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Les Forces navales française libre* (FNFL)
Amiral Emile Chaline
Les Forces navales française libre *, Espoir n°100, janvier 1995
* Conférence prononcée le 28 mai 1994 à Bayeux
La naissance et le développement des FNFL
Lorsque le 18 juin 1940, le général de Gaulle lance son appel, la situation de la Marine française se prête à ce qu'il soit entendu. En effet, la quasi totalité de la Flotte se trouve hors de France, hors d'atteinte des Allemands. La Marine est intacte, préservée des catastrophes qui ont frappé les armées de terre et de l'air. Elle est libre, en mesure de peser de tout son poids, considérable, sur les événements et l'attitude de l'Empire.
Dans les ports de Grande-Bretagne se trouvent rassemblés 200 bâtiments de guerre français de toutes tailles, du cuirassé à la vedette, armés par 11 500 personnes.
Se trouvent également répartis dans 23 ports du Royaume-Uni, 135 navires de commerce, représentant du pétrolier au caboteur plus de 400 000 tonnes armés par 2 500 hommes.
En outre, plus de 20 000 hommes des armées de terre et de mer dont 650 officiers, ont été amenés en Angleterre par les bâtiments qui y ont trouvé refuge. Parmi eux, 10 000 marins des services à terre, de Brest, Cherbourg, Le Havre, 6 000 hommes de la division de Norvège du général Béthouart et divers éléments de troupes métropolitaines et coloniales. Ces personnels ne pouvant pas rester sur les bateaux, qui n'ont pas les installations voulues pour les héberger, ont été débarqués et dirigés dans des camps de la région de Liverpool.
Ce sont donc au total plus de 35 000 hommes, en incluant les équipages des navires de guerre et de commerce, les passagers et les civils, qui ont fui sur caboteurs ou barques de pêche qui sont présents dans les îles britanniques.
Paradoxalement, l'attitude de ces 35 000 hommes est loin d'être unique. Dans les camps, l'ambiance est franchement défaitiste. Les militaires et marins ne parlent plus de se battre, mais de rentrer. Lorsque le 29 juin, après la reconnaissance par le gouvernement britannique du général de Gaulle comme chef des Français libres, les occupants des camps sont invités à choisir entre la poursuite de la lutte et le rapatriement, c'est ce dernier parti qu'ils prennent dans leur très grande majorité. A Trentham Park, où je me trouvais personnellement, c'est une véritable débâcle.
20 000 marins et soldats embarqueront à Liverpool le 1er juillet (1) sur 12 paquebots et cargos, qui après une navigation en convoi, arriveront à Casablanca les 8 et 9 juillet. Seuls quelques centaines de légionnaires et de chasseurs alpins ont décidé de rallier la France libre. A ceux-ci s'ajoutent les civils qui se sont échappés de France, en grande majorité des jeunes gens, des adolescents, lycéens et étudiants candidats aux grandes écoles ; ces adolescents sont d'instinct patriotes et seront parmi les premiers à s'engager dans la voie de la Résistance, sans souci d'avancement, par un simple élan du cœur.
(1) Avant Mers el-Kébir
Sur les bâtiments de guerre, l'atmosphère est à la discipline. Les ordres du gouvernement de Vichy qui leur parviennent sont que la Résistance est inutile, que les conditions de l'armistice sont honorables et qu'il faut les exécuter. Peu d'hommes songent à désobéir. Le rôle de l'amiral Darlan dans cette attitude est déterminant. Aurait-il choisi la dissidence, je pense que la Flotte l'aurait suivie (2).
