Vers l'armée de métier
Il développe la théorie de la nécessité d'un corps de blindés, alliant le feu et le mouvement, qui nécessite la création d'une armée professionnelle aux côtés de la conscription.
Ce livre étonnant n'eut en France qu'un bref succès de curiosité, mais inspira, de son propre aveu, le général Guderian, créateur de la force mécanique allemande.
Un livre capital : « Vers l'armée de métier »
Par Alain LARCAN, article paru dans Espoir n°137, 2003
Contrairement à ce que l'on croit volontiers, lorsque le lieutenant-colonel de Gaulle publie, en mai 1934 (chez Berger-Levrault), son livre manifeste, Vers l'armée de métier, il ne s'agit pas uniquement d'un brillant plaidoyer en faveur de l'arme blindée, c'est-à-dire des chars de combat, mais bien d'un plan global de défense nationale auquel il a mûrement réfléchi depuis longtemps et surtout depuis son affectation au Secrétariat général de la Défense nationale. Il a la réputation d'un soldat écrivain, mais jusque-là il s'est surtout consacré à une étude historique concernant les relations du pouvoir militaire avec le pouvoir civil en Allemagne (La Discorde chez l'ennemi) et à une autre psychologique concernant l'action de guerre, le rôle du chef militaire (le caractère et le prestige) et le ressort du commandement (Le Fil de l'épée).
L'ouvrage qu'il intitule Vers l'armée de métier, se situe dans un tout autre registre, et associe, « car tout se tient », géopolitique, diplomatie, stratégie, tactique et technique, politique du recrutement et rôle du commandement.
Il utilise les règles de la démonstration classique et cherche à répondre aux questions : Pourquoi ? Comment ? Avec qui ?
Breveté de l'École de guerre, il va démontrer sa maîtrise dans cette « formation supérieure sans laquelle on n'embrasse point les hautes parties de l'art ». Il s'agit, en effet, de l'extension stratégique des résultats d'ordre tactique qui « constituait, jadis, la fin suprême et comme la noblesse de l'art ». L’ouvrage comporte deux grandes parties constituées chacune de trois chapitres bien composés et équilibrés.
Pourquoi ?
Il est d'abord préoccupé par la vulnérabilité de la France et plus spécialement par la fragilité particulière de notre frontière du nord-est. « La frontière de la France est une enceinte trouée » ; « pour nous ce qui nous hante c'est la sécurité de l'hexagone » ; or « la carte de France révèle notre fortune, elle a un relief fâcheux, car sa frontière du nord-est et son tracé saillant n'assurent pas parfaitement la sécurité de l'hexagone » ; « Elle constitue une brèche terrible », et comme il l'écrira plus tard clans les Mémoires de guerre : c'est « la géographie qui organise l'invasion de notre territoire par le nord et le nord-est », et ceci, par « de multiples voies pénétrantes : vallées de la Meuse, de la Sambre, de l'Escaut, de la Scarpe et de la Lys où les rivières, les routes et les rails s'offrent à guider l'ennemi ; les plaines du Hainaut et de Flandre constituent le terrain type de l'invasion ». Telle est l'infirmité séculaire de la patrie.
Il poursuit sa démonstration : « Un seul revers aux sources de l'Oise et c'est Paris à feu et à sang ». Si l'envahisseur qui depuis deux guerres ne peut être qu'Allemand « le voisin, par excellence ambitieux et dangereux » est vainqueur en un point, le système de défense français peut s'écrouler. Il reviendra souvent sur les sources de l'Oise, « défaut de notre fragile cuirasse », souligne qu' « il n'y a pas deux cents kilomètres entre Paris et l'étranger, six jours de marche, trois heures d'auto, une heure d'avion... » et, citant Paul Valéry, il souligne le rôle immense et singulier de la capitale. Il sait que « son salut et sa perle sont bien prêts d'être équivalents au salut ou à la perle de l'État ; « chaque fois qu'au dernier siècle, Paris fut pris, la résistance ne se prolongea point d'une heure, notre défense nationale est, par essence, celle de Paris ». Or, qui « peut douter qu'une crise nouvelle attirerait une fois de plus les Allemands vers Paris ».
Il sait que depuis la victoire de 1918, chèrement acquise, la France exsangue est devenue sinon pacifiste, au moins encline à une stricte politique militaire défensive. Il considère comme illusoire le sentiment de sécurité des Français qui se croient protégés par la ligne Maginot dont la construction a débuté en 1927 et se poursuivra jusqu'en 1936. Il sait que le dispositif, en fait, voulu par Painlevé et Pétain, initialement prévu en profondeur, n'est finalement que linéaire et surtout, qu'en raison de l'attitude neutraliste des Belges, que le front fortifié s'arrête à Montmédy laissant donc toute possibilité à l'ennemi de renouveler la manœuvre de Schlieffen via la Belgique ou même d'attaquer, à partir des Ardennes, en direction de Sedan.
La région du nord-est, territoire éternel des invasions et des rencontres, est donc entièrement découverte.
