"Vers l'armée de métier" - Les oeuvres de Charles de Gaulle

Vers l'armée de métier

Il développe la théorie de la nécessité d'un corps de blindés, alliant le feu et le mouvement, qui nécessite la création d'une armée professionnelle aux côtés de la conscription.

Ce livre étonnant n'eut en France qu'un bref succès de curiosité, mais inspira, de son propre aveu, le général Guderian, créateur de la force mécanique allemande.

 

 

Vers l’armée de métier : un plaidoyer stratégique et diplomatique

Par Pascal BONIFACE, article tiré du colloque "Charles de Gaulle : du militaire au politique, 1920-1940", Fondation Charles de Gaulle, 2004

 

Évoquant, dans l'appel de Londres du 18 juin 1940, « la force mécanique, terrestre et aérienne de l'ennemi » qui a submergé l'armée française, le général de Gaulle précise à ses auditeurs qu'il « parle en connaissance de cause ». En effet, depuis la publication six ans plus tôt de Vers l'armée de métier, un manifeste en faveur de la création d'un corps de manœuvre cuirassé composé de professionnels, il a tenté de sensibiliser les responsables militaires et politiques sur la nécessité pour la France de se doter d'un tel instrument. Son livre, toutefois, dépasse largement les seules considérations techniques et tactiques associées à l'emploi des chars, pour s'élever à une réflexion diplomatique et stratégique. Mais cette perspective globale, subordonnant l'utilisation de l'armée de métier à un but politique supérieur, est-elle pour autant centrale dans l'économie de l'ouvrage ? Ou bien, au contraire, les aspects diplomatiques ne sont-ils mis en exergue que pour faire valoir la nécessité d'une organisation militaire moderne adaptée aux nouvelles formes de la guerre ? Un retour sur la genèse de Vers l'armée de métier, puis l'étude de son contenu et la présentation des conditions de sa réception en France éclaireront l'esprit d'un livre majeur du futur chef de la France libre.



Genèse d'une œuvre

Un contexte géopolitique menaçant

Lorsque Vers l'armée de métier paraît en mai 1934, la situation internationale, perturbée par les effets de la crise économique de 1929, tend à s'assombrir pour la France et l'Europe. Depuis plus d'un an, Adolf Hitler est au pouvoir en Allemagne. En octobre 1933, le Reich, qui s'est engagé dans une politique de réarmement clandestin, quitte la Société des Nations et la Conférence sur le désarmement. La France exprime son refus de légaliser cette politique allemande et décide d'assurer sa sécurité par ses propres moyens : c'est ce qu'elle affirme dans une note à la Grande-Bretagne le 17 avril 1934. Face à la menace outre-Rhin, Louis Barthou, ministre des Affaires étrangères depuis février 1934, cherche à relancer le système des alliances de revers instauré par le biais de la Petite Entente avec les pays d'Europe centrale une quinzaine d'années plus tôt et il envisage un rapprochement avec l'Italie.


Dans ses Mémoires de guerre, de Gaulle justifie son projet d'armée de métier par l'arrivée d’Hitler au pouvoir, car « dès lors, les choses ne pouvaient que se précipiter. Faute que personne ne proposât rien qui répondît à la situation [il s'est senti] tenu d'en appeler à l'opinion et d'apporter son propre projet ». Mais Vers l'armée de métier n'apparaît pas comme une œuvre de circonstance seulement dictée par les problèmes du moment. Les allusions précises à l'Allemagne nazie n'y abondent pas au demeurant, même si le danger potentiel qu'elle représente est évoqué à travers la pente du « Reich d'aujourd'hui » vers « l'expansion au-dehors et les grands desseins », qui sont les conditions traditionnelles de l'unité de l'Empire (p. 24).


Le lieutenant-colonel de Gaulle resitue cette menace sur le long terme et c'est dans cette perspective qu'il analyse la question de la « couverture », objet de son premier chapitre. À travers maints exemples historiques, il souligne la faiblesse permanente de la frontière Nord-Est, « infirmité séculaire de la patrie », dont l'absence d'obstacles naturels, le « tracé saillant » et la confluence des vallées vers le cœur de la France constituent un « désavantage géographique ». Mais au-delà, c'est Paris qui se trouve directement menacé. Aussi se pose le problème classique de la couverture militaire de « la plus faible de nos frontières », toujours menacée « par le plus fort de nos voisins ».

 

Le constat a déjà été exposé par de Gaulle, après d'autres stratèges, dans un article de 1925, et il sert également à justifier la construction de la ligne Maginot à partir de 1930. Cependant, l'auteur de Vers l'armée de métier ne partage plus les conclusions stratégiques défensives tirées par l'état-major en matière de couverture. S'il admet le rôle historique des fortifications permanentes, il en mesure les inconvénients et les faiblesses pour les armées de son temps : « Édifier notre couverture uniquement sur la résistance d'ouvrages tenus par des novices serait une absurdité. » En effet, une ligne de défense continue implique des garnisons nombreuses, donc disparates, qui risquent de céder devant un adversaire déterminé et équipé de matériels modernes. Or le retrait de Rhénanie des forces françaises d'occupation rend de nouveau crucial le problème de la couverture, tandis que le service militaire d'un an adopté en 1928 a réduit les effectifs de l'armée.


La pensée de Charles de Gaulle s'applique à la fragilité stratégique de la frontière et à un contexte international troublé par la menace allemande. Il en souligne davantage les permanences que les ruptures en les rattachant à la longue durée plutôt qu'à l'actualité immédiate, sans doute pour donner plus de force à sa démonstration. C'est pourquoi la géographie et l'histoire servent à justifier le cadre général des rénovations préconisées. Or le changement se trouve moins dans la donne géopolitique que dans les progrès techniques, objet du second chapitre : les machines, chars et avions en particulier, bouleversent l'art de la guerre, voire les rapports de force internationaux. Mais cette réflexion associant la géopolitique et la révolution technique s'est construite par étapes.

 



La maturation de Vers l'armée de métier


Lors de la publication de son livre, de Gaulle est affecté depuis le printemps 1932 au Secrétariat général du Conseil supérieur de la Défense nationale. Cet organisme est à la disposition de la présidence du Conseil « pour la préparation à la guerre de l'Etat et de la nation ». L'auteur s'y trouve « mêlé, sur le plan des études, à toute l'activité politique, technique et administrative, pour ce qui concern[e] la défense du pays », ce qui l'amène à envisager les problèmes dans une perspective de stratégie globale. Son travail consiste à rédiger des études sur la conduite de la guerre et un projet de loi sur la mobilisation de la nation. Cette affectation permet à de Gaulle d'appréhender les questions militaires dans leur dimension politique plutôt que dans leur aspect technique. C'est d'ailleurs sous l'angle stratégique qu'il étudie d'abord les possibilités des chars.


