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Les Forces Navales Françaises Libres


Vice-Amiral d'Escadre Emile Chaline

Les Forces Navales Françaises Libres, Espoir n°68, Septembre 1989

 

Dans le cadre de la conférence annuelle organisée par les Amis de l'Institut Charles de Gaulle à l'occasion de l'anniversaire de l'Appel du 18 juin, le vice-Amiral d'escadre Emile Chaline, président de l'Association des Forces Navales Françaises Libres, s'est attaché à retracer l'épopée des F.N.F.L. devant un public chaleureux réuni à Paris, salle des Ingénieurs Arts et Métiers, le 16 juin 1989.


Ainsi se trouve complété le tableau des forces armées de la France Libre brossé dans les dernières conférences des Amis de l'Institut, d'abord par le général Jean Simon (les F.F.L.), puis par Monsieur Bernard Dupérier (les F.A.F.L.).


L'amiral Chaline a bien voulu réserver à la revue Espoir le texte de sa conférence. Nous l'en remercions vivement et sommes heureux de présenter à nos lecteurs cet exposé qui, à la rigueur et à la précision de l'historiographe, joint les qualités humaines de l'acteur qu'il fut au sein de cette épopée.


En juin 1940, en effet, alors qu'il venait de se présenter au concours d'entrée à l'Ecole Navale, il répondit aussitôt à l'appel du général de Gaulle et s'engagea dans les F.N.F.L. Admis à l'Ecole Navale de Dartmouth, il devait en sortir aspirant, puis prendre part sur les corvettes de la France Libre à la bataille de l'Atlantique et aux opérations du débarquement en Normandie.

 

Dans l'épopée de la France Libre, ce sont les soldats et les aviateurs qui occupent la première place. Bir Hakeim, les blindés de Leclerc libérant Paris, Normandie-Niemen sont souvent cités, mais les exploits des marins sont rarement mentionnés. Il était temps qu'on parle des «oubliés». J'ai choisi, dans le court temps qui m'a été imparti, de vous présenter un raccourci de leur histoire en donnant quelques petits coups de projecteur sur certains aspects peu ou mal connus de la marine de la France Libre.


Je me propose d'évoquer successivement la naissance, le recrutement, la mise sur pied, l'activité opérationnelle et les relations des F.N.F.L. avec la marine de Vichy.

 

La naissance des F.N.F.L.

Lorsque le 18 juin 1940, le général de Gaulle lance son appel, la situation de la marine française se prête à ce qu'il soit entendu. En effet, la presque totalité de la flotte est hors de France, hors d'atteinte des Allemands. La marine, gardienne traditionnelle du prestige du pavillon tricolore dans le monde et des intérêts maritimes du pays, est intacte, préservée des catastrophes qui ont frappé les armées de terre et de l'air. Elle est libre, en mesure de peser de tout son poids, considérable, sur les événements.

 

Voici comment se présente la situation dans les îles britanniques.


En Grande-Bretagne se trouvent de nombreux bâtiments de guerre de la marine française : 2 cuirassés, 2 contre-torpilleurs, 8 torpilleurs, 16 avisos, 7 sous-marins, 15 chasseurs, 36 patrouilleurs, 8 vedettes lance-torpilles et 150 bâtiments divers. Toutes ces unités sont à effectifs guerre et représentent plus d'une dizaine de milliers d'hommes.

 

Se trouvent également répartis dans 23 ports du Royaume-Uni 135 navires de commerce, soit plus de quatre cent mille tonnes, du pétrolier de 9 000 tonnes au petit caboteur de 100 tonnes. Enfin, près de vingt mille hommes des armées de terre et de mer ont été amenés en Angleterre par les bâtiments de guerre et de commerce qui y ont trouvé refuge. Ces personnels ne pouvaient pas rester sur les bateaux qui n'ont pas les installations voulues pour les héberger ; ils ont été débarqués et dirigés sur des camps dans la région de Liverpool.

 

Quelle va être l'attitude de ces hommes, au total près de 35 000 en incluant les équipages des navires marchands ? Sur les bâtiments de guerre, l'atmosphère est lourde. L'amiral Darlan a prescrit dès le 24 juin le repli sur l'Afrique française du Nord de tous les bâtiments présents en Grande-Bretagne, mais les Britanniques, ignorants des clauses exactes de l'armistice et redoutant de voir la Flotte française, une fois désarmée, tomber aux mains de l'ennemi, s'y opposent. Les directives du maréchal Pétain qui parviennent aux équipages sont que la résistance est inutile, que les conditions de l'armistice sont honorables et qu'il faut les exécuter. Peu d'hommes songent à désobéir, la majorité s'accroche à la discipline.

