y soient la sérénité et la volonté d'équité, ses Mémoires relatent ce que lui seul peut narrer comme il le fait, cette somme formidable de défis, de révoltes, d'indignations, d'initiatives interrompues et cette chaleur de passion. La véracité la plus irréfutable des Mémoires est là, plus perceptible en ce sens que dans les Mémoires de Churchill, malgré ce que ceux-ci ont d'orgueilleusement subjectifs.


Un des traits les plus originaux qui font, à mon sens, la valeur exceptionnelle des Mémoires de De Gaulle est la manière dont il y combine la révélation de la vérité du monstre sacré qu'il aura été avec le scrupule historique de la chronique événementielle, si fort chez cet intellectuel. La vérité y est dans l'ensemble strictement respectée. Mais vérité et objectivité sont deux choses distinctes. Devant le choix de l'armistice ou la poursuite de la lutte, l'objectivité n'a pas sa place. L’effort que de Gaulle s'est imposé pour dépassionner le rappel des événements qui furent passionnés le conduit-il en tous points à une parfaite objectivité ? Le débat n'est pas prêt d'être clos. Et peut-on y apporter une conclusion sans être soi-même partisan ?


Ainsi de certains aspects de ses rapports avec ses alliés. L’analyse historique récente et  l'ouverture des archives anglaises et américaines amènent à réviser ou à relativiser certaines de ces appréciations ou à nuancer la perspective. Considérons les affaires du Levant. Aucun Français ne peut aujourd'hui, pas plus qu'à l'époque, contester le caractère abusif de l'armistice de Saint-Jean-d'Acre ni de telles immixtions brutales des britanniques en Syrie et au Liban sous mandat français. De Gaulle en rend Churchill expressément responsable. Les archives britanniques obligent d'admettre que Churchill et moins encore le Foreign Office n'ont jamais eu pour dessein d'exclure les Français du Proche-Orient et que s'il y a eu, comme l'affirme le général de Gaulle, « profondeur de malveillance du dessein britannique », ce fut le fait de Spears et de l'équipe dont il s'était entouré. Les initiatives et les empiétements de Spears l'avaient d'ailleurs rendu aussi insupportable au Foreign Office et au commandement militaire britannique au Moyen-Orient qu'à de Gaulle et il est plausible, sinon probable, que c'est la violence d'acharnement que mit de Gaulle à faire rappeler Spears qui poussa Churchill à le maintenir en place par esprit de contradiction. Sur un plan plus général, même une personnalité aussi informée et aussi mesurée que Raymond Offroy estimait que les affaires de Syrie et du Liban avaient pesé d'une manière disproportionnée sur les relations franco-britanniques. Les Mémoires ne font que refléter sur ce point une vision et une action qui furent à l'époque celles du Général et  dont on peut conclure que l'issue malheureuse et humiliante pour la France comporta aussi une part totalement occultée de responsabilités françaises.


Sur un plan plus général, l'accent mis à tant de reprises sur les querelles franco-britanniques illustre la conviction de De Gaulle que les États sont des monstres froids régis par leurs seuls intérêts. Nous pouvons estimer que, dans la plupart de ces incidents, de Gaulle avait raison sur le fond. Son récit est véridique lorsqu'il décrit, l'ayant vite percé, le jeu de Churchill qui a plus d'une fois deux fers au feu, qui tour à tour le cajole et voudrait le museler, sinon l'envoyer à la Tour de Londres en même temps qu'il use de la carotte et du bâton vis-à-vis de Vichy. Il a vile percé à jour de même, à partir de 1942, le jeu de Churchill qui ne peut plus miser que par intermittence sur la France libre à partir du moment où lui-même s'est mis dans la dépendance de Roosevelt. À en croire des membres de son entourage, de Gaulle aurait considéré, en novembre 1942, que le Premier ministre en s'associant au débarquement en Afrique du Nord sans l'en avoir averti, avait rompu le contrat non écrit qui les liait l'un à l'autre depuis le 18 juin 1940 et qu'il s'était senti désormais d'autant plus libre de ses propos et de ses démarches. Churchill, de son côté, lui faisait grief de chercher à enfoncer un coin entre les Américains et lui, ce qui ne justifiait pas le discours atroce pour de Gaulle que Churchill prononça le 10 décembre 1942 en séance secrète de la Chambre des Communes.