Avant les années trente, de Gaulle connaît peu les engins blindés : peut-être en a-t-il vu manœuvrer en 1920 au cours de son séjour en Pologne. En 1921, il effectue un stage au sein d'un régiment de chars à Satory, dans le cadre de la découverte des différentes armes, préliminaire à la scolarité de l'Ecole de guerre. Il assiste aussi en 1925 à une rencontre de l'Association des anciens officiers de chars d'assaut. Mais c'est dans le Journal des anciens enfants de troupe de novembre 1932, qui publie par ailleurs un compte rendu élogieux de son précédent ouvrage, Le Fil de l'épée, que de Gaulle prend conscience des bouleversements occasionnés par « la motorisation et le cuirassement des véhicules ». L'auteur anonyme de cet article intitulé « Réflexions d'un amateur » est Lucien Nachin, un ancien officier de ses amis qui dirige une collection de livres de stratégie.


La question du « moteur combattant » devient bientôt un sujet de discussion dans le salon d'Emile Mayer que fréquente assidûment de Gaulle. Son hôte, ancien polytechnicien, officier d'artillerie retraité, est un penseur non conformiste, proche de Jaurès et de Blum, ami de jeunesse de Joffre et de Foch. Les rencontres dominicales qu'il anime offrent l'occasion à ses invités de réfléchir sur les questions militaires et stratégiques en dehors de tout esprit de doctrine. C'est Mayer qui conduit de Gaulle vers la radicale Revue politique et parlementaire où le jeune officier signe son premier article relatif à l'armée de métier en mai 1933. À travers cette publication, il vise un public plus large que les seuls responsables militaires, montrant ainsi sa conception politique des questions de défense. Les grandes lignes de ce texte et certaines formules, jusqu'au titre « Vers l'armée de métier », seront reprises dans l'ouvrage de 1934. Il annonce déjà que « les nécessités de la couverture, les exigences de la technique guerrière, l'évolution internationale s'accordent pour nous dicter une réforme militaire profonde ». C'est pourquoi le moment lui semble venu d'ajouter à l'armée de masse, « élément principal de défense français », mais difficile à mobiliser, « un instrument d'élite apte à frapper à toute heure, en tout lieu, en toute occasion ». Ce corps d'intervention devrait comporter six divisions de ligne et une légère, chacune constituée de trois régiments d'infanterie, mais d'un seul de chars, outre les unités d'appui et de soutien. De Gaulle accorde ainsi la priorité à la création d'un corps d'armée autonome, très mobile et professionnalisé, donc immédiatement disponible.

 

L'emploi des chars, certes envisagé parmi d'autres moyens, ne constitue cependant pas encore l'épine dorsale de l'armée de métier. Le substantif lui-même n'apparaît qu'à quatre reprises dans l'article. De Gaulle propose avant tout un instrument militaire qui, ayant une « capacité de manœuvre répressive ou préventive », bouleverserait « les conditions politiques et militaires de la sécurité française et de nos alliés ». L'article exprime une vision stratégique et diplomatique bien plus qu'une réflexion technique et tactique sur l'emploi d'engins modernes. En tous les cas, le texte suscite peu de réactions.


Dans les mois suivants, de Gaulle développe ses idées sur la professionnalisation de l'armée. Sollicité par André Lecomte, il collabore, de manière anonyme, à une enquête que le quotidien démocrate-chrétien. L’Aube publie, en novembre 1933, sur « Nation armée ou armée de métier ». Peu après, il prédit dans la revue des jésuites Les Études que « l'armée de demain comportera [...] un noyau de troupes de choc, formées de spécialistes, dotées, grâce au moteur et à la cuirasse, d'une puissance relative qui en fera l'élément capital des combats ». De Gaulle poursuit sa réflexion dans la Revue des vivants du 13 janvier 1934 avec un article intitulé « Forgeons une armée de métier », avant de publier son livre en mai suivant.


Vers l'armée de métier paraît en un volume de quelque 250 pages chez l'éditeur Berger-Levrault, ancien compagnon de captivité de l'auteur à Ingolstadt et spécialisé dans les publications militaires. De Gaulle signe sous son seul nom, sans mention de grade, comme il l'a déjà fait dans certains de ses écrits antérieurs. Ce procédé peu habituel pour un officier témoigne là encore de la volonté de l'auteur de s'adresser à l'ensemble de l'opinion publique. La question de l'armée de métier et de son emploi relève d'abord de la compétence du politique, ce que soutient l'ouvrage. La première partie, « Pourquoi ? », justifie la création d'une force d'intervention au nom de la nécessaire « couverture » de la frontière Nord-Est (chapitre 1), de l'évolution de la « technique » qui révolutionne l'art de la guerre (chapitre 2), et de la « politique » (chapitre 3) qui a besoin de troupes professionnelles pour faire face à la situation internationale. La seconde partie du livre s'intéresse au « Comment ? » : la « composition » du corps cuirassé (chapitre 4), son « emploi » (chapitre 5) et son « commandement » (chapitre 6). Au total, deux chapitres sur six, et encore partiellement, portent sur les chars, tandis que les aspects politiques et géostratégiques occupent la moitié du livre.


La pensée de Charles de Gaulle sur l'armée de métier, en évolution, rapproche trois idées, le recours à des troupes professionnelles, le corps d'intervention et l'emploi des chars, pour proposer un instrument militaire au politique. « Tout se tient » (p. 77) : ce leitmotiv donne l'orientation du projet gaullien qui s'appuie sur la synthèse de différentes sources.

 



Les sources de Vers l'armée de métier


Sans doute est-il possible de distinguer, parmi les sources d'inspiration de l'ouvrage, les stratèges contemporains, les auteurs militaires classiques et les écrivains. De Gaulle évoque dans ses Mémoires de guerre ce qu'il doit à l'influence des premiers, le général Estienne en France, le général Fuller et sir Liddell Hart en Grande-Bretagne pour les chars, le général von Seeckt en Allemagne pour l'armée professionnelle, le général Douhet en Italie pour l'aviation de bombardement. L'idée de constituer un corps blindé de 100 000 hommes a déjà été émise en 1919 par Estienne, l'un des concepteurs de l'artillerie d'assaut durant la Grande Guerre. Il assigne aux chars les missions traditionnellement dévolues à la cavalerie, rupture et destruction du front adverse, mais aussi exploitation et encerclement, alors que l'armée française préconise un rôle d'accompagnement de l'infanterie. Annonçant davantage les idées gaulliennes, la doctrine britannique des années 1920 définit plutôt le principe du corps expéditionnaire très mobile, équipé de matériels modernes, apte à intervenir loin de ses bases, en particulier dans le vaste empire colonial. C'est pourquoi l'armée anglaise mise sur des chars rapides et légers, au détriment de leur puissance de feu et de leur protection, pour un emploi stratégique, alors que la France n'a qu'une conception tactique de l'utilisation des blindés.

 

De Gaulle puise dans ces doctrines d'emploi qui visent à promouvoir la vitesse et le mouvement, à l'encontre des procédés tactiques de la Première Guerre mondiale privilégiant a sûreté. Sans doute ces idées prônant la manœuvre lui rappellent-elles aussi les opérations auxquelles il a participé lors de la campagne de Pologne en 1920.