 

Dans les camps où les personnels ne sont pas encadrés comme sur les bateaux, l'ambiance est défaitiste. On ne parle plus de se battre mais de rentrer. J'étais personnellement dans le camp de Trentham Park où j'ai pu constater que beaucoup de professionnels du métier des armes ne songeaient qu'à retirer leur épingle du jeu.

 

Il y avait les «wait and see» qui suggéraient : «Mon cher ami, ne vous lancez pas dans l'aventure !».

 

Il y avait ceux qui s'accommodaient déjà de la capitulation, la zone non occupée apparaissant pour ceux qui avaient la chance d'y avoir leur famille comme un havre de paix. «Ah ! si j'avais vingt ans», ajoutaient-ils en guise d'excuse.

 

Il y avait ceux qui méprisaient l'appel du général de Gaulle : «Peuh ! disaient-ils, nous n'avons pas de leçons à recevoir d'un colonel de la veille !».


Sur les navires de commerce, soumis moins directement aux directives du gouvernement du Maréchal, l'atmosphère est à l'attentisme, avec en filigrane une idée directrice : «Pour être payé, il faut naviguer».

 

C'est dans ce climat de renoncement (discipline sur les bateaux de guerre, défaitisme dans les camps, attentisme sur les navires de commerce) que le général de Gaulle cherche à constituer une force de combat. Les autorités britanniques ne facilitent guère ses démarches. Ce n'est qu'après sa reconnaissance comme chef des Français Libres que le général pourra se rendre le 29 juin à Trentham Park où il ralliera une bonne partie des deux batail- lons de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère, mais il ne sera pas autorisé à rencontrer les marins des camps de Liverpool.


D'ailleurs, les Anglais ne songent qu'à se débarrasser de cette masse humiliée et mécontente qui encombre les camps. Ils en organisent le rapatriement sur le Maroc à partir du 1er juillet. Près de vingt mille marins et soldats de tous grades embarquent sur douze paquebots et cargos qui, après une navigation en convois, arriveront à Casablanca les 8 et 9 juillet.


On peut a posteriori se demander pourquoi les Britanniques étaient si pressés de se débarrasser de cette importante masse de militaires, les deux tiers des effectifs présents en Grande-Bretagne.


La réponse est simple. A l'époque, les Anglais pensaient que l'invasion des îles britanniques était imminente et la présence de ces Français qui ne voulaient plus se battre les inquiétait, car que feraient-ils si l'ennemi déferlait ?


A la date du 1er juillet, seulement une poignée de bâtiments a décidé de poursuivre le combat aux côtés des Anglais. Il s'agit du Rubis, du Narval, du Président Houduce et de quelques navires marchands présents à Gibraltar. Un seul officier général de la marine a cherché spontanément à se battre : l'amiral Muselier.

Le recrutement dans les F.N.F.L.

Parties de zéro le 18 juin 1940, les F.N.F.L. étaient fortes d'environ sept mille hommes le 3 août 1943, lorsqu'elles fusionnèrent avec les F.M.A. (Forces Maritimes d'Afrique du Nord).


D'où venaient ces hommes et qui étaient-ils ? Toutes questions de conscience mises à part et en ne retenant que les facilités matérielles et géographiques mises à la disposition de chacun, c'est bien d'Angleterre et d'Alexandrie et ultérieurement des territoires de l'Empire ralliés à la France Libre que devait venir la grande majorité des volontaires. Il en fut effectivement ainsi. Les engagements de la première heure furent largement aidés par les circonstances. En Angleterre, il suffisait de prendre le train ou un autobus à Londres. A Alexandrie, ce n'était pas non plus un exploit que d'abandonner la Force X et ses navires prisonniers au mouillage, même s'il fallait encore quelques semaines avant d'être à pied d’œuvre en Angleterre. Il était beaucoup plus difficile, plus risqué de s'évader et de passer clandestinement la frontière sévèrement gardée par l'ennemi ou les séides de Vichy.

 

En Grande-Bretagne, le recrutement a lieu en trois vagues. La première se situe entre l'appel du 18 juin et le 3 juillet. Se rassemblent à Olympia Hall, sorte de caserne interarmes et centre de tri des engagés de la France Libre, deux groupes d'importance à peu près égale (350 hommes environ) :

 

- l'un de personnels de la marine
- l'autre de civils volontaires pour servir dans la marine, dont la moitié a moins de vingt ans, candidats aux grandes écoles, étudiants et même lycéens.

 

La seconde vague suit immédiatement l'opération Catapult du 3 juillet, autrement dit la saisie des bâtiments de guerre présents en Grande-Bretagne. Les Britanniques ont placé les équipages devant une seule alternative : «engagement dans la Royal Navy ou rapatriement en France». Arrêtant leur choix dans les jours qui sui vent, un peu plus d'un millier d'hommes de la marine de guerre, soit environ 10 % des effectifs concernés, décident de continuer le combat.

