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La famille de Gaulle
Michel MARCQ
Rédacteur en chef de La Voix du Nord
"La famille", article dans Charles de Gaulle, la jeunesse et la guerre 1890-1920 [Colloque], Plon, 2001
Si Charles de Gaulle avait planté les arbres généalogiques qui lui furent offerts, et si nous y ajoutions ceux qui ont fleuri depuis sa disparition, il y aurait de quoi accroître singulièrement, à Colombey, la forêt des Dhuits. De ces arbres, par son père, les branches sont solides jusqu'en Champagne et en Bourgogne, et les gens de robe y tiennent une place honorable. Dans la ramure plus fragile, plus incertaine, il faudrait voir un combattant d'Azincourt qui, en Normandie, aurait adressé un pied de nez aux Anglais, et dont l'intérêt, pour les biographes du Général, serait d'avoir montré, avant ce dernier, ce que signifie le verbe résister.
Par sa mère, le Général s'enfonce dans la soie et le coton, se perd dans des nuages "d'herbe à Nicot" et tient au négoce dunkerquois. Par elle aussi, il aborde à l'Irlande, à l'Angleterre peut-être, et au pays de Bade. L'Europe donc, mais du Nord. Au pays de Bade, il prend du sang, croit-on, de cordonnier, de chirurgien et de guerrier. En Angleterre, on ne sait trop, mais en Irlande, c'est Byzance ! Charles de Gaulle appartiendrait, par là, à une race qui compta plus de rois que de bonnes fortunes et s'auréola, dans la nuit celtique, d'un saint Mac Cartan, digne émule de saint Patrick. Deux généalogies de Mac Cartan rattachent allègrement ceux-ci à a Maison d'Hyrus dont certains membres furent rois d'Ulster et monarques d'Irlande... Charles de Gaulle de sang royal ? Trop beau pour être assurément vrai car chacun sait que, parfois, la généalogie fait de singuliers mariages de déraison avec la folle du logis.
Comment lie-t-on les Mac Cartan à Charles de Gaulle ? Par l'intermédiaire, pense-t-on, de ce que l'histoire appela "le Vol des oies sauvages", lequel eut lieu au lendemain de la bataille qui contraignit le perdant, Jacques II d'Angleterre, à se réfugier auprès Louis XIV, entraînant avec lui dans l'exil une poignée de fidèles irlandais catholiques. C'est en 1711 que John Mac Cartan, colonel de cavalerie, serait arrivé en France avec son fils, Anthony. Selon les uns, cet Anthony aurait appartenu au régiment de Bulkeley ; selon les autres, il aurait fait la campagne de Bouchain dans le régiment de Galmoy et, nommé capitaine, serait réapparu, "officier à la suite", à Montreuil-sur-Mer, en 1736, un an avant ses épousailles avec une pensionnaire des Ursulines d'Arras, Suzanne de Coëtlogon.
Une seule chose est sûre : le 23 mars 1716 est baptisé à l'église Notre-Dame-la-Grande de Valenciennes un Antoine Joseph Macartane (en un seul mot), "fils illégitime d'Antoine et de Catherine Hayez". Cet Antoine Joseph devint "médecin pensionné" de la ville de Valenciennes où il soigna, peut-être, au lendemain de Fontenoy, les blessés tant français qu'irlandais. Marié en 1753 avec Anne Piette, il mourut en 1787, laissant plusieurs enfants dont deux fils médecins. L'un de ces derniers, Andronic, né en 1764, partit en Angleterre où il aurait suivi, tandis que l'on dansait à Paris la Carmagnole, les comtes de Provence et d'Artois. Nombre d'officiers irlandais auraient fait de même et c'est la raison pour laquelle les comtes, touchés de tant de fidélité, donnèrent à la brigade irlandaise la superbe devise Semper ubique fideles qu'Andronic fit graver sur ses armes portant déjà le farouche cri de guerre familial : "Frappe-le !". Cet Andronic prit femme écossaise en Angleterre, non sans l'avoir faite bonne catholique. Cette Frances Annie Fleming lui donna quatre enfants dont la première, Marie-Angélique, naquit à Londres en 1798.
