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Qui était le professeur Henri de Gaulle ?


 

Henri LERNER

Professeur à l'université de Paris-XII (Val-de-Marne)


Qui était le professeur Henri de Gaulle ?, Espoir n°113, 1997

 


En quelques lignes toutes chargées de signification, inscrites au fil des premières pages des Mémoires de guerre, le général de Gaulle a rendu un bel hommage de gratitude et d'admiration à la mémoire de son père dont il a écrit : « Mon père, cet homme de pensée était imprégné du sentiment de la dignité de la France. Il m'en a découvert l'Histoire ». Pareil propos dépasse dans sa concision ce que l'on peut attendre d'un simple respect filial de convention, et invite, en mettant l'accent sur la supériorité intellectuelle qu'il lui reconnaissait, à s'interroger sur l'influence qu'il a pu exercer sur son fils. A partir de là, on est en droit de soupçonner que le professeur Henri de Gaulle a pu, lui aussi, à sa façon, faire figure de personnalité hors du commun, dont il vaudrait la peine de sonder les normes qui fondaient son univers intellectuel et moral. Mais l'historien bute à chaque pas sur l'absence de données biographiques sûres et reconnues, et, faute de pouvoir disposer d'une documentation solide ou précise, il doit se contenter de faire le point des connaissances acquises sans outrepasser les faits, quitte à poser des questions sans être assurer d'apporter des réponses absolument certaines.

Un jeune homme formé  dans la tradition catholique et monarchiste

La personnalité d'Henri de Gaulle se révèle d'abord au travers du milieu familial dont il est issu, celui d une vieille famille sans véritable fortune, plus ou moins rattachée à la moyenne bourgeoisie de robe, d'origine provinciale mais parisienne depuis le XVIe siècle, où il s'est formé et a toujours vécu.


On ne sait à peu près rien de ses premières années, ni de l'ambiance où il a grandi, au foyer de Julien-Philippe de Gaulle et de son épouse, Joséphine, née Maillot, si ce n'est que, né le 22 novembre 1848, au même jour anniversaire que plus tard son fils Charles, deuxième garçon après l'aîné, Charles né en 1837, et avant Jules, né le 7 février 1850, il a probablement connu une enfance, puis une adolescence sans histoires, telle qu'on pouvait la vivre dans une famille bourgeoise à principes sous le Second Empire. Jeunesse que l'on pourrait tenir somme toute pour banale, si elle n'avait été marquée par la place exceptionnelle que ses parents, tous deux férus d'écriture, accordaient à la littérature. Il n'a pu ignorer les travaux historiques de son père, un érudit estimable dont les recherches n'avaient obtenu qu'une audience limitée, et qui, après avoir rédigé une Notice sur les œuvres de Monsieur Bidault, paysagiste, avait publié un commentaire de la vie de Saint-Louis de Lenain de Tillemont et surtout une Histoire de Paris et des environs, parue en 1839-1841, avec une préface de Charles Nodier, d'inspiration monarchiste et chrétienne, en réaction contre l'ouvrage similaire de Dulaure, conçu à la gloire de la République. En revanche, on ne sait trop s'il a fait cas des nombreux romans écrits par sa mère qui fut un des écrivains les plus prolifiques de son temps. Tout simplement, peut-on admettre qu'il a puisé chez ses parents son goût affinné pour la culture historique et littéraire.


Cet héritage se trouva confirmé par l'enseignement qui lui fut dispensé au collège de l'Immaculée Conception, tenu par les Jésuites de la rue de Vaugirard, où il effectua toute sa scolarité sous l'égide du Père Olivaint, supérieur de la maison, dont l'influence le marqua profondément. Ce professeur jésuite, une des illustrations de la Compagnie de ce temps, qui fut son premier maître à penser, était issu d'un milieu laïc et libre penseur : normalien et agrégé de Lettres, il avait connu le Père de Ravignan et s'était converti au catholicisme sous la double influence de Lacordaire et de Frédéric Ozanam. Lui-même devait par la suite gagner le maréchal Randon au catholicisme, mais c'était surtout un remarquable pédagogue, ouvert aux idées modernes et qui ne prisait guère la dévotion ultramontaine. À son école, le jeune Henri de Gaulle acquit une culture très étendue, à la fois littéraire et scientifique, et semble avoir fortifié les sympathies qui le portait vers un catholicisme libéral, mâtiné de gallicanisme et réservé à l'égard de l'ultramontanisme pontifical. Sans doute, s'était-il déjà imprégné de ce courant de pensée dans son milieu familial, où le catholicisme ne se situait pas dans une observance strictement traditionnaliste et où on lisait régulièrement Le Correspondant, cette revue catholique proche de Montalembert et de Leroy-Beaulieu, que les « intégristes » fidèles de Louis Veuillot ne pouvaient souffrir. Aussi bien n'est-on pas surpris de retrouver Henri de Gaulle vers ses vingt ans, dans l'entourage du marquis de Talhouet, cette autre grande figure du catholicisme libéral dont il devint le secrétaire et l'ami, et qui, entré dans le ministère d'Emile Olivier le 2 janvier 1870, en démissionna cinq mois plus tard pour protester contre le plébiscite de mai 1870.


Parvenu au terme de ses études, Henri de Gaulle fut admissible à l'École polytechnique et peut-être songeait-il à embrasser la carrière militaire lorsque ses projets furent traversés par la guerre franco-allemande de 1870 qu'il vécut comme un drame personnel. Dans les jours qui précédèrent l'investissement de Paris par les armées allemandes, il s'engagea comme volontaire et fut versé dans la garde mobile où il fut promu sergent le 15 août 1870, puis sous-lieutenant le mois suivant. Il fut alors blessé au bras, lors des combats de Stains et du Bourget dont il veilla par la suite à transmettre le souvenir à ses enfants. Faut-il déjà voir dans cet engagement d'un jeune royaliste dans les armées de la République comme l'a affirmé Pierre Lefranc, la preuve que pour lui, comme plus tard pour son fils, la France se situait au-delà des querelles idéologiques ? Pour plausible qu'elle soit, pareille interprétation n'est pas nécessairement convaincante, car il ne fut pas le seul à agir de la sorte, si l'on songe au général de Sonis et aux zouaves pontificaux qui se mirent également aux ordres de Gambetta.