 

Paradoxalement, le plus grand nombre d'entre eux, environ sept cents, signe un engagement dans la Royal Navy ; les autres, quatre cent cinquante, choisissent de rallier les F.N.F.L.

 

La majorité du personnel de la marine de guerre envisage le retour en France. Dix mille, à la date du 13 juillet, vont être dirigés sur les camps vides de la région de Liverpool, en attendant que les problèmes de rapatriement puissent être réglés.

 

L'équivalent de l'opération Catapult pour les navires marchands a lieu le 17 juillet. Les équipages, au total environ deux mille cinq cents hommes, sont rassemblés au Crystal Palace à Londres.

 

La troisième vague : autour de Liverpool et à Londres se trouvent donc près de treize mille hommes, un réservoir inespéré pour les F.N.F.L.Mais les personnels de la marine de guerre sont soumis à une propagande effrénée de l'amiral Darlan. Ils sont avertis que ceux qui rallieront la France Libre seront considérés comme traîtres, condamnés à mort, leurs biens confisqués, leurs familles privées de délégations de solde... Entre le 13 juillet et le 23 novembre 1940, date de départ du dernier transport de rapatriement, seulement quatre cents d'entre eux rallieront les

F.N.F.L.

 

Les personnels de la marine marchande n'ont pas été influencés comme leurs camarades de la Royale ; ils sont restés plus libres de leurs choix. Ce sont eux qui pendant l'année I940 fourniront l'essentiel du recrutement de la marine libre.


Pour conclure ce paragraphe, un fait assez remarquable : l'engagement de nombreux malades ou blessés hospitalisés en Grande-Bretagne après les combats de Dunkerque. Tenus à l'écart de la propagande ou des menaces de Vichy, le bon sens reprend le dessus.

 

A Alexandrie, entre le 10 juillet et le 4 décembre 1940, on comptera 172 ralliements, le plus spectaculaire d'entre eux étant celui du lieutenant de vaisseau d'Estienne d'Orves, le propre aide de camp de l'amiral Godfroy. Ces ralliements scandalisent ceux qui restent au point d'organiser des opérations punitives contre les déserteurs, ouvrant ainsi en territoire étranger une véritable guerre civile contre les Français Libres.

 

Après le ralliement de la Polynésie, de la Nouvelle- Calédonie, de Saint-Pierre et Miquelon, les F.N.F.L bénéficient de poussées dans le flux des engagements. Mais ces poussées sont modestes, en raison de l'importance du territoire rallié ou simplement parce que c'est l'armée de terre qui profite de la priorité du recrutement.

 

Jusqu'en novembre 1942, les territoires conquis par la force (Levant, Réunion, Madagascar) ne fournissent, peut-être en raison des combats fratricides qui ont eu lieu, que peu d'engagements à la France libre. Les hommes en posture de rallier choisissent en général l'internement dans les prisons anglaises. La fidélité à la parole donnée au Maréchal continue à jouer un rôle déterminant et c'est de préférence dans les formations du général Giraud après le débarquement en Afrique française du Nord que les intéressés accepteront de poursuivre le combat.

 

Aux Antilles, en Indochine où Vichy tient fermement ses troupes en mains, les ralliements sont exceptionnels, tel celui du lieutenant de vaisseau Jubelin qui s'évade de Saigon sur un avion et réussit après bien des péripéties à se poser en Malaisie.

 

Après le débarquement en Afrique du Nord, le mythe du serment au Maréchal s'effondre. Les F.N.F.L. bénéficient de ralliements importants au cours du premier semestre 1943 lorsque plusieurs unités des F.M.A. se rendent aux Etats-Unis pour modernisation et entraînement ; une bonne partie des équipages préfère servir sous les ordres de "gaullistes" décriés et inconnus plutôt que de rester sous les ordres de chefs en qui ils n'ont plus confiance.

 

Il y eut sur un rythme lent quelques jeunes gens qui dans le monde, en Angleterre, au Moyen-Orient, aux Etats-Unis ou ailleurs, atteignirent peu à peu l'âge de s'engager et tinrent à rejoindre les F.N.F.L.

 

Il y eut enfin ceux de France qui, au prix des pires sacrifices, vinrent sans cesse alimenter et rajeunir de leur courage tout neuf ce petit corps de marins dissidents qui combattaient librement les forces de l'Axe.

 

Par mer, dans des conditions périlleuses, par terre, via l'Espagne, en payant leur visa de transit de plusieurs mois d'emprisonnement au camp de Miranda, par tous les moyens possibles, ils passèrent. Tel le lieutenant de vaisseau Ploix qui est condamné en octobre 1940 à 5 ans de détention et à la dégradation militaire après sa première évasion manquée pour rallier la France Libre. Libéré sur parole en juillet 1943, il en profite pour franchir la frontière espagnole en octobre, est emprisonné à Miranda et ne sera libéré qu'en décembre 1943. Le recrute ment des F.N.F.L. est donc hétéroclite :

 

- De jeunes civils,
- Une minorité relative de marins de guerre,
- Une majorité relative de marins de commerce.


