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Les souvenirs de Marie-Agnès Cailliau sur de Gaulle
Jean MAURIAC
Les souvenirs de Marie-Agnès Cailliau sur Charles de Gaulle, Espoir n° 147, 2006
Ce numéro consacré à la Maison Natale du général de Gaulle est pour nous l'occasion de republier un extrait des souvenirs de la sœur aînée du Général où elle évoque
avec précision son enfance. Propos recueillis par Jean Mauriac en 1980 pour Paris-Match et parus dans le numéro d'Espoir de juin 1982
Qui n’a jamais parlé de De Gaulle enfant ? Ses parents, ses frères Xavier, Jacques, Pierre, ses cousins, ses camarades d'alors n'ont rien laissé, du moins rien qui ait été publié : pas une note, pas un souvenir sur l'enfance du général de Gaulle !
Ecoutons la sœur du Général parler de l'enfance de Charles : un témoi¬gnage unique puisqu'elle est la seule aujourd'hui à pouvoir le donner. Marie-Agnès Cailliau évoque d'abord ses plus lointains souvenirs : « Nous étions aux Tuilleries sur le bord du grand bassin, regardant les bateaux des enfants. Mes parents se sont brusquement retournés : Charles n'était plus là. Mon père est parti d'un côté avec mon frère aîné, ma mère de l'autre avec moi. Après une longue recherche, nous retrouvons enfin Charles, jouant avec d'autres enfants. Je me souviens seulement qu'il a dit, tranquille, souriant, aimable, ne pouvant comprendre ni l'inquiétude ni les reproches de mes parents : « J'ai suivi la voiture aux chèvres ». C'est le premier souvenir de Charles, enfant, qui est demeuré dans ma mémoire. Je le vois, je l'entends, disant : « J'ai suivi la voiture aux chèvres ».
Un autre souvenir ? Peu de temps après, nous étions en promenade, Xavier, Charles et moi (qui étais de 18 mois son aînée). On nous avait acheté à chacun un ballon. Seul, Charles avait pu conserver le sien jusqu'à la fin de la promenade. Hélas, juste devant la maison, voilà que son ballon, lui aussi, s'envole. Levant les bras au ciel, éploré, il criait: « Reviens ballon, reviens ballon... ». Ces plus lointains souvenirs, ce n'est pas grand-chose et c'est beau¬coup. Ce sont des souvenirs pareils à tous ceux que les sœurs ont de leur petit frère.
C'est à la Saint-Nicolas, le 6 décembre - fête du Nord et de l'Alsace - que nous recevions les cadeaux et non à Noël. Quels merveilleux souvenirs nous ont laissés ces fêtes ! La veille au soir, nous préparions des carot¬tes pour l'âne de Saint-Nicolas et nous les disposions devant la cheminée du salon. Le lendemain, la porte était fermée à clé. Parents, enfants et domestiques, nous implorions : « Saint-Nicolas, rendez-nous la clé ! ». La clé tombait alors comme par miracle au milieu de nous. La porte du salon s'ouvrait et nous nous précipitions en criant de joie. Nous trouvions sur les sièges les cadeaux portant nos noms: Xavier, Marie-Agnès, Charles, Jacques, Pierre.
Je me souviens spécialement d'une Saint-Nicolas ; Charles venait d'avoir cinq ans. Je n'en avais pas encore sept. Il avait demandé ce que nous appelions un « cheval-jupon » (dans un trou pratiqué dans le dos du cheval, l'enfant passait ses jambes qui étaient dissimulées par un volant). Il en rêvait depuis longtemps. Or, mes parents avaient voulu le punir parce qu'il n'avait pas été sage. À la place du « cheval-jupon », il avait trouvé, sur un fauteuil, une lettre de Saint-Nicolas lui expliquant qu'il n'avait pas de « cheval-jupon » parce qu'il ne l'avait pas mérité. Mais le message ajoutait qu'il l'aurait s'il était sage pendant un mois. Charles avait été alors le seul à ne pas avoir de jouet. Il en était mortifié et humilié. Le premier janvier, nous avions de petites étrennes et à Noël, seulement un petit cadeau et un « crammick » sorte de pain aux raisins que ma grand-mère nous envoyait du Nord et qui avait vaguement la forme d'un petit Jésus.
J'ai d'autres souvenirs de Charles, significatifs de son caractère. Enfants, nous allions toujours l'été à Wimille, près de Wimereux, aux environs de Boulogne-sur-Mer, à deux ou trois kilo¬mètres de la mer. Ma grand-mère maternelle louait alors une maison où, avec mes cousins, nous passions nos grandes vacances. Il y avait un portique au milieu d'une prairie. Le matin, c'était à qui retiendrait le premier la balançoire. Le premier cri que l'on entendait, aussitôt le réveil, était toujours celui de Charles : « J'y suis, je retiens la balançoire !».
Cela dit, Charles était un enfant plutôt difficile. Mon père avait beaucoup d'autorité sur lui, mais ma mère, en revanche, aucune. Il ne lui obéissait jamais. Je me souviens de l'une de ses « scènes », un jour à Wimereux, chez l'un de nos oncles. Il devait avoir dans les sept ans. Charles s'était adressé à notre mère :
- Maman, je voudrais monter à poney !