Il insiste sur le fait qu'édifier notre couverture uniquement sur la résistance d'ouvrages tenus par des novices serait une absurdité. Il voyait aussi sans doute qu'une attitude purement défensive affaiblit le moral des troupes, et son sens historique lui rappelait que quand Rome se crut abritée derrière le Limes, elle négligea son armée de campagne. C'est à ce moment qu'elle devint la proie des « barbares». Il a évoqué aussi les défaillances possibles des « gens de guerre isolés, enterrés vivants dans l'impression d'un écrasement imminent, se croyant abandonnés de Dieu et des hommes », et qui pourraient succomber à une sorte de désagrégation morale.
La défensive, si puissante soit-elle, ne suffit donc point à la sécurité du pays ; de plus, de Gaulle n'a pas et n'aura jamais la mystique des fronts continus, éternel argument de l'immobilisme.
Comme les Pays-Bas, Flandres et Hollande, de même que la rive gauche du Rhin ne jouent plus, pour diverses raisons, le rôle naturel de marches, la France est exposée en première ligne et des désastres peuvent se produire d'autant que nos alliances récentes ne sont pas équivalentes au poids de l'alliance russe lors du premier conflit mondial. Bien plus, pour de Gaulle, il y a une contradiction tragique entre notre politique purement défensive et les nécessités d'une réplique si nos alliés, Tchécoslovaquie, Pologne, étaient attaqués, ce qui se produira, en effet, en 1938 et 1939. Il est particulièrement prophétique sur ce point dès 1934 : puisque nous avons « signé des traités, souscrit à des pactes, pris des engagements, adopté une attitude qui consacre, une fois de plus, une interdépendance... à l'égard d'un certain ordre établi dont tous les éléments se trouvent solidaires » « Sous peine de nous trouver ici, puis là, ailleurs encore, devant des faits accomplis, nous devons être en mesure d'agir à toute heure, en tous lieux, en toute occasion ». Méditation toujours utile des leçons hélas oubliées de l'histoire : « De combien de sang et de larmes payâmes-nous l'erreur du Second Empire qui laissa faire Sadowa sans porter l'armée sur le Rhin ? ».
Or pour couvrir et protéger Paris et la France, comme pour s'opposer par une réplique ou une prise de gages à une offensive ennemie sur un de nos alliés, il faut à la France, une armée forte « capable de manœuvres, car c'est en manœuvrant qu'on couvre la France ».
« Nous ne pouvons nous en remettre pour supporter les premiers chocs à la défensive hâtive de formations mal assurées. Il nous faut de quoi riposter, pour ainsi dire de but en blanc. »
À ces arguments principaux, défendre la France et répondre aux obligations de nos alliances, il va ajouter deux nouvelles raisons :
- La nécessité d'une action rapide, incompatible avec les délais d'une mobilisation générale ; c'est en raison de ces délais nécessaires que le général Gamelin ne put que conseiller au gouvernement de rester passif tant, face à la remilitarisation de la rive gauche du Rhin, que lors de l'invasion des Sudètes. L’instrument de manœuvre répressif et défensif doit permettre à l'armée d'intervenir dans des « conditions de brutalité et de soudaineté » ; c'est ce que réclame de Gaulle.
Enfin, ayant participé de très près aux travaux concernant le désarmement au Secrétariat de la Défense nationale, il sait que si l'on veut garder une armée puissante et efficace tout en désarmant, il faut remplacer le nombre par la qualité, tant en ce qui concerne les effectifs que le matériel .
- Il nous faut donc constituer un instrument de manœuvre « répressif et préventif » « tel qu'il puisse déployer du premier coup une extrême puissance et tenir l'adversaire en état de surprise chronique » ; « c'est le rôle d'un instrument d'élite apte à frapper à toute heure, en tous lieux et en toute occasion ».
Cet instrument doit avoir une capacité de surprise, mais aussi de rupture et d'exploitation. Il doit être capable d'agir sans délais et donc d'être « permanent dans sa force, cohérent, rompu aux armes ».
De ces deux nécessités il déduit que le corps doit être cuirassé et motorisé et qu'il doit être servi par des professionnels ou soldats de métier, car « il n'y a que l'armée de métier qui puisse, à la fois, permettre une limitation réelle et contrôlable, répondre à l'esprit du temps (la mécanique), qu'on n'élimine pas des institutions militaires plus que des autres, enfin donner à la France privée du nombre et dépourvue d'espaces stratégiques protecteurs, sa chance stratégique ».
Comment ?
La réforme proposée par de Gaulle est à la fois une réforme d'ensemble et une réforme profonde, celle qui s'appuie sur le moteur cuirassé et la nécessité de créer un corps cuirassé.
De Gaulle, fantassin, n'a pratiquement pas connu les chars en 1915-1916 et, c'est comme stagiaire de l'École de guerre à Satory en 1924 et en Champagne qu'il les découvre sur le terrain. Il a entendu très probablement le général Estienne « apôtre et premier inspecteur des chars » en 1925 devant l'association des anciens officiers de chars d'assaut ou en a connu le message et, son ami le commandant Nachin, lui a vanté les mérites de la motorisation et du cuirassement des véhicules.