Une force cuirassée d'intervention rapide doit être servie par des troupes peu nombreuses mais volontaires, bien entraînées et formées de spécialistes. Pour cela, de Gaulle rejoint les théories du commandant en chef de l'armée allemande, le général von Seeckt, qui proclame en 1928 que les 100 000 hommes de métier de la Reichswehr représentent une force supérieure à la multitude sans cohésion de l'armée française. Une telle affirmation fait naître en France un débat qui s'amplifie en 1930 avec la parution de son livre Paroles d'un soldat. Selon von Seeckt, ses troupes professionnalisées bousculeraient les divisions françaises « comme un chien dans un magasin de porcelaine ». Toutefois, la Reichswehr n'a plus en face d'elle l'armée victorieuse qui comptait un million d'hommes en 1919, tandis qu'elle est devenue une force de cadres capable d'agir comme troupe de choc ou comme noyau dur pour une éventuelle levée en masse. En France, certains s'inquiètent des insuffisances de l'armée : en 1929, dans Feue l'armée française, le commandant Lucien Souchon dénonce, sous couvert de l'anonymat, les conséquences néfastes du service d'un an.

 

La même année, J.I.R.G.I., pseudonyme d'un officier socialiste, écrit que « l'armée française est au bord de la tombe ». Il suggère, en cas de menace allemande directe, de prendre l'initiative par une attaque fulgurante. Son livre, L'armée française vivra, fait sensation à l'époque et de Gaulle s'en inspire sans doute. À sa manière, ce dernier propose une solution aux faiblesses de l'institution militaire, d'où sa dédicace « À l'armée française, pour servir à sa foi, à sa force, à sa gloire ». L'un des paradoxes de l'ouvrage consiste à prendre pour modèle la Reichswehr, issue de la défaite, mais devenue une référence pour l'ancien vainqueur.


Vers l'armée de métier puise aussi aux sources plus classiques des penseurs militaires, à commencer par le colonel Charles Ardant du Picq (1831-1870) et ses Études sur le combat antique et moderne, rééditées par Lucien Nachin en 1930  Ce stratège prévoit l'abandon des armées de masse au profit de petites troupes professionnelles disposant d'une forte cohésion morale, car celle-ci est primordiale à la guerre. Ardant du Picq se demande également si la supériorité d'une armée de métier sur les gros bataillons, avec « le perfectionnement excessif des armes de destruction lointaine », ne tiendrait pas « à quelque combinaison [...] du moral et de l'engin ». De Gaulle ne dit pas autre chose en 1934.


Plus littéraire, l'influence d'Ernest Psichari semble aussi nourrir la pensée de l'auteur de Vers l'armée de métier. Tous deux exaltent « l'esprit militaire » qui, témoignant d'une conception quasi religieuse du métier des armes, doit habiter l'armée professionnelle que chacun appelle de ses vœux. Mais les finalités de cette troupe de métier diffèrent selon les deux auteurs : de Gaulle y défend d'abord l'efficacité de l'armée, alors que Psichari veut sauvegarder l'indépendance de l'institution militaire par rapport à la Nation.


Autre référence littéraire, Paul Valéry fait l'objet d'une citation « des plus illuminantes », tirée de sa réponse au discours de réception du maréchal Pétain à l'Académie française, le 22 janvier 1931 : « On verra se développer les entreprises de peu d'hommes choisis, agissant par équipes, produisant en quelques instants, à une heure et dans un lieu imprévus, des événements écrasants » (p. 75-76). D'autres de ses écrits, comme cette affirmation selon laquelle « la machine ne veut et ne peut connaître que des " professionnels " », inspirent peut-être encore de Gaulle. Vers l'armée de métier doit aussi à Jacques Bainville, l'historien d'Action française, en particulier dans son analyse de la lutte séculaire entre les Français et les Allemands ou de la menace éternelle du voisin germanique. Enfin, il cite des auteurs classiques comme Epictète, La Rochefoucauld ou Pascal, voire des écrivains plus contemporains, tel Barrés, en épigraphe des chapitres et dans le corps du texte.


Les allusions littéraires de Vers l'armée de métier suggèrent qu'il ne s'agit pas d'un simple traité technique sur l'emploi des chars, mais d'un essai, d'un plaidoyer, d'un manifeste ayant une portée, une signification et un message bien plus amples. Inscrit dans un contexte international troublé, fruit d'une lente maturation, l'ouvrage soulève la question de la cohérence entre la politique de la France et l'outil militaire dont elle dispose.

 



L'armée de métier, un outil militaire pour une diplomatie ambitieuse


Un but : avoir les moyens d'une grande politique étrangère


La proposition de constituer un corps cuirassé professionnalisé ne relève pas de la seule préoccupation de moderniser l'armée. Bien plus, elle vise à donner à la France un moyen d'intervention pour qu'elle puisse s'imposer dans les affaires internationales. Bras armé de la diplomatie, nouvelle forme de l’Ultima ratio régis du roi de guerre d'Ancien Régime, l'armée de métier doit permettre à la France de mener une politique étrangère ambitieuse. De Gaulle prend appui sur ce projet de corps cuirassé pour militer en faveur d'une telle diplomatie d'envergure, inséparable de « quelque grand rêve national » dont il se demande s'il n'est pas « nécessaire à un peuple pour soutenir son activité et conserver sa cohésion ». D'ailleurs, il attribue pour une part la perte du sentiment de l'intérêt général et « l'atonie » des masses au « manque d'ambitions extérieures » (p. 86-87). Pour lui, la politique de la France « ne peut être limitée à la surveillance des frontières » et sa stratégie ne doit pas se borner « à la stricte défense du territoire » (p. 87). Au contraire, sans pour autant ambitionner des conquêtes territoriales, la France doit s'affirmer dans trois domaines extérieurs.


Le premier concerne le maintien « d'un certain ordre établi, dont tous les éléments se trouvent solidaires ». L'auteur, mentionnant les traités, les pactes, les engagements « qui consacrent cette interdépendance », fait sans doute allusion aux accords conclus entre la France et les pays d'Europe centrale, à l'origine de la Petite Entente. Aussi, sous peine de se trouver « devant des faits accomplis et d'être un jour seuls, sans alliés et sans amis », il faut que les Français soient toujours en mesure d'agir « au-dehors », d'où la nécessité de « disposer d'un instrument d'intervention » (p. 88). Il s'agit d'honorer et de concrétiser les alliances.