On connaît du couple Mac Cartan-Fleming un dessin les représentant. Leur physique retient notre attention : la monumentalité du « Grand Charles » est déjà là. Quant au nez de Gaulle, lequel faisait un peu rire rue Princesse, s'il impressionne sur une photographie de Marie-Angélique Mac Cartan vieillissante, il semble avoir plus encore pour origine les Maillot. Leur haute taille pourrait avoir été pour quelque chose dans le mètre quatre-vingt-treize du Général. Lors du voyage en Irlande, Charles et Yvonne rendirent visite, à l'hôpital de Dublin, à une dame Philomène Mary O'Hare, née Mac Cartan. Ils furent si "énormément" frappés par la ressemblance entre cette Irlandaise, avec laquelle ils entretenaient une relation épistolaire depuis la guerre, et certains membres de leur famille, entre autres avec Élisabeth Maillot, épouse de Louis Watrigant, qu'ils envoyèrent à Philomène une photographie d'Élisabeth.
De retour en France, les Mac Cartan-Fleming logèrent au 6, rue du Gros-Gérard à Lille, dans une maison grande comme une "manote à coulons", que l'on peut voir encore. Marie-Angélique, dont nous possédons une photographie, épousa un voisin, Henri Louis Alphonse Delannoy, demeurant dans l'hôtel faisant toujours l'angle du quai du Wault et de la rue Saint-Martin. Fervent catholique – Andronic, le père de Marie-Angélique, fut marguillier de Sainte-Catherine, leur paroisse –, le couple fut estimé à Lille où tous deux moururent, elle en 1852, lui en 1870. Leur fille, Julia-Marie Delannoy, née lilloise en 1835, épousa, en 1858, Jules-Émile Maillot qui avait vu le jour en 1819 dans la même ville. L'une de leurs filles, Jeanne, fut la mère de Charles de Gaulle.
L'histoire de la famille Maillot illustre, elle, admirablement celle de ces grandes familles du Nord dont fortune et infortune reposèrent sur le commerce et l'industrie textile. Au XVIe siècle – je ne vous ferai pas souffrir en remontant au-delà –, un François Maillot, négociant dunkerquois, épousa une Marguerite d'Eperlecque dont il eut un fils, Charles. Celui-ci fut entrepreneur du roi et fit l'achat d'un vaste terrain à Rosendaël, cette vallée des roses que chantera plus tard la grand-mère du Général et où Charles vint à plusieurs reprises durant son enfance et ses années de service au 33e RI d'Arras. Nicolas, fils de Charles, renoua avec le commerce et, en épousant une Mouton, entra dans la parenté de Jean Bart. Veuve, cette Mouton se remaria à un gentilhomme, comme par hasard, irlandais. Henri Maillot, né du premier mariage, épousa une Sagniez, fille des propriétaires d'une manufacture de tabac. L'habitude qu'avait le Général, à Londres, de fumer un cigare après le repas, remonte à loin... Le même Henri tint une maison de négoce dont les pipes d'eau-de-vie furent crevées par les soiffards de la Révolution. Henri étant mort, son épouse reprit la manufacture de tabac paternelle qu'elle dirigea jusqu'en 1811, date de la création du monopole. La même année, l'aîné de ses huit enfants, Henri-Honoré, convola avec une jeunesse dunkerquoise, Louise Constance Kolb.
Louise était fille de ce Louis-Philippe Kolb, né aux frontières du Wurtemberg et de la Souabe, dont Charles de Gaulle épousseta le fantôme, en 1962, lors de son voyage en Allemagne. Sergent-major dans le régiment suisse de Reinach au service de la France, en garnison à Maubeuge en 1789, il épousa peu après une Nicot, fille d’un grenadier du régiment suisse d'Eptingen, dans laquelle les biographies ont vu, bien sûr, une "descendante de l'importateur de l’herbe à Nicot". En 1791 ce Kolb entra, à Dunkerque, dans une manufacture de tabac dont il devint régisseur lors du monopole. Chargé de réorganiser les manufactures de Bordeaux, Lyon, Strasbourg et Lillek, il s'installa dans cette dernière ville, d'abord au 11 de la rue du Pont-Neuf puis, à proximité, dans les puissants bâtiments néo-classiques de la manufacture, sottement détruits en 1971. C'est à deux pas que naquit Charles de Gaulle ; à deux pas aussi qu'il descendit, à l'époque du RPF, dans un immeuble lui aussi détruit, chez les Watrigant.
