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Les Français libres dans la bataille d'Angleterre
Yves Donjon (1)
Les Français libres dans la bataille d'Angleterre, Espoir n°129, janvier 2002
« Ils étaient présents ! »
Juillet 1940, Hitler vient d'envahir la France en cinq semaines. La Russie digère sa part de Pologne. L'Amérique demeure assoupie. Contre l'invasion nazie victorieuse qui recouvre les deux tiers de l'Europe, l'Angleterre reste seule. Son armée a laissé ses chars et ses canons sur le rivage de Dunkerque. Pour l'envahir Hitler, déjà, masse ses troupes sur la Manche, mais l'invasion suppose la maîtrise du ciel. Un jeu d'enfant pour le maréchal Goering et sa Luftwaffe de 2 500 appareils auxquels l'Angleterre ne peut opposer qu'une cinquantaine d'escadrilles mal entraînées. La Luftwaffe disposait de 1000 bombardiers à gros tonnageet à grand rayon d’action, 250 bombardiers en piqué Stukas et 1250 chasseurs d’accompagnement. En face la RAF ne pouvait assurer sa défense qu’avec un peu plus de 600 chasseurs Hurricane et Spitfire dont un sixième, au moins, n’avaient pas encore achevé leur remise en état après la bataille de Dunkerque . La disproportion des forces apparaissait flagrante. Il semble que, pour le monde libre, la partie soit perdue.
Pourtant, au-dessus de Londres en flammes, au cours de ce combat aérien dont l'inégalité est flagrante, quelque chose se produit d'extraordinaire. En quelques semaines, on pourrait presque dire en une nuit, la victoire change de camp. Guidés par l'œil encore mystérieux des premiers radars, commandés par des chefs imperturbables, soutenus par le courage d'une population qui refuse la défaite, les jeunes pilotes de la Royal Air Force, aux commandes de leurs Spitfire, affrontent sans trêve, de jour et de nuit, les Messerschmitt et les Heinkel de Goering et leur infligent une sanglante correction.
Deux ans avant Stalingrad et El Alamein, Hitler subit sa première défaite.
Cet épisode de la Seconde Guerre mondiale, qui couvre la période officielle du 10 juillet au 15 septembre 1940 entrera dans l'Histoire sous l'appellation de « Bataille d'Angleterre ».
A ceux d'entre nous qui ont pu un jour se poser cette question : des Français ont- ils participé à cette fameuse bataille ?, je répondrai positivement. En effet, d'après les archives des armées, il semble qu'une poignée d'hommes ait effectivement pris part à ces opérations de fin 1940.
La chasse, puisque tel est le sujet qui nous préoccupe ici, comptait une douzaine de pilotes français pendant cet automne 1940. Une poignée d'hommes, c'est bien le mot, et c'est une étude succincte sur ces premiers Français libres, que je vous présente aujourd'hui.
Parmi ces premiers pilotes à reprendre le combat, on retrouve des noms prestigieux tels que René Mouchotte, Emile Fayolle, Maurice Choron et François de Labouchère ; des pilotes qui, plus tard, se verront affectés à des groupes de chasse ou, mieux, Squadron, dans la RAF et même seront à leur tête tel Mouchotte au III/2 « Alsace ».
Pour la plupart, la grande aventure a commencé fin juin 1940 avec pour objectif de reprendre la lutte en Grande-Bretagne. Tous les moyens sont bons : l'avion et sur tout le bateau pour une grande majorité d'entre eux. François de Labouchère embarque le 21 juin 1940 à bord du Batory à Saint-Jean-de-Luz et à destination de Plymouth. Le 13 juillet, le voici arrivé à Liverpool.
Le lendemain, 14 juillet 1940, ces premiers volontaires français défilaient à Londres, devant le roi d'Angleterre George VI et devant un certain général de Gaulle, ce général dont on parle mais que personne ne connaît.
Les sergents de Montbron, Perrin, Lafont, Mouchotte, Fayolle, Guérin, Bouquillard, Brière, de Labouchère, Blaize, Béguin et Choron furent désignés pour être affectés les premiers dans les escadrilles de la RAF Après plusieurs jours d'attente, ils se virent confier des Tiger-Moth pour être « testés ». A la suite de ce stage, les pilotes eurent à se perfectionner sur Hawker « Hector », autre biplan du Squadron n° 16 stationné à Old Sarum.
Le 10 août 1940, ils se rendirent à Odiham en attendant leur envoi en OTU (Operational Training Unit). Le 19 août, ils furent séparés en deux groupes et se dirigèrent vers l'Ecole de Chasse.
Pour Bouquillard, de Montbron, Mouchotte, Perrin et Lafont, ce fut Sutton Bridge, à une centaine de kilomètres au nord de Londres. Mouchotte était désespé ré d'être séparé de son ami Guérin ; ils ne s'étaient pas quittés depuis le début de la guerre.