La sécurité collective fondée sur un ordre universel ou « tout au moins européen » serait un second domaine complémentaire de la politique étrangère de la France, dont « l'intérêt permanent » pourrait se confondre « avec un grand idéal humain ». Toutefois, dans un premier temps, de Gaulle ne masque pas ses réticences à l'égard de cette aspiration à un « ordre international nouveau » dans lequel son pays cherche « les sûretés qu'[il] tirait jadis des procédés traditionnels » (p. 29). Il déplore que la France soit devenue « la Pénélope de l'œuvre internationale » avec son réseau de pactes et de protocoles visant à maintenir la paix. Sans doute songe-t-il au pacte Briand-Kellogg de 1928 par lequel « nous déclarons mettre la guerre hors la loi », tandis qu'ailleurs « on se groupe en [...] sections d'assaut » (p. 31). De Gaulle récuse cette politique française, teintée d'un idéalisme « aidé d'une certaine piété anglo-saxonne », parce qu'elle ne peut empêcher la violence entre les États.

 

C'est pourquoi défend-il, dans un deuxième temps, « la formation d'une police internationale », composée de contingents de métier de différents pays. Seule une telle force serait capable de « séparer le Japon de la Chine, occuper le Chaco, chasser les milices racistes hors de l'Autriche ou de la Sarre ». La saisie d'un « territoire contesté », l'établissement d'un « barrage entre des adversaires », l'imposition d'un contrôle seraient plus efficaces pour le maintien de l'ordre que «toutes les adjurations » (p. 89-90). L'idée n'est pas nouvelle : elle rejoint « le plan constructif français » soutenu par Joseph Paul-Boncour à Genève en novembre 1932, qui propose d'attribuer à la Société des Nations une force professionnelle disposant des matériels lourds, dont les chars, que les milices nationales ne pourraient posséder Or, au SGDN, de Gaulle participe à la rédaction des plans de sécurité et de limitation des armements présentés par Tardieu puis Paul-Boncour. Ce dernier affirme dans ses Mémoires s'être inspiré des idées d'armée professionnelle motorisée exposées par de Gaulle, qu'il rencontre avant juin 1932, date de son entrée au ministère de la Guerre. Mais l'auteur n'a pour le moment rien publié sur le sujet. Même s'il réfléchit déjà à un concept de force d'intervention, il ne semble pas encore mesurer tout l'apport des chars.


Quand bien même la France négligerait ses obligations extérieures, il lui faut encore assurer la charge de son empire colonial, troisième dimension de son rôle international justifiant l'existence d'une troupe de métier. Avec « la restriction des échanges entre Etats », conséquence de la crise de 1929, les « marchés neufs », essentiellement outre-mer, prennent de l'importance. Or dans ces contrées, la France voit « naître des mouvements d'idées, de passions, d'intérêts, dont le but est la fin de [sa] domination » (p. 91). Elle ne peut compter sur les seules troupes indigènes comme « unique recours de son autorité » pour maintenir l'Empire. En revanche, l'armée de métier pourrait se montrer « dans des régions bien choisies » afin de parer « des événements fâcheux ». De Gaulle prend ainsi la mesure de la place mondiale de la France, « puissance musulmane qui perçoit d'Alep à Agadir les sourdes secousses de l'Islam, État riverain du Pacifique qui subit en Indochine les ébranlements de l'Asie » (p. 92).


La question de la politique étrangère de la France et de ses ambitions se trouve donc au cœur de la démonstration de Vers l'armée de métier. Pourtant, certains considèrent qu'elle n'y représente qu'un argument parmi d'autres : Gaston Palewski estime que de Gaulle parle « d'abord en militaire ». Pour l'écrivain polémiste Alfred Fabre-Luce, l'auteur « envisage naturellement les problèmes politiques du point de vue militaire », ce qui le conduit à « une vision un peu étroite des affaires extérieures ».

 

Ainsi, il semble ignorer que la France, même armée d'un corps cuirassé, n'aurait pu intimider l'Allemagne sans que la Grande-Bretagne la désapprouvât. En réalité, Vers l'armée de métier ne propose pas un programme précis en matière d'affaires étrangères. Il est un plaidoyer pour que la politique française dans le monde soit ambitieuse et qu'elle ait les moyens militaires de ses ambitions. Aussi de Gaulle part-il de ce qui existe, les alliances, l'aspiration à la sécurité collective, l'empire colonial, pour montrer en quoi cette réalité internationale peut être vivifiée par une politique d'envergure utilisant un instrument militaire adapté car mobile. C'est par le biais de l'armée de métier que de Gaulle remonte à la finalité première, la conduite des affaires extérieures de l'État. Elles sont la raison d'être du corps cuirassé. L'auteur se place ainsi à la jonction du politique et du militaire, ce qui ne l'empêche pas de présenter aussi une ébauche technique de son projet.

 



Les moyens techniques de l'armée de métier


De Gaulle évoque les chars surtout dans le livre de 1934, alors que ses articles antérieurs les mentionnaient à peine. L'originalité de son propos tient à la répartition et au concept d'emploi de ces blindés qu'il s'agit de regrouper dans un corps d'armée autonome pour disposer ainsi d'« une extrême puissance » et être en mesure de provoquer la surprise. L'armée de métier doit constituer une force offensive combinant le feu et le choc, l'armement et la vitesse. Sa composition serait de six divisions de ligne, elles-mêmes formées de trois brigades, une blindée, une d'infanterie et une d'artillerie. Un bataillon du génie, un de transmissions, un de camouflage, un groupe de reconnaissance, tous motorisés, et un groupe d'aviation d'observation renforceraient chaque grande unité. Le corps cuirassé compterait en outre une division légère « pour l'exploration et la sûreté à distance » et des réserves générales avec les appuis et les services.

L'organigramme exposé par de Gaulle reste toutefois assez sommaire : des ordres de grandeur remplacent toute véritable quantification, le vocabulaire employé n'use presque pas de jargon technique, les imprécisions abondent. Ainsi, en matière d'intendance et de logistique, de Gaulle se contente d'évoquer les « services accoutumés » (p. 117). Or le soutien d'une grande unité motorisée doit prendre en compte son important ravitaillement en carburant, munitions et pièces détachées, ainsi que le maintien en condition de ses matériels. L'auteur décrit par ailleurs une brigade blindée « armée de cent cinquante canons de moyen calibre » et d'autres « pièces » (p. 111). Ce vocabulaire d'artilleur, utilisé ici pour désigner les chars, révèle l'imprécision du propos, mais il se double aussi d'une réminiscence, car les premiers blindés formaient l'artillerie d'assaut.


En fait, de Gaulle entend convaincre l'opinion et les politiques qui ne sont pas des spécialistes des questions militaires. Il « est plus un théoricien de l'emploi des chars qu'un véritable technicien ». Il n'en décrit pas « minutieusement » la tactique mais il en « brosse une vaste fresque » : la mise en place nocturne du corps cuirassé, l'assaut précédé des tirs de l'artillerie, la rupture du front, la manœuvre des chars et l'exploitation. Cette dernière, jamais réussie sur le front occidental durant la Grande Guerre, doit permettre de « restaurer cette extension stratégique des résultats d'ordre tactique » (p. 176).
Mais le corps cuirassé n'a pas seulement vocation à livrer bataille « en cas de conflit effectif ». Ce rôle est même « accessoire, parce que le but de la défense n'est pas de faire la guerre, mais de gagner la paix ». L'armée de métier doit au contraire intervenir dès la phase préliminaire d'un conflit pour « conquérir des gages » avant la mobilisation du gros des forces : « S'assurer de la Sarre, c'est se donner par an dix millions de tonnes de charbon. Atteindre le Danube souabe, c'est prévenir la réunion de l'Autriche et de l'Allemagne. En débouchant sur le Main, nous galvanisons les Tchèques. En saisissant Trêves et l'Eifel, nous couvrons à la fois Lorraine, Belgique et Luxembourg [...]. Qui dispose de la Sardaigne est dans les meilleures conditions pour dominer la Méditerranée de l'Ouest » (p. 148-149).


