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Les cinq évasions du Capitaine de Gaulle


 

Alain LEBOUGRE

Les cinq évasions du capitaine de Gaille, Espoir n°123, 2000

 

1916 :

Dans la mémoire collective, en Allemagne comme en France, c'est l'année de l'« enfer » de Verdun. La plus grande bataille de la guerre 1914-1918 pour les Allemands et les Français : 240.000 morts d'un côté, 260.000 de l'autre. Elle débute le 21 février par une formidable offensive allemande sur la rive droite de la Meuse. Un ouragan de fer et de feu s'abat aussitôt sur les défenses de Verdun.

 

Le 1er mars 1916, le 33e régiment d'infanterie auquel le capitaine de Gaulle appartient, est envoyé en première ligne devant Douaumont. A la tête de sa compagnie, la 10e, il est chargé de la défense de la partie gauche du village. Pour la journée du 2 mars, voici ce qu'écrit son colonel dans le journal de marche du régiment: «Dès 6 h 30 du matin, bombardement effroyable d'artillerie lourde... sur toute la largeur du secteur et sur une profondeur de trois kilomètres. La terre tremble sans interruption, le fracas est inouï. Toute liaison vers l'avant comme vers l'arrière est impossible, tout téléphone est coupé, tout agent de liaison envoyé est un homme mort... Le dernier me revenait blessé, me disant que les Allemands sont à vingt mètres de nous, sur le chemin de Douaumont à Fleury. Revolver au poing, nous nous préparons à défendre coûte que coûte cette voie d'accès. »

 

La 10e compagnie ne compte plus que trente-sept hommes quand se déclenche une première attaque. Elle y fait front et repousse les assaillants. D'autres reviennent à la charge. Nouveau bombardement. Les rescapés de la 10e compagnie sont complètement isolés. Progressant tantôt par bonds, tantôt en rampant, ils sont bientôt submergés. L'ennemi est partout. De Gaulle roule dans un trou d'obus occupé par quelques Allemands. L'un d'eux lui porte un coup de baïonnette. La lame pénètre « au tiers supérieur de la cuisse gauche pour ressortir au tiers moyen de l'autre côté ». Sa troisième blessure depuis le début de la guerre. Il tombe aussitôt évanoui.

 

Côté français, il est porté disparu. Son colonel le tient pour mort. La citation accompagnant sa proposition pour la Légion d'honneur est rédigée par Pétain : « Le capitaine de Gaulle, commandant de compagnie, réputé pour sa haute valeur intellectuelle et morale, alors que son bataillon subissait un effroyable bombardement, était décimé et que les Allemands atteignaient sa compagnie de tous côtés, a enlevé ses hommes dans un assaut furieux et un corps à corps farouche, seule solution qu'il jugeait compatible avec son sentiment de l'honneur militaire. Est tombé dans la mêlée. Officier hors de pair à tous égard ».

 

Lorsqu'il revient à lui, de Gaulle, bien vivant, se trouve « au milieu de jeunes troupiers hagards de la garde prussienne ». Il est désormais prisonnier de guerre. Il est d'abord envoyé à l'hôpital de Mayence pour y être soigné. A peine remis, il est transféré à Osnabrück en Westphalie où, dès son arrivée, il imagine descendre le Danube en barque. Les Allemands ont vent du projet. Le 14 juin 1916, ils l'expédient au camp de transit de Neisse en Silésie. Puis, deux jours plus tard, à Sczuszyn en Lituanie. Là, il tente à nouveau de s'échapper, mais le trou qu'il a commencé de percer dans le mur de sa chambrée est découvert. Ce qui lui vaut d'être expédié, le 9 octobre 1916, à Ingolstadt en Bavière, où les Allemands avaient imaginé de rassembler dans le même camp toutes les fortes tètes dont l'idée fixe était de leur fausser compagnie ! Ainsi, les officiers français les plus récalcitrants pouvaient-ils mettre en commun leurs expériences. Bref, créer ce que les Allemands eux-mêmes appelleront une « Académie d'évasion ». De Gaulle, comme on va pouvoir en juger, se distinguera particulièrement dans cette entreprise...

 

Malade imaginaire à l'hôpital d'Ingolstadt

 

Les défenses naturelles du fort d'Ingolstadt, renforcées par une garde et un régime exceptionnellement sévères, interdisaient toute tentative d'évasion. En revanche, une annexe de l'hôpital militaire de la garnison, situé dans la ville même d'Ingolstadt, à huit kilomètres de là, était affectée aux prisonniers de guerre. Pour surveillée qu'elle fût, elle semblait cependant offrir de plus grandes chances de s'évader. De Gaulle résolut donc de s'y faire envoyer.

