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La bataille de l'Atlantique
Vice-Amiral d'Escadre Emile Chaline
La bataille de l'Atlantique, Espoir n°148, septembre 2006
Si Hitler avait consenti les efforts nécessaires sur les sous-marins, si Roosevelt n'était pas d'emblée venu au secours de la Grande-Bretagne, celle-ci aurait succombé, asphyxiée, tout comme la France est tombée, vaincue par les chars, les avions et la tactique allemande.
Je vais sans doute étonner le lecteur en affirmant d'emblée que la bataille de l'Atlantique est la campagne la plus importante de toute la Seconde Guerre mondiale, mais ce n'est pas moi qui le dis, c'est Churchill. Je reprends sa déclaration : « C'est la bataille qu'il fallait à tout prix gagner, car sans cette victoire, il n'y aurait pas eu d'autres batailles ni d'autres victoires ».
Avant d'aborder le sujet proprement dit, il est nécessaire de procéder à un petit retour historique.
Pour Hitler, la conquête de l'Europe de l'Atlantique à l'Oural, car c'est ce qu'il a en vue quand il entreprend, dès 1934, sa politique d'expansion (réintégration de la Sarre, remilitarisation de la Rhénanie, annexion de l’Autriche, des Sudètes, de la Bohême-Moravie, de Mémel, invasion de la Pologne) est une bataille essentiellement aéro-terrestre. C'est donc l'armée de terre et l'aviation qui ont bénéficié du programme de développement des forces armées. Pour gagner la guerre, le Führer estime qu'il n'a pas besoin de marine, et c'est une chance pour la Grande-Bretagne et la France.
En septembre 1939, quand les hostilités s'ouvrent, la marine allemande dispose de peu de moyens. Jusqu'en juin 1940, elle devra limiter ses incursions et les pertes sur mer subies par les Alliés seront relativement faibles.
Juin 1940
C'est la fin de la « drôle de guerre ». Sous la poussée des colonnes allemandes, nos lignes de défense ont craqué : c'est la débâcle ! La France demande l'armistice. L'Angleterre se retrouve seule face à l'Allemagne et à l'Italie dans une situation préoccupante :
- du cap Nord en Norvège à la frontière d'Espagne, toutes les côtes (Norvège, Danemark, Hollande, Belgique, France) sont désormais contrôlées par les Allemands ;
- l'Italie, qui s'est rangée du côté de l'Allemagne, barre la Méditerranée; la route des Indes ne passe plus par Suez mais par le cap Bonne-Espérance;
- l'Empire français, qui borde les deux côtés de l'Atlantique, est neutralisé et les ports français, notamment Dakar qui dispose d'un arsenal et d'une grande cale sèche, ne peuvent plus être utilisés.
Or, l'Angleterre est une île et tout (ou pratiquement tout) ce dont elle a besoin (vivres, habillement, matières premières pour l'industrie, armes et munitions, produits pétroliers) vient par mer. Quelques chiffres pour donner une idée des besoins et des moyens : en 1939, la Grande-Bretagne importait, par mer et dans l'année, 55 millions de tonnes de marchandises, dont la totalité de ses produits pétroliers. Sa flotte marchande, la première du monde, d'un tonnage total de 21 millions de tonnes, comprenait 3 000 transports océaniques et 1 000 caboteurs. Chaque jour, 2 500 d'entre eux étaient à la mer.
La Grande-Bretagne utilisait deux grandes routes maritimes de ravitaillement : celle des Etats-Unis et du Canada, prolongée vers Panama et l'Amérique centrale et celle de l'Amérique du sud et de l'Afrique. C'est la lutte pour assurer la protection de ces lignes de ravitaillement qu'on a appelé la bataille de l'Atlantique, qui fut la plus longue et la plus dure de toute la guerre. Elle a duré du premier au dernier jour ; elle s'est déroulée essentiellement dans l'Atlantique-Nord, entre la banquise et l'Equateur. La survie de la Grande-Bretagne dépendait de son issue. Nulle part ailleurs, le péril n'a été aussi grand et la victoire aussi longtemps indécise.