L'épreuve lui fut d'autant plus douloureuse qu'elle fut suivie quelques mois plus tard de la mort tragique du Père Olivaint, exécuté avec l'archevêque de Paris, Mgr Darboy, également catholique libéral, et les otages de la rue Haxo le 25 mai 1871, lors des derniers soubresauts de la Commune. Cette tragédie bouleversa Henri de Gaulle qui sut toutefois, au dire de sa petite-nièce, garder la mesure en reconnaissant le patriotisme de Rosse! et en déplorant les excès de la répression versaillaise. Mais ce fut bien pour lui l'année terrible et nul n'a mieux que son fils Charles saisi et exprimé la profondeur du traumatisme qui le marqua pour la vie : « Votre enfance avait connu la gloire et soudain le deuil odieux de notre abaissement vous avait enveloppé. Dès lors l'espoir d'assister à la Sainte Revanche ne cessa d'être le vôtre».


Ces événements douloureux ont pesé sur les années d'incertitude qu'Henri de Gaulle connut par la suite, où il faut faire également la part, qui semble avoir été grande, des difficultés de l'existence qui le déterminèrent à faire taire ses préférences personnelles pour assurer l'existence matérielle de sa famille. Contraint de renoncer à la carrière militaire, il semble avoir hésité entre plusieurs voies et se tourna d'abord vers des études littéraires et juridiques. Après avoir décroché une double licence, il se destinait à devenir avocat et s'inscrivit es qualités à la cour d'appel de Paris, où il figurait encore en 1900, mais on ne sait trop s'il a effectivement plaidé. Entre-temps, la situation de la famille était devenue plus difficile, alors qu'il semblait seul capable de faire face à ces contingences : son frère aîné, Charles se consacrait exclusivement à l'étude des langues et des civilisations celtes avant de mourir en 1880, gagné par une paralysie progressive des membres inférieurs, tandis que son cadet, Jules, délaissait l'administration pour devenir un spécialiste confirmé de l'étude scientifique des hyménoptères, ce qui lui valut de faire figure de grand homme de la famille avant 1940.


Peut-on aller jusqu'à imaginer, qu'en ces premières années de la Troisième République, Henri de Gaulle ait songé au moins par intermittences, à une carrière politique qu'il pouvait croire à sa portée dans le sillage du marquis de Talhouet et qu'il aurait étoffé par sa participation aux débats de la conférence Olivaint ? À vrai dire, ce n'était pas un cercle politique, comme il s'en est trouvé plusieurs à cette époque, mais un groupement de jeunes catholiques, souvent anciens élèves de la rue de Vaugirard, où l'on se proposait à l'instar de ce qui se passait à la conférence Laennec, de perfectionner et d'approfondir la spiritualité des adultes, mais où l'on pouvait aussi débattre, dans l'esprit du catholicisme libéral, des problèmes posés par l'infaillibilité pontificale et des rapports entre les catholiques et le pouvoir politique.
Au dire de son ami Jules Auffray, lui aussi un ancien de la rue de Vaugirard, Henri de Gaulle sut alors s'imposer à son auditoire par son éloquence, son intelligence et sa prodigieuse facilité qui firent de lui la figure de proue de la Conférence. Mais si tant est qu'on puisse effectivement lui prêter des ambitions de cette nature, il y renonça et dut se résoudre à entrer dans l'administration pour gagner sa vie. Reçu premier au concours de rédacteur au ministère de l'Intérieur en 1875, il y resta neuf années et en démissionna le 16 mars 1884, peut-être en raison de l'évolution de la Troisième République vers une politique anticléricale qu'il se refusait à servir, ou bien en guise de protestation, selon Pierre de Boisdeffre, contre une injustice dont il aurait refusé de se rendre complice. Peu après, il se maria à 38 ans, avec sa cousine Jeanne Maillot, qui appartenait à un milieu de bonne bourgeoisie lilloise.


Désormais, c'en était fini de toutes les ambitions militaire, juridique, voire politique, et Henri de Gaulle sut montrer assez de force d'âme pour les sacrifier sans récriminations et se tourner vers l'enseignement catholique auquel il allait désormais consacrer toute sa vie.

Le professeur d'enseignement libre

Sans jamais s'engager dans ce qu'il appelait lui-même « les chemins interdits de la politique », il avait désormais choisi de vivre dans un milieu fortement influencé par la Compagnie de Jésus, milieu qui était alors propre à cette époque à conforter ses convictions d'homme de la droite traditionnelle, qu'il interprétait de façon très personnelle en toute indépendance d'esprit.
Les jésuites de la rue de Vaugirard n'avaient pas oublié leur ancien élève auquel ils avaient recours de temps à autre pour faire passer des « colles » redoutées des élèves si bien que, lorsqu'il se trouva dans l'embarras, le directeur de l'établissement, Emmanuel Foumier, lui offrit, en 1885, de revenir dans l'école de sa jeunesse en qualité de membre du corps enseignant. Proposition qui fut acceptée de grand cœur, et Henri de Gaulle devait y rester près de vingt ans, tout en assurant parallèlement les cours des classes préparatoires à l'école Sainte-Geneviève de la rue des Postes, de littérature pour Polytechnique, et d'histoire pour Saint-Cyr. Seul professeur laïque ou à peu près au milieu de congréganistes revenus discrètement après les décrets de 1880 qui les avaient privés du droit d'enseigner, il épousa leurs convictions et dut marquer sa désapprobation silencieuse à la République de Jules Ferry qui restait à ses yeux, en dépit de l'apaisement des passions vers 1890, celle des décrets et des vexations qui s'en étaient suivies. Mais probablement avait-il trop le sens des convenances pour céder à la démagogie outrancière du boulangisme et il n'était pas homme à tenir les propos incendiaires de l'un de ses collègues qui appelait de ses vœux « un bon général pour flanquer tous ces gens-là par la fenêtre et plus vite que ça, avec le Sénat et la Chambre des députés par dessus le marché ». Toutefois, il gardait assez de rancune à l'égard de la République pour se tenir à l'écart du Ralliement au cours des années 1890, tout en évitant de verser dans les propos excessifs de ces catholiques, plus monarchistes encore que catholiques, qui vitupéraient la trahison pontificale.