Au-delà de la stratégie de « l'offensive préventive » (p. 149) rendue possible par la vitesse, la souplesse d'emploi et l'effet de surprise des groupements de chars, de Gaulle formule ce que pourrait être la géopolitique de la France en Europe face au Reich. Les exemples mentionnés annoncent ce que seront les coups de force allemands dans les années ultérieures. Ainsi, le corps cuirassé permet d'aller « plus loin dans la logique d'anticipation » par sa capacité « d'agir sans délai en avant des lignes, là où se forme la menace ». Il est l'outil susceptible d'empêcher la bataille meurtrière et destructrice sur le territoire national, en donnant un avantage décisif préalable à la France. Il s'agit d'éviter des hécatombes comparables à celles des premiers combats de 1914.


L'action des chars doit être prolongée par celle de l'aviation. De Gaulle évoque ainsi la « solution de continuité entre la guerre du ciel et celle de la terre », ouvrant la voie aux « opérations combinées» (p. 179-180). Vers l'armée de métier assigne aux forces aériennes trois missions principales : le camouflage des unités au sol par des « fumées épandues du haut des airs » ; l'observation, avec des avions opérant en grand nombre et durant une courte durée pour un plus grand rendement et une meilleure protection ; enfin, des raids de bombardement lointains, dont les blindés pourraient tirer avantage grâce à leur grande mobilité. L'aviation serait alors une sorte de « prolongement indéfini » de l'artillerie (p. 177) qui, comme elle, s'avère incapable d'occuper le terrain. La mission principale resterait donc dévolue au corps cuirassé.


En matière de bombardement, de Gaulle s'inspire des théories de Douhet que Mayer lui a fait sans doute découvrir. En revanche, il ignore l'étroite coopération entre l'aviation et les chars que les Allemands mettent au point à la même époque. Pour remédier à cet oubli, l'édition algéroise de Vers l'armée de métier de 1944 ajoute une phrase, sûrement apocryphe, sur le couple char-avion. La question de l'appui aérien au sol semble d'ailleurs marginale dans les débats contemporains de l'ouvrage, ce qui peut expliquer cette absence de développement chez de Gaulle. La création du ministère de l'Air en 1928 précède de cinq ans celle de l'armée de l'air, qui prend ainsi son autonomie par rapport à l'armée de terre. Or celle-ci considère l'aviation comme une simple auxiliaire chargée de la reconnaissance et de l'observation au profit des troupes au sol.

Au contraire, les aviateurs veulent mener de manière autonome la bataille pour la maîtrise de l'air. De Gaulle partage plutôt les positions de son armée d'origine, mais il intègre la question du bombardement lourd. Les limites de son analyse en matière d'emploi de l'arme aérienne ne doivent cependant pas faire oublier la finalité politique de l'ouvrage. L'auteur propose une réflexion d'ensemble, pas une doctrine élaborée dans le détail. En revanche, il se montre plus prolixe en abordant le recrutement des soldats professionnels du corps cuirassé.

 


Les hommes : des volontaires et des techniciens


La question de l'armée de métier sous-tend toute l'argumentation de l'ouvrage et lui confère d'ailleurs son titre. De Gaulle insiste d'autant plus sur la professionnalisation qu'il pressent peut-être déjà les réserves sur ce point. Deux raisons principales motivent, selon lui, le recours aux engagés : d'une part, leur disponibilité, plus grande que celle des appelés et bien sûr que celle des réservistes ; d'autre part, la nécessité d'employer des spécialistes pour servir des matériels à la technicité complexe. Or dans les deux cas, le service militaire d'un an adopté en 1928 ne permet pas de disposer de conscrits suffisamment formés et entraînés. À peine ont-ils achevé leur instruction militaire que s'annonce déjà leur libération.


C'est pourquoi de Gaulle suggère de recruter les volontaires pour une durée de six ans, soit 15 000 chaque année. Cette durée lui paraît suffisante pour rentabiliser « la formation technique et morale » et éviter que « l'habileté devien[ne] routine » (p. 118). Le recours aux soldats de métier est d'ailleurs une réalité, puisque la gendarmerie et la garde mobile, corps militaires, forment une arme de spécialistes. L'armée de l'air et la marine, qui se caractérisent par leur haute technologie, emploient de nombreux professionnels. Les troupes coloniales recourent aussi à des engagés, indigènes ou métropolitains, pour servir outremer. L'armée de terre, moins attractive, peut souffrir de la comparaison avec ces formations qui offrent des perspectives de qualification technique ou d'exotisme. Pour séduire les volontaires, l'armée de métier doit reposer, selon de Gaulle, sur « les caractères qui dominent la présente génération », comme le « goût des belles mécaniques », la « flamme de l'esprit sportif » et l'émulation dans l'instruction, ou encore « la passion des voyages » entretenue par des manœuvres « sur des terrains variés » (p. 122-127). Enfin, dans un registre plus militaire, l'auteur entend s'appuyer sur l'esprit de corps pour assurer la cohésion de la troupe et la fierté de servir des soldats.


Le corps professionnalisé doit compter 100 000 hommes, à l'instar de la Reichswehr ou des armées anglaise et américaine. Cet effectif correspond aussi au « minimum de force permanente » entretenu par la France depuis Henri IV (p. 118). La faiblesse numérique du corps cuirassé, en regard des millions d'hommes de la nation armée, est en partie compensée par sa puissance de feu et sa capacité à manœuvrer. Ainsi, « l'armée de métier, réduite, difficile à refaire, oblige à l'économie » (p. 96) et interdit au commandement de prodiguer les hommes. A l’arrière-plan, de Gaulle reste marqué par le souvenir des hécatombes de la Grande Guerre, dont il veut éviter la répétition grâce à une stratégie audacieuse et offensive. Partageant cette même hantise des pertes, le commandement opte en revanche pour une attitude défensive.