La stratégie allemande
Après la chute de la France, Hitler a cru que la Grande-Bretagne allait tomber elle-même comme un fruit mûr, mais Churchill qui a succédé à Chamberlain est décidé à défendre le Royaume-Uni. Après la tentative avortée de débarquement de juillet (opération Seelöwe) et l'échec des bombardements de la Luftwaffe (bataille d'Angleterre), Hitler prend conscience que la seule façon de faire tomber la Grande-Bretagne est de couper ses lignes de ravitaillement. Mais la marine allemande n'est pas prête. Elle ne dispose que d'une cinquantaine de sous-marins, dont seulement une dizaine sont opérationnels.
Ainsi, la lutte contre les bateaux marchands débute-t-elle par la guerre des mines. Dès novembre 1939, des mines magnétiques sont mouillées sur la côte Est puis tout autour de la Grande-Bretagne : ce sont des armes redoutables, responsables de plus du tiers des pertes enregistrées. Il faudra plusieurs mois avant de trouver la parade qui consiste à démagnétiser les navires par le passage d'un courant électrique qui annule le champ magnétique du bâtiment. Si la période la plus inquiétante de la guerre des mines fut l'année 1940, cette guerre continuera sans arrêt, le dragage s'avérant de plus en plus difficile d'autant que les mécanismes de mise à feu sont sans cesse améliorés pour fonctionner à la fois magnétique, acoustique, par pression et par cliquet (après un nombre déterminé de passages). Le dragage mobilisait 60 000 hommes en 1944.
Les sous-marins n'étant pas assez nombreux pour menacer les lignes de communication ennemies, des croiseurs auxiliaires déguisés en bateaux marchands et des navires de guerre vont mener la guerre de course - guerre difficile car elle nécessite un grand nombre de navires ravitailleurs et souffre de moyens de reconnaissance aérienne. Mis à part le fait que l'Angleterre sera obligée d'affecter des forces de défense dans des zones éloignées, les résultats ne sont pas à la mesure des moyens et des risques courus sur le plan prestige. En 1941, le tonnage coulé par l'ensemble des corsaires de surface est inférieur aux pertes causées par les deux as Prien et Kretschmer au cours de leur brève carrière (431 000 tonnes).
La faillite de la guerre de course permettra à l'amiral Donitz, chef des U-Boote d'accélérer la construction des sous-marins. Il faudra attendre 1943 pour que de nouveaux types de sous-marins soient mis en chantier mais les grands raids de bombardement alliés, le manque de main d’œuvre qualifiée retarderont l'entrée en service de ces nouvelles unités.
La stratégie alliée
Jusqu'en mai 1943, Dönitz, qui coordonne les attaques depuis son PC de Lorient, multipliera les initiatives (attaques en plongée de jour, en surface de nuit, en meutes, dispersion des zones d'opérations). Churchill se contente de subir et d'adapter sa stratégie à celle des Allemands. Pendant toute cette période, la survie de la Grande-Bretagne n'a cessé de se poser avec acuité. C'est Roosevelt qui sauve la mise. Il fait passer les constructions neuves aux Etats-Unis de 400 000 tonnes en 1940 à 12 millions de tonnes en 1943. Cet effort gigantesque permet qu'en juillet 1943, les constructions neuves excèdent les pertes. Les chantiers américains ont construit 2 580 Liberty Ship à machines alternatives, 531 Victory à pro pulsion diesel, 442 pétroliers, équipés en turbo-électriques. En octobre 1942, les Liberty étaient construits en 10 jours et on en lançait trois par jour.
En fait, en décembre 1941, au moment de Pearl Harbor, les Etats-Unis étaient pratiquement en guerre depuis plusieurs mois aux côtés des Anglais. Ils avaient supprimé l'embargo, promulgué les lois « Cash and Carry », puis « Lend Lease » (Prêt-bail) quand les Britanniques ont épuisé leurs réserves d'or. Ils se sont installés dans de nouvelles bases à Terre-Neuve, au Groenland, en Islande, créé une zone de défense ; ils assurent l'escorte des convois transatlantiques dans les eaux américaines.
Les protagonistes
Les acteurs de la bataille sont des bateaux marchands, les corvettes, les U-Boote, les avions de patrouille et les hommes.