Sur le plan des effectifs le recrutement se décompose en trois périodes :


- La première couvre l'année 1940. Les effectifs passent de 0 à 3 300. Le taux des engagements est de 500 par mois. Contrairement à certaines idées reçues, Catapult, Mers-el-Kébir, Dakar, n'ont aucune influence sur le rythme du recrutement.
- La seconde couvre les années 1941 et 1942. Lorsque les camps de Grande- Bretagne se sont vidés, la source principale de recrutement est tarie. Le taux d'engagements tombe à 100 par mois; les effectifs grimpent lentement jusqu'à 5 600.
- La troisième correspond au premier semestre de 1943. Le taux d'engagements passe après le débarquement en Afrique française du Nord et grâce aux désertions à 200 par mois.


Au 3 août 1943, les effectifs sont de 7 000 (1).  Mais il faut noter que la moitié a été atteinte après les six premiers mois.

(1)   Non compris ceux de la marine marchande qui se montent à environ 3000

 

La mise sur pied des F.N.F.L.

Dans la mise sur pied des F.N.F.L., l'amiral Muselier se heurte à des difficultés de toutes sortes, car il faut pratiquement tout créer.


Il est heureusement aidé par des collaborateurs de qualité, tels le commissaire de la marine de Pirey qui en quelques semaines, rétablit les règlements en les adaptant aux réalités de la Royal Navy. Dès octobre 1940, tous les bâtiments et services des F.N.F.L. sont constitués en unités administratives dotées de règlements clairs, simples et complets.

 

La santé, faute de médecin de marine, est confiée à un médecin de l'armée de terre, le docteur Garraud, dit Ray, qui va organiser de façon exemplaire le service de santé des F.N.F.L. : centres médicaux, infirmeries de bases, centres de convalescence, sanatorium. Car le tribut santé payé par les marins de la France Libre est très lourd. Les conditions de vie à bord des sous-marins, des corvettes, des patrouilleurs, des avisos étaient pénibles, épuisantes. Au cours de la première campagne en Afrique de la corvette Commandant Drogou, 4 officiers sur 6 seront rapatriés sanitaires, 98 hommes seront hospitalisés ; le bâtiment retournera en Angleterre avec seulement 19 hommes de l'équipage d'origine. La maladie la plus grave est la tuberculose mais les hommes sont aussi victimes de paludisme, dysenterie et maladies vénériennes. Beaucoup de marins, robustes à leur engagement, sont rentrés dans leurs foyers en 1945 la santé complètement délabrée.

 

Mais le problème le plus difficile auquel l'amiral est confronté est celui du matériel.


La plupart des navires français qui se trouvent en Angleterre sont dans un état matériel médiocre. Le Triomphant pâtit d'une rupture de la chaise bâbord avant survenue pendant la campagne de Norvège. Les torpilleurs de 600 tonnes sont très fatigués. Les sous-marins ont quitté Cherbourg où ils étaient en carénage en laissant une partie de leurs moteurs sur le quai ou dans les ateliers de l'arsenal. Les patrouilleurs sont anciens et en mauvais état.

 

A. ces difficultés s'ajoute le fait que certains de ces navires sont d'une mise en œuvre complexe (Triomphant, Surcouf, torpilleurs de 600 tonnes), nécessitant un personnel hautement qualifié. Or ce personnel fait défaut.

 

L'amiral met bientôt le doigt sur les véritables problèmes de fond :


- Les arsenaux anglais sont mal adaptés à l'entretien et aux réparations des bâtiments français ; les difficultés commencent avec les boulons dont les pas de vis sont différents.
- Pas de rechanges.

 

Aussi, accepte-t-il en avril 1941 l'offre qui lui est faite d'armer des bâtiments neufs de construction britannique. Ce sont les corvettes qui apporteront une importante contribution à la bataille de l'Atlantique, les vedettes rapides (M.L.) et lance- torpilles (M.T.B.) qui s'illustreront dans la Manche. Plus tard, devant les succès des F.N.F.L., les Anglais accepteront de leur céder un torpilleur, La Combattante et un sous-marin, Le Curie.

 

Une dernière difficulté réside dans la faiblesse numérique et qualitative du personnel rallié. Il fallait reconstituer les équipages des bâtiments dont le réarmement était envisagé avec les justes proportions de personnels de différents grades dans les diverses spécialités. D'évidence, il y avait pénurie d'officiers et manque d'hommes dans certaines spécialités telles que mécaniciens et chauffeurs.