Traiter de l'objectivité des Mémoires sur des points comme ceux-là, n'est-ce pas porter un jugement politique ? Plusieurs historiens britanniques, dont quelques-uns sont sévères pour la politique à double face de Churchill, ont estimé que les Mémoires de De Gaulle portaient atteinte à l'objectivité et à la véridicité des faits dans l'insistance qu'ils mettent à dénoncer la perfidie d'Albion sans souligner l'immense apport de l'Angleterre à la France libre, sa générosité et celle de Churchill lui-même en maintes occasions, sans rendre hommage non plus aux pilotes et aux marins anglais qui ont assuré avec une hardiesse stupéfiante la liaison entre la France libre et la Résistance, ni à l'opinion britannique qui lui a apporté son soutien dans chaque crise interalliée. Mais pour de Gaulle, la politique n'a jamais été affaire de sentiments. C'était le destin de la France qui était en jeu. Et il ne fut que très partiellement informé des démarches pressantes que Churchill fit plus d'une fois en sa faveur auprès de Roosevelt.


L’analyse des relations franco-américaines nous mènerait à des considérations analogues. Faut-il rappeler l'exaspération et la colère justifiées du Général en butte pendant les deux années 1942-1944 à l'obstruction du président Roosevelt - une exaspération et une colère que nous, Français libres, partagions tous? La relation des faits que donnent les Mémoires est, je crois, parfaitement véridique et le portrait de Roosevelt d'une justesse et d'une longanimité remarquables. Des historiens américains, tout en critiquant pour la plupart la politique française de Roosevelt des années 1943-1944, déplorent, en revanche, que la méfiance et la rancune aient continuer à inspirer à de Gaulle, dans la dernière phase de la guerre, des soupçons et des susceptibilités dont on a aujourd'hui la preuve qu'ils n'étaient pas justifiés. On peut tenir en effet pour acquis que, passé la visite du Général à Washington, en juillet 1944, le président américain cessa de lui mettre des bâtons dans les roues: les Mémoires tendent, en sens contraire, à accréditer la thèse d'un complot tramé par Roosevelt pour écarter de Gaulle du pouvoir à la veille de la libération de Paris, l’imputation est mineure au regard des couleuvres que Roosevelt lui avait prodiguées.


De même, plusieurs historiens américains et britanniques estiment peu conformes à l'objectivité l'excès d'emportement, d'après eux politiquement calculé et intéressé, de De Gaulle à propos de l'AMGOT : ils font valoir qu'il était clair, ou qu'il aurait dû être clair en juin 1944 pour qui voulait ouvrir les yeux, qu'il n'y aurait pas d'AMGOT en France. Il est facile de récrire l'histoire quand elle est refroidie. Et le grief de De Gaulle n'était pas mince: nous savons, par les Mémoires - comment le saurions-nous sans cela ? - que le Comité de la Libération nationale avait adressé aux alliés le 9 septembre 1943 un ensemble de propositions sur l'administration du territoire français dans la phase de débarquement et qu'à ce mémoire, il n'avait pas été répondu le 6 juin 1944.


Dans le bruit et la fureur, dans le rappel du bruit et de la fureur, faut-il chercher l'objectivité. Peut-il même exister une totale objectivité? Il importe, avant de se prononcer, d'avoir présent à l'esprit un facteur capital que doivent prendre en compte tous les exégètes: à partir de décembre 1941, c'est-à-dire de l'entrée en guerre des États-Unis, de Gaulle se trouva exclu des décisions stratégico-politiques mondiales et exclu de la cour des Grands, ce qui le contraignit, en bien des occasions, à deviner. Comment s'étonner que, malgré son flair exceptionnel, il lui soit arrivé de concevoir des soupçons ou même de hasarder des accusations infondées qu'accréditent les Mémoires. Dix ans plus tard, malgré la publication entre temps des souvenirs de quelques témoins et acteurs anglais et américains - Clark, Hopkins, Langer, Leahy, Lyttelton - il était encore loin de connaître en 1954-1956 ce qu'avait été le dessous des cartes.