 

Il avait reçu de sa mère un colis de vivres dans lequel avait été glissé un flacon d'acide picrique, officiellement destiné à soigner des engelures. Il en avale sans hésiter le contenu, pourtant fortement toxique ! L'effet recherché est quasi immédiat. Le lendemain, 17 octobre 1916, il présente tous les symptômes de la jaunisse. On l'expédie à l'annexe de l'hôpital.

 

Mais comment s'échapper? De Gaulle procède discrètement à un examen minutieux des lieux. Il remarque vite que si l'annexe réservée aux prisonniers est sévèrement gardée, l'hôpital ne l'est pas. Et qu'il y a de nombreuses allées et venues de civils rendant visite aux blessés qui y sont soignés. Il constate également que des prisonniers accompagnés par des infirmiers allemands sont régulièrement conduits de l'annexe à l'hôpital pour y recevoir des soins. Les sentinelles,  accoutumées à ce va-et-vient, n'y prêtent plus guère attention.

 

Voilà la faille ! De Gaulle a désormais son plan : se faire conduire à l'hôpital par un camarade déguisé en infirmier, troquer ensuite leurs tenues militaires pour des effets civils, et sortir de l'hôpital en se mêlant aux visiteurs.

 

Il faut un complice. Ce sera le capitaine Émile Dupret, animé, dira-t-il plus tard, « des mêmes intentions que moi ». Il faut aussi un uniforme allemand...

 

Corruption et chantage

 

Deux infirmiers allemands étaient chargés des prisonniers. La fin justifiant les moyens, de Gaulle décide de corrompre le plus accessible des deux. Il commence par lui acheter toute sorte d'objets interdits aux prisonniers : alcool, timbres-poste, etc. [homme se laissant amadouer, de Gaulle lui arrache, toujours moyennant finances, une carte de la région. L'infirmier est désormais à sa merci. Après la corruption, le chantage ! De Gaulle somme en effet le malheureux, sous peine d'être aussitôt dénoncé, et donc d'être traduit à coup sûr en Conseil de guerre, de lui acheter en ville une casquette militaire et de... lui céder son pantalon !

 

Voilà pour l'uniforme allemand. Mais une fois dans l'enceinte de l'hôpital, il faut pouvoir se transformer en civils...

 

De Gaulle, toujours à l'affût du moindre indice, avait observé qu'un soldat français, électricien de son état, allait chaque jour de l'annexe à l'hôpital où il travaillait. Interrogé, le soldat lui apprend que les Allemands ont mis à sa disposition, dans la cour de l'hôpital, une cabane qui lui sert d'atelier et dont il est le seul à avoir la clef. Providentiel !

 

De Gaulle a tôt fait de s'assurer de sa complicité. Au risque des plus sévères sanctions, le courageux soldat va transporter dans l'atelier, pièce par pièce, les effets civils et les vivres que les deux candidats à l'évasion se procurent auprès de leurs compagnons de captivité mis dans la confidence.

 

Mine patibulaire

 

Le départ est fixé au dimanche 29 octobre 1916, parce que le dimanche, les allées et venues sont particulièrement nombreuses à l'hôpital. A la nuit tombante, Dupret revêt la casquette et le pantalon allemands et passe une grande blouse d'infirmier. De Gaulle conserve sa tenue réglementaire. Ils franchissent le poste de garde de l'annexe sans éveiller l'attention des sentinelles et pénètrent dans l'enceinte de l'hôpital. Là, munis de la clef du soldat électricien, ils se glissent dans l'atelier. Bientôt habillés en civils, ils se mêlent aux visiteurs et sortent de l'hôpital le plus paisiblement du monde. Les voilà en ville, libres !

 

Leur projet était de gagner à pied l'enclave suisse de Schaffhouse située à 300 kilomètres, en prenant la précaution de ne marcher que la nuit, demeurant le jour cachés dans les bois. Hélas, il pleut sans discontinuer. Le 5 novembre, vers 21 h 30, ils atteignent Pfaffenhofen, grosse bourgade à une trentaine de kilomètres d'Ulm, ayant parcouru les deux tiers de leur route. Mais c'était un dimanche. Les rues qui auraient dû être désertes sont pleines de monde : «En arrivant sur la place centrale, nous nous trouvâmes au milieu de la jeunesse du bourg qui polissonnait dans la rue. Une semaine de vie sauvage nous avait donné une mine patibulaire qui fut aussitôt remarquée. La foule nous poursuivit, bientôt rejointe par le garde-champêtre à bicyclette et par des gendarmes en permission. Arrêtés, nous fûmes conduits au violon municipal où l'on n'eut pas de peine à découvrir notre identité. » Quelques jours plus tard, ils sont jetés dans les oubliettes du fort IX d'Ingolstadt.