Il fallait créer de nouveaux cadres et donner aux jeunes recrues une formation adaptée aux besoins. La Royal Navy était disposée à mettre ses écoles à la disposition des marins de la France Libre, mais il y avait le lourd handicap de la langue anglaise. L'amiral allait résoudre ces problèmes en quelques semaines :

 

- En créant des écoles purement françaises avec instructeurs français,


- En mettant en place dans les écoles anglaises un petit noyau d'officiers et de gradés parlant suffisamment l'anglais pour servir d'interprètes.

 

Les marins de la France Libre ont bénéficié tout au long de la guerre de la formation continue. A chaque escale de quelques jours, officiers, officiers mariniers et marins des différentes spécialités d'armes vont s'entraîner pendant quelques heures et sont tenus au courant des dernières tactiques et techniques. Lors des carénages qui durent quelques semaines, les différentes équipes du bord suivent des stages de perfectionnement. Dans la majorité des cours suivis par les F.N.F.L. dans les écoles anglaises, les personnels de tous grades qui s'y instruisirent ou s'y perfectionnèrent sortirent presque toujours dans les premiers, devant leurs condisciples britanniques. Ces résultats expliquent les performances de toutes les unités F.N.F.L pendant la guerre.

 

L'activité des F.N.F.L.

De cette foule de navires disparates rassemblés en Grande-Bretagne et malgré les difficultés rencontrées, un instrument de combat est né et s'est développé rapidement.


Je voudrais souligner que les F.N.F.L. sont aux côtés de la Royal Navy quand l'ennemi remporte des succès sur tous les fronts que ce soit dans l'Atlantique, la Manche et la Méditerranée, quand l'issue est incertaine. La gloire des F.N.F.L. est d'avoir combattu dans les années difficiles, quand l'avenir du monde libre ne tenait qu'à un fil. L'honneur des F.N.F.L. est d'avoir été présentes et actives sur tous les théâtres quand la guerre s'élargit à l'échelle du monde, avec l'entrée en lice de l'U.R.S.S., du Japon et des Etats-Unis.


Au moment de la fusion, les F.N.F.L. comprennent 2 torpilleurs, 4 sous-marins, 5 avisos, 7 corvettes, 2 patrouilleurs, I croiseur auxiliaire, 9 chasseurs, 8 M.T.B., 5 vedettes côtières, 2 bataillons de fusiliers- marins, I flottille d'aéronavale. Je voudrais évoquer l'activité de ces unités par quatre courtes histoires sur les M.T.B., les sous- marins, les corvettes, les fusiliers-marins.


Les M.T.B. sont des vedettes rapides lance-torpilles. Ce sont des engins de 55 tonnes, longs de 21 mètres, assurant par belle mer des vitesses de 40 nœuds. Elles sont armées par 14 hommes qui disposent d'un canon de 20 mm, de quelques mitrailleuses et, c'est l'essentiel, de deux torpilles. Les vedettes appareillent avant le coucher du soleil pour être sur les côtes de France à la nuit, prêtes à intercepter et détruire les convois et patrouilles ennemies.

 

Dans le soir tombant, le vrombissement des moteurs est seul à troubler le calme de la nuit. Elles sont en ligne de file, très proches l'une de l'autre pour ne pas se perdre. Le secteur des îles anglo-normandes est leur terrain de chasse privilégié, mais ce soir du 16 mars 1943, les M.T.B. 94 et 96 opèrent près des Sept- lles. Elles viennent de stopper, embusquées à l'abri de la terre, guettant l'en nemi. Sur l'eau calme, les oreilles se ten dent dans l'attente d'un bourdonnement d'hélice. Rien, on ne voit rien, on n'entend rien. Les vedettes remettent en route et vont se poster 5 milles plus loin ; elles stoppent à nouveau. La longue attente recommence. Il fait froid maintenant et les oreilles picotent. La fatigue commence à se faire sentir : les jambes sont lourdes, les épaules ankylosées. Parfois, on croit entendre quelque chose mais ce n'est que le flic flac de la mer contre la coque ou le floc d'un poisson jailli hors de l'eau.


Soudain, alors qu'elles s'apprêtent à retourner à la base, les M.T.B. aperçoivent des lueurs fugitives puis des silhouettes qu'elles identifient comme celles de deux caboteurs faisant route précisément sur elles. L'ennemi est tout proche, il n'y a pas de temps à perdre. Assurant une diversion, la 96 met le cap sur l'adversaire puis avec ses mitrailleuses ouvre le feu. L'ennemi, surpris, réagit énergiquement concentrant son tir sur cette vedette qui s'offre à ses coups. Pendant ce temps, la 94 s'approche doucement, silencieuse ment et, comme à l'exercice, lance ses deux torpilles. Les deux bâtiments allemands la prennent alors pour cible. C'est un véritable feu d'artifice. Balles et obus de tous calibres se croisent au-dessus de la vedette qui parvient à se dérober à toute vitesse. Boum ! les deux torpilles ont touché leur objectif : un dragueur de mines qui se mâte par l'avant et disparaît rapide ment dans les flots. Les M.T.B. rallient leur base sans avaries majeures, mais cri blées d'impacts.