Il va devenir un partisan résolu de la motorisation et surtout de la mécanisation, recherchant à la fois en vue de la manœuvre, puissance du feu et mobilité. Il va préconiser un nouveau type de combat et, de ce fait, une modification profonde de l'armée de terre en s'appuyant sur le moteur cuirassé, c'est-à-dire les chars d'assaut ou chars de combat, initialement dénommés artillerie d'assaut ; « la cuirasse reparaît portée par le moteur ».
En effet, l'apparition des armes à feu avait mis un terme à ses privilèges. Mais tout change avec le moteur dès lors qu'il est uni à la cuirasse: « Mais le moteur paraît... soudain le voilà cuirassé », « rampant sur des chenilles, portant mitrailleuses et canons, il s'avance en première ligne, franchit talus et fossés, écrase tranchées et réseaux ».
Il existe différents types de chars, légers et lourds, faits pour l'exploration ou la rupture. Ces engins servis par trois à quinze soldats « protégés par l'acier et que ne peuvent atteindre et encore que des coups au but, parcourent tous terrains à telle vitesse qu'il leur plaît jusqu'à 40 km à l'heure et en tirant sur tous les angles ».
Ainsi, « le char devient l'élément capital dans la manœuvre », « il bouleverse la tactique... Par lui renaît la surprise... Par lui, la manœuvre est restaurée... puisqu'il peut sous le feu se présenter de front ou de flanc, marcher tout en tirant, changer de direction. Par lui, surtout, des groupes de combattants recouvrent cette protection mobile qui semblait pour toujours perdue ». Ainsi « le char moderne est un fait énorme. Il faut le voir évoluer, tirer, écraser, parmi les gens à pied, à cheval ou en voiture, pour comprendre que son apparition est une révolution dans la forme et l'art de la guerre ».
Les chars ne peuvent cependant agir seuls, ils doivent être accompagnés, suivis, appuyés par des éléments d'infanterie portée et, l'artillerie elle aussi, bien entendu, entièrement motorisée. Il s'agit là d'une tactique interarmes où de Gaulle s'oppose, en particulier, aux règlements d'infanterie prévus dans les instructions provisoires de 1921 et 1928 qui prévoient l'emploi de chars comme engins d'accompagnement de l'infanterie.
Il préconise la formation de brigades blindées de 500 chars articulés en deux régiments, l'un de chars lourds, l'autre de chars moyens, éclairés par un bataillon d'engins légers et rapides, tous dotés d'un matériel de liaison, d'observation et de travaux de campagne. Cette brigade blindée est le fer de lance de la grande unité cuirassée qui devrait comprendre également une brigade d'infanterie à deux régiments et bataillon de chasseurs ; au total six bataillons armés de pièces d'accompagnement, de canons antichars et de nombreuses mitrailleuses (600), entièrement transportée sur véhicules tout terrain ayant donc la faculté d'évoluer par monts et par vaux à la même allure moyenne que les chars ; enfin, une brigade d'artillerie à deux régiments complétée par un groupe de DCA.
A ces trois brigades s'ajouteraient pour former la division, des éléments de reconnaissance, du génie, de camouflage, de transmissions ainsi qu'un groupe d'aviation d'observation.
La division est décrite et la description rejoint celle du père de l'artillerie d'assaut, le général Estienne : « roulant à travers champs aussi vite qu'un cheval au galop, armée de cent cinquante canons de moyen calibre, de quatre cents pièces plus petites, de six centaines de mitrailleuses, franchissant les fossés de trois mètres de large, gravissant les talus de trente pieds de haut, culbutant les arbres de quarante ans, renversant les murs épais de douze briques, écrasant tous réseaux, grilles ou palissades ». « Pas un homme, pas un canon, pas un obus... qui ne doivent être ainsi portés à pied d'oeuvre.
Ainsi les grandes unités mécanisées représentent de « véritables béliers stratégiques » et combattent au sein d'une armée de choc, propre de créer « l'événement ».
Ce corps mécanisé ou cuirassé devrait comprendre, selon lui, « six divisions de lignes motorisées et chenillées tout entières, blindées en partie », susceptibles chacune de « mener le combat de bout en bout du moment que d'autres l'encadrent ». Elles constitueront l'armée propre à créer l'événement, terme capital pour de Gaulle et caractéristique pour lui des dons du chef de guerre authentique.
Il défend l'autonomie de ce corps; 6 divisions auxquelles serait adjointe une division légère mécanique, type DLM, préconisée et mise sur pied par le général Flavigny et encouragée par le général Weygand dont nous aurons en 1939 trois divisions de ce type, alors que les divisions cuirassées n'existeront encore que sur le papier; il adjoint encore des réserves générales, une brigade de chars très lourds, une brigade d'artillerie de très gros calibre, un régiment du génie (pontonniers), un régiment de camouflage, un régiment de transmission et deux régiments d'aviation (reconnaissance et chasse).
Il préconise donc la concentration des chars: « Ces chars nouveaux, il faut les organiser de manière à les employer par concentration, ainsi que le recommande le bon sens, l'expérience et jusqu'aux règlements ».