Les Mémoires sont, je l'ai dit, une réécriture de l'histoire vécue en même temps qu'une Défense et Illustration de la France dans sa volonté de redevenir une nation souveraine. Il y a plus encore dans l'ambition de De Gaulle mémorialiste et qui n'est pas sans rapport non plus avec le degré de véracité ou d'objectivité de ses Mémoires. Car lorsqu'il rédige ses Mémoires de guerre, puis se consacre, dès son retrait du pouvoir en 1969, aux Mémoires d'espoir, il a conscience de remplir une mission. Il assume un devoir à la fois patriotique et pédagogique. Mémoires de guerre et Mémoires d'espoir sont un message implicite. Les Mémoires d'espoir sont, de surcroît, un testament. Comme les Mémoires de Louis XIV et le Mémorial de Sainte-Hélène, les Mémoires de De Gaulle sont le dit d'un souverain qui, ayant incarné la France, souhaite enseigner la postérité. Ils visent, pour l'avenir, à graver dans l'esprit des Français une image de lui-même qu'il a voulu exemplaire, en même temps qu'une image de la France, ou plutôt une façon de voir la France qu'il ne conçoit que rayonnante et qui ne peut l'être que par l'énergie de quelques-uns et dans le rassemblement de tous. Pour ce qui est de l'énergie, ses Mémoires sont, comme le Mémorial de Sainte-Héléne, un bréviaire tel que Barrès l'eût aimé. Quant à l'idéal du rassemblement, il arrivera qu'il entraîne le narrateur, par souci de ne pas séparer ce qui a été miraculeusement uni par la victoire, à ce que j'appellerai des prudences d'expression. C'est bien par souci de ne pas raviver des divisions anciennes que, racontant son entrevue du 8 juin 1940 avec Weygand au château de Montry, il atténue les derniers mots de Weygand. Le généralissime ne lui avait pas dit: « Ah, si j'étais sûr que les Allemands me laisseraient les moyens de maintenir l'ordre », mais « Si j'étais sûr qu'ils me laissent les moyens d'étrangler la gueuse (c'est-à-dire la République) ».


Le message inclus dans les Mémoires de guerre était difficilement conciliable avec une parfaite objectivité. De Gaulle, en 1954 comme en 1940-1944, entend non seulement racheter la honte, mais effacer la honte à la fois de notre histoire et de l'imaginaire des Français en leur inculquant trois credo :


- 1°) La France, ni les Français ne sont coupables de la défaite de 1940, tout au plus l'est le régime politique de la IIIe République, et avant tout un système absurde d'emploi des armes : nul ne le conteste plus guère.


- 2°) La France libre, qui n'est jamais sortie de la guerre, était la France: le postulat est optimiste ; nous savons combien l'attentisme prolongé de tant de Français fut cruel à de Gaulle. Mais sa certitude que la masse des Français viendrait à lui à mesure que la guerre avancerait était totale du moins à partir de 1942, je crois pouvoir en témoigner. Et, le fait est que la France libre s'est trouvée être, en août 1944, la France entière.


- 3°) Les Français se sont libérés par eux-mêmes en 1944.
Cette dernière assertion, étayée par la mention de nombreux actes de résistance et faits de guerre, amène à poser la place qu'occupe la Résistance dans les Mémoires de guerre.