En revanche, l'affaire Dreyfus et ses développements l'amenèrent à prendre une position originale fort rare en son milieu et propre à le singulariser dans les rangs de la droite catholique. Pareille attitude devait donner lieu par la suite à bien des commentaires, peut-être abusifs, et l'on sait que les biographes du Général ont affirmé, quitte à se répéter les uns les autres, sans vouloir ou pouvoir procéder aux vérifications nécessaires, que son père avait figuré parmi les dreyfusards de la première heure. Sans doute est-ce là trop s'avancer et on serait plus proche de la vérité en admettant avec Jean-Raymond Toumoux « qu'à partir d'une certaine date qu'on ne saurait préciser, Henri de Gaulle avait été envahi par le doute devant les invraisemblances du procès, jusqu'à poser le problème de l'innocence du capitaine ». Qui plus est, il n'aurait pas hésité à s'engager personnellement en faisant part de ses sentiments autour de lui au risque de compromettre sa carrière, si l'on en croit Edmond Michelet qui eut l'occasion de recueillir sur ce point le témoignage du Général En l'occurrence, il ne s'était pas départi de ses valeurs fondamentales, mais sans devenir un homme de gauche, il avait posé le problème en termes de rigueur morale et d'honnêteté intellectuelle. Sans plus s'encombrer de préjugés politiques, il avait cru devoir agir en honnête homme et en véritable chrétien pour qui la raison d'Etat ne permettait pas de condamner un innocent. Aussi bien se garda-t-il de verser dans l'antisémitisme de mauvais aloi si florissant en ces années, car la pratique assidue de la Bible lui avait appris au contraire à estimer le peuple élu qu'il eut volontiers qualifié de dominateur en dépouillant ce terme de toute acception péjorative.


Les sentiments anticonformistes qu'il éprouva à cette époque n'avaient pas varié lorsqu'il lui fallut subir les effets de la politique anticléricale du Bloc des Gauches, qui heurtait ses convictions profondes, et tout particulièrement ceux de la loi de juillet 1901 sur les associations qui définissait un statut d'exception pour les congrégations et qu'il ressentit d'autant plus douloureusement que sa situation professionnelle s'en trouva compromise. Quand les jésuites, frappés par la loi, quittèrent le collège de la rue de Vaugirard, il choisit de rester afin d'assurer la survie de l'école et, devenu préfet des études, il seconda le chanoine Orain, ancien supérieur du collège de Blois, qui en assura la direction dans des conditions précaires. À ce titre, il eut maille à partir avec un inspecteur de police et il a rapporté lui-même l'incident sur un ton ironique teinté d'amertume : « Cet inspecteur demanda à voir le Père de Gaulle, ou Monsieur l'Abbé de Gaulle. On lui avait présenté un laïc, père de cinq enfants et s'il n'avait pas eu peur de ce tapage, on aurait pu le convaincre en l'amenant au milieu de cette petite congrégation parfaitement autorisée ». En dépit de toutes ces vexations, il resta rue de Vaugirard jusqu'à la fermeture définitive de l'établissement en juillet 1908.


Ce furent donc des temps attristés et douloureux que vécut alors Henri de Gaulle, muré dans un silence désapprobateur, et l'on peut mesurer toute l'amertume qu'il éprouva devant les développements qui aboutirent à la séparation de l'Eglise et de l'État à travers l'étonnant silence que son fils a cru devoir observer dans ses Mémoires sur les querelles politico-religieuses qui dressèrent les Français les uns contre les autres à cette époque... Sa désapprobation a pu se manifester parfois en termes partisans, lorsqu'il lui advenait de flétrir les menées des « sectaires », mais il adoptait généralement un ton plus mesuré en s'efforçant de se placer au-dessus des passions pour envisager les choses sur un plan élevé, sous l'angle national. C'était son habitude de prendre ainsi de la hauteur pour déplorer les faiblesses et les erreurs d'une politique qui, en déclarant la guerre à l'Église, perpétuait les divisions d'une opinion déjà égarée par les invraisemblables folies de l'affaire Dreyfus et discréditait la France devant le monde, au moment où s'accroissait le risque d'une nouvelle guerre avec l'Allemagne.


Son souci exclusif de voir renforcer la position politique, diplomatique et morale de la France justifie la primauté qu'il accordait à la politique étrangère : probablement a-t-il applaudi à l'alliance russe, conclue en 1894, tout comme il a partagé l'anglophobie de l'opinion au moment de la reculade de Fachoda et il dut applaudir aux exploits du  colonel de Villebois-Mareuil,  qui s'était porté volontaire pour combattre aux côtés des Boers et que le collège de la rue de Vaugirard s'enorgueillissait de compter parmi ses anciens élèves. On lui prête également une critique acérée de la politique anglaise qu'il aurait prononcée en guise d'oraison funèbre de la reine Victoria en 1901, mais il dut approuver l'Entente cordiale. Sans doute jugeait-il inéluctable, sans nécessairement la voir « venir avec une secrète espérance », la guerre avec l'Allemagne et rien ne lui était plus étranger que la politique d'apaisement incarnée par Jaurès, mais comme à l'accoutumée, il s'est gardé d'insulter le dirigeant socialiste dont, au dire de Gaston Palewski, il aurait même admis la sincérité et reconnu les talents d'orateur.
Le souci de la vérité ne permet guère d'aller plus loin, mais la connaissance de ces faits permet déjà, en dépit de leur caractère fragmentaire et limité, de prendre la mesure d'un homme qui s'efforça toujours de garder un « noble silence » en prenant soin toute sa vie de poser les questions dans une perspective nationale sans jamais s'engager dans la vie politique active.

Un non-conformiste de la Belle-Époque


Cette existence, simple et unie, d'un intellectuel parisien avait trouvé son principe d'unité dans un système de valeurs qui, fondé sur l'alliage des traditions monarchique et catholique, le classait alors dans le camp de l'hostilité à la République.


Qu'il se soit lui-même défini comme « monarchiste de regret » invite d'abord à s'interroger sur la nature de son royalisme qui semble avoir été différent de celui professé par ces émigrés de l'intérieur, restés attachés à des valeurs désuètes. On serait plutôt fondé à croire que le royalisme d'Henri de Gaulle, loin d'être conçu dans le cadre d'un système d'institutions susceptible d'être rétabli, procédait plutôt d'un sentiment à dominante patriotique, fondé sur la conscience du rôle tenu par l'institution monarchique dans la genèse de la France et dont la pérennité reposait sur l'existence d'une certaine continuité de l'Histoire plus encore que sur un attachement à la tradition légitimiste. De là à penser qu'il se réduisait à une sorte de respect que l'on devait porter à soi-même comme à la dignité de la France, la distance n'était pas longue à franchir, de sorte que son petit-fils, l'amiral de Gaulle, qui eut l'occasion de l'approcher dans ses dernières années, a pu écrire « qu'au fond, la monarchie, c'était pour lui, comme le latin, une manière de bien apprendre le français ».


