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Le paysage intellectuel de Charles de Gaulle
De Gaulle possède une solide culture classique, qu’il doit d’abord à son père. Il a le goût de la lecture et s’est astreint très tôt à écrire des carnets dans lesquels il note souvent des citations littéraires qui sont ensuite réutilisées dans les écrits publiés. La fréquence des allusions permet de cerner les périodes et les auteurs de prédilection. Il a lu et relu les tragiques grecs (Eschyle et Sophocle) ; il connaît davantage les philosophes du mouvement (Héraclite) que ceux de la permanence (Parménide). Il semble plus marqué par Aristote que par Platon. Il est familier des historiens (Thucydide, Xénophon, Polybe). Il est familier des grands auteurs latins, la constitution ternaire de son discours rappelle l’écriture latine (il est selon Claude Roy, notre dernier auteur de langue latine). Il connaît surtout les poètes (Lucrèce, Polybe, Horace) ; il est familier des historiens (Salluste, Tite-Live, Tacite) et des mémorialistes (César, Saint-Augustin).
Il cite parfois les chansons de geste, les chroniqueurs, en particulier Joinville. Il aime Rabelais et le cite, alors qu’il est silencieux sur Montaigne. Mais son esprit est surtout proche des grands auteurs classiques du XVIIe siècle, des romantiques du XIXe siècle. Curieusement, il ne semble guère apprécier les auteurs du XVIIIe, à l’exception des moralistes (Vauvenargues, Chamfort, Rivarol) et du poète André Chénier. Il ne cite Voltaire et Rousseau qu’exceptionnellement et semble connaître surtout leurs œuvres historiques. Sa prédilection le porte vers les tragiques du siècle classique, Corneille et Racine, plus que vers Molière, semble-t-il. Il a lu Bossuet et écrit souvent comme lui. Il est un familier des moralistes La Rochefoucauld et La Bruyère, des philosophes Descartes et Pascal ; il connaît bien les mémorialistes Retz et Saint-Simon.
Mais sa culture est également très nourrie du XIXe siècle. Pré-romantisme, romantisme, naturalisme, il est un fervent de Chateaubriand, surtout des Mémoires d’outre-tombe, lues, relues et abondamment citées. Il connaît bien Lamartine, Victor Hugo, Vigny, surtout celui de Grandeur et Servitude militaires, Balzac, Musset et aussi Benjamin Constant, Paul-Louis Courier, Barbey d’Aurevilly, Villiers de L'Isle Adam. Il ne semble pas goûter Stendhal. Sa culture religieuse et celle de sa famille l’entraînent vers le catholicisme social d’un Montalembert et surtout Lacordaire. Il connaît bien et cite souvent Gustave Flaubert. Il a lu Michelet, Renan, Thiers, Sorel, Fustel de Coulanges.
Les auteurs préférés de sa jeunesse semblent bien - si l’on met à part la comtesse de Ségur, Walter Scott et Jules Verne – Maurice Barrès, Charles Péguy, Psichari, Boutroux et Bergson, mais il connaît aussi Paul Bourget, Anatole France, Pierre Loti, Claude Farrère etc. Il est un familier des poètes Baudelaire, Verlaine et s’arrête à Albert Samain. Entre les deux guerres, il lit ce dont on parle et toujours le Goncourt – Henry Bordeaux, Pierre Benoît, André Gide, Jules Romains, Georges Duhamel etc. Il fréquente l’historien Daniel Halévy.
Sa culture n’est pas que française, car il connaît aussi, le plus souvent par traduction, les grands auteurs anglais - Shakespeare, Bacon, Byron… - et surtout les Allemands – Goethe et Schiller, Kant un peu, Fichte, Nietzsche qu’il a beaucoup lu mais comme un Français de son temps, Bismarck et aussi les auteurs militaires von der Goltz et von Bernhardi plus que Clausewitz semble-t-il. Il cite et apprécie les grands romanciers russes (Tolstoï, Dostoïevski). Quand il lui arrive de mettre un nom à côté d’un grand pays européen, ce sont Dante pour l’Italie, Goethe pour l’Allemagne, Chateaubriand et parfois Victor Hugo pour la France, qui reviennent plus souvent sous sa plume inspirée. On ne trouve que de rares allusions espagnoles (Cervantes, Blasco Ibañez, Ortega y Gasset), italiennes, arabes (le Coran, Contes des mille et nuits) ou persanes (Saadi). Il y a infiniment peu de références à l’hindouisme ou au bouddhisme et jamais d’allusions à l’Extrême-Orient, fussent des classiques militaires.
La pensée politique de Charles de Gaulle trouve son origine dans des sources différentes. Un élément, à ne pas négliger, est l’élément religieux. De Gaulle est catholique pratiquant. Le catholicisme n’est pas le mouvement dominant de la pensée française. On ne peut oublier que la réconciliation de la République et de l’Eglise ne se fera réellement que le 25 août 1944 grâce à de Gaulle et à la Résistance.
De Gaulle a appris aussi de l’Eglise le sens de la hiérarchie, il en retient une vision gallicane des problèmes, "les pratiques dialectiques du Général". Cela explique le refus de se laisser enfermer dans un traditionalisme quelconque.
Si l’on doit citer des noms, on peut nommer Bossuet, Chateaubriand, Barrés, Péguy, Bergson. De Gaulle est tributaire du patrimoine intellectuel de l’élite catholique. Pour Edmond Michelet, de Gaulle est un héritier du catholicisme social. En 1948, il estimait "qu’il fallait avoir l’intelligence et le courage d’abolir le salariat." Le 7 juin 1968, il affirme que le capitalisme "empoigne et asservit les gens", formule constante de Pie XI et Pie XII. Il ne pensait pas à la disparition de l’économie libérale, mais il était moins sensible à sa défense que certains de ses collaborateurs, tel Georges Pompidou. De Gaulle appartenait à cette petite aristocratie française qui vit du dédain de l’argent.
De Gaulle se montre gallican quand il affirme la majesté de l’Etat "dans ses droits, sa dignité, son autorité". Il parle du "service public", du "bien commun", formules qui le feront traiter de maurrassien. Elles diffèrent de la pensée de l’Action française par le refus de l’amoralisme politique, par la proclamation de la lutte pour la liberté et la dignité de l’homme.