 

Les sous-marins effectuaient de nombreuses et audacieuses patrouilles sur les côtes de Norvège et de France. Savez- vous que c'est la Junon qui, en septembre 1942, a assuré dans des conditions difficiles le débarquement du commando de saboteurs qui a réussi la destruction de l'usine hydroélectrique de Glomfjord ali mentant la fabrique d'eau lourde destinée à la future bombe nucléaire allemande ? Tout ne se passait pas toujours aussi bien. Le 13 Novembre 1942, la Junon appareille pour le Mefjord. Il s'agit de débarquer des agents norvégiens et du matériel radio destiné à rendre compte des mouvements des bâtiments allemands mouillés dans les fjords. Le 16, elle est à pied d’œuvre, mais le temps est exécrable. La traversée s'est effectuée panneau de kiosque fermé, officier de quart amarré sur la passerelle. Une grosse houle contrarie la mise à terre du matériel, un des Norvégiens se noie. Par malchance, le point de débarquement choisi est à quelques centaines de mètres d'une maison qui sert de cantonnement à la garnison allemande. Il faut récupérer le matériel déjà débarqué. Un canoë repart à terre avec deux Norvégiens et deux marins de la Junon. Mais le temps force et compromet la sécurité du sous-marin. Les hommes ne peuvent pas rentrer à bord ; il faut les abandonner ! Les deux agents norvégiens et les deux marins français vivront dans les hauteurs du fjord, ravitaillés par la population du village. Ils seront récupérés quatre mois plus tard. Avertis de l'arrivée de la Junon, ils avaient dévalé la pente à ski dès que le sous- marin avait fait surface.

 

Les contre-torpilleurs, torpilleurs, avisos et corvettes de la France Libre ont joué un rôle important dans la bataille de l'Atlantique. Si cette bataille n'avait pas été gagnée, il n'y aurait pas eu d'autres batailles. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Churchill !


Le péril était partout sur la mer mais nulle part il n'était aussi grand que sur la route de l'Arctique où passent les convois destinés au ravitaillement des Russes. Les convois et leurs escortes sont obligés de se tenir entre la banquise et la côte de Norvège occupée par l'ennemi. Ils sont constamment exposés aux coups non seulement des sous-marins, mais aussi des navires de surface et des avions ennemis. A ces dangers viennent s'ajouter ceux qui tiennent à une nature hostile : froid intense, coups de vent soufflant en tempête, brumes épaisses, obscurité ou au contraire clarté continuelle, incertitude des indications fournies par les compas magnétiques.

 

En mai 1942, la corvette Roselys est rattachée à l'escorte d'un convoi de 34 navires chargés d'armes. L'escorte est prise dans le nord de l'Islande. Pendant 6 jours, jusqu'à l'arrivée à Mourmansk, le convoi et son escorte seront attaqués jour et nuit par des vagues successives d'avions et de sous-marins. C'est un déluge de bombes et de torpilles. Les postes de combat succèdent aux postes de combat. L'un d'eux a lieu le 27 mai 1942 pendant que la Roselys s'est portée au secours du Stary Bolchevik, un cargo soviétique chargé d'essence et de munitions qui est en feu. Sous un énorme para pluie involontaire de fumée noire, au risque de sauter d'une minute à l'autre, il continue de faire route à 8 nœuds. La Roselys réussit à s'en approcher en route parallèle à quelques mètres et à lui passer ses manches à incendie. Ce n'est qu'au bout de deux heures, alors que les bombes tombent de part et d'autre, que le Russe signale que l'incendie est enfin maîtrisé. Ouf ! Mais autour d'eux les navires sautent. Un cargo bourré d'explosifs reçoit une bombe de plein fouet : immense flamme montant jusqu'au ciel, puis plus rien. Pas d'épaves, pas de survivants, rien qui surnage. Là où 5 secondes auparavant il y avait un bâtiment et des hommes, il n'y a plus que le vide, le néant.

 

Le lendemain, la navigation est compliquée par la présence d'un nombre croissant d'icebergs. Une brume épaisse se lève, la visibilité tombe à 100 mètres. Dès qu'elle se dissipe, les bombardements en piqué reprennent, se succédant à 20 minutes d'intervalle et continuent jusqu'à l'arrivée à Mourmansk, lorsque la chasse russe est enfin capable d'intervenir. Les pertes ont été de 7 navires mais le matériel dont les Russes ont tant besoin arrive.