Il défend l'autonomie de l'arme et surtout du corps de manœuvre, instrument essentiel de l'action militaire moderne, instrument de surprise, d'attaque avec une puissance de feu considérable, capable de frapper loin, vite et fort et de réaliser par surprise des manœuvres de grande envergure et des exploitations profondes; « on mesure quels foudroyants effets peut obtenir, clans les arrières d'un dispositif de défensive moderne, l'irruption d'une masse cuirassée et crachant mille feux ».
De Gaulle a donc choisi de faire du char et de son environnement l'élément essentiel de l'armée. « La force mécanique est la carte de la France, il nous faut donc la jouer ».
Il privilégie le moyen en fonction du but qu'il s'est fixé. Il n'est pas lui-même un technicien des chars et, ce n'est qu'en 1937 que, nommé à la tête du 507e Régiment de chars de combat, à Metz, il passe du char papier au char métal. Son argumentation est solide et bien construite, mais il est parfaitement conscient, comme il l'écrira, en particulier à André Tardieu, qu'il s'agit, non d'idées neuves, mais renouvelées (non nova sed nove). Il connaît certainement bien l'histoire des chars de combat apparus sur les champs de batailles du côté français à Berry-au-Bac (commandant Bossut), en 1915, puis du côté anglais à Cambrai avant que leur emploi ne se généralise lors des offensives françaises de 1918. Les chars étaient la hantise de Ludendorff ; « J'attends les chars et les Américains », aurait dit Pétain.
Le père de l'artillerie d'assaut fut le général Estienne, cet artilleur qui voulait après la guerre que la nouvelle arme devienne autonome. Malheureusement, elle lut rattachée en 1921 à la direction de l'infanterie et, conséquence logique de cette décision fâcheuse, les chars furent désignés comme engins d'accompagnement. C'est en application de ce règlement non modifié que les quelque 2 000 chars français de 1939, chiffre supérieur à celui du parc-allemand, furent dispersés, que les régiments furent dissous et leurs chars répartis en bataillons accompagnant les divisions d'infanterie! De Gaulle rendra hommage plus lard à ce grand précurseur en écrivant clans ses Mémoires que le général Estienne, imaginait, dès 1917, d'en faire agir un bon nombre à grande distance en avant de ceux qui accompagnaient l'infanterie.
Le général Estienne avait parfaitement défini le rôle des chars lourds de 50t et même de 100t de rupture, de l'infanterie blindée, de l'artillerie d'accompagnement des chars d'exploitation, des canons à longue portée guidés par l'aviation d'observation. Nul doute que de Gaulle ne se soit profondément imprégné de ses idées et de ses écrits. Il sait aussi que le général Estienne a défendu, mais hélas sans succès, la nécessité de considérer l'artillerie d'assaut comme une arme indépendante sans la moindre analogie avec l'infanterie dont elle diffère essentiellement en paix aussi bien qu'en guerre, en station comme en marche, par ses procédés de combat, son armement et son organisation de service.
Il sait encore que le général Estienne a eu l'intuition d'un corps cuirassé, réalisant une concentration de chars sans précédent. Il connaît certainement ce passage d'une conférence-testament intellectuel d'Estienne : « Réfléchissez, messieurs au formidable avantage stratégique et tactique que prendraient sur les lourdes armées du plus récent passé, cent mille hommes capables de couvrir 80 km en une nuit avec armes et bagages dans une direction quelconque et à tout moment. Il suffira pour cela de 800 camions ou tracteurs automobiles et 4000 chars à chenilles, montés par une troupe de choc de 20 000 hommes. Pour la clarté de l'exposé, nous les appellerons encore fantassins, artilleurs, cavaliers, mais tous ces soldats ne constituent plus qu'une seule arme, c'est sa caractéristique essentielle, combattre de près, aborder l'ennemi, et cela toujours par surprise. Poursuivi, le char dans les reins, l'ennemi ne peut se rétablir; il est défait sans retour comme au soir de Cannes ou d'Iéna. Et, quelques jours plus tard, complétés en personnels, en chars, en munitions, en essence, nos cent mille hommes se retrouvent prêts à porter un nouveau coup à 100 km de là ».
Les efforts d'Estienne furent relayés par le chef d'État-major général, le général Buat, ainsi que par le colonel Doumenc qui donne au CHEM en 1928, un schéma d'organisation de la future division blindée. Il y a tout lieu de croire que de Gaulle s'inspire d'abord de ces exemples français, mais les idées sont dans l'air, et une étude approfondie des textes et des idées exprimées par divers contemporains permet de repérer certaines convergences de vues avec les Anglais, Fuller et Liddell Hart (Martell étant un technicien), l'Allemand Guderian (et aussi Fritz Heigl), l'autrichien Eimannsberger, etc.
Les instructions provisoires sur l'emploi des grandes unités en 1921 et 1929 donnaient déjà aux chars le rôle de rupture en liaison avec l'infanterie, mais non la mission de destruction, d'exploitation et d'encerclement. On remarquait cependant que le regroupement était susceptible d'accroître le rendement, l'efficacité des matériels surtout s'ils étaient servis par des professionnels entraînés. C'est cet argument que reprendra évidemment de Gaulle de façon très approfondie, quand il est question de l'événement et de l'exploitation des succès. « L'instrument d'exploitation du succès deviendra une réalité quand la dernière guerre en avait fait un rêve », et de rêver en effet de la poursuite sur les communications de l'ennemi permettant de frapper ses points sensibles et de désorganiser le système tout entier et de proposer la prise de gages sur la Sarre, en Dalmatie, sur le Danube (Souabe), sur le Main, à Trêves, et dans l'Eifel, sur Düsseldorf...