C'est dire à quel point la forme monarchique du gouvernement devait probablement moins compter à ses yeux que la permanence de la France demeurant identique à elle-même à travers les siècles alors que les régimes, comme les hommes, pouvaient passer, emportés par le temps. Son refus d'admettre que la patrie put s'identifier à la monarchie n'excluait donc pas la possibilité de voir la République prendre en compte l'héritage national hérité du passé. Ainsi pouvait-il justifier son engagement dans l'armée républicaine en 1870 et il n'hésitait pas à s'exprimer clairement sur ce point, notamment dans le discours qu'il tint en février 1901 devant l'assemblée des anciens élèves de la rue de Vaugirard où il déclara : « il faut servir sa patrie, même lorsque son gouvernement se trompe ». Sans doute eut-il accordé à Joseph de Maistre qu'il mettait au nombre de ses grands hommes, que tout allait mal depuis 1789, mais il était assez lucide pour comprendre, en dépit de sa nostalgie des siècles monarchiques, que l'on ne pouvait pas revenir en arrière, ni restaurer une tradition interrompue depuis cent ans.


Il lui advint même d'aller plus loin et de remettre en cause, de façon assez étonnante, les fondements mêmes de la monarchie dans les propos qu'il tenait à la conférence Olivaint, où il ne craignait pas de scandaliser ses auditeurs en affirmant que la souveraineté résidait désormais dans le peuple, si bien que la monarchie, au cas où elle viendrait à être restaurée, ne saurait se passer de l'assentiment populaire puisque la seule base logique d'un État résidait dans le libre suffrage aux citoyens. Assertion fort étonnante, bien éloignée de la tradition légitimiste, où l'on pourrait reconnaître les prémisses du raisonnement que Charles de Gaulle, devenu Président de la République, tint quatre-vingt ans plus tard devant Cyrus Sulzberger en affirmant ne plus croire pour sa part à une restauration monarchique, mais que l'essentiel était que le pays choisisse son chef par l'élection. Toujours est-il qu'on peut se demander si la reconnaissance de la souveraineté nationale comme un fait accompli ne réduisait pas le royalisme d'Henri de Gaulle au respect sans illusion d'une cause qu'il jugeait bonne, tout en la sachant perdue. Toutefois, il serait encore plus arbitraire d'en conclure, en versant dans l'excès inverse, que ce monarchiste de respect ait pu regretter d'être monarchiste, car il est bien évident qu'il n'a jamais éprouvé d'affinités avec les catholiques ralliés après 1892. Son sentiment de l'honneur le contraignait à rester royaliste et sans doute serait-on plus près de la vérité en estimant qu'il restait attaché à une sorte de royalisme libéral, tel que Chateaubriand avait pu l'illustrer un demi-siècle auparavant.


De cette même inspiration nationale devait procéder, au moins en partie, sa foi religieuse où la conscience du rôle historique joué par l'Église dans les destinées de la France affermissait une conviction et des pratiques que l'on ne discutait jamais. Assurément était-il nourri de ce que Pierre de Boisdeffre appelle « la foi des anciens jours », inséparable d'un refus des valeurs de la Révolution française où se mêlaient indistinctement le respect de Dieu, du pape et du roi. Cette pratique et cette foi ne lui ont apparemment pas posé de problèmes métaphysiques et s'il restait trop traditionaliste pour prêter attention au Sillon ou au mouvement des idées modernistes, on peut raisonnablement le soupçonner d'avoir éprouver une certaine sympathie pour le catholicisme social, qu'il a pu connaître en rencontrant Albert de Mun, qui avait coutume de se rendre rue de Vaugirard pour y parler de l'Action catholique à des cercles déjeunes. Intransigeance et fermeté en la matière n'excluait point chez Henri de Gaulle un certain sens de la tolérance, car il n'a jamais affiché ostensiblement d'hostilité à l'égard des Juifs ou des protestants. En fin de compte on pourrait lui appliquer le propos qu'il a tenu sur l'attitude de son père qui, « sans avoir jamais cessé de pratiquer la religion catholique, en était venu à en accepter tous les devoirs ».


Pareil style de pensée invite tout naturellement à s'interroger sur les relations qu'il a pu entretenir avec l'Action française qu'il n'a pu ignorer. C'est ainsi que Maurice Pujo, grand ami de Maurras, a cru pouvoir l'annexer et lui donner acte de sa fidélité, en évoquant le souvenir de « cet homme éminent qui montrait tant de compréhension pour les idées de notre groupe de jeunes », tandis que Pierre de Boisdeffre tient pour certain qu'il fut un lecteur assidu du journal. Mais on peut de bon droit se demander jusqu'où allaient ses sympathies pour le mouvement royaliste. Probablement a-t-il admiré en Maurras l'historien et l'écrivain sans céder à la tentation du nationalisme intégral, dont les excès n'étaient pas à sa convenance ; son nationalisme, orienté vers une vocation spirituelle, n'avait aucune mesure avec celui de l'Action française dont il se séparait radicalement sur le terrain politique, ne serait-ce qu'en se référant à la souveraineté nationale. « C'est à la France seule de décider quand elle pourra le faire, de ses institutions. » Propos qu'eût rejeté un maurrassien de stricte observance, et sans doute était-il trop pénétré de foi intérieure pour pouvoir admettre un positivisme qui réduisait l'Eglise à n'être qu'une école de respect, limitée au domaine temporelle. Ces réserves qu'il aurait pu faire déjà en son for intérieur l'ont peut-être préparé à accueillir avec philosophie la condamnation pontificale de 1927 : il cessa alors de lire le journal et dut passer au  travers  des événements sans connaître, du moins au même degré, la dramatique crise de conscience qui déchira tant de familles royalistes.