 

Pour s'être évadés, de Gaulle et Dupret écopent en effet de soixante jours d'arrêts de rigueur : « fenêtres closes par volets métalliques, pas de lumière, régime alimentaire spécial, rien pour lire, ni pour écrire, une demi-heure de promenade par jour dans une cour de cent mètres carrés ».

 

 Ce que de Gaulle ignore en revanche, et que révèlent les archives allemandes récemment découvertes, c'est que son évasion a été à l'origine d'un grave différend entre les médecins de l'hôpital et les autorités du fort, chacun se renvoyant la responsabilité de la fuite des prisonniers, et s'accusant mutuellement de n'avoir pu empêcher qu'ils se procurent des habits civils. La Discorde chez l'ennemi avant l'heure, en quelque sorte !

 

Vous avez dit « sagesse » ? 

 

Mais le fort d'Ingolstadt n'était vraiment pas propice à l'évasion. De Gaulle se résigne donc à ne rien tenter pendant quelque temps dans l'espoir d'être transféré dans un camp moins sévère. « Stage de sagesse », dira-t-il plus tard. Sage, de Gaulle? En apparence, peut-être, puisque cela fait partie du plan. Mais chaque matin, il dépouille les journaux allemands, cherche dans les bulletins quotidiens de victoire de l'ennemi les traces à peine perceptibles de la discorde – encore ! étudiant les défauts de la cuirasse germanique. Puis il rédige des notes de synthèse, véritables bulletins d'informations qu'il affiche à la porte de sa chambrée !

(...)

 

Chambre avec vue

 

Le 20 juillet 1917, de Gaulle obtient enfin gain de cause : il est transféré à la forteresse de Rosenberg près de Kronach en Franconie. Cette nouvelle prison est un ancien château fort perché au sommet d'un piton très escarpé. Les conditions de détention y sont bien meilleures qu'à Ingolstadt : une des ailes du château est affectée au logement des officiers captifs. De Gaulle y dispose d'une vraie chambre, munie d'une fenêtre... donnant directement sur les deux remparts d'enceinte. Point de vue idéal sur le chemin de la liberté !

 

De Gaulle n'a pas les yeux dans sa poche. Il dresse sans difficulté un état des lieux détaillé : l'aile du château est flanquée d'une tour. Devant, s'étend un large fossé, puis un rempart intérieur percé d'un passage voûté, fermé d'une porte ouvrant sur un second fossé bordé d'un rempart extérieur, au-delà duquel la paroi rocheuse domine la vallée d'une quarantaine de mètres. Une ligne de sentinelles était installée en permanence sur le rempart intérieur, pendant que des patrouilles parcouraient par intervalles le rempart extérieur... Sauf quand il pleuvait, car alors les sentinelles se mettaient à l'abri dans leur guérite perdant ainsi de vue la plus grande partie de leur secteur de surveillance !

 

 

Escalades et descentes à pic

 

Pour s'échapper, il faut donc accéder au premier fossé et, pour cela, desceller une pierre de la tour d'angle. Puis, crocheter la porte du passage voûté. Il faut aussi une échelle pour grimper sur le second rempart et une corde pour descendre le long de la paroi à pic. Impossible d'agir seul.

 

De Gaulle tient un petit conseil de guerre avec quatre camarades décidés, comme lui, à tenter l'exploit. Il s'agit du capitaine de Montéty et des lieutenants Tristani, Angot et Prévot.

 

Le 15 octobre 1917, une pluie diluvienne s'abat sur Rosenberg. C'est l'occasion tant attendue ! A 22 heures, profitant d'un moment où l'orage redouble de violence, les cinq complices renversent la pierre descellée de la muraille et traversent furtivement le premier fossé l'un derrière l'autre. Tristani crochète sans peine la porte du passage voûté. Ils s'y engouffrent. Là, bien à couvert, ils assemblent bout à bout les éléments de l'échelle fabriqués à l'aide de planches destinées, disaient-ils, à la confection d'une armoire. Ils traversent le deuxième fossé et la dressent contre le rempart extérieur. Parvenus au sommet du rempart, ils gagnent la crête de l'à-pic. Tout se passe donc comme prévu, mais la corde, tressée de draps de lit découpés, est trop courte !