C'est, en effet, surtout à propos de la Résistance et de la libération que les Mémoires sont le plus sujets à caution. La place que le Général y consacre est à la fois modeste et exagérée. Modeste ? Seize pages sur 261 dans « L'Appel », une trentaine, en y comptant la libération de Paris, dans « L'Unité ». La proportion est moindre encore si l'on tient compte des documents annexes. Qui plus est, les Mémoires donnent de la politique de la France libre à l'égard de la Résistance et de l'action résistante, une vue cavalière où les raccourcis conduisent à des amalgames chronologiques et à des erreurs de laits et de dates sans qu'ail été exercé, comme dans le reste de l'ouvrage, le contrôle minutieux de leur exactitude.


Quant à la manière dont le Général a combiné, vis-à-vis de la Résistance, la ligne droite de sa stratégie politique avec un pragmatisme parfois sinueux dans la tactique, le récit s'en tient plus d'une fois à la discrétion. C'est le cas à propos de la décision de créer un Conseil de la Résistance avec la participation de représentants des partis politiques, à propos de l'annonce à Londres de la création du Conseil le 15 mai 1943, alors qu'il n'exista que douze jours plus tard, ou à propos du retard longtemps incompréhensible mis dans l'été de 1943 à désigner un successeur à Jean Moulin. C'est le cas plus encore à propos de dissentiments entre Moulin, de Gaulle et quelques-uns des plus importants chefs de mouvements, et de même à propos des divergences de vues dramatiques sur la tactique qui opposèrent, jusqu'à la veille de la libération de Paris, le parti communiste et la gauche résistante aux autorités françaises de Londres et d'Alger. Pas un mot sur le conflit relatif à l'action immédiate et à l'insurrection nationale, qui fut dramatique et laissa des traces durables.


Les rapports de la France libre avec la Résistance sont ainsi aseptisés, dotés de limpidité dans un rayonnement de confiance mutuelle qu'ils n'ont jamais eue et ils se sont simplifiés, au point que se sont réduits à peu de chose, sinon à rien, l'action et même le nom d'hommes de premier mérite tels que Bingen, Boris, Laffon, Morandat, cependant qu'il n'est pas un capitaine de la DFL ou de la colonne Leclerc qui ne soit, à juste titre, à l'honneur.


En revanche, l'exaltation du rôle des maquis dans la libération de la France relève, il faut bien le dire, du mythe plus que de la réalité. Les Allemands n'ont pas perdu 600 hommes aux Glières, il est douteux qu'il y ait eu un seul. Les maquis n'ont jamais retenu huit divisions loin du front de Normandie. Certes, il est avéré qu'ils avaient créé, dès le printemps de 1944, de larges zones d'insécurité sur les arrières allemands, qu'ils ont apporté, notamment grâce à l'application des plans de sabotage, une contribution inespérée à la réussite du débarquement de Normandie et largement facilité la chevauchée des forces débarquées en Provence, ils ont traqué l'Allemand en retraite dans toutes les régions et donné le signal des insurrections spectaculaires de Paris et de Marseille. Il est prodigieux - de Gaulle pouvait en être fier - que quatre ans après l'effondrement non seulement matériel, mais moral de 1940, cinq cent mille hommes se soient levés contre l'ennemi : ce n'est pas réduire leur contribution de dire qu'ils ont joué surtout le rôle d'auxiliaires des forces alliées.


Ces amalgames, cette réduction à l'essentiel de ce qui a été la politique d'action en France sous son égide, enfin, cette présentation mythique du rôle de la Résistance dans la libération s'expliquent aisément. De Gaulle n'aimait pas les services secrets dont il redoutait les mystères et les dérives, il se méfiait par-dessus tout de l'Intelligence Service dont il ne voulait rien savoir. Il n'a jamais suivi d'aussi près les affaires de la Résistance que les affaires militaires et diplomatiques, et moins encore lorsqu'il se trouva à Alger. Ainsi, ce n'était pas dans ses propres archives, mais dans celles du Commissariat à l'Intérieur et du BCRA qu'étaient conservés la plupart des documents intéressant la Résistance. Les pages qu'il a consacrées à la Résistance le furent sur la base du livre de Soustelle et des éléments que lui communiqua, dans les années cinquante, l'ancien chef du BCRA, le colonel Passy qui était lui-même loin, à l'époque, de disposer d'une documentation critique sur l'action résistante.