Toutes ces restrictions, exclusives d'un maurrassisme authentique, inciteraient plutôt à chercher la vérité d'Henri de Gaulle du côté des jésuites à l'ombre desquels il avait passé tant d'années. On sait que dès 1872, il avait figuré parmi les collaborateurs occasionnels du fameux Père du Lac, cette tête de Turc de Clemenceau, à qui il fournissait des documents officiels pour les besoins de la cause, et ces relations s'affermirent au fil des vingt années passées rue de Vaugirard.  Mais que pouvait donc représenter pour lui le style qu'il admirait dans la Compagnie de Jésus et qu'il s'efforçait pour sa part de s'approprier ? Lui-même s'est expliqué sur ce point dans une déclaration faite en 1901 : « Être jésuite, c'est rester fidèle aux traditions et aux méthodes qui ont préparé Descartes, Corneille, Condé et Bossuet ». C'est dire qu'il mettait en avant moins une forme spécifique de vie religieuse qu'une culture, un art de vivre, voire un dressage intellectuel centré sur l'enseignement et propre à inspirer un sentiment de respect et de la dignité dû aux autres comme à soi-même. Le général de Gaulle ne pensait pas autrement, dont l'un des premiers écrits, en 1908 fut un éloge de la Congrégation et qui, moins d'un an avant sa mort, rédigea ce texte que son père aurait pu signer : « Si ma vie a pu avoir une signification, ce n'est que par la grâce de Dieu. Je suis en outre reconnaissant à mes anciens maîtres, à leurs leçons et à leur exemple »
Conservateur et patriote, et sans doute plus encore patriote que conservateur, Henri de Gaulle le demeura toute sa vie mais sans fanatisme ni conformisme. Ayant fait siens les principes de la liberté religieuse et de la souveraineté du peuple, il sut toujours faire preuve d'une remarquable ouverture d'esprit,  tout en demeurant fidèle aux milieux de la droite intellectuelle qui était son domaine naturel. Cette originalité de pensée ne laisse pas de surprendre, si Ton en croit Pierre Lefranc qui l'a qualifié  « d'esprit libre que l'on s'étonne de trouver dans un milieu aussi étriqué ».

Un éducateur de grande classe


Au-delà de la simple étude des faits qui ne permet pas d'aller plus loin, la personnalité de ce professeur qui s'était donné corps et âme à son métier, se révélerait peut-être mieux encore au miroir du style et de l'orientation qu'il donnait à son enseignement.


Nul doute qu'Henri de Gaulle se soit senti pleinement à l'aise dans ce collège de la rue de Vaugirard, fondé par l'abbé Poisloup en 1837, et repris par les Jésuites en 1852 qui en assurèrent la maintenance jusqu'en 1901. Faute de quoi, imagine-t-on qu'il eût accepté d'y rester une vingtaine d'années ? Rien ne dut troubler les relations harmonieuses qu'il entretint avec le directeur, Emmanuel Foumier, un laïc, ainsi qu'avec ses collègues, réguliers et séculiers, qu'il impressionnait par son savoir et sa distinction. Maurice Pujo, alors familier des lieux, qu'il connut comme jeune professeur avant de devenir l'une des meilleures plumes de l'Action française, et qui le rencontra régulièrement, l'a décrit en ces termes : « C'était un homme très remarquable de haute culture et d'intelligence ouverte, j'étais alors jeune professeur et j'ai gardé le souvenir de sa bienveillance, bienveillance d'autant plus précieuse qu'elle n'était pas banale et qu'il avait plutôt l'aspect sévère ». Témoignage qui ne fut sûrement pas le seul de ce genre, et que vient confirmer celui du Père Le Cain, préfet des études, auquel il succéda en 1901.


Qu'il ait conçu une très haute idée de son métier, Henri de Gaulle devait en témoigner avec ferveur dans plusieurs déclarations où il définissait son idéal pédagogique. Il s'agissait bien dans sa pensée, de former des élèves dévoués à la France et à l'Église, qui serviraient le pays sans faire cas des institutions républicaines et rien ne le remplissait de plus fierté que la liste, qu'il tenait régulièrement à jour, des succès remportés par ses élèves dans les grands concours de l'État, dans la vie publique et dans la vie privée, et il semble ainsi s'être réclamé d'une vision élitiste de l'enseignement destiné à former les classes dirigeantes. Au service de son idéal, il s'employa à mettre sa culture encyclopédique qui lui permettait d'enseigner avec aisance, surtout aux élèves des classes supérieures, les lettres anciennes, la philosophie et l'histoire, voire les mathématiques. On sait également que son attachement aux méthodes traditionnelles n'excluait pas le souci de promouvoir une pédagogie moderne, si bien qu'il accueillit avec faveur l'extension du rôle des sciences et des langues vivantes qui intervint dans l'établissement à partir de 1894. En revanche il n'a vraisemblablement rien trouvé à redire à la sévérité qui rythmait l'existence quotidienne dans une école où le régime de l'internat était privilégié : on aurait peine à concevoir aujourd'hui ces emplois du temps constamment chargés depuis le lever matinal à 5 heures jusqu'au coucher obligatoire à 19 heures, entrecoupés de deux sorties par semaine, sous surveillance, et bridés par les interdictions d'introduire sans autorisation préalable le moindre livre ou objet, fut-ce même un objet de piété. Mais pareille dureté, jugée aujourd'hui insupportable, pouvait paraître naturelle à cette époque et caractérisait également le régime des établissements d'État.


Au travers de ce qui a pu subsister de ses leçons, plus ou moins fidèlement transmises par d'anciens élèves, on peut imaginer, ne serait-ce que par bribes, ce que pouvait être sa perception de l'Histoire où il voyait la reine des disciplines. Jamais il ne lui serait venu à l'idée de dispenser un enseignement conçu selon les normes de l'objectivité scientifique, alors qu'il privilégiait sciemment les faits politiques et militaires qui lui semblaient s'organiser autour d'une vocation de la France, ou à tout le moins d'un destin national où la Patrie représentait la valeur suprême. Il lui advint ainsi de justifier son point de vue, dans les propos que Marcel Prévost prête au préfet des études lors d'une cérémonie de distribution des prix : « La France, c'est elle qui vous attire ici, c'est elle que vous aimez dans cette école, je ne vous ai pas adressé la parole une fois en dix ans sans vous en parler». Pareille conception franco-centriste, telle qu'il l'entendait, devait tout naturellement l'incliner à négliger les faits économiques et sociaux pour insister sur l'importance des batailles et du rôle dévolu aux grands hommes.
Mais son enseignement ne se réduisait pas à une chronique superficielle des événements, car il s'attachait à en tirer les leçons en formulant des jugements de valeur fondés sur les principes d'interprétation auxquels il se référait. Philosophe de l'Histoire à sa manière, il raisonnait sur les faits qu'il s'efforçait de faire comprendre à ses élèves à la lumière des exigences de l'unité nationale et dans sa recherche du fil directeur qui rendait compte du comportement des grands hommes, il faisait intervenir les données psychologiques.

Comme les historiens de l'Action française, et par la suite ceux qui se réclamèrent de la grille d'interprétation marxiste, il était convaincu que l'Histoire avait un sens, et pour lui « le sens de l'Histoire, c'était le bon sens ». Or le bon sens, c'était celui des Capétiens qui avaient su rendre service au pays, en surmontant les causes d'affaiblissement de l'État, de sorte qu'il convenait de suivre les leçons millénaires de la Maison de France. Thème dont on ne saurait douter qu'il l'ait constamment souligné devant son fils, et Charles de Gaulle se situait bien dans la tradition intellectuelle de son père lorsqu'il devait écrire au Comte de Paris en 1960 : «Toute ma vie je me suis efforcé de faire la politique des Capétiens ».