En OTU, ils effectuèrent quelques heures de vol sur Harvard, après quoi, à la fin du mois d'août 1940, quelques uns furent « lâchés » sur Hurricane. Pendant une bonne quinzaine de jours, les pilotes se familiarisèrent avec ce nouveau chasseur.
Vers le 10 septembre, alors qu'ils espé raient obtenir une affectation dans un groupe engagé en opérations, un ordre arriva, non pour combattre, mais pour aller en Irlande du Nord... Six jours plus tard, une nouvelle affectation les attendait et cette fois, c'était le Squadron 615, basé à Prestwick en Ecosse. Bouquillard et Mouchotte furent mutés au Flight « A » tan dis que Perrin et Lafont étaient affectés au « B ».
Le 1er octobre 1940, Bouquillard et Perrin furent affectés au Squadron 249 à North Weald, au nord de la capitale. Le 9 octobre, c'était le tour de Mouchotte et Lafont de se rendre à Northolt près de Londres. Les missions de couverture arrivèrent les jours suivants.
Le 19 octobre, Mouchotte eut son premier coup dur et il dut se poser sur le ventre, son train refusant de sortir. Les missions se succédaient au rythme de plusieurs par jour. Le 29 du même mois, ce fut au tour de Lafont d’avoir des ennuis de moteur dus à une fuite de glycol. Obligé d’atterrir, il repéra une clairière malheureusement trop petite et il termina sa course dans les arbres, sain et sauf.
Le 2 novembre, Winston Churchill, parrain du Squadron, vint souhaiter bonne chance à « ses » pilotes. Cette période fut une succession d'alertes interminables, des décollages en trois minutes pour tenter d'intercepter un ennemi souvent introuvable et qui avait toujours l'avantage de la manœuvre et de la position par rapport au soleil... En vérité, les pilotes étaient un peu jaloux des escadrilles de Spitfire, mieux armées qu'eux contre les Me 109 et donc engagées dans des missions plus riches en victoires possibles. A la fin de 1940, les pilotes engagés en combat ne purent avoir la satisfaction de compter leurs victoires pour la simple raison qu'ils n'avaient abattu aucun ennemi. Mais certains d'entre eux allaient se rattraper plus tard. Par contre, il est intéressant de noter qu'ils n'enregistrèrent aucune perte pendant cette bataille. Lors de l'armistice du 8 mai 1945 , seule ment deux de ces volontaires de la première heure étaient encore en vie.
Le colonel Henry Lafont, dernier survivant des pilotes français ayant participé à la Bataille d'Angleterre, est décédé le 2 décembre 2011.
(1) Documentaliste au musée Normandie-Niemen des Andelys
Annexes
Total des pertes durant la Bataille d'Angleterre
| Avions | Pilotes Equipages | ||||
| Détruits | Endommagés | Morts | Disparus | Blessés | |
| Britanniques | 922 | 298 | 406 | 13 | 295 |
| Allemands | 1767 | 570 | 1449 | 1914 | 530 |
Liste des pilotes français ayant participé à la Bataille d'Angleterre
Blaize, Pierre : s'évade de Meknès le 3 juillet 1940 pour rejoindre l'Angleterre. Affecté au Squadron 615. Il trouve la mort le 15 avril 1941, au cours d'une patrouille au-dessus de la Manche. Attaqué par deux Me 109, il parvint à sauter en parachute. Malgré de nombreuses recherches, son corps ne fut pas retrouvé.
Bouquillard, Henri : né le 4 janvier 1908, décédé le 10 mars 1941. Mobilisé en 1939, il sera moniteur. Il rejoint l'Angleterre le 17 juillet 1940. Il appartient aux Squadrons 615 et 249. Le 26 octobre 1940, il est abattu par un Me 110, à la suite de quoi il fera un séjour à l'hôpital. Le 10 mars 1941, il est touché par un Me 109 et percute le sol. Il est le premier pilote des FAFL tué en combat aérien en Grande- Bretagne. Il fut aussi le premier aviateur français membre du Conseil de l'Ordre de la Libération, nommé compagnon le 29 janvier 1941. Il repose au cimetière de Nevers (Nièvre).
Brière, Yves : affecté au Squadron 615. Il disparaît en mer le 13 mai 1941 à la suite d'une panne de moteur.
Choron, Maurice : ancien moniteur à l'aéro-club de Bastia. Il s'évade de Toulouse Francazal, le 22 juin 1940 par avion. Il obtient le premier doublé contre deux Me 109, le 21 décembre 1940 alors qu'il appartenait au Squadron 64. Affecté au Squadron 615 puis au Squadron 340 « Ile de France », le lieutenant Choron disparaît au combat au large de Douvres, le 10 avril 1942.
