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Le "Corps cuirassé" du colonel de Gaulle


 

Général Alain de BOISSIEU

Le "Corps cuirassé" du colonel de Gaulle, Espoir n°123, 2000


En cette année du soixantième anniversaire des combats de 1940, beaucoup d'émissions à la radio, à la télévision, beaucoup d'articles paraissent sans relire bien souvent les archives et en rapportant des choses fausses à la manière de ceux qui, entre les deux guerres et sous Vichy, se sont acharnés à critiquer les idées du colonel de Gaulle sur la guerre moderne et sur l'utilisation des la force mécanique organisée autour du « moteur combattant ».


On colporte cette caricature : « le colonel de Gaulle n'avait pas pensé à l'utilisation de la 3e dimension, c'est-à-dire aux avions et aux voilures tournantes ! ». Or, il se trouve que l'École de Cavalerie, quand j'étais élève-officier en 1939, effectuait sa période de camps à Coëtquidan. Un beau jour, dans les ordres et informations, il fut question d'une démonstration de « l'auto-gyre » de l'Ingénieur de La Cierva, qui serait faite au camp devant nous.


Quel ne fut pas notre étonnement de voir parmi l'assistance un grand colonel de chars, qui était venu de Metz pour assister à la démonstration et voir, par lui-même, si cet engin à voilure tournante, de la famille de l'hélicoptère pourrait être utilisé dans la guerre mécanique qu'il envisageait ; c'était le colonel de Gaulle.
La plupart des gens qui parlent du « Corps cuirassé » font l'erreur de croire qu'il s'agissait seulement d'un corps d'armée blindée. Or, le Corps cuirassé était un organisme à part, un ensemble de forces beaucoup plus important que la Force d'intervention rapide, par exemple ; il aurait eu le volume d'une armée comme la 1re Armée française en 1945.


Reprenons ce qui est écrit dans l'édition des Bibliophiles du livre : Vers l'Armée de métier (pages 129 à 135), où le Corps cuirassé est défini par son auteur, par grandes masses, chars, nombre de canons, de mitrailleuses, etc. sans aller dans le détail.


Il s'agit d'un ensemble de six divisions de ligne mécanisées, blindées et chenillées, plus une division légère pour la Reconnaissance et l'Exploitation.
Chaque division blindée et mécanisée comprend trois brigades :


-1 brigade de chars dotée de 150 canons de moyen calibre et de 400 canons de plus fort calibre armant deux régiments de chars à 75 chars, plus un bataillon de Chasseurs servant à l'éclairage, la surveillance et la protection des chars en combat rapproché ;


- 1 brigade d'accompagnement d'Infanterie mécanisée disposant de transports de troupe protégés, armés et chenillés, de canons antichars sur engins blindés avec mitrailleuses multiples, plus un bataillon de Chasseurs spécialisés pour faciliter l'engagement des chars et. liquider les résistances derrière ceux-ci ;


- 1 brigade d'Artillerie à deux régiments de canons de 105 a deux groupes, destinée à la préparation, à l'appui direct, à la neutralisation et à la destruction (cette artillerie étant si possible protégée). Un groupe de canons antiaériens compléterait l'ensemble ;


-1 groupe de reconnaissance (de la valeur d'un régiment de Cavalerie blindée) doté d'engins blindés légers ou à chenilles, armés de mitrailleuses ou de canons, doté de transports de troupe légers utilisant le silence et l'infiltration.


Enfin, chaque division devait avoir en propre :
- 1 bataillon du Génie ;
- 1 bataillon de Transmissions ;
- 1 groupe d'aviation d'observation, afin d'accompagner les reconnaissances terrestres et régler certains tirs d'artillerie, devait fournir les yeux à la Grande Muette.


Pour quelqu'un qui n'aurait « rien compris » aux possibilités de la 3e dimension; c'est assez remarquable comme équilibre des forces ; or, tout ceci a été écrit en 1934.

 


Les soi-disant « rajoutés » de l'édition du livre du Levant, dans des remarques en bas de page n'ont jamais été soumis ni approuvés par le général de Gaulle à Londres. Il avait seulement donné l'autorisation de réédition pour les stages d'aspirants et de sous-officiers.