Le fils aîné de ce Kolb, Charles, prit pour femme une Sophie. Bernard dont la famille avait amassé une coquette fortune dans les sucres ("il n'y a rien de moins gracieux, rien de plus opposé à toute idée poétique que l'aspect de ces sucreries qui se sont établies en France depuis plusieurs années, particulièrement dans le département du Nord", écrira la grand-mère du Général). Ce Charles Kolb-Bernard (1798-1888) fut un grand industriel, adversaire du libre-échange, soucieux du sort de l'ouvrier, qui lutta pour l'application de la loi de 1841 sur le travail des enfants et, de 1859 à 1888, lors de ses mandats électifs, ne cessa de ferrailler pour Dieu et Henri V. "Vicaire laïque" de Lille, il introduisit dans la cité encombrée de misères la société de Saint-Vincent-de-Paul, les petites sœurs des pauvres. Favorisant l'implantation des jésuites, il œuvra pour la construction de Notre-Dame de la Treille et pour la création de l'évêché. L'un de ses frères, ingénieur, dirigea les travaux de l'agrandissement de Lille.
Leur sœur Louise-Constance, femme d'Henri-Honoré Maillot, donna le jour à huit enfants dont Jules-Émile Maillot (1819-1891), qui se maria à Julia-Marie Delannoy (1835-1912), fille des Delannoy-Mac Cartan. La vie de ce Jules-Émile fut celle de bien des industriels de ce temps, un jour fortunés, le lendemain désargentés. Ayant fait venir d'Angleterre un unique métier, il se lança dans la fabrication du tulle et de la guipure et fonda, rue Princesse, la même où Charles de Gaulle poussa son premier cri, une usine. Associé pendant quelque temps à un Anglais qui le quitta pour retourner au charbon et prendre en main la mairie de Nottingham, il connut tout d'abord le succès, vendant à Paris ses rideaux et ses dessus-de-lit, collectionnant les médailles dans les expositions. Calais, Caudry concurrencèrent ses produits et il fut amené, sur la fin de son existence, à liquider l'entreprise. Julia-Marie lui donna cinq enfants : Marie et Marguerite se firent religieuses au Sacré-Cœur ; Noémie épousa, en 1888, ce Gustave de Corbie qui fut le parrain de Charles de Gaulle ; Jules se maria à Lucie Droulers qui fut la marraine ; Jeanne enfin, née en 1860, fut la mère du même Charles de Gaulle. Ceci pour le côté maternel.
Côté paternel, quels sont les liens avec le Nord ? Comment Julien-Philippe de Gaulle, grand-père du Général, né à Ménilmontant en 1801 de l'avocat Jean-Baptiste de Gaulle et d'Anne-Sophie Gaussen, s'en vint-il dans le Nord ? Peut-être à l'instigation d'un oncle, Auguste-Alexandre. Toujours est-il que Julien, ayant suivi des cours à l'École des Chartes, œuvra, tout d'abord, au pensionnat de Louis Paradis, autorisé à Lille en mars 1831 et abritant vingt internes et trente externes. Le salaire ne devait pas être bien gros et c'est peut-être la raison pour laquelle ce paléographe, demeurant rue de Béthune et occupant le plus clair de ses loisirs dans les archives, vendit, en 1833-1834, tant à Gand qu'à un négociant lillois de la rue Jean-Jacques-Rousseau, des documents ne lui appartenant pas. Est-ce à la suite de cette affaire, dont l'écho ne porta, pensons-nous, pas bien loin, que Julien quitta Lille pour Valenciennes, à moins que ce ne fût, plus simplement, dans l'espérance de gagner quelque argent ? Le 23 septembre 1834, il eut permission de succéder, dans la cité hennuyère, à un certain Baury et d'y reprendre une maison d'éducation laquelle, cette même année, comptait dix pensionnaires, un demi-pensionnaire et cinq externes. Les 7 août et 13 septembre 1834, L'Écho de la frontière, de l'érudit Arthur Dinaux, s'installa dans l'immeuble où Julien ouvrit son cours, rue de la Viéwarde, et fit savoir que "l'étude de l'histoire recevra[it] dans cet établissement tous les développements qu'exige son importance" ; il nota, en 1836, que la jeunesse y prenait même "une prononciation dégagée de tout accent du pays".