C'est dire à quel point Henri de Gaulle avait incorporé à son enseignement les concepts développés par l'Action française dont il partageait les jugements qu'elle portait sur les grands serviteurs du pays à travers les siècles. Aussi bien, pourrait-on transposer la nomenclature qu'il dressait et les mérites dont il les créditait sous la plume de Jacques Bainville ou de Pierre Gaxotte. Du Moyen-Âge, on sait qu'il retenait Saint Louis et Jeanne d'Arc qui avait restauré la foi en la nation. Mais sa prédilection allait plus volontiers, comme ce devait être plus tard celle de son fils, à la monarchie du XVIe siècle où il accordait une place exceptionnelle au cardinal de Richelieu qu'il créditait d'avoir su rétablir la discipline, admiration qu'il portait au grand Cardinal devait même le conduire à citer fréquemment deux de ses aphorismes auxquels il prêtait une valeur exemplaire : « Le peuple blâme ce qui lui est le plus utile et le plus nécessaire » et encore « le chef a le devoir dans le danger d'être dur, exigeant et impitoyable », pour conclure en citant le jugement d'Albert Sorel : « En 1642, la France n'a qu'à cueillir les fruits de l'homme à la solitude volontaire ». Mais il se montrait plus réservé sur Louis XIV dont il prenait pourtant la défense pour l'absoudre des critiques formulées par Michelet, en alléguant que son faste et son orgueil se justifiaient par la volonté de grandeur d'une France soucieuse de tenir son rang, à la première place en Europe.


On sait qu'il partageait également l'aversion que les théoriciens de l'École portaient à la Révolution française auxquels il eut volontiers accordé qu'elle avait introduit une discontinuité dans l'histoire nationale. Certainement ne prisait-il guère le Siècle des Lumières et il a sévèrement jugé le comportement de Louis XVI, ce roi malheureux qui avait manqué de fermeté, d'abord en abandonnant Turgot, ensuite en s'abandonnant sans réaction au fil des événements révolutionnaires. En bon disciple de Joseph de Maistre, il tenait pour acquise la portée satanique de la Révolution, mais ce rejet semblait procéder moins de considérations philosophiques ou idéologiques que de sa répulsion des horreurs et des crimes commis par la populace déchaînée lors des massacres de septembre 1792. On ne sait trop ce qu'il pensait de Napoléon et des régimes qui se sont succédés au XIXe siècle, mais probablement eût-il souscrit au jugement porté plus tard par son fils : « Le grand ennui avec la France, c'est qu'en cent cinquante ans, elle a eu treize constitutions et a été envahie trois fois ». Mais il dut, pour sa part, témoigner une sévérité particulière au Second Empire auquel il imputait la responsabilité du désastre militaire de 1870.


On est également fondé à croire que la qualité de cet enseignement, nourrie de ces références, a dû se trouver singulièrement rehaussée par le prestige personnel du professeur, ce « grand Monsieur un peu voûté, aux longues mains fines, éloquent jusque dans les conversations les plus banales, qui en imposait à ses élèves par sa courtoisie comme par son extrême politesse de comportement ». Il leur laissa un tel souvenir que l'un d'entre eux, Roger Wild, se souvenait encore avec émotion, soixante ans plus tard, de « l'extraordinaire présence qui émanait de ce préfet des études, qui avait coutume de venir en redingote lire dans un silence profond, les notes en fin de semaines ». Enfin, le respect qu'ils portaient à leur professeur ne pouvait qu'être accru par le dévouement et la bonté de l'homme qui continuait à s'intéresser à eux , en dehors même de ses cours, jusqu'à leur payer de sa poche des places au Théâtre français pour les faire assister à la représentation des tragédies de Corneille qu'il connaissait assez bien pour leur en réciter de mémoire des strophes entières.


Resterait à déterminer l'audience dont a pu bénéficier ce professeur de qualité exceptionnelle dont la renommée n'a pourtant pas dépassé les portes des établissements où il a enseigné, mais comment prendre la mesure du nombre de ceux qui eurent le privilège de l'entendre ? À son apogée, vers 1875, le collège de la rue de Vaugirard avait compté environ 800 élèves dont plus de 600 pensionnaires et les effectifs ne firent que décroître par la suite jusqu'à se réduire de près de la moitié à la veille de sa fermeture. Si l'on tient compte en sus des élèves de classes préparatoires qu'il connut également à l'école Sainte-Geneviève, on peut estimer qu'Henri de Gaulle a pu atteindre par son enseignement étalé sur une vingtaine d'années quelques milliers d'élèves qu'il a plus ou moins influencés. Par la force des choses, il s'agissait d'une catégorie scolaire assez restreinte, issue de vieilles familles conservatrices comme celles de Georges Bernanos, de Marcel Prévost ou du futur cardinal Gerlier, mêlées aux rejetons d'hobereaux de province, comme les futurs généraux Leclerc de Hauteclocque ou de Lattre de Tassigny, liste qui ne laisse quand même pas indifférent.
L'influence d'Henri de Gaulle demeurait donc circonscrite dans certaines limites même si Jean Lacouture a cru pouvoir avancer que son prestige et son rayonnement lui aurait permis de tenir dans l'enseignement privé une place comparable à celle d'Alain dans l'enseignement public.

Tel père, tel fils ?


Tel qu'il était, ce professeur devait, de toute évidence, prendre un soin particulier de l'éducation de ses enfants auxquels il s'efforça de transmettre les principes élevés et les croyances religieuses qui représentaient à ses yeux les bases d'une éducation classique.
Il lui revint tout naturellement de leur dispenser la première formation fondée sur les lectures d'enfance qu'il dut choisir et contrôler, ainsi que les linéaments d'une culture littéraire. Lorsque son fils Charles eut atteint sa dixième année en 1900, il le fit entrer, à la suite de son frère aîné Xavier, au collège de la rue de Vaugirard où il effectua toute sa scolarité jusqu'à ses 17 ans. Nul doute qu'il ait alors suivi de très près le travail et les résultats de son fils dont il aurait dit, au témoignage de Robert Aron : « Charles est très intelligent, mais il n'a aucun bon sens». Par ia suite, avant que son fils ne se présentât à Saint-Cyr, il l'envoya, à l'heure où la politique anticléricale battait son plein, au collège des Jésuites à Antoing en Belgique pour y faire une année de Mathématiques spéciales. Charles de Gaulle s'y montra excellent élève, sachant se faire apprécier de ses condisciples parmi lesquels figurèrent Joseph Teilhard de Chardin, frère du grand savant jésuite et François Lepoutre qui devint plus tard, aumônier général de l'Action catholique féminine. Il fut également remarqué par deux de ses professeurs, le Père Saussier, frère de l'ancien généralissime, et le Père Zimmermann, qui connaissait personnellement Charles Maurras.


