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La bataille de l'Atlantique par l'Amiral René Besnault


Amiral René Besnault

La bataille de l'Atlantique (*), Espoir n°102, Avril 1995

(*) Conférence prononcée le 19 octobre 1993 à Paris.

 

GUERRE sous-marine en Atlantique, bataille des convois, guerre au tonnage, quel nom donner aux opérations aéronavales auxquelles le sort de la guerre se trouva suspendu de 1941 à 1943 ?


« Bataille de l'Atlantique » semble prévaloir, souvent d'ailleurs dans une acception plus large ; c'est, en tout cas, celui que leur donne Churchill dans une directive du 6 mars 1941, où il écrit : « Au vu de différents documents allemands, nous pouvons affirmer que la bataille de l'Atlantique a commencé. Les quatre prochains mois doivent nous rendre capables de mettre un terme à la tentative d'étranglement de nos approvisionnements et de nos rapports avec les Etats-Unis. »


Les pertes, durant ces quatre mois, furent en effet, très lourdes : en avril, elles atteignirent, pour l'ensemble des théâtres d'opérations, 688 000 tonneaux en 195 navires, et pourtant le pire restait à venir. Parallèlement les pertes allemandes en sous-marins étaient très faibles : 5 en mars, 2 en avril, un seul en mai, 4 en juin.


A cette époque, ni la Russie, ni les Etats-Unis n'étaient en guerre : l'un et l'autre de ces acteurs décisifs de la victoire finale n'y entrèrent que contraints : l'URSS en juin 1941, par l'agression allemande, les Etats-Unis en décembre, par l'agression japonaise.


C'est dire que l'essentiel de la guerre navale, et de la guerre tout court, tournait autour du ravitaillement des îles britanniques, tremplin nécessaire à une libération, attendue par une grande partie de l'Europe.

 

Théâtre

L'amiral Dönitz, chef des sous-marins, puis de toute la marine allemande pendant la guerre, rappellera sa mission, en ces termes : « couler plus de capacité de transport, donc de navires marchands, que nos adversaires ne pouvaient en reconstruire dans leurs chantiers ».


Pour ravitailler les îles britanniques, ces navires devaient tôt ou tard, traverser l'Atlantique ; il était donc tentant de les y attaquer, et plus particulièrement dans l'Atlantique Nord, où se trouvaient à la fois les atterrages occidentaux du Royaume-Uni et les bases allemandes.


C'est à ce théâtre que je vais me tenir, d'abord parce qu'il a conservé une unité stratégique assez remarquable de 1941 à 1943, ensuite parce que j'ai pu en acquérir une certaine connaissance au cours de l'escorte de 19 convois.


L'ennemi

J'ai encore en mémoire l'un des comptes rendus de sous-marins ennemis que l'Amirauté britannique diffusait périodiquement aux forces concernées. Ce jour-là, de fin 1942 ou début 1943, cent-cinquante sous-marins étaient signalés dans l'Atlantique, au nord d'une ligne Gibraltar-Cap Hattéras ; compte tenu de leurs transits entre bases et lieux de patrouille, on peut estimer à une centaine le nombre de U-boote effectivement disponibles pour y attaquer le tonnage.


A cet égard, 1942 fut l'année terrible : plus de mille bâtiments allèrent enrichir le vaste cimetière marin de l'Atlantique Nord. Devant un ennemi supérieur, une sorte de routine des pertes s'était établie, que vous me pardonnerez sans doute d'illustrer par une anecdote. En mars 1943, le convoi HX 229 perdit, par torpillage, treize de ses unités. Le rapport du Commodore, qui en rendait compte, se terminait par ces mots : « En dehors des attaques de sous-marins, la traversée fut sans histoire ». Humoriste ou champion de la litote, ce Commodore exprimait tout de même une vérité : l'ennemi c'était bien le sous-marin ! Après la guerre, Churchill le confirmera, à sa manière, en disant : « La seule chose qui m'ait fait vraiment peur, c'est la menace des sous-marins allemands. »

 

Le convoi

Pour s'en protéger, les navires de commerce étaient regroupés en convois d'une quarantaine d'unités, les uns lents, 6 à 8 nœuds, les autres dits « rapides », de 9 à 10 nœuds. Entre Amérique du Nord et îles britanniques il y en avait, à un moment donné, un ou deux de chaque espèce, dans chaque sens.


La formation d'un tel convoi est une grande affaire. Au départ d'Europe, de petits groupes arrivent du loch Ewe, des ports de la Clyde, de Liverpool, de Belfast, de Milford Haven, et se rassemblent en 8 ou 9 colonnes, sous les ordres du Commodore. Celui-ci, souvent un Amiral en retraite, est installé sur l'un des navires de commerce les mieux équipés, en tête d'une des colonnes du milieu, d'où il donnera aux bateaux de commerce, les ordres de route, de vitesse, d'organisation interne. Il se trouve ainsi à la tête d'un rectangle, qui avance suivant son petit axe, ses colonnes très espacées entre elles, mais très courtes (4 à 6 bateaux) de façon à ne pas offrir de cibles trop faciles à un sous-marin qui les verrait défiler à portée de torpille. A l'arrière d'une des colonnes se place, si possible, un bâti ment de sauvetage.

 

L'escorte

Le chef d'escorte, capitaine de frégate ou de vaisseau, à bord d'un destroyer, assure la défense rapprochée du convoi, par un petit groupe de bâtiments de guerre, à vocation anti-sous-marine (ASM), par exemple deux destroyers et cinq corvettes, habitués à travailler ensemble.


