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Fulcran SOULET : Deux camarades de promotion : quelques souvenirs sur de Gaulle
Colonel Fulcran SOULET
Deux camarades de promotion : quelques souvenirs sur Charles de Gaulle, Espoir N°18, 1977
À Saint-Cyr, je n'ai guère fréquenté de Gaulle qui n'appartenait pas à mon groupe, mais on ne pouvait ignorer longtemps ce grand diable de 1,93 m, qui déambulait sur le « marchfeld » et surprenait nos professeurs par l'étendue de ses connaissances. Il attachait plus d'importance aux divers « amphis » de culture générale qu'à sa tenue et fut plus d'une fois réprimandé pour cette nonchalance dans le « salut » militaire que conserva, sa vie durant, le général de Gaulle, le président de la République française.
Cependant le hasard me fit coudoyer de Gaulle au cours des « brimades » que, par tradition, les « anciens » font subir aux « bleus » à l'arrivée de chaque promotion. À l'entrée de 1910, nos «anciens» étaient là depuis une quinzaine de jours lorsque la première fournée de ma promotion (une trentaine de « bleus ») pénétra dans la grande cour de l'Ecole. De Gaulle et moi-même étions parmi eux. Nous fûmes rassemblés dans une salle de jeux où, à genoux et nu-tête, chacun de nous attendait d'être prié de se « manifester » publiquement. Un ancien, la liste des nouveaux arrivés dans une main, une queue de billard dans l'autre, tentait d'identifier la première victime. De Gaulle, repéré par sa haute taille et son grand nez fut le premier interpellé. « C'est bien vous, de Gaulle ? — « Oui », répondit mon voisin qui, en trois secondes, fut hissé sur le piano et sommé de se manifester. Nullement affolé, de Gaulle promène un regard calme sur l'assistance et, d'une voix un peu nasillarde, attaque la fameuse tirade du « nez de Cyrano de Bergerac » ! ! ! On devine le succès de cette spirituelle boutade! Elle ne retarda que de quelques secondes une bousculade qui précipita notre Cyrano sur nos dos accroupis au parquet. Ce fut mon premier « contact » avec de Gaulle !
Le contact suivant n'eut lieu que dans l'été 1914, au cours d'un stage de trois mois à l'Ecole de gymnastique et d'escrime de Joinville-le-Pont par le lieutenant de Gaulle détaché du 33e R.I J'y étais professeur et il fut un de mes plus mauvais élèves. « Le pet-sec » ne m'intéresse pas », me déclara-t-il dès son arrivée. Deux mois plus tard, nous partions tous deux à ta guerre, le lieutenant de Gaulle avec le 33e RJ. le lieutenant Soulet avec le 96e de Bêziers.
Pendant quatre ans, nous affrontons tous deux le sort des armes. Mon ami est blessé trois fois et fait prisonnier en 1916. Je suis également blessé trois fois et me retrouve, pour l'Armistice, sur la Sarre, dans l'Armée Mangin.
Décoré de la Légion d'honneur sur le champ de bataille par le colonel Proteau dans le village de Chalandry, sous une avalanche d'obus toxiques (à l'ypérite), je suis évacué « gazé » et ne rentrerai à la tête de mon bataillon que la veille de « Rethondes ». J'ai la chance d'être nommé commandant à titre temporaire avant le retour du front.
Dès lors, avec la paix, nos carrières suivent leur cours ; la mienne au petit trot : Ecole de Guerre, Etat-Major..., celle de De Gaulle, au grand galop! On le trouve en 1919 instructeur puis combattant en Pologne ; professeur d'histoire à Saint-Cyr en 1921, après son mariage avec Mlle Vendroux. Sorti de l'Ecole Supérieure de Guerre en 1924, il entre au cabinet du maréchal Pétain, prend en 1928 le commandement du 19e Bataillon de Chasseurs à Trêves, tait un séjour au Levant et est affecté en 1930 au secrétariat de la Défense nationale. C'est à ce moment que je reprends contact avec lui.