Le 8 septembre 1835, Julien vint à Lille pour y prendre femme. Henri de Gaulle, le père du Général, indique, dans la généalogie qu'il rédigea à partir des papiers de Julien, que ce Julien, son père, fut présenté par son oncle "dans diverses familles de Lille" et que "c'est alors qu'il épousa Mademoiselle Joséphine Maillot, dont le appartenait, comme mon grand-oncle, à l'administration des tabacs". Joséphine Marie Anne (1806-1886) était née à Dunkerque de Charles Maillot, contrôleur des tabacs, et de Marie Joséphine Hermel. Au moment des épousailles, Joséphine vivait, avec ses parents, rue des Canonniers à Lille. L'acte de mariage fut signé en présence d’Auguste-Alexandre de Gaulle, garde-magasin des tabacs lillois, de Louis-Philippe Kolb, régisseur de la même manufacture, du négociant Claude-Joseph Maillot et de Victor-Henri Derode, alors chef d'institution à Esquermes et qui devint le célèbre historien de Lille. Derode avait alors 38 ans, Julien de Gaulle, 34 ans, et il y a fort à parier que les deux hommes s'étaient liés d’amitié autour de quelques liasses d'archives, cartulaires ou cueilloirs, plus encore que lors de discussions sur leurs responsabilités de chefs de maisons d'éducation.
Julien de Gaulle semble avoir été entouré de considération à Valenciennes, où il dirigea son pensionnat aidé tout d'abord de sa mère puis, sans doute, aussi de sa femme. Il y fut appelé par le maire à siéger à la commission créée en 1834 pour dépouiller et classer les archives de la ville, et fut membre de la Société d'Agriculture, des Sciences et des Arts de l'arrondissement. Malheureusement, le pensionnat n'eut pas le succès escompté et, en mars 1837, un jugement décida la liquidation et la vente des meubles. Dans ses romans, Joséphine a souvent évoqué la vie des pensionnats, en - particulier dans Marie et Laure, où elle conte les difficultés de l'un de ceux-ci, sauvé grâce à la générosité d'un riche seigneur russe. La maison valenciennoise n'eut point, hélas, de prince pour la tirer d'affaires...
Derode, l'ami de Julien, écrivit au maire de Valenciennes afin d'être éclairé sur les ennuis de son "infortuné confrère", ajoutant : "on le poursuit d’imputation odieuse qu'il est important pour moi d'apprécier". Le maire répondit que "M. de Gaulle avait d'abord donné trop d'extension à son établissement, sans mettre ses dépenses en rapport avec ses moyens ni avec les ressources que pouvait lui offrir le pays", que la location de la maison avait été trop élevée, que le nombre des élèves avait été insuffisant et qu'il n'avait "entendu parler d'aucune imputation odieuse". La dernière chemise ayant été vendue, le 5 mars 1838, Julien fut démissionnaire. Lui et Joséphine s'en furent à Paris où ils vivotèrent d’innombrables et très divers travaux de plume.
C'est durant le séjour valenciennois qu'est né, le 31 janvier 1837, leur premier enfant, ce Charles qui fut le barde bretonnant que l'on sait et qui fut élève, en 1853-1854, au collège de Marcq-en Barœul, où une lecture lui fit découvrir sa vocation de celtisant.
Durant le séjour valenciennois, le grand-père du Général publia ses premiers travaux dans la revue Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique en 1834, sur une ancienne chronique en langue vulgaire de Valenciennes, exhumée à la bibliothèque de l'Arsenal ; en 1837, sur Isabelle de Hainaut. Ce fut peu après le retour dans la capitale que parut le premier de ses cinq volumes de l'impressionnante Nouvelle histoire de Paris et de ses environs. Les biographes du Général ont beaucoup évoqué les travaux de Julien qui se succédèrent jusqu'à sa disparition, mais ne l’enrichirent guère.
Sa femme, Joséphine, qui, dans ses propres études historiques, cita souvent celles de son mari, fut un écrivain prolixe. On a noté que la liste de ses œuvres ne compte pas moins de quatorze colonnes du catalogue des imprimés de la Bibliothèque nationale, ce qui doit faire soixante-dix-huit titres différents dont certains connurent plus de dix éditions. À raison de deux mille ou deux mille cent exemplaires pour certaines de ces éditions, on mesure le succès. Des titres, nous en avons découvert neuf autres, dont huit imprimés chez Casterman à Tournai, mais nos recherches sont loin d'être exhaustives. Qui plus est, elle dirigea Le Correspondant des familles, travailla activement au journal L'Ouvrier et, affirme-t-on, à deux autres titres. Si son principal éditeur fut Lefort à Lille, c'est chez celui-ci qu'elle publia, durant son séjour valenciennois, en 1836, son premier livre, un livre pieux évidemment ; c'est chez lui aussi qu'elle fit paraître le dernier, un recueil de jeux d'esprit et ce, trois ans avant sa mort. Elle travailla en sus pour dix-huit éditeurs parisiens, mais aussi pour Megard à Rouen et pour Carion à Cambrai. On a trop insisté sur le côté bien-pensant de ses romans, oubliant les personnages diaboliques et pervers qu'elle y introduisit, ces derniers nécessaires, il est vrai, à ses démonstrations morales. La lecture de ses œuvres révèle qu'elle y évoqua, parfois, son existence et celle des siens, leurs soucis et problèmes matériels surtout (ce qui, dans Honorine, lui permit d'assurer que "celui qui n'a pas souffert ne sera jamais un chaleureux écrivain"). Et c'est ainsi que nous apprenons, avec force détails, au hasard d'une Histoire de saint Joseph, que les de Gaulle habitèrent sept mois, en 1860, et en raison de la mauvaise santé de Charles, le Bas-Meudon où, gênés, ils connurent cependant le bonheur. Henri de Gaulle, dans sa généalogie familiale, précise que la maison du Bas Meudon fut prêtée par un "Mgr de Sussex, alors directeur de la Verrerie".