Bien entendu, l'armée de métier ne doit pas se couper du reste de l'institution militaire qu'elle doit au contraire raviver de son dynamisme. Ainsi, les professionnels ayant terminé leur contrat dans le corps cuirassé continuent à encadrer les unités du contingent et de réserve. De Gaulle n'exclut pas que des recrues servent aussi aux côtés des soldats de métier, surtout après le rétablissement du service de deux ans en 1936. Si la conjoncture de crise économique peut favoriser le recrutement d'engagés, la ressource disponible risque cependant d'être vite limitée, car l'effet des classes creuses se fait ressentir à partir de 1935. Comment concilier une armée de métier avec un contingent de seulement 200 000 hommes dont la moitié est toujours en cours d'instruction ? Hormis quelques allusions, l'auteur ne s'étend pas sur l'organisation du reste de l'armée dans le cas où serait créé le corps spécialisé. Toutefois, ce dernier apparaît aussi comme une réponse au problème posé par les classes creuses dans l'armée de conscription : malgré la baisse de ses effectifs, la France pourrait disposer avec lui d'un instrument militaire performant et toujours disponible.


Pour que le corps cuirassé soit efficace, il faut des cadres sachant faire preuve d'initiative, car le combat moderne, rapide et intense, nécessite de promptes décisions. A cette fin, les officiers doivent recevoir une formation adaptée qui ne soit pas seulement technique. Revenant sur la philosophie du commandement abordée dans Le Fil de l'épée, de Gaulle affirme que « la véritable école » du chef est la « culture générale. Par elle la pensée est mise à même de s'exercer avec ordre » (p. 200). À la guerre, ces officiers se placent au cœur de la mêlée, en tête de leurs troupes, là où ils ont à faire preuve d'audace et à fixer des ordres en temps réel. Les nouvelles formes de combat donnent ainsi « tout son relief à la personnalité » (p. 188) et au caractère des chefs. À terme, cela permet de faire « renaître dans l'armée d'élite cette connaissance réciproque de la troupe et de ses chefs qu'avait altérée le système des masses » (p. 190). L'armée de métier devient donc le creuset d'une communauté militaire façonnée par un même esprit, un idéal partagé et des épreuves endurées collectivement.


Toutefois, elle peut inquiéter la nation en constituant un ensemble à part. Le tableau de « Messieurs les maîtres » (p. 127), l'exaltation du chef ou la prédiction selon laquelle « le jeu des institutions [...] ouvre le champ aux résolus » (p. 210) ne sont pas faits a priori pour rassurer l'opinion, prompte à imaginer l'ombre d'un coup d'État. Pourtant, de Gaulle soutient au contraire la proximité entre l'armée de métier et la nation. « Le corps militaire est l'expression la plus complète de l'esprit d'une société », il est amené à servir de « recours » et de « ferment » dans le travail de rajeunissement de la France (p. 211). Il apparaît ainsi que, dans la pensée gaullienne, « le soldat n'a pas vocation à imposer un ordre, mais à offrir un exemple ».
La promotion de l'armée de métier s'inscrit dans la longue durée des débats ouverts au début de la Troisième République. A certains égards, ce thème s'avère « extrêmement traditionnel et traditionnellement militaire », mais de Gaulle le renouvelle également en l'associant à une réflexion politique, diplomatique et stratégique globale. Est-il pour autant compris à l'époque ?

 



La réception en France de Vers l'armée de métier


Un succès initial limité


Avec seulement un peu plus de la moitié des exemplaires vendus sur les 1 500 tirés, l'ouvrage ne trouve qu'un succès limité lors de sa sortie. Dix ans plus tard, alors que son auteur est au faîte de sa gloire, il est réédité à Alger par l'Office français d'éditions, avec un ajout sur la coopération de l'aviation, puis à Paris, où Berger-Levrault reprend la version originale. Lors de sa sortie en 1934, le livre soulève « de l'intérêt mais point d'émotion » dans la mesure où il ne paraît que remuer des idées et exposer « une originale théorie ». Or devant le réarmement allemand il y a urgence selon de Gaulle, qui s'emploie à alerter l'opinion. De nombreux journaux rendent compte de manière élogieuse de Vers l'armée de métier ou s'intéressent plus largement à la réorganisation de l'outil militaire. Un large éventail de titres, de l'extrême droite jusqu'au centre gauche, soutiennent les idées nouvelles. De Gaulle reçoit en particulier le soutien d'André Pironneau, rédacteur en chef de L'Écho de Paris, qui publie une quarantaine d'éditoriaux sur ce thème en quatre ans.

 

D'autres suivent : les généraux Cugnac et Duval dans Le Journal des débats, Charles Giron et Émile Buré dans L'Ordre, André Lecomte dans L'Aube, Rémy Roure, ancien compagnon de captivité de Charles de Gaulle à Ingolstadt, sous le pseudonyme de Fervacque, et le général Baratier dans Le Temps. Des amis de l'auteur, Émile Mayer, Lucien Nachin, Jean Auburtin, y consacrent à leur tour quelques articles dans diverses revues. Il faut aussi ajouter l'article du colonel Larpent dans L'Action française, que ne mentionne d'ailleurs pas les Mémoires de guerre. « Seule la gauche militante se tient à l'écart », à cause de son hostilité à l'armée de métier : Le Populaire publie plusieurs articles en ce sens en novembre et décembre 1934 De Gaulle ne fait pas non plus l'unanimité à droite : Le Figaro, sous la plume de Jean Rivière, insiste, dans une perspective plus technique, sur les limites des chars.


Malgré cette campagne de presse, l'opinion ne se passionne pas pour la question. Dans un premier temps, Vers l'armée de métier passe pour refléter des conceptions militaires quasi officielles. Les relations entre de Gaulle et Pétain, qui est ministre de la Guerre de février à novembre 1934, ainsi que le soutien de L'Écho de Paris, proche des milieux de l'armée, paraissent témoigner en ce sens, d'autant qu'une « convergence semble s'opérer » entre les thèmes du livre et des orientations de la diplomatie française sous Barthou. L'ouvrage intéresse aussi les généraux qui défendent l'emploi autonome des chars : Doumenc, ancien chef d'état-major du général Estienne et futur major général de l'armée, Flavigny, directeur de la Cavalerie de 1931 à 1936, René Martin, inspecteur général des chars en 1938, Charles Delestraint, général de brigade et supérieur du colonel de Gaulle à Metz en 1937-1939. Le général Héring, ancien commandant de l'École de Guerre, finit par se rallier à ces idées, comme le général Billotte, chef du 1er groupe d'armées en 1940.


Mais les plus hautes autorités de l'armée, passées et présentes, contestent durement les idées de Vers l'armée de métier. Elles remettent d'ailleurs plus en cause la professionnalisation que la constitution d'un corps cuirassé. Leurs critiques paraissent en particulier dans La Revue des Deux Mondes qui exprime ainsi officieusement les vues de l'état-major : Pétain y signe le 1er mars 1935 un article sur « La sécurité de la France au cours des années creuses » défendant « la solution qui s'impose : le service de deux ans ».