Au cours d'une visite que je lui fis dans ses bureaux de Paris, je pus observer qu'il était très absorbé par les études stratégiques imposées par la menace grandissante, d'une conflagration armée. Je me trouve â ce moment-là chef d'état-major de la 36e division de Bayonne. Dans l'esprit de De Gaulle naît une conception : moderne de la bataille future à base d'une étroite coopération entre une puissante flotte aérienne et une masse d'unités cuirassées au sol. Il me donne l'occasion d'en discuter avec le général Montagne, commandant la région de Bordeaux et au cours d'exercices de cadres dont le plus important eut lieu en 1937 à Verdun sous la direction du général Touchon. Convoqué à cette manœuvre, il eut plaisir à y retrouver mon ami qui commandait le 507 régiment de chars de Metz. De Gaulle ne manqua pas de préciser la doctrine d'emploi des chars malgré la critique de quelques chefs qui préféraient les maintenir répartis entre les unités d'infanterie au lieu d'en faire, liés avec l'aviation, une force d'intervention décisive. Dans les hautes sphères, le ministre de la Défense et le conseil Supérieur de la Guerre, en raison des énormes dépenses à consentir pour réaliser te matériel, font la sourde oreille. Malheureusement aussi, cette conception de la bataille trouve un écho enthousiaste outre-Rhin et sera mise en application par nos adversaires à l'aide d'une dizaine de divisions blindées et d'une masse d'avions de combat et de bombardement qui donneront la victoire
Aux Allemands en 1940. Le général von Guderian sera l'animateur de la nouvelle doctrine.
La guerre de 39-40 survient. J'y participe comme chef d'état-major de la 36e D.I.. mais c'est la défaite car nos troupes, après s'être très bien battues, sont encerclées par des colonnes blindées qui coupent notre retraite en atteignant derrière nous la frontière suisse, Me voilà en captivité à Soest en Westphalie, avec ses horizons sinistres. De Gaulle général de brigade, a écrit une page glorieuse à la tête d'une maigre division blindée, mais la guerre est perdue et il est nommé secrétaire d'Etat. Le gouvernement est à Bordeaux, perplexe, hésitant sur la conduite à tenir ; continuer la lutte ? passer la Méditerranée ? demander l'armistice ?...
De Gaulle, lui, n'hésite pas. Refusant la défaite et convaincu que l'armistice allait être demandé, il se rend à Londres le 17 juin. Le 18, le général lance son fameux appel qui devrait être connu par cœur de tous les Français.
J'étais, à cette date, derrière les barbelés, à Soest, donc impuissant et inutile. À ma rentrée en France, en 1943, j'aurais souhaité rejoindre de Gaulle à Londres, mais le décès de mon épouse (18 octobre 1943), la situation cruciale de mes cinq enfants pour leurs études, et ma « mise sur la touche » par le gouvernement de Vichy (comme tant d'autres officiers rentrés de captivité), m'ont conduit à prendre ma retraite à Carcassonne.
Je n'ai repris contact avec de Gaulle qu'après qu'il eut créé, en 1947, le Rassemblement du Peuple Français.
De Gaulle n'était pas prétentieux et son orgueil était légitimé par la certitude d'une grande supériorité intellectuelle sur la plupart de ses contemporains.
Deux facultés premières de son esprit m'ont émerveillé : la première est celle qui lui permettait avec aisance d'embrasser et de juger avec précision un ensemble de faits, d'opinions ou d'idées apparemment hétérogènes ; la deuxième est celle qui lui donnait la possibilité de prévoir, par un jugement rapide et sûr, des événements qui, a priori, paraissaient sans liens déductifs.
L'abandon de la présidence de la République en 1969 n'infirme nullement l'étendue de ces deux facultés car de Gaulle avait prémédité son départ en refusant de séparer les deux objectifs fixés par lui au référendum, à savoir : la transformation du Sénat et la réforme régionale, séparation qu'il savait fatale au succès de la consultation nationale.
Dans le domaine affectif, il est vrai que de Gaulle ayant voué toutes ses facultés à la recherche de la grandeur de la France, a moins développé ses qualités sur ce plan, tout au moins dans leurs manifestations. Profondément attaché à son épouse, cruellement atteint par les deuils de sa fille et de son frère, il cache sa douleur au fond de son cœur. Il lui arrivait de parcourir cinquante kilomètres en auto sans parler à Madame de Gaulle mais ne pouvait se priver de sa présence dans ses déplacements. À ses yeux, il n'y avait d'amis véritables que ceux qui aimaient la France comme lui. Son amitié était faite de considération pour ceux qui l'approchaient mais écartait toute familiarité. D'une intégrité limpide, il répugnait aux recommandations, aux louanges intéressées ; il condamnait le « bluff » et les prétentions sans fondements.
D'un abord austère, mais accueillant, de Gaulle écoutait ses interlocuteurs et, au besoin, les mettait à leur aise en s'intéressant à leurs occupations préférées. Des hochements de tête répétés signifiaient que les propos du visiteur étaient jugés inopportuns et l'engageaient à ne pas insister, mais si le dialogue plaisait, le général, donnant libre cours à ses confidences, vous amenait, avec une aisance étonnante, à suivre l'exposé de problèmes d'une complexité croissante. Ce don lui était bien particulier.
La tenue du Général était soignée mais sans recherche : pas de décorations, hormis la Croix de Lorraine sur sa tenue militaire kaki. Pas de cérémonial luxueux à l'Elysée où Mme de Gaulle entretenait une ambiance familiale pleine de distinction et accueillante aux enfants et aux œuvres sociales.