- Non, tu es monté hier. Tu ne monteras pas aujourd'hui.
- Alors, je vais être méchant !
Et aussitôt, il jetait ses jouets par terre, criait, pleurait, tapait du pied.
Une autre fois, Charles lançait des livres à la tête de Pierre. La porte de la chambre était fermée à clé, et il ne voulait pas ouvrir à notre mère qui, inquiète des pleurs de Pierre, désirait entrer. Ce n'est que longtemps après que Charles se résolut à libérer son frère. Il était batailleur, turbulent et taquin. Quand j'avais dix ans, j'étais la grande sœur qui défendait contre Charles les petits - Jacques avait trois ans de moins que lui et Pierre six ans.
Un jour que Charles jouait avec nous, mon père l'appelle :
- Charles, tu es sage ?
- Oui, papa.
- Tu n'opprimes pas Jacques ?
- Non papa.
- Ni Pierre ?
- Non papa.
- Tiens, voilà deux sous pour que tu continues à être gentil avec tes frères.
Charles aimait tous les jeux : le diabolo, le croquet, le cerf-volant, le bal¬lon, colin-maillard. Il jouait beaucoup aussi aux soldats de plomb avec ses frères. Xavier était le roi d'Angleterre et commandait les troupes anglai¬ses. Jean de Corbie, notre cousin, était empereur de Russie, à la tête des troupes russes. Charles était toujours le roi de France. Il avait toujours sous ses ordres l'armée française. Il n'était pas question qu'il en fût autrement. Pierre et Jacques étaient alors trop petits pour jouer. Charles interpellait Jacques : « Toi, tu es le roi de l'île mystérieuse ! » (dans le livre de Jules Vernes, nous rêvions des heures entières sur la carte de l'île). Et Pierre: « Tu es le Pape et tu commandes aux gardes pontificaux ! ». Charles ne prenait pas ses frères cadets au sérieux, mais c'est pour qu'ils n'aient pas de chagrin qu'il les bombardait d'un titre.
Charles enfant, poursuit Madame Cailliau, était très aimé des domestiques. D'ailleurs, il n'oublia jamais, au cours de sa vie, celles qui s'occu¬pèrent de lui pen¬dant son enfance. Il lui arriva de leur témoigner sa fidélité et sa recon¬naissance. Après la guerre, au temps du RPF, je me souviens que, passant pas Coutances, il rendit visite à Célestine, notre bonne quand nous étions enfants. Elle m'avait écrit après: « Le Général m'a embrassée... ». Nous avions une demoiselle qui nous apprenait le piano, Mlle Monteil (Charles n'avait jamais beau¬coup travaillé son piano). Quand il est arrivé à Matignon
en 1958, il l'a reçue à déjeuner et la revue ainsi pour la dernière fois car elle est morte peu de temps après.
Vous savez, Charles a gardé un souvenir merveilleux de son enfance. Cette enfance, toute sa vie, est demeurée présente ! Et pourtant, nous n'étions pas gâtés ! Je me souviens que l'on coupait les poires et les oranges en deux. « Il faut qu'il en reste pour la cuisine ! », répétait ma mère chaque fois que nous voulions reprendre d'un plat. Elle pensait toujours à la cuisine, au personnel. C'était chez elle un véritable souci.
Mon père nous a toujours fait travailler tous les cinq pendant les vacances. Avec Charles, cela n'allait pas trop mal. C'est en classe, qu'il ne travaillait pas (de temps en temps, pourtant, premier en français et en histoire). Il n'apprenait pas son allemand et ne rendait pas toujours ses devoirs. Ce qu'il aimait, c'était écrire des poèmes et lire. Je me souviens que mon père l'attrapait souvent et le punissait. Il n'avait bien sûr pas de bonnes places en « diligence » (total des points des leçons et devoirs). Mon père lui a dit alors une fois - il était en seconde : « Si tu n'es pas dans les quatre premiers en « diligence », je déchirerai tous tes vers ». Charles n'avait pas encore 14 ans quand il est entré en première. Et c'est alors qu'il a commencé à bien travailler. Ayant décidé d'entrer à Saint-Cyr, il s'est rendu compte qu'il n'avait pas le choix. Il est devenu brusquement un autre garçon : facile, raisonnable, oui, tout a changé. Il ne renonçait pas cependant à faire de la littérature. C'est l'époque où il avait écrit une saynète en vers : « Le brigand et le voyageur » qu'il avait joué pendant les vacances avec Jean de Corbie. Je me souviens qu'un jour, ma mère, stupéfaite, découvrit dans un tiroir cinquante exemplaires imprimés de cette saynète.
Nous souhaitions la fête de ma mère le 21 août et, presque chaque année, à cette occasion, nous donnions une représentation théâtrale : « les Femmes savantes » et « les Plaideurs » (presque entièrement, des scènes de pièces de Labiche (« les Deux timides ») et aussi d' « Esther » et d' «Athalie». Charles jouait Athalie. C'est mon père qui nous faisait répé¬ter.