De son père, Charles de Gaulle a tenu d'abord comme il devait lui-même en convenir, sa connaissance de l'Histoire en profondeur, ce qui représentait tout autre chose que la simple connaissance des faits chronologiques, car, au-delà de la succession des événements, le père dut apprendre à son fils à lire l'Histoire pour la méditer, afin d'en tirer les enseignements susceptibles de nourrir la réflexion de l'homme d'État. Assurément s'est-il efforcé de lui faire comprendre et partager ses propres conceptions en insistant sur le rôle des grands hommes qu'il convenait de juger en fonction de leur apport à l'idéal de grandeur et d'unité qui fondait le destin de la Nation. Leçon qui dut porter ses fruits si l'on en juge d'après l'admiration que Charles de Gaulle a porté aux grands serviteurs de l'État monarchique, en particulier Richelieu, Colbert et Louvois qu'il créditait des mêmes qualités.


Point n'est besoin de scruter longuement les écrits historiques du général de Gaulle pour y reconnaître de toute évidence la filiation intellectuelle qui a permis à la substance des cours du père de passer dans les œuvres du fils. Même si on veut mettre au compte d'un simple don personnel les qualités de précision et le souci d'exactitude qui caractérisent La Discorde chez l'ennemi, on ne saurait douter que son père l'ait conforté dans cette voie, et peut-être lui a-t-il inculqué le goût de la synthèse, telle qu'il la pratiquait lui-même et telle qu'on la retrouve dans La France et son armée. La marque du père paraît encore plus sensible dans le souci de mettre en valeur les mêmes ressorts de l'Histoire, s'il est vrai que ie colonel de Gaulle a pu s'inspirer de l'exemple paternel lorsqu'il soulignait l'importance dévolue à la psychologie des grands acteurs de l'Histoire. En revanche, il n'est pas certain qu'Henri de Gaulle ait apprécié inconditionnellement toutes les appréciations qui parsèment le Fil de l'épée. La connivence entre le père et le fils n'allait pas jusqu'à gommer certaines divergences, en particulier sur la Révolution française, s'il est vrai qu'Henri de Gaulle n'a pas cru nécessairement qu'il n'existait qu'une seule histoire de France dont on ne saurait rien distraire.


On ne saurait mieux prendre la mesure de ces analogies qu'au travers d'une analyse de cette « dignité de la France » dont il était, au dire de son fils, profondément imprégné. Assurément tous deux se seraient-ils accordés à reconnaître l'existence d'une France éternelle, entité qui transcendait les discordes des Français, et Henri de Gaulle eut certainement souscrit aux pages fameuses qui ouvrent les Mémoires de guerre : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l'inspire autant que la raison. Ce qu'il y a en moi d'affectif l'imagine telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle ». A partir de là, on peut raisonnablement admettre que le sentiment de la dignité nationale telle qu'il l'éprouvait procédait chez lui d'une forme très particulière de nationalisme, d'inspiration très élevée, étrangère à toute xénophobie, et nourrie de l'héritage spirituel des rois qui avaient fait la France. Sans doute se serait-il refusé à y incorporer le messianisme républicain, comme son fils devait le faire, mais probablement n'excluait-il pas la contribution que les victoires de la Révolution et de l'Empire apportait à la fierté nationale. Faute de pouvoir aller plus loin dans cette analyse de contenu, il reste que l'idée de la France, définie par Charles de Gaulle, se situait dans la continuité de cette dignité nationale, que son père éprouvait intensément, sans nécessairement se confondre avec elle.


Ne serait-il pas permis d'aller encore plus loin pour en inférer que toute une conception de la vie politique a pu en découler, s'il est vrai que pour Henri de Gaulle, préserver la dignité de la France consistait à prendre du champ par rapport aux querelles idéologiques auxquelles s'abaissaient les Français, indifférents à la dégradation de l'image glorieuse du pays ? C'avait été la clé de son comportement lors de l'affaire Dreyfus, tout comme il avait admis en 1870 que la République était associée à la Patrie, et poussé le non conformisme jusqu'à s'incliner devant la mémoire de Rossel, ce général de la Commune dont il avait reconnu le patriotisme, il ne pouvait mieux montrer à son fils qu'au service du pays, il convenait de prendre les choses de haut sous l'angle de l'intérêt national en se gardant de verser dans les querelles partisanes.


Il demeure qu'un tel comportement, fort peu courant dans les milieux de la droite traditionnelle, mais aussi de la gauche, pouvait être fort suggestif. C'était là ouvrir des perspectives nouvelles, propres à dérouter ceux qui, fussent-ils de droite ou de gauche, persistaient à penser la politique en termes traditionnels si bien qu'Henri de Gaulle avait montré à son fils qu'il fallait ne pas hésiter à s'éloigner des règles de son milieu, sans céder à aucun réflexe de droite lorsque le sort de la nation se trouvait enjeu. Probablement Charles de Gaulle dut-il méditer l'exemple paternel lorsqu'il fixa pour règle à son action de ne jamais confondre les opinions politiques avec les intérêts de la Nation. Nul doute aussi qu'il ait dû à son père le respect intransigeant de la religion et des conventions morales ou religieuses qui allaient sous-tendre toute sa vie privée. Assurément le Général a-t-il toujours voulu garder la plus grande discrétion sur un domaine qui lui paraissait relever uniquement de l'existence personnelle, mais il estimait que ces valeurs étaient d'autant mieux assurées qu'elles restaient ancrées dans la continuité familiale. Aussi n'est-ce sûrement pas par hasard qu'il a cru devoir s'adresser à son père pour lui exprimer ses sentiments en lui écrivant ces quelques lignes toute chargées de signification : « Nos morts, nous prions pour eux. Ceux de notre famille nous lèguent l'héritage de la fidélité».
On ne saurait donc minimiser l'empreinte que le père a laissé sur le fils et ce n'est point diminuer le génie de Charles de Gaulle que de souligner, sans vouloir trop forcer les choses, l'importance de cet apport spirituel paternel qui a dû contribuer, dans une certaine mesure, à façonner les convictions du fils.