Comme le recours aux professionnels n'est pas envisagé, le texte passe pour une réponse indirecte à de Gaulle même si son livre n'est pas évoqué. Le général Debeney, chef d'état-major général de 1927 à 1930, revient sur la question dans la même revue, le 15 juillet 1935, sous le titre « Encore l'armée de métier » (p. 279-295). Il répond en fait à Paul Reynaud qui a déposé en mars précédent un projet de loi sur l'armée de métier inspiré des théories prônées par de Gaulle. Mais au-delà, c'est bien ce dernier et son livre qui sont contestés. Toujours dans la même revue, le 15 octobre 1936, le général Weygand, vice-président du Conseil supérieur de la guerre jusqu'en janvier 1935, juge que l'armée se trouve dans la nécessité de « parer à une attaque brusquée ». Mais il ne veut « à aucun prix [de] deux armées », l'une « composée de soldats de métier, richement dotée de matériel moderne », l'autre de « second choix », déclinant « à l'état de milice » (p. 725). Son successeur, le général Gamelin, condamne aussi l'armée professionnelle dans la Revue politique et parlementaire qui avait publié le premier article de Charles de Gaulle sur le sujet. Le général Maurin enfin, ministre de la Guerre après Pétain, fustige l'auteur et s'oppose à la Chambre au projet de loi de Paul Reynaud.


Ainsi, Vers l'armée de métier ne soulève aucun grand débat, malgré l'accueil plutôt favorable de la presse et les réticences des militaires. À l'étranger, en revanche, le succès est plus important : en Union soviétique, le maréchal Toukhatchevski, ancien compagnon de captivité de l'auteur, fait publier l'ouvrage à 5 000 exemplaires. Le livre circule également en Grande-Bretagne, tandis que les Allemands s'y intéressent d'assez près. Toutefois, en France, le rejet des idées gaulliennes par les principaux chefs militaires « ne marque pas la fin de la grande querelle de de Gaulle, qui l'avait prévu, mais au contraire le début ».

 


La « grande querelle » en faveur de l'armée de métier


Comme l'opinion reste indifférente, il faut, selon de Gaulle, « faire saisir du problème les instances politiques du pays ». Or l'opposition des chefs de l'armée française à l'égard de l'armée de métier « ne peut manquer de nourrir [celle] de la classe politique dans sa grande majorité ». Tout d'abord, de Gaulle entend préciser son projet de corps professionnalisé, chiffres à l'appui, pour montrer qu'il est réalisable. Dans la Revue hebdomadaire du 12 janvier 1935, il explique « comment faire une armée de métier » (p. 137-149) à partir de ce qui existe déjà : des militaires professionnels tels que les gardes mobiles, les soldats indigènes, les divers spécialistes ou les officiers et sous-officiers d'activé, pourraient constituer un noyau du futur corps, ce qui limiterait d'autant le recrutement de nouveaux engagés. L'auteur évalue par ailleurs les coûts des matériels devant équiper la force mécanique, compte tenu de ceux que l'armée française possède déjà. De telles estimations paraissent nécessaires pour porter le débat devant les responsables politiques, maîtres du budget de l'Etat.


De Gaulle rencontre alors plusieurs parlementaires auprès desquels il défend ses théories. A sa demande, Jean Auburtin, un avocat familier du salon de Mayer, se fait « l'ambassadeur itinérant » de l'armée de métier auprès des politiques. Par son intermédiaire, il entre en relation avec Paul Reynaud qui devient à la Chambre le porte-parole de ses idées. Le député de Paris critique le manque de cohérence entre la politique de défense de la France et sa diplomatie lors d'un débat, le 15 mars 1935, à la veille du rétablissement du service militaire obligatoire en Allemagne et de l'annonce officielle de son réarmement. Le 31 mars, Reynaud dépose un projet de loi tendant à la création d'un corps spécialisé professionnalisé, mais le texte est rejeté par la commission de l'armée à la Chambre. Néanmoins, le député de Paris continue par la suite d'intervenir à la tribune sur les questions de défense et il publie en 1937 chez Flammarion Le Problème militaire français, un ouvrage inspiré par de Gaulle. Les deux hommes partagent une même approche des questions militaires, qu'ils subordonnent toujours aux finalités de la politique étrangère de la France et qu'ils appréhendent en fonction de la menace grandissante de l'Allemagne nazie.


L'auteur de Vers l'armée de métier reçoit également le soutien, à droite, de Jean Le Cour Grandmaison, un ancien officier de marine, et d'Henri de Kérillis, dont une intervention maladroite à la Chambre alimente l'opposition de Daladier. À gauche, le néo-socialiste Marcel Déat et le député SFIO Léo Lagrange, qui espérait le portefeuille de la Défense en 1936, s'intéressent aussi aux idées défendues par de Gaulle. Philippe Serre, de la Jeune République, est avec Reynaud « [son] meilleur et plus constant avocat parlementaire ». Joseph Paul-Boncour et Alexandre Millerand se montrent à leur tour favorables à la constitution d'une force d'intervention. Toutefois, la plupart de ces députés et sénateurs sont des « marginaux du système ou des isolés au sein de leur propre parti ».


De Gaulle ne rencontre que tardivement les principaux ministres. Léon Blum le reçoit en 1936, mais il « n'ébranl[e] pas les colonnes du temple » en dépit de son intérêt nouveau, du fait des crises internationales, pour les idées de son interlocuteur. Dans son argumentaire, de Gaulle se réfère moins à la professionnalisation de l'armée, à laquelle est hostile le président du Conseil, qu'à la nécessité de disposer face à l'Allemagne d'une capacité de riposte qui « empêcherait, sans doute, les agressions ». Il fait ainsi du corps cuirassé une force de dissuasion, pourvu que le pouvoir politique sache montrer sa détermination à l'utiliser. S'adressant au chef du gouvernement, l'auteur met en exergue la dimension diplomatique et stratégique qui est au cœur de son projet. Quant à Camille Chautemps, président du Conseil en 1937, ouvert aux idées gaulliennes, il n'agit pas plus que Léon Blum.


En revanche, le ministre de la Défense du Front populaire, Édouard Daladier, se méfie de ces thèmes, d'autant qu'il est « étroitement circonvenu par l'état-major en place ». Cependant, c'est sous son ministère qu'est décidée fin 1937 l'expérimentation d'une division cuirassée. L'emploi autonome des chars progresse dans les esprits.


Le « colonel Motor » poursuit jusqu'au début de la guerre sa campagne auprès des dirigeants du pays, tandis que les coups de force allemands, de la remilitarisation de la Rhénanie à l'annexion de la Tchécoslovaquie, confirment a contrario les intuitions de Vers l'armée de métier. Le 26 janvier 1940, de Gaulle envoie encore à quelque 80 responsables politiques et militaires un Mémorandum sur l'« avènement de la force mécanique ». Cette synthèse qui se réfère aussi à la campagne de Pologne met toujours l'accent sur le rôle stratégique du corps cuirassé. Dénonçant l'inaction de la drôle de guerre, l'auteur affirme que le conflit commencé « pourrait être le plus étendu, le plus complexe, le plus violent de tous ceux qui ravagèrent la terre » et que la crise dont il est issu « aboutira fatalement à un bouleversement complet de la situation des peuples et de la structure des États ». Aussi faut-il à la France un instrument militaire proportionné à cette dimension. Mais le Mémorandum ne convainc pas ses destinataires, et il ne s'ensuit aucun changement pour l'armée. À la veille de l'attaque allemande, de Gaulle publie de manière anonyme un ultime article dans Temps présent. Il est membre de l'association des amis de cet hebdomadaire démocrate-chrétien depuis 1939.


