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De Gaulle, Saint-Cyrien


 

Jules MAURIN

Professeur à l'université de Montpellier III

"De Gaulle, Saint-Cyrien", article dans Charles de Gaulle, la jeunesse et la guerre 1890-1920 [Colloque], Plon, 2001





Lorsque mon ami Maurice Vaïsse m'a demandé d'intervenir lors de cette rencontre pour évoquer de Gaulle saint-cyrien, j'ai accepté, pensant la tâche aisée : n'allais-je pas trouver au Service historique de l'Armée de Terre des liasses d'archives bien classées, bien fournies, qui me permettraient soit de compléter, soit de contester ce que les nombreux biographes de De Gaulle nous content de lui, et souvent non sans talent, depuis maintenant une quarantaine d'années et qui tous abordent, même si c'est parfois bien succinctement, les premiers pas de De Gaulle dans sa formation et sa carrière d'officier ?


La place occupée dans ces biographies par la période 1909-1912, voire 1914, n'est évidemment pas la plus importante, même si aucun de ces auteurs n'en fait l'impasse. Et toutes se recoupent, bien sûr sur la chronologie même des débuts de la carrière de Charles de Gaulle, mais aussi sur le fond et jusqu'au choix des anecdotes. Tout simplement parce que tous ont puisé aux mêmes sources de documentation, au volume I des Lettres, notes et carnets de Charles de Gaulle lorsqu'ils ont été publiés, et aux quelques dossiers des archives concernant son passage à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr et au 33e régiment d'infanterie. Devant cet état de fait et dressant ce constat, j'ai songé au proverbe : « Les gens heureux n'ont pas d'histoire » et que de Gaulle, à ce moment-là de son existence, semblait bien, en réalisant son projet de carrière, être dans ce cas de figure. Puis, à la réflexion, je me suis dit qu'il fallait peut-être tenter d'aborder « de Gaulle avant le gaullisme », pour reprendre ici l'expression célèbre de Jean Touchard, et donc analyser simplement les débuts dans la carrière militaire de De Gaulle en les situant dans le contexte général et particulier de ces années d'avant-guerre.


Le choix du métier des armes par de Gaulle, probablement assez largement antérieur à son entrée à Saint-Cyr, est dicté par l'attrait, la vocation dirons certains : « Les armes ont cette vertu d'ennoblir jusqu'aux moins purs », écrira plus tard Charles de Gaulle, ou encore considérera-t-il que l'armée était alors, pour lui, « une des plus grandes choses du monde ».


Bien sûr, dans le choix de De Gaulle, il faut prendre en compte les influences et les circonstances. Les influences sont d'abord familiales. Pourtant, de Gaulle appartient, contrairement à beaucoup de jeunes gens de son âge qui rentrent dans la carrière militaire, à une famille sans tradition militaire. L'exemple familial et la connaissance du milieu militaire n'a donc pu jouer pour lui. En revanche, il semble bien que son père l'y ait engagé ou encouragé. Mais est-ce bien original en ce temps-là, dans le contexte familial et culturel qui était celui de sa famille ? Une approche statistique des engagés volontaires à cette époque, même localisée dans l'espace, montre que son cas n'est pas isolé, que ces engagés sont bien issus majoritairement, dans ces années d'avant-guerre, des milieux urbains plus ou moins aisés, et plus ou moins ouverts et cultivés. Tous n'accèdent pas à l'épaulette et par la grande porte. Mais il y a là une tendance qu'il faut prendre en compte aux côtés des choix plus classiques de familles qui, par tradition, sont de bonnes pourvoyeuses d'officiers.


Et si de Gaulle, en entrant à Saint-Cyr, réalise probablement un souhait ou un rêve de son père, Henri, professeur puis préfet des études dans le collège jésuite de l'Immaculée-Conception à Paris, rue de Vaugirard, son choix personnel semble tout aussi déterminant. Le jeune homme, qui répond si bien aux critères dégagés par l'enquête d'Agathon, trouve ou pense trouver dans l'armée de quoi satisfaire son goût de l'action et combler sa foi patriotique. Et ceci d'autant plus que les circonstances de la vie internationale et nationale, depuis 1905 à tout le moins, peuvent laisser entrevoir à un jeune homme un tant soit peu imaginatif que demain lui permettra de les satisfaire.