Charles était un enfant qui lisait beaucoup, je vous l'ai dit. Adolescent, il lisait Dickens, Rostand, Bordeaux, Bourget, Daudet. Plus jeune, Jules Verne, Paul Féval, Edmond About. Je l'entends encore rire tout haut quand il lisait « l'Homme à l'oreille cassée ». Enfant, « Sans famille », « Robinson Crusoë » et « Robinson suisse », « le Dernier des Mohicans », « la Prairie », « le Trappeur de l'Arkansas », « l'Héritage de Charlemagne». Nous étions abonnés au Journal des voyages. Bien sûr, tout enfant, il aimait la « Bibliothèque rose » et surtout la comtesse de Ségur avec « Les malheurs de Sophie », « Les petites filles modèles » et « Les vacances ».
Le Général, a rapporté Claude Sainteny, avait dit un jour à l'Élysée : « La phrase la plus mélancolique de la littérature française c'est celle qui ouvre l'avant-dernier chapitre des Vacances. Et de citer : « Les vacances étaient près de leur fin. Les enfants s'aimaient de plus en plus... ». Petits, nous regardions les images d'Épinal, « la Vie des Saints » et « l'Histoire Sainte ». Je me souviens de toutes les images qui les illustraient, sur lesquelles nous restions penchés des heures entières : les martyrs livrés aux bêtes sauvages, Jonas qui avait séjourné trois jours dans le ventre d'une baleine, Joseph vendu par ses frères, la Tour de Babel, l'Arche de Noé.
Et voici l'étonnant et merveilleux portrait, le premier que l'on connaisse, que Mme Cailliau trace de son père - mort en 1932 - le père du Général auquel celui-ci n'avait consacré que deux lignes dans ses
Mémoires de guerre :
« Mon père, homme de pensée, de culture, de tra¬dition était imprégné du sentiment de la dignité de la France. Il m'en a découvert l'Histoire ».
Écoutons Marie-Agnès Cailliau : « Ah ! Notre père... quel homme il était ! Charmant, merveilleux. Et comme je suis heureuse chaque fois que je peux évoquer sa mémoire. Il était gai, tendre, aimable avec tous.
Ma mère lui reprochait d'être trop « complimenteur ». Elle était honnête au point d'exiger une sincérité totale. Elle ne comprenait que les compli¬ments vraiment mérités. « Comment, lui avait-elle dit un jour, as-tu pu dire cela (quelques anodines amabilités) de ce bébé si laid... ». Ma mère était bonne, douce, très imaginative, mais entière, ardente, intran¬sigeante et quelquefois véhémente. Je me rappelle l'avoir entendu dire un jour de ce pauvre Blum : « Blum, ce suppôt de Satan... ».
Mon père était professeur d'histoire à l'École Sainte-Geneviève pour ceux qui préparaient Saint-Cyr, et professeur de français et de littérature pour ceux qui préparaient Polytechnique. Il a été aussi professeur de rhétorique et de philosophie, puis préfet des Études, au collège de la rue de Vaugirard « L'Immaculée-Conception ». Il fonda ensuite l'École Fontanes, rue de Grenelle, en 1904. Ah ! C’était un directeur comme on en voit peu... (Jusqu'à la fin de sa vie, il a aimé faire des problèmes de géométrie.) Il savait se mettre à la portée des enfants. Il faisait des rondes avec nous, nous apprenait des chansons populaires, Savez-vous planter les choux ? et dessinait sur les paroles des chansons.
Pendant les vacances dans le Nord, il nous emmenait souvent chez le pâtissier où nous mangions beaucoup de gâteaux. Il disait alors : « Confessez-vous... ». Et nous avouions le nombre de gâteaux que nous avions pris. Il disait aussi : « Chaque fois que vous prenez un gâteau, vous faites une économie d'un sou » (parce que les gâteaux coûtaient à Paris trois sous, au lieu de deux dans le Nord).
Il aimait beaucoup donner des récompenses. La plupart du temps, ses cadeaux étaient de l'argent, selon les commissions que nous faisions, les services que nous pouvions rendre et, bien sûr, notre travail à l'école : un franc si nous avions une bonne place...
Mais sa bonté, sa générosité, sa gaieté, son entrain n'excluaient pas quelquefois un peu de sévérité. Il n'admettait pas, par exemple, qu'on lui désobéisse ou qu'on lui réponde. Nous n'aimions pas beaucoup les promenades à pied, sauf avec lui. Il di¬sait : « Formez-vous près de la porte ! ». Et nous partions tous, heureux, groupés autour de lui.
En cours de route, nous nous arrêtions dans des caboulots de campagne où nous prenions du fromage et buvions du cidre ou de la bière. Quelquefois, il nous emmenait sur les lieux où il avait été blessé, en 1870, au Bourget et à Stains.
Mon père nous faisait souvent la lecture : les « Oraisons funèbres », « l'Aiglon » - dont Charles savait et a su jusqu'à sa mort, des scènes entières par cœur - , « Cyrano de Bergerac ». Il me semble encore entendre sa voix : « Voilà les cadets de Gascogne... ».■