(2) C’est l’amiral Darlan lui-même qui le dit dans une note qu’il fait tenir au général Otto von Stupnaegel, le 8/2/1942 : « En ce qui me concerne, j’ai la conviction que l’intérêt des deux peuples, allemands et français, est dans le rapprochement. J’ai toujours eu cette conviction. Sans cela moi aussi, en juin 1940, je serai parti en dissidence. J’avais sur mes navires 45 milliards de francs et la flotte m’aurait suivi. »
Sur les navires de commerce, soumis moins directement aux directives du Maréchal Pétain, le climat est à l'attentisme, avec en filigrane l'idée que pour être payé, il faut naviguer. C'est dans ce climat de renoncement que le général de Gaulle cherche à constituer une force de combat. Au 1er juillet 1940, ce sont seulement quelques centaines d'hommes et une poignée de bâtiments qui ont décidé de poursuivre le combat : deux sous-marins, trois chalutiers et quelques bâtiments marchands présents à Gibraltar. Un seul officier général s'est mis spontanément aux ordres du général de Gaulle : le vice-amiral Muselier, nommé immédiatement au commandement des Forces navales françaises libres. Aucun des 10 officiers généraux présents en Grande-Bretagne n'a rallié !
La mise sur pied d'une marine, les Forces navales françaises libres (FNFL), s'avère difficile car le chemin est semé d'embûches.
Catapult
Lorsque le gouvernement britannique a compris que les marins français n'accepteraient pas de continuer le combat, il a été conduit, le 3 juillet 1940, à se saisir des navires (Grande-Bretagne), à les immobiliser (Alexandrie) ou à les détruire (Mers el-Kebir) pour éviter qu'ils ne tombent aux mains de l'ennemi. Les équipages des bateaux en Grande-Bretagne sont transférés dans les camps rendus disponibles par le départ des passagers.
Il est évident que ces trois opérations, en particulier la tragédie de Mers el-Kebir, ont posé un problème de conscience aux marins français et n'ont pas facilité les ralliements.
La Royal Navy
Quand au lendemain de Catapult, l'amiral Muselier entame des conversations avec l'Amirauté pour la mise sur pied des FNFL, il s'aperçoit que les Britanniques préféreraient intégrer les officiers et les marins français dans la Royal Navy plutôt que d'organiser une force distincte. Il faudra de longues et délicates tractations, menées par le général de Gaulle personnellement et qui n'aboutiront que le 7 août (Charte de la France libre) pour qu'une force française soit reconnue.
Les ralliements seront lents. Les effectifs FNFL atteindront 3 300 hommes en fin 1940. Les effectifs passent à 5 000 fin 1941, 5 700 fin 1942 et finalement 7 000 au moment de la fusion en août 1943 avec les Forces d'Afrique du Nord.
Un autre problème est posé par la faiblesse numérique et qualitative du personnel rallié. Il fallait créer de nouveaux cadres, reconstituer les équipages des navires dont le réarmement était envisagé avec les justes proportions de personnels des différents grades dans les diverses spécialités et les former. L'aide de la Royal Navy dans le domaine de l'instruction et de l'entraînement a été le facteur capital de la réussite de nos unités. Ceux qui sont passés dans les écoles anglaises en ont gardé une grande fierté.
A ces problèmes de personnel s'ajoutent des difficultés matérielles dues aux faits :
- que la plupart des navires qui sont en Grande-Bretagne sont dans un état médiocre. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ils ont rallié les ports anglais plutôt que les ports d'Afrique du Nord. Le Triomphant souffre des séquelles d'une rupture de la chaise de l'arbre porte-hélice bâbord pendant la campagne de Norvège. La Junon n'a pu être remise en état que par des prélèvements de pièces sur l' Ondine et l'Orion qui ont ainsi été cannibalisés,
- que certains de ces navires (Surcouf, Triomphant) sont d'une mise en oeuvre complexe nécessitant un personnel hautement qualifié. Or ce personnel fait défaut, le recrutement des camps n'étant pas à la hauteur des besoins.
L'amiral Muselier mettra bientôt le doigt sur les véritables problèmes de fond :
- les arsenaux anglais sont mal adaptés à l'entretien et aux réparations des bâtiments français. Les difficultés commencent avec les boulons dont les pas de vis sont différents,
- pas de rechange.