Avec qui ?
C'est ici que de Gaulle préconise une armée de métier.
Le général Estienne avait écrit cent mille hommes. C'est aussi le chiffre retenu par de Gaulle pour cette armée de métier servie par des professionnels.
Les hommes servant ce corps cuirassé ne peuvent être pour de Gaulle que des professionnels, des soldats de métier, des « élites militaires », « un corps maçonné d'un ciment spécial ».
Prenant nettement parti, il veut privilégier le système de la qualité substitué à celui des masses. Il estime que les machines doivent être servies par des spécialistes et que, seuls cadres et soldats spécialisés, sélectionnés et entraînés, formant des équipes de qualité (techniciens et maistrance) sont absolument nécessaires pour servir dans l'armée cuirassée: « Voici venu le temps des soldats d'élite et des équipes sélectionnées ». Le char, élément capital de la manœuvre, conduit forcément à la sélection.
Pour assurer ces effectifs, complets et permanents, spécialement recrutés et rompus à l'action commune, il appelle à la rescousse de sa démonstration des exemples empruntés à l'Antiquité : les 30 000 soldats de métier d'Alexandre ; « Alexandre et César trouvent tous deux au moment voulu le soldat de métier qu'il leur faut pour réaliser leurs lointains desseins... » et également les cornacs des éléphants de Pyrrhus, les cochers et les chars à faux de Darius, etc.
Il souligne la valeur d'un personnel de choix « tirant le maximum d'un matériel extrêmement puissant et varié ». Car il s'agit toujours en dernier ressort de manœuvrer « un levier, un tube, un volant ». Ce personnel possède sur les masses plus ou moins confuses une supériorité terrible.
L’armée nouvelle jouira de « cette sorte de prestige que les machines de choix confèrent à leurs sénateurs » et « devra s'inspirer du goût du risque et de la compétition sportive des groupements sélectionnés ».
L’avantage essentiel pour de Gaulle est double. Associant puissance et mobilité, ce corps va permettre de réaliser un « terrible système mécanique de feu, de choc, de vitesse et de camouflage ». Le second, c'est de redonner à la France, cette capacité d'initiative et de réaction rapide, car cette armée de métier doit être « prête à marcher sur l'heure n'importe où, capable, grâce aux moteurs, de se porter à pied d'œuvre en quelques heures, apte à tirer du matériel tous les effets de surprise et de rupture qu'il est susceptible de fournir, faite, en un mot, de toutes pièces pour obtenir le résultat local et le plus complet et le plus rapide ». Ce corps nouveau, cuirassé, mécanisé, motorisé, spécialisé... sera un instrument caractérisé par la puissance, la vitesse, la permanence et permettra la manœuvre et la surprise.
Il estime également qu'une politique de l'esprit militaire donnera une âme à ce grand corps car, selon lui, l'armée de métier offre évidemment le terrain le plus propre à l'esprit militaire, idée qu'il exprimera par la suite encore à de nombreuses reprises.
De Gaulle a donc pris parti très vigoureusement en faveur de la qualité en l'opposant à la quantité. Certes, il sait que « La notion de quantité, prise bon gré mal gré comme fondement de l'organisation et de l'art guerrier depuis la fin du XVIe siècle, étayée de théories politiques passionnées (querelles théologiques), consacrée par plusieurs épreuves grandioses, domine encore (1934) l'opinion et, par suite, tout le reste. Pourtant en dépit des principes officiels et de leur application - et ici on se demande si de Gaulle n'exagère pas un peu - « À vrai dire (lors du premier conflit mondial), cette fureur du nombre n'empêchait pas la qualité de déployer sa vertu » et lors des « derniers combats, on a pu remarquer ces élites lucides, hautaines, rompues à toutes les épreuves qui, dans chaque affaire, tenaient l'effort principal ».
Il insiste sur la réduction de la durée du service et sur les difficultés d'assurer une instruction militaire de ses recrues (nous en sommes à l'époque à un service d'un an, le service à deux ans sera rétabli par la suite), ainsi que de maintenir un nombre suffisant d'effectifs instruits. Il souligne aussi l'opposition latente du machinisme et des spécialisations avec le système des masses. Dans sa correspondance il se laisse aller à évoquer la suppression du service militaire obligatoire, mais dans le livre il laisse une place à l'armée de conscription et aux réserves: « On sait que la nation armée, lente à réunir et lourde à mettre en oeuvre, reste l'élément principal de la défense française et qu'elle excelle d'ailleurs dans la défensive ».