Dans ses ouvrages, romans et autres, apparaît souvent le nord de la France dont elle nous donne, en journaliste usant peu de la couleur mais au style net et vif, une peinture parfois sombre. Ainsi, en 1849, dans son itinéraire historique du chemin de fer du Nord évoque-t-elle le Valenciennes de ses années de jeune épousée : la cité "présente au dehors un aspect pittoresque et séduisant, mais en pénétrant dans l'intérieur on est bientôt désillusionné. C'est une ville triste, noire, aux rues étroites, tortueuses et sales ; la poussière de charbon paraît mêlée à son sol comme à l'air qu'on y respire. Son climat est brumeux et les canaux fangeux...". Peu de rosé tendre dans ce guide. De Lille, elle dénonce, avant Victor Hugo, les "caves malsaines" où croupit "une race rachitique". Dans Echos et Souvenirs de la Flandre de 1867, elle montre, en vers cette fois, d’autres caves, celles de Dunkerque, "où veillent la douleur, la misère au teint blême", où "la vie est quelque fois plus dure que la mort", où sont "des désespoirs d'une horreur infinie". Souvent, tout en peignant la pauvreté avec réalisme et sans larmoyer,: elle s'en prend aux nantis. Dans Les Fruits de deux éducations, elle portraiture un industriel, "gros richard exploiteur, un égoïste qui traite les ouvriers en bêtes de somme". Combien de fois fustige-t-elle l'argent, "premier moteur de toutes choses" ? Et si son mari, dans son Histoire de Paris nous dit que la Bourse nouvellement édifiée est un monument remarquable, elle y voit, elle, le "centre de l'agiotage le plus immoral et de l'avide passion qui est l'un des plus tristes caractères de notre époque".
Si elle a tant écrit, c'est bien sûr par amour des lettres – elle fut, aussi, critique littéraire –, mais ce fut sans doute d'abord pour faire "bouillir la marmite". C'est à Paris que furent mis au berceau les deux autres enfants de Julien et de Joséphine, Henri, en 1848, et Jules, le naturaliste, en 1850.
Henri, le père de Charles, vint épouser à Lille Jeanne Maillot, et c'est à Lille aussi que, dans la grande chambre donnant sur la véranda et la cour, naquit Charles de Gaulle. Un Charles pour qui la famille fut toujours une chose sacrée, et l'argent une chose à mieux partager. Mais c'est là un autre chapitre.
Nous avons beaucoup insisté sur le grand-père et la grand-mère, moins bien cernés par les biographes du Général qu'Henri et Jeanne. Nous avons insisté sur leur pauvreté, parce que la maison natale de la rue Princesse est d'un aspect cossu qui fait penser que Charles vit le jour dans un milieu plutôt aisé. Il n'en fut rien. On avait là plus de vertus que d'écus. Lisant les grands-parents paternels, découvrant ce que fut leur difficile existence, nous avons songé à l'exergue que Jules Vallès mit à l'Enfant, ce Vallès dont Joséphine accueillit la prose dans son Correspondant des familles : "À tous ceux qui, nourris de Grec et de Latin, sont morts de faim", à Joséphine donc, et à Julien.
Cette communication doit beaucoup à la famille Maillot, qui nous ouvrit ses archives, mais aussi à René Robinet, à Pierre Pierrard et à Élisabeth Coin. Qu'ils soient salués.