De Gaulle ne s'est laissé gagner que prudemment et progressivement par les « bains de foule » aujourd'hui à la mode et cela, non par crainte d'un attentat — car son courage est bien connu et il l'a montré au cours de la fusillade du Petit-Clamart — mais parce qu'il se sentait emprisonné et privé d'air. J'en ai fait l'expérience en 1952 pendant une tournée régionale du R.P.F. que je me plais à raconter parce que le comportement de mon ami à cette occasion m'a beaucoup surpris. Il s'agissait de visiter les « compagnons» de Perpignan et de Carcassonne.
De Gaulle m'avait donné rendez-vous à trois kilomètres de Perpignan, sur la route venant de Narbonne. J'y étais à l'heure prévue (9 h) avec ma voiture dans laquelle avait pris place mon compagnon Romersa. L'auto de De Gaulle était là, lui-même près du chauffeur et Mme de Gaulle à l'intérieur avec le colonel de Bonneval. Après les salutations d'usage, nous rejoignons un groupe de compagnons que le chef très dynamique M. Fa, a rassemblés dans un cinéma. Après la séance, sans contact avec la population catalane, nous prenons la route de Quillan par Saint-Paul-de-Fenouillet où j'ai fait préparer un repas de midi pour cinq personnes : Mme de Gaulle, son mari, de Bonneval, le chauffeur et moi-même. À l'entrée du village, quelques gendarmes et une trentaine de curieux sont sur la route. Je m'arrête au pied de l'escalier qui conduit à la salle de restaurant, mais de Gaulle, qui a mis pied à terre, m'interpelle : « Comment ? ? mais tu m'as « foutu » une tournée électorale ? ? — Pas du tout ! lui dis-je, j'ai prévu une halte-repas, les couverts sont mis là-haut!» et je lui montre l'escalier. « Jamais de la vie ! grogne-t-il : on ne s'arrête pas ! achète-nous un peu de pain, quelques tranches de jambon, un litre d'eau minérale, et nous déjeunerons sous un sapin, un peu plus loin sur le bord de la route ! » — « Soit ! ».
Me voilà parti au village voisin (Caudiès) où j'achète le nécessaire plus un couteau, car de Gaulle n'en a sûrement pas ! Au retour, le Général, qui n'a pas quitté sa voiture, me remercie. Je lui souhaite bon appétit en ajoutant: « je te retrouverai sur la route, car, avec mon compagnon, nous allons déjeuner au bistrot de Pradelles ».
Vers midi, nos deux voitures sont de nouveau réunies sur la route de Quiltan où une surprise nous attend. Le commandant de gendarmerie de l'Aude m'aborde à l'entrée du gros bourg. « Une foule vous attend sur la place, me dit-il et la salle toute proche du cinéma « Le Familia » est pleine à craquer ». « Qu'est-ce que je vais prendre ! dis-je à Romersa. De Gaulle a mis la tête à la portière et paraît furieux ! « C'est bien la réunion électorale que je redoutais », me dit-il. « Pas du tout ! » ai-je répondu, c'est tout simplement la population de la haute vallée de l'Aude qui veut voir de Gaulle ! et le cinéma d'en face est bondé ! Il faut t'y faire ! ». À ce moment précis, l'attitude du Général change subitement et son visage devient souriant. Il descend de voiture et je le conduis à travers la foule (un vrai bain !) jusqu'au cinéma où j'ai fait réserver une loge pour Madame de Gaulle. Tout à fait détendu, il traverse la salle sous les applaudissements des assistants debout et décoiffés. Il refuse de monter sur la scène : « Je suis assez grand... et la scène est vide!» — Au premier rang, le conseiller général de Belvis qui m'avait demandé d'être présenté à de Gaulle. Dès que mon ami lui tend la main, voilà mon élu local qui fond en larmes, sanglote et ne peut prononcer un seul mot ! « Mais qu'est-ce qui vous arrive, lui dit le général, il n'y a pas de quoi pleurer ! au contraire ! » — Mais le conseiller ne peut maîtriser ses larmes et de Gaulle l'abandonne pour une courte allocution frénétiquement applaudie.
La tournée se poursuit jusqu'à Carcassonne où une foule moins dense (car les élus sont moins chauds) nous attend dans mon jardin privé. Nouvelle allocution sous une pluie battante qui nous oblige à nous abriter au salon pendant que Madame de Gaulle bavarde dans la pièce voisine avec quelques amies. Après un frugal casse-croûte, j'accompagne le Général et sa suite jusqu'à Saint-Ferréot d'où ils partiront demain pour Paris.
Est-ce dans la vallée de l'Aude que le général de Gaulle affronta son premier grand « bain de foule » ?