Cette tendance visant la qualité, distinguant des élites professionnelles, entretenant le mieux l'esprit des traditions militaires est ancienne en France comme ailleurs. Au XVIIIe siècle déjà, Puységur, le chevalier de Folard, le maréchal de Saxe préconisaient une armée de métier alors que Guibert préfigurait et théorisait les armées de masse de la Révolution et de l'Empire. Ardant du Pic, très admiré de De Gaulle, prévoyait, avant sa mort en 1870, l'abandon des armées de masse, et rêvait d'une combinaison associant le moral à l'engin, le bon sens au génie. Langlois, directeur de l'École de guerre en 1900, préconisait lui aussi une armée de métier manœuvrière et supérieurement équipée. Von Seeckl sauva l'armée allemande en gardant après Versailles un noyau de cent mille hommes parfaitement encadrés et entraînés.
Foch aurait voulu maintenir en Allemagne le service militaire obligatoire, pensant d'ailleurs que ce serait une source de faiblesse. Ce sont les Anglais qui s'y opposèrent. En France, l'instauration du service militaire obligatoire avait modifié considérablement l'organisation militaire, et nous permit de gagner la guerre de 14-18, mais les états-majors et les cadres d'active préféraient toujours les engagements durables, et ne s'opposèrent pas à la réduction du service, pensant qu'en deçà d'une certaine durée, le service apparaîtrait comme inefficace et coûteux...
Dans cette démonstration-plaidoyer, de Gaulle donne encore un éclairage sur l'esprit de corps, les traditions militaires (l'honneur du navire) et revient sur les vertus nécessaires au commandement et d'abord sur la capacité de décision et le caractère et il donne sur la formation des chefs des principes toujours d'actualité: nécessité d'une formation supérieure et d'une culture générale. C'est la « politique de l'esprit militaire qui donnera son âme à ce grand corps. On verra jusqu'où peuvent aller, à la faveur de la technique et dans un système de qualité, l'art et les vertus qui sont l'honneur des armes ». Il faut relire toutes ces pages consacrées à la formation des chefs qui complètent celles du Fil de l'épée et qui demeurent toujours d'actualité.
Les réactions
Dans les Mémoires de guerre, le Général revient sur les réactions qui vinrent de différents milieux après la publication de son ouvrage. Il distingue les réactions du sérail militaire et les réactions politiques. Nous avons pu retrouver avec Philippe Oulmont dans les archives « de Gaulle » aux Archives nationales, les coupures de presse colligées par lui. Nombreux sont les articles très favorables, en particulier à de nombreuses reprises (une quarantaine d'articles), L'Écho de Paris, sous la plume d'André Pironneau et aussi parfois de Robert de Traz ; on trouve une approbation nette dans Le Journal des débats (général Duval) ; Le Temps (général Baratier) ; dans La Revue d'études militaires; dans l’Action française ; La Revue des sciences politiques ; La Liberté du sud-ouest (Louis Cadras). On remarque que plusieurs officiers généraux, deuxième section, lui sont très favorables (général Duval, général Baratier, général Cugniac, général Madelin) ou plutôt favorables (général Pitois) ; on ne s'étonne pas de trouver parmi les signataires enthousiastes, Lucien Nachin (Journal des anciens enfants de troupe) et avec quelques nuances, Jean Auburtin.
L’article non signé de l’Action française est écrit par un officier qui gardait le souvenir émerveillé de la lucidité de l'enseignement de De Gaulle à Saint-Cyr; il est question d'un livre décisif, d'un très remarquable livre, d'un projet profondément convaincant, d'une conception moderne, sincère et solide, d'un livre roboratif et d'une haute élévation de pensée, un des ouvrages les mieux pensés et les mieux écrits qui est paru au cours de ces derniers mois...
Plusieurs soulignent que le projet se prêterait à une réalisation par étapes. Nul doute, écrit André Pironneau, que les idées du commandant de Gaulle ne fassent dans l'opinion compétente un rapide chemin... où nous souhaitons que ces fortes idées arrivent à secouer cette morne inertie où nous nous enlisons. Il y a également l'avis favorable souligné par de Gaulle dans ses Mémoires d'Emile Buré et de Charles Giron dans l'Ordre, d'André Lecomte dans l'Aube, (discussion avec André Lecomte concernant le prétendu risque politique de l'armée de métier).
Parmi ceux qui discutent l'article ou se bornent à l'analyser, Désiré Ferry insiste sur la question des lignes fortifiées qui ne peuvent suffire à tout (les forteresses ne sont pas une panacée, L’Express de l'Est). Mais c'est surtout le dilemme ou l'armée professionnelle ou l'allongement de la durée du service qui retient les commentateurs. Pour de nombreux militaires (commandant Bayser entre autres) la formule préconisée est la seule qui permette d'échapper à une augmentation importante de la durée du service (au moins deux ans).
Parmi les journaux les plus réservés ou nettement hostiles, Le Populaire (Léon Blum: « Le corps professionnel de De Gaulle, la mode du moment »), Le Mercure de France qui compare de Gaulle au roi Ubu. Certains se trompent lourdement et voient dans Weygand l'inspirateur de De Gaulle, d'autres font confiance au maréchal Pétain qui très certainement saura tout concilier pour la sauvegarde et la défense de la France... Certains enfin (Fernand de Brinon dans L’Information) défendent une solution pacifiste de désarmement général.