Aussi l'amiral accepte-t-il en avril 1941 l'offre qui lui est faite d'armer des bâtiments neufs de construction britannique : ce seront les corvettes suivies par les Motor Launches, les destroyers Hunt class, les Motor torpédo boats, les frégates, les sous-marins classe U/V.
Ainsi a pu naître une petite marine digne de ce nom, à partir d'une population disparate composée de quelques rares officiers et officiers mariniers d'activé et de réserve et d'une masse de jeunes gens sans expérience préalable du métier des armes, mais animés d'une bonne volonté manifeste.
Le 3 août 1943, date de la fusion avec les Force maritimes d'Afrique du Nord, les FNFL sont fortes de 7 000 hommes et comprennent une quarantaine de bâtiments, deux bataillons de fusiliers-marins et une flottille d'aéronavale.
Désormais il n'y a théoriquement plus qu'une Marine nationale et l'histoire de la Marine gaulliste devrait s'arrêter à cette date. En réalité, l'union ne se fait pas. Il n'était pas possible aux marins d'Alger d'abandonner sur le champ les sentiments d'hostilité que trois années de propagande du gouvernement de Vichy leur ont commandé de nourrir vis- à-vis des marins de Londres, de même que les sentiments de fidélité qu'ils entretenaient pour le maréchal Pétain.
Dans ces conditions, le sectarisme se maintiendra de part et d'autre et jusqu'à la fin de la guerre deux marines presque distinctes cohabiteront, chacune faisant son devoir au gré des circonstances et de sa situation géographique.
Les FNFL deviendront les FNGB (Forces navales de Grande-Bretagne) et continueront à se développer.
L'activité des FNFL
Tous les efforts du général de Gaulle vont tendre dès juillet 1940 à ce que la France soit présente partout où l'ennemi se trouve. Les FNFL vont se trouver engagées dans la Bataille de l'Atlantique, la plus importante campagne de toute la guerre, celle qui a duré du premier au dernier jour. De son issue dépendait d'abord la survie de la Grande-Bretagne, ensuite le transfert en Afrique du Nord, puis en Europe de la puissance américaine. Si cette bataille avait été perdue, l'Allemagne aurait gagné la guerre. Nulle part ailleurs, le péril n'a été aussi grand et la victoire aussi longtemps indécise.
Un contre-torpilleur et neuf corvettes seront engagés dans la bataille de l'Atlantique. Quatre U-boot seront officiellement coulés : deux par l'Aconit, un par le Léopard, un par la Lobélia. Ce qui est un score remarquable compte tenu du nombre de bâtiments engagés. Les corvettes FNFL ont effectué de nombreux grenadages. Chaque coup porté à un U-boot l'endommageait, le rendait moins manœuvrant ou l'incitait à prendre des risques. Le coup de grâce en était facilité.
A la demande du général de Gaulle, en mai 1942, la corvette Roselys est détachée pour effectuer l'escorte des convois de Mourmansk, destinés au ravitaillement des Soviétiques. Ces convois et leurs escortes sont obligés de se tenir entre la banquise et la côte nord de la Norvège occupée par les Allemands. Ils sont constamment exposés aux coups non seulement des sous-marins, mais aussi des navires de surface et des avions ennemis. A ces dangers s'ajoutent ceux qui tiennent à une nature hostile : froid intense, coups de vent soufflant en tempête, brumes épaisses ou au contraire clarté continuelle, incertitude des indications fournies par les compas magnétiques en raison de la proximité des pôles.