De l'avant-guerre à l'après-guerre


Au lendemain de son départ de la rue de Vaugirard, la biographie d'Henri de Gaulle perd en crédibilité et se réduit à quelques indications dont le caractère incertain et fragmentaire exclut tout récit continu.


Jamais il n'a consenti à baisser les bras en sacrifiant l'œuvre à laquelle il avait voué toute sa vie et il s'efforça d'assurer la continuité de l'enseignement dispensé chez les congréganistes en créant dès 1907 un externat d'enseignement secondaire, l'école Fontanes, rue du Bac, à l'ombre de Saint-Thomas d'Aquin. Il assura de la sorte la direction de cet établissement où il se plaisait à faire des conférences sur la formation de l'unité française. Mais cette nouvelle école ne semble pas avoir prospéré et après avoir péniblement vivoté durant la guerre, elle ferma définitivement ses portes au début des années vingt. Entre-temps, il n'avait pas abandonné ses cours de classes préparatoires à l'école Sainte-Geneviève où il rencontra en 1910 Jacques Mari tain à qui il offrit, mais en vain, de prendre sa succession pour enseigner la philosophie. Enfin, on sait que dans les années qui précédèrent immédiatement la guerre, il se passionna pour l'œuvre de Bergson dont il lût l'œuvre entière. Sans jamais avoir connu le philosophe, que son fils Charles rencontra pour sa part à deux reprises, il conçut pour lui une vive admiration et apprit de lui, leçon qui ne devait pas être perdue pour Charles de Gaulle, que la prise en compte des réalités devait être une des conditions de l'action.


Avait-il, lui aussi, vu venir la guerre avec une secrète espérance ? On devine aisément avec quelle ferveur inquiète il suivit le déroulement des opérations. Dès les premiers jours du conflit, il avait été mobilisé sur sa demande, à 66 ans, en qualité de chef du service des réquisitions au : ministère de la Guerre avant d'être renvoyé définitivement dans ses foyers en 1916, la même année que le vieux colonel Emile Mayer. Il entretint alors des relations suivies avec le colonel Boudhors qui lui donnait des nouvelles de ses fils au combat et lut avec passion les comptes rendus circonstanciés, quoique bien optimistes, que lui adressait son fils Charles. Lorsque celui-ci fut fait prisonnier à Douaumont, il lui écrivit pour lui faire part de l'octroi de la décoration que lui avait valu sa belle conduite. A-t-il partagé la sévérité, de son fils dont il a lu la lettre adressée à sa mère, où celui-ci mettait en cause l'impéritie du régime républicain : « Nous serons vainqueurs dès que nous auront balayé cette racaille » ? On aimerait croire que l'homme qui avait apprécié le redressement réalisé par Gambetta en 1870 ait su également admirer l'énergie déployée par Clemenceau en 1917, mais ce serait trop s'avancer que de prétendre qu'aux yeux de ce monarchiste de regret, la victoire militaire ait pu consacrer la légitimité de la République.


Dans une lettre qu'il adressa à son père en Mars 1919, Charles de Gaulle soulignait que « la Victoire avait inauguré une ère de bonheur pour la famille ». Certes Henri de Gaulle connut le rare privilège d'avoir conservé ses quatre fils à travers le massacre et savoura pleinement la joie de la Revanche, mais elle fut tempérée par la conscience qu'il dut prendre très rapidement de la fragilité des résultats obtenus, s'il est vrai qu'il ait durant partagé le scepticisme de son fils Charles convaincu à l'heure où le Cartel des Gauches parvenait au  pouvoir, de l'impuissance grandissante de la France qui, « ayant perdu barre sur l'Allemagne laisser tomber, morceaux par morceaux, le traité de Versailles ». Mais il put connaître les satisfactions de la vie familiale avec les mariages successifs de ses enfants qui lui donnèrent une vingtaine de petits-enfants avec qui il pratiqua l’art d'être grand-père. Seule ombre au tableau, la  mort de son frère Jules, en 1922, auquel il était profondément attaché. L’âge venant, il prit quelques distances avec son métier et après avoir vécu quelques temps à Paris il résolut peut-être dès 1920 mais au plus tard en 1924, de prendre sa retraite à Sainte-Adresse près du Havre, aux côtés de sa fille Marie-Agnès qui avait épousé l'ingénieur civil des mines Alfred Cailliau. Huit années s'écoulèrent encore de la sorte, durant lesquelles il partagea son temps entre la lecture, la rédaction d'une généalogie de sa famille, des passe-temps littéraires dont le favori consistait à transposer des poèmes de Victor Hugo en vers latins, et le souci de ses petits-enfants auxquels il continuait à enseigner et dont il s'efforçait de partager les jeux.


Avec son fils Charles, il devait continuer à entretenir des relations affectives et intellectuelles profondes, qui perdurèrent jusqu'à la fin. Il suivit sa carrière et son fils n'a rien publié durant ces années qu'il ne lui ait montré au préalable. C'est ainsi qu'il corrigea, et critiqua, les trois conférences faites à l'École de Guerre en 1927 qui devaient fournir matière au Fil de l'épée. Mais on sait également qu'il s'attacha à éplucher les considérations historiques que l’on retrouve dans les autres livres de son fils qui faisait grand cas de ses suggestions sans toujours en tenir compte. C'est ainsi qu'après avoir pris connaissance d'un premier manuscrit de La France et son armée, il en désapprouva vigoureusement les passages élogieux qui se rapportaient à la Révolution française, tant il demeurait sensible pour sa part au crimes commis par « les bourreaux qui égorgeaient les victimes » et il eut une réaction également négative devant les premières lignes ; « La France fut faite à coup d'épée » qu'il annota en marge du commentaire suivant : « Non, elle s'est faite aussi par des traités et des mariages ». Ne pourrait-on comparer le rôle qu'il tint alors à celui du vieux colonel Emile Mayer qui fut lui aussi pour Charles de Gaulle, un ami et un conseiller très écouté ?


A peine Charles de Gaulle était-il rentré de Beyrouth que son père mourut à l'âge de 83 ans, le 4 mai 1932. A-t-il vraiment dit avant de mourir : « La mort, pour un chrétien, n'a aucune espèce d'importance » ? Ce fut pour Charles de Gaulle une immense perte morale et intellectuelle. De l'ancienne génération, il ne lui restait plus qu'Emile Mayer au moment où la mort du père et la brouille avec Pétain le laissait livré à lui-même.