Au retour, le convoi traverse un champ de mines magnétiques ; 5 navires marchands et le chef d'escorte sautent. La Roselys entreprend immédiatement les opérations de sauvetage. On voit de nombreux survivants dans l'eau ; l'état de la mer empêche d'affaler les embarcations ; il faut donc accoster directement les groupes de survivants malgré les risques énormes que représente cette navette dans le champ de mines. Des filets destinés à grimper le long de la coque sont installés, mais les survivants à demi-asphyxiés par le mazout sont incapables de saisir les bouts et de se hisser. Les hommes de la Roselys se mettront à l'eau pour les aider à s'en sortir. La corvette récupérera 179 hommes de cinq navires différents.

 

Quand on parle des fusiliers-marins on pense d'abord au 1er B.F.M. qui a partagé la gloire de la 1re D.F.L. Quant aux exploits du 1er B.F.M. Commandos, on les associe à Bruneval, Dieppe ou Ouistreham, sans savoir qu'ils ont participé à d'autres opérations très discrètes mais meurtrières.


Les îles anglo-normandes ont servi tout au long de la guerre de terrain de manœuvre aux commandos britanniques. Sept raids ont été ainsi exécutés entre le 13 juillet 1940 et le 25 décembre 1943; le plus spectaculaire d'entre eux eut lieu à Aurigny ; le poste allemand fut pris par surprise, 7 prisonniers furent ramenés en Angleterre dont l'un tiré de son lit en pyjama.


Ces commandos étaient de quelques hommes, incluant parfois des Français. C'est le cas en 1943 à Serk.


Venu de Dartmouth à bord d'une M.T.B., le commando franco-britannique débarque à la pointe du Hog Back et escalade la falaise. Parvenus au sommet à plus de cent mètres au-dessus de la mer, les hommes se trouvent dans un champ de mines. Ils sont décimés par les explosions et les tirs allemands. La plupart sont blessés, mais deux Français y trouvent la mort. Le commando réussira à rallier Dartmouth avec ses blessés, laissant les morts sur place. Ceux-ci sont enterrés au petit cimetière de Serk. Une cérémonie a eu lieu en 1988 à l'occasion du 45e anniversaire de ce raid en présence de trois rescapés, deux Français et un Britannique.

 

Les relations des F.N.F.L. avec Vichy

Les familles

D'emblée, le personnel de la France Libre est considéré comme félon par le gouvernement de Vichy. Les chefs d'accusation vont de la trahison à la désertion ; les sanctions de la mort à la détention, accompagnées de la dégradation militaire et de la séquestration des biens. Mais, le gouvernement de Vichy ne s'en tient pas là, il se venge aussi sur les familles.


Dès octobre 1940, les délégations de soldes aux ayants droit des F.N.F.L. sont supprimées. Les épouses des dissidents sont considérées comme veuves sans pension et laissées sans ressources. Au dénuement des malheureuses épouses et mères s'ajoute une détresse morale. Les lettres que les F.N.F.L. s'efforcent de faire parvenir à leurs proches sont interceptées par Vichy. Les censeurs sont impitoyables. Si les nouvelles sont bonnes, la lettre est saisie ; dans le cas contraire, elle est acheminée.


Cependant fin 1941, une nouvelle circulaire précise que des secours pourront être versés aux familles des dissidents, sous réserve « qu'elles soient réellement dans le besoin ». Je n'ai trouvé que peu de traces de paiements de ces secours...


On aurait pu penser qu'après le débarquement en Afrique du Nord, tout le personnel des F.M.A. serait considéré, à l'instar des F.N.F.L., comme dissident. Il n'en est rien ; Vichy étiquette les « barbaresques » comme absents et autorise le paiement de délégations ou de demi-soldes à leurs familles. Mais, les ayants droit des F.N.F.L. en sont exclus et il faudra attendre la Libération pour qu'enfin les familles des dissidents soient officielle ment prises en compte.

 

Les navires

Après les combats de Dakar et de Libreville, l'amiral Darlan avait donné les ordres suivants :


- Un bâtiment de surface de Vichy rencontrant un bâtiment gaulliste l'inviterait à faire sa soumission. En cas de refus et sauf infériorité notable, il ouvrirait le feu.


- Un sous-marin de Vichy rencontrant un bâtiment gaulliste l'attaquerait sans préavis.


De son côté, l'amiral Muselier, en accord avec les autorités britanniques, avait ordonné d'éviter tout affrontement avec les navires de Vichy.


Dans la pratique, un seul incident survint à l'occasion du blocus de Djibouti lorsque le sous-marin Le Vengeur rencontra le Savorgnan de Brazza, l'attaqua à la torpille et le manqua. Sur les côtes d'Afrique où les occasions de rencontre entre « frères ennemis » étaient plus fréquentes, les croisements se faisaient dans l'indifférence.