La Roselys a pris l'escorte d'un convoi de 34 bâtiments chargés d'armes et de produits pétroliers au nord de l'Islande. Pendant 6 jours et jusqu'à l'arrivée à Mourmansk, le convoi et son escorte seront attaqués jour et nuit par des vagues successives d'avions. Les postes de combat succèdent aux postes de combat ; il y en aura 28. L'un d'eux a lieu le 7 mai pendant que la Roselys s'est portée au secours d'un cargo soviétique, le Stari Bolchevik, chargé d'essence et de munitions qui est en feu. Sous un énorme parapluie involontaire de fumée noire, au risque de sauter d'une minute à l'autre, il continue a faire route à 8 nœuds. La Roselys réussit à s'en approcher à quelques mètres et à lui passer ses manches à incendie. Ce n'est qu'au bout de deux heures, alors que les bombes pieuvent de part et d'autre, que les Russes signalent qu'il a enfin maîtrisé l'incendie. Autour d'eux les navires sautent : un cargo bourré d'explosifs reçoit une bombe de plein fouet : une immense flamme monte jusqu'au ciel puis plus rien. Pas d'épaves, pas de survivants qui surnagent. Là ou 5 secondes avant, il y avait un bateau et des hommes, il n'y a plus que le néant.
Au retour de Mourmansk, le convoi que la Roselys escorte traverse un champ de mines. Le chef d'escorte et 5 navires marchands sautent. La Roselys entreprend immédiatement les opérations de sauvetage. De nombreux survivants surnagent, mais l'état de la mer empêche d'affaler les embarcations. Il faut donc accoster directement les groupes de naufragés malgré les risques énormes que représente cette navette dans le champ de mines. Des filets destinés à grimper le long de la coque sont installés, mais les rescapés, à demi-asphyxiés par le mazout, sont incapables de saisir les bouts et de se hisser. Les hommes de la corvette se mettront à l'eau pour les aider à s'en sortir. 179 hommes, en majorité américains, de 5 navires différents, seront récupérés. Ce sauvetage vaudra au commandant de la Roselys, le lieutenant de vaisseau Bergeret, d'être le premier officier de marine allié à être décoré par les Américains de la Legion of Merit. Ce sont au total plus de 1 300 rescapés qui sont à porter au bilan de la France libre, le record appartenant à la corvette Commandant Détroyat, avec 322 hommes, femmes et enfants en une seule fois.
Liées moins directement à la Bataille de l'Atlantique, les opérations de nos sous-marins n'en sont pas moins spectaculaires. Le Rubis est un mouilleur de mines. Entre mai 1940 et décembre 1944, il effectuera 28 missions périlleuses puisqu'il s'agit de les mouiller sur les côtes de Norvège et de France, sur les routes fréquentées et patrouillées par l'ennemi. Du fait de ces mouillages, 16 bâtiments de guerre et de commerce ont été coulés et 3 avariés.
Les sous-marins côtiers Minerve et Junon effectuent de nombreuses et audacieuses missions sur les côtes de Norvège et de France, notamment le débarquement d'agents secrets. C'est la Junon qui assure en septembre 1942 la mise à terre dans des conditions difficiles du commando de saboteurs qui va réussir la destruction de l'usine hydroélectrique de Glomfjord, alimentant la fabrique d'eau lourde destinée à la future bombe nucléaire allemande.
En novembre 1942, la Junon appareille pour le Metfjord. Il s'agit de débarquer des agents norvégiens et du matériel radio destiné à rendre compte des mouvements de bâtiments allemands mouillés dans les fjords. La Junon arrive à pied d’œuvre mais le temps est exécrable. Une grosse houle contrarie la mise à terre du matériel. Un des Norvégiens se noie. Par malchance, le point de débarquement choisi se révèle être à quelques centaines de mètres d'une maison qui sert de cantonnement à la garnison allemande. Il faut faire vite. Deux marins de la Junon débarquent pour aider les Norvégiens. Soudain le temps force, la situation du sous-marins devient compromise ; il faut appareiller en laissant les deux marins à terre. Les deux agents norvégiens et les deux Français vivront dans les hauteurs du fjord ravitaillés par la population du village. Ils seront récupérés quatre mois plus tard. Avertis de l'arrivée de la Junon, ils avaient dévalé la pente à ski, schuss, dès que le sous-marin avait fait surface.