Commençons par les bateaux marchands qui sont l'enjeu de cette bataille. Ce sont eux qui assurent le ravitaillement de la Grande-Bretagne. L'image d'un Liberty Ship chargé à bloc est, à cet égard, significative : sa cargaison est de vingt chars, 100 véhicules, 10 avions de combat, 2 000 tonnes de vivres, 3 500 tonnes de matières premières et autres fournitures. A part les navires capables de marcher plus de 15 nœuds, ils effectuent leur traversée en convois lents ou rapides selon leur vitesse.
Les corvettes ont constitué l'ossature de la défense des convois contre les U-Boote. Ce sont des bâtiments rustiques, inspirés d'un chasseur de baleine, bon marché, construits en peu de temps par n'importe quel chantier naval de moyenne importance. On en a construit 348. D'un tonnage de 1000 tonnes, longues d'une soixantaine de mètres, elles sont équipées d'un canon de 102 mm, d'un « pompom » de 40 et de grenades. Les équipements de détection, asdic et radar, seront sans cesse améliorés, les armes également complétées par des armes dites de l'avant (« Hedgehog »).
A l'image des corvettes, le sous-marin du type VII C constitue l'outil principal de la force sous-marine allemande, 669 ont été construits, d'un ton nage de 800 tonnes, capable de filer 17 nœuds en surface et de 7 en plongée, armé de quatorze torpilles et d'un canon de 88 mm. Les équipements de détection et les armes ont été le point faible des U-Boote. Prien à Scapa Flow devra lancer 7 torpilles pour que deux touchent le Royal Oak.
Il avait écrit : « Personne ne peut exiger de nous que nous nous battions avec des fusils en bois ». Les améliorations ont été trop tardives pour être efficaces, notamment la torpille acoustique et le schnorkel. Leur détecteur de radar a perdu son efficacité lorsque les radars aéroportés sont passés sur la bande centimétrique. Les sous-marins des types XXI et XXIII, qui sont des sous-marins diesel électriques à grande vitesse, n'entrent en service qu'en 1945, trop tard pour peser sur l'issue de la bataille.
Les avions de patrouille maritime basés à terre ont joué un rôle essentiel dans la bataille : les Sunderlands, Catalina et Liberator capables de tenir l'air une dizaine d'heures sont équipés de radars, de projecteurs, de détecteurs magnétiques, de bouées sonores et de grenades d'une grande efficacité. Leurs performances sont dues à l'effet de surprise.
Les Alliés, comme les Allemands, ont bénéficié du concours d'hommes exceptionnels. Côté allemand, Dônitz fait preuve tout au long de la guerre d'une grande lucidité et d'une remarquable vivacité à exploiter les faiblesses de l'adversaire comme à battre en retraite devant ses réussites. Les premières années de la guerre consacrent l'audace et la maestria des grands as de la flotte sous-marine. Mais les pertes en personnels qualifiés deviennent insupportables et le temps manque pour former et entraîner convenablement les équipages ; fin 1944, la vie moyenne d'un U-Boot n'est plus que de deux patrouilles.
Côté anglo-saxon, il faut attendre le printemps 1941 pour que la lutte contre la menace sous-marine s'organise convenablement, mais la réussite est remarquable. L'accent est mis sur l'entraînement ; les équipages sont recyclés en permanence, notamment au retour des convois, pendant et à la sortie des carénages qui ont lieu tous les dix-huit mois : la formation couvre la mise en œuvre et le dépannage des nouveaux matériels, l'évolution des tactiques, la préparation au combat. Il faut également rendre hommage aux savants qui ont produit et perfectionné les armes et équipements, brisé les codes « Enigma ».
Mais je voudrais par-dessus tout citer les marins de tous grades des marines alliées et allemande pour qui la vie pendant cinq longues années n'a été qu'une longue suite d'angoisses. Simples, discrets, fatalistes serrant les coudes dans les rangs qui s'éclaircissaient sans cesse, ils ont tenu sans murmurer.