De Labouchère, François : né le 18 septembre 1917, décédé le 5 septembre 1942. Un des premiers pilotes brevetés de l'aviation populaire en 1936. Il s'évade de Saint-Jean-de-Luz le 21 juin 1940. Affecté aux Squadrons 249 et 615. En juillet 1942, il est l'un des trois premiers Français décorés de la Distinguished Flying Cross. Il fut l'équipier de Peter Townsend. Il disparaît en combat aérien au-dessus de la région de Cayeux-sur-Mer (Somme), le 5 septembre 1942.
De Montbron, Xavier : il fut le premier pilote des FAFL à obtenir une victoire aérienne, le 1er décembre 1940 en abattant un Me 109 (Squadron 64). Il allait être lui même descendu le 3 juillet 1941 au cours d'une mission au-dessus de la France et fait prisonnier.
Fayolle, Emile : né le 8 septembre 1916 à Issoire (Puy-de-Dôme). Il était le petit-fils du maréchal de France qui s'est illustré en 1914-1918. Le 30 juin 1940, il s'évade pour Gibraltar à bord d'un Simoun en com pagnie du lieutenant Stourme. Il est affecté aux squadrons 249 et 615. Le 14 juillet 1942, il est décoré de la Croix de Guerre à Londres. Le lendemain, il abat un chasseur allemand au-dessus de Saint-Valéry-en-Caux. Le 26 juillet, en compagnie de Dupérier et de Labouchère, il reçoit la Distinguished Flying Cross. Nommé commandant et affecté au squadron 174, Emile Fayolle fut abattu le 19 août 1942 au cours de sa première mission dans son nouveau groupe dans la région de Dieppe. Il avait quatre victoires aériennes à son actif.
Guérin, Charles : moniteur, refusant l'armistice, il décide de rejoindre Gibraltar. Le 30 juin 1940, à bord d'un Goéland, il s'évade d'Oran en compagnie de Mouchotte et de Lafont. En Angleterre, après les OTU, il est affecté au squadron 615. Le 3 mai 1941, alors qu'il patrouille au-dessus d'un convoi en mer, son avion est victime d'une fuite de glycol. Complètement aveuglé par l'épaisseur du glycol, il redressa son avion, se croyant au ras de l'eau, puis d'un mouvement brutal, l'avion déclenche à droite, percute la mer et disparaît en moins d'une seconde en engloutissant en pilote.
Lafont, Henry : il s'évade d'Oran le 30 juin 1940 alors qu'il est tout juste âgé de 20 ans (né le 10 août 1920 à Cahors). Il est affecté aux squadrons 247 et 615 sur Hurricane. Le 26 février 1941, il descend un Me 109 et obtient ainsi sa première victoire aérienne. Il récidive le 15 mars, jour des obsèques de Bouquillard. Nommé ins tructeur à l'Ecole de Chasse de Crossby, il est chargé de l'instruction des nouveaux pilotes français. Fin 1941, il rejoint le grou pe de chasse « Alsace » en Egypte et termi ne la guerre sur Spitfire IX. Il a quitté l'Armée de l'Air en 1966 avec le grade de colonel pour devenir directeur des salons internationaux de l'Aéronautique et de l'Espace jusqu'en 1985. Titulaire de nom breuses décorations, il est compagnon de la Libération. Henry Lafont reste le dernier survivant français de la Bataille d'Angleterre.
Mouchotte, René : né le 28 janvier 1914 à Saint-Mandé. Sergent pilote de réserve, il est mobilisé en 1939 comme moniteur. A l'armistice, son groupe se replie à Oran, d'où il s'évade le 30 juin 1940 avec Guérin et Lafont. Il est affecté aux squadrons 247 et 615. Le 26 août 1941, il obtient sa première victoire en abattant un Junker 88. Il passe au Groupe de Chasse n° 2 « Ile de France » en octobre 1941. Nommé commandant, il dirige le Groupe de Chasse n° 1 « Alsace » à partir de janvier 1943. Il devait être relevé après sa centième mission de guerre, mais il part pour sa cent unième et ne revient pas. Il trouve la mort le 27 août 1943 au cours d'une mission de protection de B 17 « Forteresses volantes » au-dessus de la Manche. Il avait vingt-neuf ans. Son corps fut retrouvé le 10 mars 1949 au cimetière de Middelkerke (Belgique) et transféré au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Titulaire de quatre victoires et trois probables, René Mouchotte portait la croix de chevalier de la Légion d'Honneur, celle de compagnon de la Libération, la croix de guerre et la Distinguished Flying Cross. Il est le parrain de la base aérienne 103 de Cambrai.
Perrin, Georges : arrivé en Angleterre en juillet 1940, il sera affecté aux squadrons 249 et 615.