Les MTB (motor torpedo boats) sont des vedettes rapides lance-torpilles. Elles appareillent en groupe du Devon, au coucher du soleil, pour être sur les côtes de France à la nuit, prêtes à intercepter et détruire les patrouilles et les convois ennemis. Leur terrain de chasse privilégié est le secteur des îles anglo-normandes, mais ce soir du 16 mars 1943, les MTB 94 et 96 opèrent près des Sept- Iles. Elles viennent de stopper, embusquées à l'abri de la terre, guettant l'ennemi. Sur l'eau calme, les oreilles se tendent dans l'attente d'un bourdonnement d'hélice. On n'entend rien, on ne voit rien. Elles remettent en route et vont se poster cinq milles plus loin. Elles stoppent à nouveau et la longue attente recommence. Il fait froid, les oreilles picotent, les jambes sont lourdes, les épaules ankylosées ; parfois, on croit entendre un bruit mais ce n'est que le flic-flac de la mer contre la coque ou le floc d'un poisson jailli hors de l'eau. Soudain, alors qu'elles s'apprêtent à rallier leur base, les MTB aperçoivent des lueurs fugitives puis des silhouettes qu'elles identifient comme celles de deux caboteurs faisant route précisément sur elles. Assurant une diversion, la 96 met le cap sur l'adversaire et ouvre le feu avec ses mitrailleuses. L'ennemi, surpris, réagit énergiquement concentrant son tir sur cette vedette qui s'offre à ses coups. Pendant ce temps, la 94 s'approche lentement, silencieusement, et, comme à l'exercice, lance ses deux torpilles qui touche leur but, un gros dragueur de mines qui se mâte par l'avant et disparaît rapidement dans les flots. Les deux vedettes se dérobent à grande vitesse sous un feu d'artifice de balles et obus de tous calibres de la formation ennemie. Elles rallieront leur base sans avaries majeures, mais criblées d'impacts.
En cette veille du cinquantenaire du débarquement en Normandie, il est intéressant de savoir que de nombreuses unités de la Marine française ont pris part aux opérations du 6 juin 1944. Lors de l'achèvement en décembre 1943 du plan Overlord (débarquement en Normandie), la participation d'unités opérationnelles françaises était expressément prévue. A savoir : le 1er bataillon de fusiliers-marins commandos, le torpilleur La Combattante ; les frégates, Aventure, Découverte, Escarmouche, Surprise ; et les corvettes Aconit, Commandant d'Estienne d'Orves, Roselys et Renoncule et les chasseurs de sous-marins basés à Cowes. A la demande du général de Gaulle, les deux croiseurs Montcalm et Georges-Leygues étaient inclus dans le dispositif de tir contre la terre.
Notre participation était évidemment faible, presque symbolique : 2 croiseurs sur 22, 9 escorteurs sur 142, 177 hommes, ceux du commando du 1er BFM, sur les milliers d'hommes des premières vagues d'assaut de l'heure H, mais elle était psychologiquement importante. Les alliés débarquent mais ils ne sont pas seuls. La Marine est là pour délivrer la France.
Au début du printemps 1944, chacun se doute bien que le débarquement est proche. Sur les murs des grandes villes apparaissent des graffiti : « Strike in the west now » (Frappez dans l'Ouest maintenant). Les ports sont encombrés de barges, de chalands, de matériel bizarres et mystérieux. Toutes les unités se préparent au débarquement. C'est ainsi qu'en mai, les frégates et les corvettes sont détachées pour un stage spécial d'entraînement. Les exercices sont très réalistes. Des avions de la Royal Air Force tirent sur elles pour de bon, en s'efforçant de tirer à côté mais assez près pour nous faire froid dans le dos : les projectiles ricochent à la surface de l'eau et heurtent la coque. A leur tour, les escorteurs tirent sur des manches remorqués très court derrière les avions. Des tirs sur but de surface de jour et de nuit, des attaques sur sous-marins confirment que le personnel est bien aguerri ce qui est normal après quatre ans de guerre sans interruption. Les 4 frégates et les 4 corvettes sont rapidement déclarées « prêtes pour le débarquement ».