 

Ils repèrent un autre endroit où la paroi est interrompue par une étroite plate-forme. Mais la descente ne peut se faire qu'en deux temps et à la condition que l'un des candidats au départ se dévoue pour renvoyer la corde à ses compagnons. Montéty, dernier arrivé à Rosenberg, se sacrifie (il demeurera caché deux jours dans un buisson sur la plate-forme avant de s'échapper à son tour...). Ils ne sont plus que quatre, mais libres dans la campagne. Se cachant le jour, ils vont marcher dix nuits en direction de Schaffhouse avant d'être repris dans un pigeonnier où ils s'étaient réfugiés pour passer la journée. De Gaulle est ramené à Rosenberg.

 

Lunettes et fausses moustaches

 

Craignant d'être réexpédié à Ingolstadt, de Gaulle décide, dès son retour à Rosenberg, de faire une nouvelle tentative. Tristani est également partant. Mais, n'ayant cette fois, ni le temps ni les moyens de préparer une seconde sortie par escalades, il leur faut quitter le fort par la porte...

 

Ils avaient remarqué que logeaient dans une aile du château, des ménages civils allemands employés à l'entretien du fort. Ces civils circulaient normalement dans la cour intérieure, entrant et sortant par la voûte. La sentinelle allemande qui allait et venait sous les fenêtres des prisonniers tournait le dos aux fenêtres à chaque « aller » durant une trentaine de secondes. Il s'agissait tout simplement d'en profiter. De Gaulle raconte : « Si nous parvenions, Tristani et moi, habillés en civils, à descendre dans la cour intérieure pendant que la sentinelle nous tournait le dos, nous pourrions gagner la porte voûtée, comme si nous sortions paisiblement de l'aile habitée par les ménages d'employés. Il convenait de procéder à la nuit tombante avant que la voûte fût fermée. »

 

Le 30 octobre 1917, habillés en civils avec lunettes et moustaches postiches, les deux complices, après être descendus à l'aide d'une corde d'une fenêtre dont un barreau a été scié, se retrouvent dans la cour, dans le dos de la sentinelle, tandis qu'un camarade remonte la corde et remet le barreau en place. Cette fois, ils veulent utiliser le chemin de fer en direction d'Aix-la-Chapelle pour franchir la frontière hollandaise. De Rosenberg, ils se dirigent donc vers la gare de Lichtenfels, distante de vingt cinq kilomètres. A peine installé dans le train, ils sont arrêtés par des gendarmes allemands et débarqués sans ménagement du compartiment.

« Cochon » !

Un des gendarmes, le sergent Heinrich Meyer, veut alors faire monter de Gaulle dans un wagon de troisième classe réservé aux prisonniers. De Gaulle refuse énergiquement: il est officier; il n'est donc pas question de voyager en troisième classe ! Il se fâche au point que des civils allemands s'attroupent attirés par ses éclats de voix. Le gendarme le pousse de force dans le compartiment. De Gaulle l'apostrophe : « Ne me touchez pas avec vos mains sales. » D'après Meyer, il l'aurait également traité de « cochon ». Le gendarme ayant réagi en lui faisant savoir qu'il comprenait le caractère injurieux du propos, de Gaulle aurait rétorqué que c'était sûrement le seul mot de français qu'il puisse comprendre !

 

Il n'en faut pas plus à Meyer pour porter plainte. Condamné pour outrage. Les actes de la procédure devant le Conseil de guerre d'Ingolstadt (où de Gaulle avait évidemment été réexpédié) ont pu être consulté dans les archives militaires allemandes.

 

Interrogé une première fois par l'officier de justice militaire le 3 janvier 1918, il a déclaré que le gendarme les a poussé avec violence, Tristan et lui, dans un compartiment de troisième classe sans répondre à ses protestations et à sa demande de voyager dans un wagon de deuxième classe. Il reconnaît avoir crié « Ne me touchez pas avec vos mains sales ! ". Il précise que s'il a bien prononcé le mot « cochon » lors d'une conversation en français avec Tristani – « il [le gendarme) pense pouvoir embarquer les officiers français comme des cochons » –, il ne s'adressait pas à Meyer. Il ajoute que les autres voyageurs ne se sont pas attroupés en raison de son comportement mais simplement poussés parla curiosité de voir des officiers français évadés.