Il les dispose en écran, à 3 ou 4 000 mètres sur l'avant et sur les côtés du convoi. De jour comme de nuit, les escorteurs zigzaguent sans arrêt, de façon à couvrir avec les ASDIC (Sonar) un plus grand espace de détection sous-marine. De nuit, ou dans la brume, ils assurent une vieille RDF (radar) pour déceler un sous-marin en surface, l'obliger à plonger, puis le grenader et, avec un peu de chance, pourquoi pas ?, le couler.


Jusqu'à 5 ou 600 milles des côtes se manifeste, de temps à autre, un hydravion quadri moteur Sunderland, à la silhouette si caractéristique ou un gros avion ASM venu d'Islande, d'Irlande ou de Terre Neuve. Cependant, une partie de l'Atlantique reste hors de leur portée : c'est là que les sous-marins ennemis vont s'en donner à cœur joie, par leurs attaques en meute, la « Rudel Taktik ».

 

La bataille

Cette tactique, consiste, pour les U-boote, à se regrouper autour d'un convoi, victime désignée à leurs coups par le haut-commandement allemand à terre.


C'est alors que l'on sent se former, puis se resserrer tout autour, un réseau de signes hostiles : échos sous-marins plus fréquents, contacts radar douteux, périscope entrevu, interception gonio révélatrice, renseignements reçus. Le convoi force l'allure, les cargos serrent leurs rangs, la tension monte aussi à bord des escorteurs.


Et puis le soir, peu après la prise de la formation de nuit, un bruit sourd annonce qu'une torpille a fait but, quelque part dans le convoi, probablement le gros pétrolier en tête de colonne ; en effet ! on le voit maintenant brûler. Si la victime est un transport de munitions, elle est volatilisée. J'ai vu le cas : une flamme verticale, gigantesque, 150 mètres peut-être, rose orangé, très éclairante ; puis plus rien. Les escorteurs se déchaînent dans la nuit, ponctuée seulement de quelques fusées : ils voudraient bien punir le coupable sur les lieux mêmes de son forfait.


A 5 ou 6 milles de là, de l'autre côté du convoi, une explosion lointaine nous rappelle que nous avons affaire à une meute ; bientôt un long grenadage nous apprend qu'un escorteur a pu contre-attaquer. Les cris des rescapés, dans l'eau... ou dans le mazout, ne nous arrêtent pas dans nos recherches : on s'occupera d'eux plus tard, après le combat. Car il faudra bientôt abandonner la recherche du sous-marin pour coller au convoi, dont les unités intactes continuent imperturbablement leur route, gagnant même un ou deux dixième de nœud au mépris de toutes les règles de conduite des machines.


Il laisse derrière lui les multiples traces de la lutte : traînard en avarie, cargo en train de couler, bâtiment de sauvetage au travail, débris flottants de cargaison, taches de mazout, espars de toute espèce, embarcations vides ou occupées, naufragés à l'eau dans leur brassière faisant des signes ou, s'ils sont morts, tête penchée en avant, bras écartés.


Il y a, aussi, des convois heureux : ainsi le HX 218, en décembre 1942, désigné comme objectif à 13 sous-marins, ne subit aucune perte. Ce fut un succès important qui, accessoirement, permit à trois corvettes de la France libre, Aconit, Lobélia, Roselys, de passer Noël à terre et d'être inspectées par le général de Gaulle, à Greenock.


Les éléments

Parfois les éléments sont si contraires qu'ils interdisent aux hommes les plus décidés, de se battre entre eux. Une mer trop creuse rend les torpilles inopérantes, alors que, cahin-caha, le convoi continue à se traîner. Si la mer se creuse encore (j'en ai vu de plus de 14 m. de creux, 15 ou 16 m. peut-être) les escorteurs cessent leurs zigzags ; les corvettes, à toute petite vitesse, montent et descendent dans ces montagnes liquides ; les bateaux de commerce se dispersent peu à peu, chacun à son allure de cape, pendant que les sous-marins, en immersion, essayent de garder le contact à l'écoute.


Les nombreux icebergs à l'est de Terre Neuve, la brume épaisse des bancs, les paquets de mer bien froids qui recouvrent régulièrement la passerelle découverte des corvettes debout à la lame ; exceptionnellement, à l'ouvert de la mer du Labrador ou aux atterrages de l'Islande, l'accumulation progressive de la glace dans les superstructures et même sur le pont ; dix-sept navires d'un même convoi endommagés par le mauvais temps, au point de devoir rebrousser chemin... tout cela c'est la vie des corvettes, loin des préoccupations terriennes, si étrangères au petit monde dans lequel nous vivons. Certains mois nous ont vus 24, 25, jusqu'à 26 jours à la mer, et l'année, plus de 200.


La victoire

Ainsi le temps passe... mais les circonstances changent. Après une forte pointe en mars 1943 (480 000 tonneaux pour 82 bateaux de commerce torpillés en Atlantique Nord) les pertes diminuent fortement, et pas seulement en Atlantique Nord.


En même temps, les destructions de sous-marins font un bond : de 13 en mars (au nombre desquels l'U432 et l'U444, victimes de l'Aconit) ces destructions passent à 35, chiffre qui ne sera jamais dépassé sur ce théâtre. Enfin, à partir de juillet 1943, le tonnage marchand construit par les Alliés, l'emporte sur les pertes de guerre.


Nous n'avons pas encore gagné la guerre, mais nous avons gagné une bataille : celle de l'Atlantique.


Moscou n'est pas pris, ni Stalingrad ; dans le Pacifique la flotte japonaise est arrêtée en mer de Corail, battue à Midway ; les Alliés débarquent en Italie.


Eh bien, de Gaulle avait vu juste en 1940 : nous sommes en train de la gagner cette guerre !