Si l'on veut faire la liste des partisans et des opposants en distinguant les militaires, en activité ou en deuxième section et les milieux médiatiques, journalistiques et politiques, on trouve en ce qui concerne les partisans du côté des militaires, les généraux Hering, Doumenc, Duval, Colson, Delestraint, Martin, Montagne, le colonel Veltry, le lieutenant-colonel Bouvard, le capitaine Cailloux.
Dans les milieux médiatiques, avec des réticences, le grand ami et conseiller de De Gaulle, Emile Mayer et son entourage, Marcel Déat, Fervacque (pseudonyme de Rémy Roure), dans Le Temps, André Pironneau (déjà cité), Henri de Kerillis -mais qui cristallisera l'opposition de Daladier - Raymond Cartier, Emile Buré, Charles Giron, Jean-Marie Bourget, André Lecomte, Réginald Kann.
Parmi les politiques, Marcel Déat (déjà cité), Henri de Kerillis (déjà cité), Léo Lagrange, Philippe Serre, Paul Boncour (lors du plan Maximum), probablement Alexandre Millerand et bien entendu, Paul Reynaud et Georges Mandel.
Parmi les opposants, du côté militaire, les généraux Debeney, Weygand, Chauvineau, le maréchal Pétain et à la direction de l'infanterie et à l'inspection des chars, le général Dufieux, le colonel Slehli les lieutenants-colonels Perré et Pigeaud. Dans l'entourage du général Gamelin, c'est le colonel Petitbon qui mène l'attaque.
Parmi les militaires ayant un rôle politique, le colonel Fabry le général Maurin, et pour les politiques Edouard Daladier, Léon Blum et même André Tardieu.
En ce qui concerne les journaux et les livres militaires l'opposition est très nette de la part du général Chauvineau, de XXX du Mercure de France, de Duchene, de Jean Rivière clans Le Figaro.
De Gaulle a conscience que son livre fait un peu de bruit. Il synthétisera admirablement toutes les réactions en les présentant dans les Mémoires de guerre. La lettre relativement peu connue au général Colson, donne le fond de sa pensée très rapidement après la publication de Vers l'armée de métier et avant la rédaction du Mémorandum : « Je crois que le corps de manœuvre sera professionnalisé pour la plus grande partie ou qu'il ne sera qu'une côte mal taillée. Je ne vois pas des unités pareilles, et qu'il faut tenir constantes dans leurs forces et capables d'agir avec le maximum de vigueur dès le premier choc, formées d'hommes du contingent incorporés ou libérés par masses au moins une fois par an, et qui comprennent « la classe ». À mon sens, un tel outil de choix implique un esprit du personnel analogue à celui de notre ancienne chevalerie ou la vieille Garde de l'Empire, un esprit militaire de haute qualité. De toute manière, il me semble que vous, mon général, et modestement moi-même, n'aurons pas combattu en vain. Il y a en ce moment, dans tous les milieux, un progrès de telles idées qui est vraiment saisissant et qui permet d'espérer la victoire prochaine du bon sens sur les routines et les préjugés ». De Gaulle, à ce moment est saisi d'un certain optimisme ; malheureusement, les faits ne confirmeront pas cet espoir, et le pouvoir politique et le commandement français n'envisageront la création de quatre divisions cuirassées de réserve qu'au début de la guerre, alors que les Allemands, dès 1935, disposaient de trois Panzerdivisionen.
Dans ses Mémoires de guerre, rappelant son combat d'avant-guerre dans le domaine des idées puis, ayant pu constater sur le terrain et à la tête d'une unité cuirassée, les possibilités de cette arme, en particulier dans le domaine de la contre-offensive, il note son désappointement et son indignation, en constatant que, les Allemands disposent d'une armée mécanique de qualité et d'une extrême puissance. « Il m'était insupportable de voir l'ennemi du lendemain se doter des moyens de vaincre tandis que la France en restait privée ». Sur le champ de bataille, il se dira soulevé d'une fureur sans borne : « Ah, c'est trop bête! ». Au lieu et place d'une pauvre division, faible, incomplète, improvisée, isolée, quels résultats n'eut pas obtenus, pendant ces derniers jours de mai, un corps d'élite cuirassé dont nombre d'éléments existaient, d'ailleurs, bel et bien, quoique contrefaits et dispersés. Que l'État eut joué son rôle; qu'il eût lorsqu'il était encore temps orienté son système militaire vers l'entreprise, non la passivité, que nos chefs eussent en conséquence disposé de l'instrument de choc et de manœuvre qui lut souvent proposé au pouvoir et au commandement, alors nos armes avaient leur chance et la France retrouvait son âme ».
L’actualité et la professionnalisation de l'armée française permettent un retour sur ce texte fondamental réanalysé, en particulier par Boniface et par Pasquay.
Vue d'ensemble
À plusieurs reprises il a été question de corps de bataille, de force d'intervention, de force d'action rapide et aujourd'hui de forces de projection. Il convient de rappeler que pour de Gaulle, son système de pensée est global, qu'il faut avoir la capacité d'embrasser les ensembles, de discerne]' les enchaînements et les limites, qu'il faut surtout se doter de l'armée de sa politique et donc de s'en donner les moyens et non faire la politique de l'armée ou celle qui peut être concédée par les politiques et les financiers.