 

L'audience devant le Conseil de guerre de la Kommandantur du camp d'Ingolstadt a lieu le 18 avril 1918. Invité à décliner son identité, il déclare : « De Gaulle, Charles, né le 22 novembre 1890 à Lille, catholique, célibataire, capitaine d'active au 33e régiment d'infanterie, actuellement prisonnier de guerre à Ingolstadt. »

 

Après lecture de l'acte d'accusation, il confirme avoir prononcé les phrases citées par Meyer. S'il s'est exprimé ainsi c'est parce que le comportement du gendarme n'a pas été correct et que... ses mains étaient réellement sales ! Son intention n'était pas de l'offenser mais de lui faire comprendre qu'il n'avait pas le droit de traiter ainsi un officier français. La sentence tombe immédiatement : l'accusé est condamné, pour outrage, à une peine de prison de quatorze jours !

 

Dans le récit qu'il donnera dix ans plus tard de l'incident en gare de Lichtenfels, de Gaulle écrira: «Je fus traduit devant le Conseil de guerre d'Ingolstadt et condamné à trois semaines de prison pour « outrage à un supérieur », car arrêté par les gendarmes en gare de Lichtenfels et bousculé par eux, je les avais rappelés au sentiment des distances...»

 

Les Allemands imaginèrent de lui faire accomplir sa peine à la prison de Passau (Bavière) où étaient habituellement détenus des condamnés. de droit commun. De Gaulle n'entendit pas – à nouveau! – que fût traité ainsi un officier français. Devant sa menace de faire la grève de la faim, il est, trois jours après son arrivée, conduit à la forteresse de Magdebourg où il achève sa détention en même temps que d'autres officiers français condamnés...

 

Faux départ

 

Le 18 mai 1918, le fort d'Ingolstadt est dissout. De Gaulle est transféré à la forteresse de Wülzburg près de Weissenburg (Bavière). Il prépare aussitôt une nouvelle évasion avec la complicité d'un autre prisonnier, le lieutenant Meyer. Mais, écrit de Gaulle, « l'ennemi avait pris pour notre garde des dispositions telles qu'on ne pouvait guère penser à sortir autrement que par porte ».

 

Dès lors, il a l'idée de se faire escorter hors du camp, par un militaire allemand en uniforme, comme s'il était muté ailleurs. C'est bien sûr Meyer qui joue le rôle du garde. Il vole un uniforme dans l'atelier du tailleur du camp. Il faut aussi se procurer des vêtements civils. Pour ces derniers, de Gaulle correspondait depuis quelques temps avec sa famille au moyen de courriers truqués dont il avait remis le code à un officier français rapatrié pour raison de santé. La famille avait aussitôt accepté de jouer le jeu. Ainsi, bouton par bouton, pièce par pièce, il avait fini par réunir les effets nécessaires. Et le 10 juin 1918, accompagné de Meyer revêtu de l'uniforme allemand, le détenu de Gaulle portant une valise (qui contient bien sûr les habits civils), gagne la cour, franchit une 'grille puis la grande porte voûtée du fort. Pour faire encore plus vrai, l'aumônier français du camp, l'abbé Michel (encore lui !), l'avait accompagné jusqu'à la grille pour lui faire ses adieux comme s'il partait pour un autre camp.

 

Ils dépassent le pont-levis salués par la sentinelle qui le garde et les voilà dans la campagne. Pénétrant dans le premier taillis, ils revêtent leurs habits civils. Pour gagner Aix-la-Chapelle en train, ils se dirigent vers Nuremberg. Mais ils sont arrêtés fortuitement deux jours plus tard par un poste de gendarmerie installé sur une route où on leur réclame leurs papiers. Le lendemain, ils sont de retour au camp de Wülzburg.

 

Dans un panier de linge sale

 

Dès juillet 1918, de Gaulle s'évade encore une fois. Nous tenons d'un de ses compagnons de captivité, Fernand Plessy, le récit détaillé de cette rocambolesque évasion :

« De Gaulle optait pour la ruse et comptait sur la fertilité de son imagination pour lui fournir un moyen de sortir par la porte... Son plan était simple. Chaque semaine, une corvée de soldats français, escortés par deux sentinelles, descendaient le panier à linge de Wülzburg à la blanchisserie de Weissenburg.