Je n'insisterai pas ici sur le contexte international – déjà abordé au cours de ce colloque et par de nombreux historiens – fait de crises plus ou moins graves et rapprochées, de conflits ouverts ou larvés, lointains ou plus proches, européens ou coloniaux, qui mettent à l'épreuve les alliances, les nerfs des diplomates et des politiques. Ce contexte international fait de tensions et de poussées de fièvre se double d'un contexte intérieur tout aussi troublé : remous en profondeur de la séparation de l'Église et de l'État et des inventaires, débats en conscience, crises sociales répétées liées à l'industrialisation et à la prolétarisation, atteignant tout le pays et touchant l'armée par le biais du maintien de l'ordre intérieur qui reste l'une de ses missions, même lorsque, en 1905, elle achève, au terme d'un trend plus que séculaire, sa mutation, et devient pleinement une armée de conscription encadrée par des volontaires.


L'écho de ces événements, de tous ces événements, orchestrés par la presse, parvient bien sûr à la jeunesse, et d'abord à la jeunesse urbaine éclairée et instruite à laquelle appartient Charles de Gaulle. Dans ce contexte et face au choix du métier des armes, il semble bien que beaucoup de jeunes reculent : il y avait plus de deux mille candidats à Saint-Cyr en 1900, il n'y en a plus que huit cents en 1909 lorsque de Gaulle présente le concours. Ce seul fait mériterait une analyse serrée. En tout cas, ce contexte général n'est pas pour effrayer le jeune de Gaulle qui, au mois de juin 1908, s'en ouvre dans une lettre à son père : « Il y a quelque chose de changé en Europe depuis trois ans et, en le constatant, je pense aux malaises qui précèdent les grandes guerres. » Il présente le concours de l'École spéciale militaire en 1909. Il n'est pas alors dans le courant dominant. Admissible à Saint-Cyr, il passe l'oral dans l'été 1909 et est admis en septembre de la même année : il se classe 119e sur 221 admis. Alphonse Juin apparaît à la 7e place. Ceux qui seront ses amis à Saint-Cyr sont plus loin : de Sailly est 147e et Ditte 208e.


Conformément à l'article 23 de la loi du 21 mars 1905, de Gaulle contracte alors un engagement volontaire de quatre ans65, le 7 octobre 1909 (et non de sept ans comme l'écrit Max Gallo) et choisit, pour effectuer son année de stage préalable à l'entrée à Saint-Cyr en tant que simple soldat, le 33e RI d'Arras, régiment au passé prestigieux qui recrute alors partiellement dans la région natale de sa famille, le Nord et surtout le Pas-de-Calais. Caporal le 16 avril 1909, il ne devient sergent que le 27 septembre 1909, à la veille de rejoindre Saint-Cyr. Il vit là, sous les drapeaux, la vie de caserne d'un soldat ordinaire faite de marches, de séances d'instruction, de corvées, de gardes, d'entraînement au tir, bref, comme il le dit lui-même « l'existence ardente et amère du soldat ». Il y apprend l'endurance, la résistance physique et mentale. Son comportement, son caractère et son attitude lui font gagner le surnom de « connétable » que lui attribue le capitaine de Tugny qui commande la 9e Compagnie. De Gaulle, soldat du 33e RI, n'est pas un soldat ordinaire : il ne se plaint pas, exécute stoïquement, apprend à obéir, à servir. Par sa stature, il dépasse très largement tout le monde : avec son mètre quatre-vingt-treize ou quatre-vingt-quatorze, il dépasse d'une tête la moyenne des appelés qui, eux, n'accusent sous la toise qu'un mètre soixante-trois ou soixante-quatre en moyenne. Bref, de Gaulle ne peut pas passer inaperçu.