L’armée doit rester la colonne vertébrale de la nation, ce qui était surtout vrai avec la conscription renforcée par un corps professionnel. Il est intéressant de noter que les missions en dehors de l'hexagone et dans un contexte diplomatique international, voire humanitaire, ont été prévues par de Gaulle. L’instrument doit en effet être prêt aux actions de secours, prêt à agir au dehors à toute heure en toute occasion. Il faut savoir transposer sur le plan international un objectif strictement français, faire respecter un ordre universel, le respect réciproque des droits et des frontières, cette entraide de tous dans la défense de chacun...
D'où la possibilité de saisie d'un territoire contesté, d'établissement d'un barrage entre adversaires, de l'exécution d'un contrôle qui apporteraient au maintien de l'ordre, un élément de puissance matérielle, car il ne saurait y avoir de justice, de dignité internationale, de liberté sans une belle et bonne force militaire française. On voit donc combien ce texte, par ailleurs remarquablement structuré et écrit, demeure d'une brûlante actualité.
La doctrine du général de Gaulle n'a pas changé depuis sa réflexion en profondeur sur le projet de loi concernant la défense nationale lorsqu'il était au Secrétariat général de la Défense nationale.
Un pays comme la France doit avoir sa propre défense et ceci quelle que soit la situation du moment, les alliances, la coordination nécessaire des diplomaties et de l'engagement des forces armées. « La France doit être armée ou bien ne pas être ». Dans son allocution devant l'IHEDN, en 1961, il annonce la possession prochaine de l'arme nucléaire par la France alors que la guerre d'Algérie perdure. Il déclare: « Le caractère d'une grande puissance c'est... Qu'elle ne "dépend" de personne, même si elle s'accorde ou s'allie avec d'autres et la France doit être une grande puissance ou bien cesser d'être la France. C'est à l'Étal qu'il revient d'organiser la défense, c'est même son rôle essentiel. C'est à lui qu'il revient de choisir à bon escient les moyens de guerre qui sont nécessaires à cette mission » ; et de rappeler qu'en fonction des époques, un type d'armement ou une lactique ont imposé leur suprématie: l'arme en fer surgissant parmi les armes en bois, l'arme à feu, la mobilité, la grande unité combinaison des armes, l'arme à tir rapide, l'arme lourde, l'arme motorisée - chars, avion - , l'ubiquité de l'armement, l'arme atomique enfin.
L’armée motorisée et le char représentera donc pour de Gaulle un moment de l'histoire militaire « et l'essentiel fut toujours de l'admettre et d'y porter l'effort principal de la doctrine de l'armement, de l'organisation, de la tactique et de la stratégie ». On retrouve donc ici, dans la fresque brossée, la part essentielle qu'en 1934 il laissait à l'arme blindée comme moyen susceptible de donner à la France la capacité de défense au sens large, c'est-à-dire d'offensive et de contre-offensive et surtout de manœuvre à fins militaires ou diplomatiques. Il en démontrait le caractère nécessaire et même indispensable ; son diagnostic lucide a été hélas, parfaitement confirmé a contrario.
Il est certain que clans toute sa démonstration et au moment où le service militaire avait été ramené à un an, il émettait de sérieux doutes sur la valeur de la conscription, et tendait à l'éliminer presque totalement des effectifs de l'armée de métier. Par la suite, le service militaire ayant été porté à deux ans, il eut la possibilité de constater que les « conscrits » étaient parfaitement capables de servir dans les unités motorisées et blindées. C'est la raison pour laquelle, tant après la Libération que lors de sa présidence, il n'envisagea jamais la suppression du service militaire obligatoire.
Dans une conversation avec Alain Peyrefitte qui l'interrogeait sur la disparition éventuelle de la conscription et la recréation d'une armée de métier, il écarta cette solution et d'abord pour des raisons morales : « Ce serait injuste vis-à-vis des classes qui ont payé le prix fort. On risquerait de détruire chez les jeunes l'esprit de défense. Le service militaire, c'est une grande tradition patriotique et républicaine qui fait participer la jeunesse à l'effort de défense. Vous savez l'armée, ça a quand même du bon, ça enseigne aux jeunes à lire, à écrire, à compter, là où l'école a échoué. Entre temps les jeunes ont mûri, ça leur donne une seconde chance, ça leur apprend à vivre ensemble, à respecter une discipline ».
La leçon majeure est qu'il faut savoir s'adapter « en permanence aux faits nouveaux » ; « rien ne prévaut contre l'esprit du temps ». Nul ne peut croire « qu'un futur conflit doive ressembler, même de loin, à celui que nous avons vu ».
L’ouvrage était dédié à l'Armée française « pour servir à sa foi, à sa force, à sa gloire ». Il sait qu'elle redoute comme d'« instinct, ce qui tend à modifier sa structure » et pourtant la réforme profonde est toujours nécessaire et nécessite une volonté politique soutenue. Le livre s'achève par l'envol devenu célèbre : « Dans le dur travail qui va rajeunir la France, l'armée nouvelle servira de recours et de ferment. Car l'épée est l'axe du monde et la grandeur ne se divise pas ».