Cette insistance sur les problèmes diplomatiques et stratégiques confirme que Vers l'armée de métier est un essai de réflexion politique et explique pourquoi de Gaulle s'adresse aux parlementaires et aux ministres. Mais cet enjeu est-il clairement perçu ?

 


Les enjeux de Vers l'armée de métier


Pour Olivier Guichard, « chacune des idées [de Vers l'armée de métier], isolément, aurait pu avoir des défenseurs ; présentées comme un tout, elles rassemblaient surtout des adversaires ».
Or les débats ne révèlent qu'indirectement les enjeux réels de l'ouvrage.


La controverse la plus vive porte sur l'idée d'armée de métier, en apparence centrale dans l'économie de l'ouvrage. Ce thème rencontre une double opposition : pour une partie des politiques, surtout à gauche, une troupe professionnelle risque de s'éloigner de la nation, voire de mener au coup d'État et au césarisme. Les militaires, d'autre part, sont persuadés que la création d'une force constituée d'engagés entraînerait la division de l'armée. Le refus des politiques et des militaires s'appuie sur des arguments de nature idéologique, alors que de Gaulle justifie le recours aux volontaires de manière pragmatique : disposer de personnels qualifiés et disponibles. Au fond, « l'idée sous-jacente [...], c'est que l'instruction militaire [...] est dépourvue d'efficacité ». Or à partir de 1936-1937, de Gaulle parle moins de recourir à des professionnels. Le service militaire de deux ans adopté en 1936, puis son commandement au 507e RCC, un régiment de chars servis par des appelés, lui montrent que les soldats de métier ne sont pas indispensables à son projet. Le titre de son livre, d'ailleurs jugé négativement par Reynaud dans ses Mémoires, a contribué à fausser le débat.


La doctrine d'emploi des chars soulève moins de passions. Il est vrai que l'armée française possède déjà des blindés et qu'elle s'interroge sur la manière de les utiliser. Le général Weygand lui-même engage la motorisation des unités. La création d'une division légère mécanique est décidée dès 1933 et d'autres formations cuirassées doivent suivre, même s'il n'est pas envisagé de constituer un corps blindé autonome.

 

Vers l'armée de métier est une pièce supplémentaire, un essai, dans le débat sur le rôle des chars. Par son style généraliste, l'ouvrage concourt en particulier à une prise de conscience et à un élargissement de la réflexion, alors que son argumentaire technique reste limité. Le texte ne contient ainsi que 29 occurrences du mot « char », dans 21 pages sur 211 (édition de 1944). Les synonymes, tels que « engin chenille », « blindé » ou « moteur cuirassé », ne représentent qu'une dizaine de cas subsidiaires. Au total, les considérations tactiques et techniques sur les chars occupent seulement un sixième de l'ouvrage. Elles suscitent aussi des réactions : celle de Pétain, parue en 1938 dans la préface au livre du général Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ?, affirme que les chars et les avions ne modifient pas les données de la guerre, et que l'élément principal de la sécurité est le front continu étayé par la fortification.


En réalité, l'emploi des blindés tel que l'envisage de Gaulle suppose une conception stratégique offensive contraire à la doctrine défensive de l'état-major. Le débat sur les chars recouvre donc la question fondamentale des orientations stratégiques de l'armée. L'enjeu s'élève même à la conduite générale de la politique du pays, notamment en temps de crise internationale, puisque de Gaulle suggère des opérations de secours pour maintenir la paix ou contraindre un État hégémonique à respecter l'ordre. Le corps cuirassé doit être l'instrument d'intervention d'une politique étrangère active. Toutefois, ce thème central de Vers l'armée de métier est sous-estimé dans les débats, car l'opinion, les élus et les militaires ne prennent pas toujours la mesure de ces enjeux. Certes, lors de l'interpellation de Reynaud à la Chambre, le ministre de la Guerre, Maurin, s'exclame : « Quand nous avons consacré tant d'efforts à construire une barrière fortifiée, croit-on que nous serions assez fous pour aller, en avant de cette barrière, à je ne sais quelle aventure ? » Revenant sur le projet de loi de Reynaud, et donc sur les idées de Charles de Gaulle, le général Debeney considère que « l'apparition du " corps spécialisé " en Autriche, en Bohême ou en Pologne, constituerait une déclaration de guerre [à l'Allemagne] et ramènerait la bataille sur le Rhin ». Or en Rhénanie, « le terrain très coupé, très boisé, très peuplé » rendrait difficile l'action du corps spécialisé. Mais la création d'une force d'intervention destinée à être le bras armé de la diplomatie de la France entre en contradiction avec les missions dévolues à l'institution militaire par la loi de 1927. Cette dernière ne mentionne pas en effet l'assistance mutuelle au profit des alliés de la France, que le corps cuirassé aurait, selon de Gaulle, vocation à soutenir.


Le problème qu'expose Vers l'armée de métier relève donc bien du politique, malgré des apparences techniques qui altèrent le débat. Il s'agit d'un « système de pensée total », d'une « philosophie politique dynamique0 » qui est aussi un refus de subir les événements. C'est sans doute la raison pour laquelle de Gaulle se heurte au scepticisme, au conformisme et, peut-être, au souvenir traumatisant des hécatombes de 1914, dues justement à l'esprit offensif.


Vers l'armée de métier exprime donc une manière politique de penser l'armée. C'est un « plaidoyer en faveur d'un programme d'action », tant dans le domaine militaire, où de Gaulle appelle à l'offensive préventive en cas de conflit, que dans le registre d'une politique étrangère qu'il veut active et ambitieuse. Les chars servis par des professionnels sont des moyens mis en œuvre pour atteindre des buts stratégiques et diplomatiques. Avec la concentration des efforts que permet le regroupement des blindés en un corps autonome, de Gaulle entend donner à la France et à son armée une liberté d'action s'appuyant sur une économie des forces. Par là, il applique aussi les grands principes de la guerre à une réflexion qui est à la fois stratégique et politique. Mais la réorganisation militaire ne suffit pas s'il n'y a pas une volonté d'agir qui soit d'abord celle de dirigeants « résolus » (p. 210). C'est pourquoi de Gaulle cherche à s'en remettre aux responsables politiques, seuls habilités à la conduite de la guerre.


Les idées de Vers l'armée de métier, condamnant l'attentisme d'une stratégie défensive, se veulent une solution aux problèmes de l'heure, en particulier face à la menace allemande renaissante. Mais, plus largement, elles révèlent aussi une conception gaullienne de la place et du rôle de la France en Europe et dans le monde : Vers l'armée de métier témoigne à sa manière d'« une certaine idée de la France ».