 


Enfin, pour administrer une dernière salve-riposte à ceux qui écrivent ou disent n'importe quoi sans aller aux sources et aux manuscrits, il y avait aussi au Corps cuirassé des Réserves générales entre les mains de son chef, c'est-à-dire affectées :


- 1 brigade de chars très lourds avec des canons tirant avec une grande vitesse initiale (au moins mille mètres à la seconde) ;
- 1 brigade d'artillerie lourde (155 mm court et long) ;
- 1 régiment du Génie lourd pour les franchissements de coupures importantes ;
- 1 régiment de Transmissions pour relier les divisions avec le commandement du Corps cuirassé et le commandement national ou allié.


L’aviation n'était pas oubliée ! à preuve :
- 1 régiment d'avions de reconnaissance de l'Armée de l'Air ;
- 1 régiment de chars et d'appui « Feu », c'est-à-dire d'attaque au sol, également à l'Armée de l'Air.
- Enfin, les services assurant la logistique d'une force de chocs et de manœuvre, c'est-à-dire apte à ravitailler les unités de l'avant en carburant et en munitions avec une priorité totale pour cette mission essentielle (comme les Américains en ont fait la démonstration prouvant que c'était possible).

 


Le colonel de Gaulle envisageait des progressions de 200 kilomètres en une journée, estimation qui fut jugée à l'époque impossible à atteindre, or d'Argentan à Paris, il y a 193 kilomètres, la 2e DB a fait cette étape en une nuit pour rejoindre la capitale au moment de la Libération.

 


Tout ceci fut écrit en 1934 par l'homme qui avait soi-disant oublié l'aviation, la logistique, etc. On croit rêver devant tant de mauvaise foi.

 


Enfin, un avertissement solennel fut rédigé par le colonel de Gaulle, après la guerre de Pologne, qui avait fait la démonstration des capacités de la force mécanique allemande en janvier 1940.

 


Dans le Mémorandum adressé par le colonel de Gaulle le 26 janvier 1940 aux généraux Gamelin, Weygand et Georges ainsi qu'à Édouard Daladier et Paul Reynaud, il est écrit : « Les succès éclatants remportés par les Allemands en Pologne grâce aux moteurs combattants ne les encouragent que trop a pousser largement et à fond dans la voie nouvelle. Or il faut savoir que la position Maginot, quelques renforcements qu'elle ait reçus et qu'elle puisse recevoir, quelques quantités d'infanterie et d'artillerie qui l'occupent ou s'y appuient, est susceptible d'être franchie. C'est là d'ailleurs, à la longue, le sort réservé à toutes les fortifications. »

 


« Bref, la rupture des organisations fortifiées peut, du fait des moteurs combattants, revêtir un caractère de surprise, un rythme, des conséquences tactiques et stratégiques, sans aucun rapport avec les lentes opérations menées jadis en vertu du canon. »

 


« Il en résulte que le défenseur qui s'en tiendrait à la résistance sur place des éléments du type ancien serait voué au désastre. Pour briser la force mécanique, seule la force mécanique possède une efficacité certaine. La contre-attaque massive d'escadres aériennes et terrestres dirigée contre un adversaire plus ou moins dissocié par le franchissement des ouvrages, voilà dont l'indispensable recours de la défense moderne. Quand bien même nous aurions assigné a notre action militaire comme limite la plus avancée la frontière du territoire, la création d'un instrument de choc, de manœuvre et de vitesse s'imposerait absolument à nous. »

 


Si l'on veut étudier sérieusement la genèse des divisions blindées et cuirassées françaises, il n'y a qu'à lire ou consulter les tomes I puis II des écrits du colonel Gérard Saint-Martin sur L'Armée blindée française, Les Blindés français dans la tourmente, ouvrages remarquables préfacés par monsieur Pierre Messmer, ancien ministre des Armées, parus l'an dernier et cette année chez Economica.

 


Bien que le mémorandum de Gaulle a été diffusé en janvier 1940, il ne restait que quatre mois avant le 10 mai, mais nous n'avons pas eu autant de temps en Afrique du Nord pour mettre sur pied les trois remarquables 1ère DB, 5e DB et la 2e DB. Mais il y avait à l'époque un chef, un gouvernement, des généraux qui donnaient des ordres et étaient obéis. Ils bénéficiaient de l'aide des Alliés mais cela aussi imposait des servitudes.

 


Ces divisions blindées participèrent à la Libération de la France et à la Victoire magnifiquement.
Voyant défiler la 2e DB devant lui sur un aérodrome allemand, se retournant vers le général Leclerc, le général de Gaulle lui dit : « Ah Leclerc, si nous avions eu sept divisions comme celle-ci en 1940, nous n'aurions pas été battus en cinq semaines ; combien de malheurs auraient été évités aux Français et à la France ! ».