Aux raisons matérielles s'ajoute, je l'ai dit, la volonté d'effacer la honte et de léguer aux Français une image d'eux-mêmes aussi gratifiante que possible, en jetant un voile sur les antagonismes tactiques et en valorisant la lutte commune qui, malgré les dissentiments, aboutit au rassemblement de la nation entière dans l'apothéose de sa libération.


De ce récit éclatant, mais condensé, unanimiste et finalement prudent, émergent en outre deux affirmations, contestées à l'époque, mais dont l'analyse historique a confirmé la validité : l'une est la consécration de Jean Moulin messager de la France libre et unificateur de la Résistance ; l'autre, implicite dans les Mémoires, se résume dans ce propos que de Gaulle tint dix ans plus tard à Alain Peyrefitte : « Sans nous, il y aurait eu des Résistances, il n'y aurait pas eu la Résistance ».


À ces considérations pointilleuses, je voudrais ajouter trois remarques :


La première est que de nombreux témoins et acteurs de la Deuxième Guerre mondiale ont pu lire les Mémoires de guerre du général de Gaulle, dont beaucoup, lui ayant survécu, avaient toute liberté pour les contester sans être démentis. Après quoi, les historiens ont commencé leur travail de dissection. Des zones d'ombre ont été éclaircies. Mais aucun témoin ou exégète n'a contesté la véracité d'ensemble des Mémoires, une véracité renforcée par le talent qu'avait l'écrivain de faire revivre les personnages et reconstituer le vécu.


Ma deuxième remarque a trait à l'influence des Mémoires sur la vision historique des Français. Les jeunes générations communient-elles, ainsi que l'aurait souhaité de Gaulle dans la vénération et dans l'ambition d'une France rayonnante ? Je n'en suis pas sûr. Mais je sais bien que la vérité profonde de ce que relatent et enseignent les Mémoires de guerre correspond à leur vérité à eux sur ce temps-là, s'ils n'en sont pas complètement ignorants. De nombreux signes me font croire qu'ils ont adopté le personnage de Gaulle dans la vérité qu'en révèlent les Mémoires, même s'ils ne les ont pas lus, et me font croire plus fermement encore que l'image dévaluée qu'ils peuvent se faire du Pétain de 1940 à 1944 s'accorde à la vérité exempte de complaisance comme de polémique que de Gaulle nous a léguée du Maréchal.


Ma troisième remarque pourra étonner, car elle a trait à la notion de légitimité chère à de Gaulle.
Les Mémoires et les responsabilités grandissantes que le général de Gaulle a revendiquées et assumées, sont sous-tendues par une certaine notion implicite de sa légitimité, une légitimité qui, dans son esprit, lui donnait vocation à gouverner la France. Nous savons, grâce à Odile Rudelle, qu'il avait une conception originale de la légitimité. Peu apparente dans les Mémoires de guerre, davantage dans les Mémoires d'espoir, éclatante dans sa correspondance et certains de ces discours, et fondée, à ses yeux, sur l'acte du 18 juin.

 

Il est remarquable que cette affirmation de légitimité, incompréhensible et choquante aux yeux de Roosevelt, contestée et contestable au regard de la tradition républicaine du XIXe siècle, de la IIIe et de la IVe République, dénuée de fondement légal tant qu'elle n'était pas confirmée par l'assentiment populaire, semble aujourd'hui communément admise. Comme quoi le passage du temps, le prestige de ses dix années de retour au pouvoir et, je le croirais volontiers, l'autorité des Mémoires, auront contribué à rendre véridique ce qui n'était qu'une prétention devant l'histoire : le 18 juin, s'ajoutant aux mythes fondateurs hérités de la Révolution française, tend à être bel et bien reconnu comme l'acte fondateur de notre République.