À Saint-Cyr, 94e promotion 1909-1912 (promotion de Fez), à compter du 14 octobre 1910, de Gaulle ne se distingue en rien, sinon toujours par la taille, des autres jeunes de sa promotion. Le « bazar » de Gaulle y gagne nombre de sobriquets : Cyrano, le paon, le dindon, la grande asperge, double mètre, sot-en hauteur,. ou melon-kilomètre, avec l'épreuve que lui imposent ses prédécesseurs de deuxième année, notamment de Lattre de Tassigny. De Gaulle accepte sans récrimination cette situation. L'emploi du temps, où alternent formation théorique et exercices de terrain, laisse peu de temps et, comme ses camarades, de Gaulle est parfois fourbu et fatigué comme il l'écrit lui-même. Il y apprend la résistance physique et dresse de cet état de fait sur l'emploi du temps un constat, un constat froid, neutre, distancié. À Saint-Cyr, de Gaulle n'est pas une « fine » ne s'intéressant qu'aux matières strictement militaires, mais une « brute pompière » qui travaille beaucoup les matières classiques, l'histoire surtout et la géographie... Dans les matières plus proprement militaires, il est aussi plus que correctement noté et apprécié sauf pour le tir, son point faible en quelque sorte. Du coup, ce cyrard solide, travailleur, déterminé, intéressé, progresse vite. Au classement intermédiaire de fin de première année, il est déjà quarante-cinquième et, l'année suivante, il quitte Saint-Cyr treizième de sa promotion dont le major est Alphonse Juin. Cela témoigne d'un beau parcours et d'une réelle adaptation à la vie militaire. La voie choisie par de Gaulle était bien la bonne. Les appréciations et les notes reproduites intégralement par Jean Lacouture en témoignent.


Dès la fin de la première année, de Gaulle a choisi son arme, l'infanterie, et en fin de deuxième année son régiment, le 33e RI. Ce choix a intrigué ses biographes qui ont cru y déceler l'esprit non-conformiste de De Gaulle. Voici ce jeune sous-lieutenant qui, par son classement intermédiaire et au sortir de l'École, aurait pu choisir la cavalerie, arme noble, et il ne l'a pas fait ; il a choisi l'infanterie, l'arme de la piétaille, de tout le monde. Et dans cette arme, il n'a pas choisi les chasseurs à pied, ni la légion, ni, comme Juin, les zouaves. Non, il choisit ce qu'il y a de plus commun, à savoir un RI stationné en province, même si celui-là, le 33e, est proche de la frontière du Nord et présente un passé prestigieux..
Ces appréciations, dont la tonalité diffère peu d'un biographe à l'autre, me semblent quelque peu excessives et en tout cas ne pas correspondre totalement à l'esprit d'avant-guerre. La cavalerie n'a certainement plus le même éclat dans les années d'avant-guerre que précédemment, et les troupes coloniales n'intéressent qu'une petite minorité des saint-cyriens. Voici, en terme statistique, comment se répartissent les saint-cyriens de la promotion de De Gaulle : dix-neuf choisissent les zouaves et les chasseurs d'Afrique, trente-cinq la cavalerie (cuirassiers, dragons, hussards), trente-cinq encore les chasseurs à pied, cent vingt-six l'infanterie de ligne, et cinq n'ont pas d'affectation immédiate. Plus de la majorité, autour de 60 %, va donc dans l'infanterie de ligne où sont la plupart des postes offerts. Il est simplement exact de dire que de Gaulle qui, de par son rang, pouvait choisir n'importe quelle arme, a préféré la « biffe », considérée comme la reine des batailles. Le choix du régiment est-il plus significatif ? De Gaulle connaissait bien le 33e RI d'Arras pour y avoir effectué sa première année d'apprentissage en simple soldat. Mais laisser entendre que c'était un régiment proche de la frontière qui, en cas de mobilisation et de guerre, était susceptible de subir le premier choc, ce qui aurait pu motiver le jeune sous-lieutenant, c'est oublier que théoriquement, on ne pensait pas que le territoire national pouvait être envahi, et en particulier par le Nord, la Belgique étant neutre. Les régiments, dans le cadre de la mobilisation prévue par le plan XVII, se concentraient et se déployaient non point en fonction de leur stationnement du temps de paix, mais en fonction du schéma de mobilisation précédant l'entrée en guerre. D'ailleurs, on le vérifie dès août 1914, sur le front du Nord-Est, avec l'engagement immédiat des XVe et XVIe corps constitués des régiments méridionaux des régions militaires de Marseille et Montpellier.