La Roselys rallie en attente, avec d'autres bâtiments, Milford Haven, à la pointe sud-ouest du Pays de Galles. Le matin du 25 mai, une embarcation de la Royal Navy fait le tour de la rade. Avec un certain sens du théâtre, un officier messager monte à bord, porteur d'un gros sac scellé. L'air mystérieux et impénétrable, il demande à voir le commandant et s'enferme avec lui quelques minutes. Après son départ, le pacha prévient que les communications avec la terre sont désormais interdites, puis il s'enferme à double tour dans sa chambre. Quand il en ressort, deux heures plus tard pour déjeuner, nous lisons sur son visage un grand trouble. Nous prenons place à table dans un silence de mort, portant furtivement nos yeux sur lui pour tenter de percer ses pensées. Le silence devient vite intenable pour le commandant, d'habitude volubile. Profitant d'une courte absence du maître d'hôtel, il nous glisse dans un soupir à peine perceptible : « C'est le débarquement... en Normandie ».
Dès le lendemain, nous prenons connaissance à notre tour d'une pile d'ouvrages étonnants sur Neptune. Ils décrivent toutes les opérations prévues sur mois : la chute de Cherbourg est programmée à J+30. C'est un véritable livre d'histoire écrit avant que les événements ne se produisent. Nous frémis sons à la pensée que ces documents pourraient tomber entre les mains de l'ennemi et comprenons pourquoi les communications avec la terre sont coupées.
A partir du 1er juin, les escorteurs se mettent en route. Nous dépassons d'interminables processions de bateaux de tous types, avançant avec une lenteur solennelle. Soudain, le 3 dans la soirée, le temps se gâte, le vent se met à souffler du secteur ouest, grand frais (50 km/h) ; la mer grossit, les creux se forment, les convois déjà en route font demi-tour et se retrouvent le nez dans l'écume. Nous sommes inquiets en apercevant les petits bateaux qui tanguent et qui roulent, leurs étraves qui se soulèvent à la lame comme une bouche cherchant à aspirer l'air et qui retombent... Nous pensons à leurs malheureux passagers. Notre appréhension se dissipe le 5 avec le temps qui beausit et la Roselys se retrouve en protection d'un convoi de cargos et de remorqueurs ayant à la traîne d'énormes caissons de béton destinés aux ports artificiels. Nous sommes en route sur Omaha Beach en zone américaine. Le spectacle est extraordinaire.
Dans le ciel d'abord. Dès le 5, dans la soirée, nos oreilles s'étaient remplies d'un formidable bourdonnement continu d'avions : ce sont les bombardiers et les troupes aéroportées en route vers le France. Ce qui est formidable c'est ce bruit d'avions, dont ceux de nos camarades des FAFL, qui ne s'arrête pas. On sait désormais que la machine est en route et que plus rien ne viendra l'arrêter. Le moral revient.
Sur mer ensuite. Des milliers de navires de toutes tailles se dirigent, émergeant de tous les points de l'horizon, vers un rond-point au nord des plages, Picadilly Circus. Ce sont les Champs-Elysées à 6 h du soir : une véritable fourmilière en mouvement, des bateaux de tous types qui se croisent, se dépassent à se frôler.
Le 1er BFM commando, plus connu sous le nom de commando Kieffer, fait partie du commando n° 4, le plus fameux des commandos de la 1re brigade de Lord Lovât. Depuis sa création en 1942, il a participé à de nombreuses opérations britanniques, discrètes mais meurtrières opérations de sabotage ou de reconnaissance dans les territoires occupés par les Allemands, notamment à Dieppe. A l'aube du 6 juin, les 177 hommes du 1er BFM commando, aux ordres du lieutenant de vaisseau Kieffer débarquent en Normandie, sous le feu de l'artillerie ennemie avec pour objectifs la réduction des positions fortifiées de la plage à Riva Bella et la prise d'assaut de Ouistreham ; mais ils doivent couvrir en profondeur une distance de 12 km environ et s'y tenir coûte que coûte, tandis que le gros du débarquement se fait plus à l'ouest. Ils vont s'acquitter de leur mission au-delà des espoirs formés par le commandement allié, poursuivant pendant 83 jours leurs attaques contre l'adversaire ; leurs pertes seront extrêmement lourde : 114 officiers, gradés et matelots dont 21 ont été tués.