Le débarquement anglo-américain en Afrique française du Nord bouleversait la situation. L'amiral Darlan remettait les forces présentes en Afrique du Nord dans la guerre aux côtés des Alliés. Ce fait éliminait évidemment tout risque d'action hostile des F.M.A. contre les F.N.F.L. Il n'en restait pas moins qu'appelés à se rencontrer dans les mêmes ports d'escale, il y avait un risque de heurts plus ou moins violents tant que les sentiments par fois excessifs qui les avaient opposés au cours des 28 derniers mois ne se seraient pas apaisés et que la « fusion » ne se serait pas réalisée sur tous les plans y compris celui des esprits.


Du 13 novembre 1942 au 3 août 1943, deux séries d'incidents marquèrent les relations entre les deux marines.

 

Les rencontres dans les ports d'escale

La première rencontre eut lieu le 26 décembre 1942 à Gibraltar entre le Commandant Détroyat et la Gracieuse. Elle fut suivie de beaucoup d'autres. La lecture des rapports des commandants des bâtiments des F.M.A. est significative d'une animosité systématique contre les porteurs de croix de Lorraine. Les F.N.F.L. sont tenus à part, comme des pestiférés ; pas de visites protocolaires, pas de poignées de mains, refus d'invitations. Paradoxale ment, les rencontres entre hommes d'équipage se passent souvent bien ; les jeunes marins d'Alger manifestent leur intérêt et leur estime pour leurs camarades de Londres auréolés de la gloire des combats de l'Atlantique.

 

En avril 1943, à Gibraltar, la Boudeuse défilant à une centaine de mètres du Savorgnan de Brazza, non seulement ne salue pas l'aviso colonial F.N.F.L. dont le commandant est plus ancien, mais encore fait tourner ostensiblement le dos à son équipage rangé sur le pont.


Que reproche-t-on aux marins de la France Libre ? D'avoir fui les malheurs de la Patrie et désobéi au Maréchal. Pour ceux qui étaient en Grande-Bretagne en juillet 1940 et qui ont choisi de rentrer au lieu de poursuivre la lutte, le «perchoir» (2)  rappelle l'occasion manquée. Elle est pour certains le symbole d'une mauvaise conscience. L'obstination dont quelques officiers des F.M.A. feront preuve à garder jusqu'à la Libération dans les carrés le portrait de Pétain, dans les livrets matri cules le serment au Maréchal, apparaît comme le besoin de faire échec à la croix de Lorraine.

 

(2)  le « perchoir » désigne l’insigne de poitrine à croix de Lorraine des FNFL

 

Les désertions

Le deuxième type d'incidents concerne les bâtiments de Giraud en escale aux Etats-Unis pour modernisation et entraîne ment. Les ralliements à la France Libre sont massifs : les déserteurs déclarent refuser de continuer à servir sous les ordres d'officiers qui les ont obligés à tirer sur les Américains et qui continuent à manifester publiquement leurs sentiments pro-Vichy ou même pro-Allemands.


Le gouvernement américain, sollicité par le représentant de Giraud, tente de mettre fin à cette véritable hémorragie en arrêtant et en emprisonnant les déserteurs, mais sous la pression de l'opinion publique américaine, il y renonce. Un accord inter vient alors entre les missions de Gaulle et Giraud aux termes duquel les marins peu vent se déterminer librement. Plus de mille cinq cent rallieront la France Libre.


Il me faut conclure. Le 3 août 1943, les F.N.F.L. deviennent les Forces Navales en Grande Bretagne. L'histoire de la marine de la France Libre, que je n'ai fait qu'effleurer, s'achève officiellement à cette date mais l'esprit qui a animé ses équipages au plus dur de la bataille demeure et souffle sur les nouvelles frégates qui viennent d'être armées .(3)


Les Forces Navales en Grande Bretagne continueront leurs exploits avec en apothéose leur participation aux opérations du débarquement en Normandie (1er B.F,M. Commando, Courbet, La Combattante, 4 frégates, 4 corvettes, 6 chasseurs, les M.T.B.) et à la réduction des poches de l'Atlantique.


A la Libération la grande majorité des marins de la France Libre rentrera dans ses foyers la poitrine vierge de toute déco ration mais fière d'avoir, sous la bannière du général de Gaulle, accompli avec loyauté son devoir envers la France.

 

(3)  En trois années, les unités combattantes des FNFL ont perdu par fortune de mer ou action de l’ennemi : 1 contre-torpilleur, 2 sous-marins, 2 corvettes, 2 patrouilleurs, 2 chasseurs et 15% de leurs effectifs. La marine marchande a perdu 37 navires et 25% de ses effectifs.