Pourquoi ne pas penser tout simplement que de Gaulle a choisi l'infanterie parce que c'est ce qu'il connaissait, et le 33e par conformisme, et puis parce que, peut-être, ce régiment stationnait dans une ville proche de Paris où réside sa famille ? En tout cas, son choix n'est certainement pas fait en fonction du colonel qui commande ce régiment, Pétain, que le jeune sous-lieutenant ne connaissait point.


Quant à sa formation intellectuelle, de Gaulle ne la néglige à coup sûr pas. Il lit certainement et même beaucoup, en tout cas autant que le temps dont il dispose le lui permet. Il est très attaché à cela et quand, en août 1914, il quitte Arras, il s'exclame : « Adieu mes livres. »
Mais que lisait-il ? Il faudrait, à tout le moins, afin d'éviter au maximum les spéculations, avoir une idée des livres en sa possession et du fonds des bibliothèques de Saint-Cyr et de la garnison d'Arras. Or là, force est de convenir de notre ignorance.


De Gaulle sous-lieutenant puis lieutenant présente d'autres qualités : il écrit une nouvelle, Le Secret du spahi, prononce aussi des conférences, ici devant une compagnie, là devant un bataillon tout entier et en présence des officiers. Celles-ci peuvent éclairer, au-delà de tout ce qu'il y a de convenu dans de tels exercices, sur la pensée de De Gaulle, son patriotisme, son réalisme aussi. Ainsi en est-il de sa conférence sur l'armée allemande au 3e bataillon du 33e RI, en avril 1914. On y décèle aussi sa façon de procéder, claire, précise, directe, et qui s'affirmera ensuite avec le temps.
Quant à ses rapports aux autres, supérieurs, égaux ou subordonnés, nous n'en détectons que très peu de choses, probablement parce qu'ils étaient tout simplement normaux. Ce travailleur sait aussi se divertir, s'amuser, se déguiser, effectuer des pitreries comme tous les autres jeunes saint-cyriens de son âge et de son époque.


De Gaulle sait aussi se montrer bon pédagogue et il le prouve, quitte à bousculer quelques habitudes de vieux sous-officiers, vis-à-vis des hommes de troupe à Arras où il sert sous les ordres du colonel Pétain. Ceci malgré la distance qu'il prend naturellement vis-à-vis des autres et son sens de l'autorité accentué probablement pas sa haute stature. Les notes de De Gaulle nous révèle un jeune officier zélé, certes préoccupé de ce qui fait le quotidien de la vie du soldat, formation militaire, propreté, discipline, ordre, mais aussi de sa formation civique et patriotique. Les notes de son « laïus » aux jeunes recrues en 1913 en témoignent : il explique à ces jeunes le sens de leur appel sous les drapeaux, le sens du service militaire pour la France, pour la nation qu'il faut servir et défendre car elle a des ennemis à l'extérieur et aussi besoin d'ordre à l'intérieur. Ce texte nous révèle de magnifique façon un jeune officier à la foi intense dans ce qu'il fait, dans son métier des armes transcendé par des convictions patriotiques éclatantes.


On le voit, de Gaulle saint-cyrien n'est pas tellement différent des autres, si ce n'est par la taille, son application de tous les instants, son souci de bien se préparer au métier d'officier en assimilant, en travaillant toujours et encore, en cultivant une mémoire déjà prodigieuse, en apprenant par cœur les noms et la situation des hommes qu'il commande, en croyant fermement à ce qu'il fait : sa formation intellectuelle et humaine l'y prépare ; la culture dont il se dote jour après jour l'y amène. Bref, de Gaulle apparaît comme un saint-cyrien accompli, épanoui, réalisant, concrétisant son projet de carrière et même de vie. Il est alors le lieutenant de Gaulle, grave, sérieux, déterminé, tout simplement un jeune homme heureux dans son histoire qui se réalise.