La Combattante armée de quatre canons de 102, qui fait partie d'un groupe de soutien et de bombardement, a pour mission de protéger le flanc droit de la 7e brigade canadienne, à l'ouest de Courseulles et de « nettoyer » les plages à l'heure H. Avançant en même temps que les chalands de débarquement, elle fait route sur la côte. Un peu avant 7 heures, elle hisse le pavillon à croix de Lorraine en tête de mât, tire sur les maisons suspectes qui pourraient servir de postes d'observation, Rapprochant le plus près possible pour que son tir soit plus précis, elle détruit les objectifs ennemis (dont une pièce de 88) qui lui ont été assignés. Prise à partie par une autre batterie à l'est de l'embouchure de la Courseulles qui menace en outre les chalands de débarque ment, elle s'en rapproche et de quelques salves bien placées la fait exploser.
Les navires marchands de la France libre ont apporté une importante contribution à la victoire des Alliés. Je citerai le Fort-Binger, qui repousse au canon un sous-marin ennemi, le Félix-Roussel, qui sous le feu des Japonais à Singapour réussit à sauver un millier de femmes et d'enfants et l'Indochinois, surnommé le Tramway de l'Atlantique pour la régularité de ses traversées en solitaire et qui plus tard apportera mille tonnes de viande aux habitants de Malte — sous les bombardements ennemis — qui en sont privés depuis six mois.
Chaque unité mériterait d'être citée.
Le général de Gaulle a su bien utiliser sa marine en tant qu'instrument de sa politique. C'est lui, qui en décembre 1941, est à l'origine du ralliement de Saint-Pierre-et-Miquelon, bel exemple d'une opération purement marine réussie sans effusion de sang. De la même façon et sur ordre du Général, en mai 1942, l'aviso Chevreuil effectue le ralliement de Wallis et Futuna ; en novembre 1942, le Léopard le ralliement de l'île de la Réunion.
Ce qui a toujours guidé le général de Gaulle dans ses exigences, c'est la place de la France. C'est lui qui obtient du général Eisenhower que nos troupes, au premier rang desquelles les fusiliers-marins, entrent à Paris. Grâce à lui, les FNFL n'ont pas été des mercenaires au service d'une coalition mais des partenaires à part entière.
La gloire des Forces navales françaises libres, c'est d'avoir été aux côtés de la Royal Navy dans les heures difficiles, quand l'issue était incertaine, quand l'ennemi remportait des succès sur tous les fronts, c'est d'avoir été présente et active sur tous les théâtres quand la guerre s'élargit à l'échelle du monde, avec l'entrée en lice de l'URSS, du Japon et des Etats-Unis. La gloire des FNFL, c'est d'avoir à elles seules détruit ou coulé plus de sous-marins, plus de bâtiments de surface et d'avions que tout le reste de la marine française. Le tribut payé pour avoir été toujours en première ligne est lourd. Les FNFL ont perdu au combat ou par fortune de mer 10 bâtiments et 600 hommes , soit 17 % des effectifs combattants. La marine marchande est la plus touchée avec 25 % de pertes. La France et la Marine nationale sont fières de ce qu'une poignée d'hommes et de bateaux a fait. De nombreux bâtiments portent aujourd'hui le nom d'unités ayant appartenu aux FNFL ou de marins qui se sont illustrés dans les combats sur terre, sur mer et dans la Résistance.