 Ce panier était assez vaste pour contenir de Gaulle et ses longues jambes. Il était cadenassé et seuls le fourrier et la blanchisseuse en possédaient chacun la clef Mais truquer les charnières était un jeu pour les professionnels de l'évasion. Le point délicat était de sortir du panier sans être vu. De Gaulle se renseigne auprès des hommes de corvée. Le répit dont il disposerait lui parut suffisant. Avec de l'oreille et un peu de chance, il devait réussir.

Dans la matinée du 3 juin [1918], tout se passe comme prévu. Après avoir cadenassé le panier, le fourrier partit chercher les sentinelles d'accompagnement. Son absence pouvait durer de cinq à dix minutes. Dès qu'il eût disparu, le capitaine de Gaulle, accompagné de deux spécialistes du «Canari » (on appelait ainsi ceux qui fabriquaient le matériel nécessaire aux évasions) entra dans le local où les deux hommes de corvée attendaient auprès du panier. En deux coups de pointe, les «Canari» chassèrent de leur logement les axes des charnières. Le panier, ainsi ouvert, fut prestement vidé de son contenu que les hommes de corvée reportèrent à la buanderie. Pendant ce temps, de Gaulle s'installait de son mieux dans le panier. Les « Canari » refermèrent le couvercle et remplacèrent les axes des charnières par un câble souple en acier, peint aux couleurs de l'osier. Ils passèrent les extrémités de ce câble à travers le panier de manière que, à l'intérieur, de Gaulle put les saisir et les réunir dans sa main. Puis, ils s'éclipsèrent. Quand les hommes de corvée revinrent avec la charrette, les Allemands arrivaient déjà.

 

Le chargement et le transport à Weissenburg s'effectuèrent sans incident. Déposés sans ménagements (sur la recommandation expresse de De Gaulle à ses porteurs. Il ne voulait pas que des précautions inhabituelles puissent attirer l'attention des sentinelles), dans le couloir de la blanchisserie, de Gaulle attendit le moment propice. Quand tout fut redevenu silencieux, il tira sur l'extrémité du câble pour dégager les charnières. Il souleva le couvercle sans difficulté et put sortir du panier sans être vu. Il prit aussitôt la route de Nuremberg où il comptait prendre le train. »

 

Son intention était en effet de prendre un train de nuit pour Aix-la-Chapelle, toujours moins contrôlé que les convois de jour. Hélas, saisi d'une violente grippe intestinale, il se décide à prendre le premier train sans attendre la nuit. Il voyage e debout dans le couloir, un bandeau sur la bouche » comme s'il souffrait d'une fluxion « pour éviter les bavardages des voisins » jusqu'au moment où deux policiers pénètrent dans le wagon. L'un se tient à une issue pendant que l'autre demande à chacun ses papiers. C'est ainsi que le fugitif est, une fois encore, repris et ramené à Wülzburg.

 

Fait assurément unique dans l'Histoire, le 30 mars 1995, le Conseil municipal de Weissenburg décidait à l'unanimité de donner à une rue voisine du chemin emprunté par le fugitif dans son panier à linge sale le nom de... Charles-de-Gaulle-Strasse !

 

Chacune de ses évasions de Wülzburg vaut bien sûr à de Gaulle une punition de soixante jours d'arrêt de rigueur, que cette fois, il ne fera pas, l'Armistice étant signé avant l'exécution de sa peine. La nouvelle tant attendue de l'Armistice ne fut pas longue à atteindre Wülzburg. Le soir même, de Gaulle avait disparu...

Dans les années 20, le journal Notre Camp – le bien nommé ! – publia la liste des lieux de détention les plus sévères d'Allemagne. On peut lire dans son numéro du 9 avril 1921: « A tout seigneur, tout honneur! ». Dans la liste des camps d'Allemagne, la première place revient sans conteste au fort IX d'Ingolstadt. Dans les autres geôles d'Allemagne, les évadés ne manquaient pas. Dans celle-ci, il n'y avait guère que des professionnels de l'évasion. Il leur fut même affecté par les autorités allemands : si bien, que depuis cette époque, le fort IX d'Ingolstadt était en vérité un repaire d'évadés. Aussi... l'histoire du fort IX, qui renferme les fastes les plus magnifiques de notre Amicale (de prisonniers évadés) présenterait au lecteur une des plus belles pages de la guerre. Un jour, elle sera écrite à la gloire de nos officiers. Et ce jour-là, il suffira de dire: «Un tel était du fort IX pour qu'on pense de lui : « C'était un as ! ».