Les différentes phases de la bataille
Les historiens ont découpé la bataille en six phases :
- de septembre 1939 à mai 1940, les combats se déroulent autour des îles britanniques, et les mines sont à l'origine du tiers des pertes ;
- de juin 1940 à mars 1941, le théâtre s'étend progressivement aux Westerns approaches. Pour se protéger contre les raiders, l'escorte com prend des bâtiments lourds ;
- d'avril à décembre 1941, le théâtre s'élargit jusqu'à l'Islande et au Brésil ;
- de janvier à juillet 1942, dès l'entrée en guerre des Etats-Unis, les U-Boote interviennent sur les côtes américaines leur causant des pertes désastreuses ;
- d'août 1942 à mai 1943, c'est l'offensive générale des U-Boote qui travaillent en meute et profitent des trous dans la couverture aérienne pour se tailler de beaux succès ;
- de mai 1943 à mai 1945, le développement des explorations aériennes, les actions des groupes de soutien (Hunter-Killer) réduisent fortement les capacités offensives de la flotte sous-marine allemande.
Le tournant de la bataille se situe au printemps 1943.
Les moyens
Côté allié
En mars 1943, les Alliés ont alors en service 570 escorteurs dont 120 répartis en 12 groupes d'escorte assurent la protection des routes Est-Ouest et Nord-Sud (depuis l'océan arctique jusqu'à Gibraltar) :
- 7 groupes britanniques B1 à B7. Le B3 comprend quatre corvettes FNFL et un contre-torpilleur polonais, le Burza. Le B5 comprend deux corvettes belges, le B6, quatre corvettes norvégiennes ;
- 4 groupes canadiens C1 à C4 ;
- 1 groupe américain A3.
Chaque groupe, compte tenu des unités en carénage ou en réparations, avaient en moyenne deux destroyers ou frégates et 6 corvettes à la mer. Après mars 1943, le nombre d'escorteurs augmente sensiblement, mais c'est surtout la mise en oeuvre des groupes de soutien qui va entraîner une véritable hécatombe des sous-marins ennemis. Six groupes, dont cinq britanniques et un américain, composés de 4 à 5 destroyers ou frégates et pour 3 d'entre eux d'un porte-avions d'escorte se consacrent entièrement à la recherche et destruction des sous-marins.
Au passage, je voudrais souligner la performance des corvettes FNFL. Les 348 corvettes alliées engagées dans la bataille de l'Atlantique ont coulé 50 U-Boote. Mais les 9 corvettes FNFL en ont coulé à elles seules trois. Ce qui peut se traduire comme suit : alors qu'il fallait plus de 7 corvettes alliées, trois corvettes FNFL suffisaient pour couler un sous-marin.
Côté ennemi
Jusqu'en 1943, le nombre de sous-marins en service augmente régulièrement : il double chaque année. De 50 en 1940, il passe à 400 en 1943. Le nombre de sous-marins opérationnels est multiplié par 10 ; il passe de 11 en 1940 à 110 en 1943. Grosso modo, on peut dire qu'en mars 1943, les forces en présence sont à égalité : un bâtiment d'escorte face à un sous-marin. Après mars 1943, les pertes n'étant pas compensées par les constructions neuves, le nombre de sous-marins opérationnels s'affaisse ; ils ne sont plus que 70 au quatrième trimestre 1943 et 35 un an plus tard.
Les pertes
Les pertes alliées
Entre septembre 1939 et mai 1945, la Bataille de l'Atlantique a fait plus de trois mille victimes dans la flotte commerciale alliée. Jusqu'en 1943, les pertes sont les plus importantes dans l'Atlantique nord et autour de la Grande-Bretagne. Elles représentent 70% des pertes totales. Après mars 1943, elles diminuent spectaculairement. Ce sont les sous-marins qui sont en majorité responsables des pertes marchandes : 22 000 marins de commerce et 10 000 de guerre ont péri.
Les pertes allemandes
Les pertes trimestrielles des U-Boote ne varient pas jusqu'à la mi-1942 ; la courbe des sous-marins coulés suit proportionnellement celle des opérationnels. Après mars 1943, le chiffres des pertes devient très importants et oscille autour de 70 par trimestre. Au total, 781 U-Boote ont été perdus. Les pertes des sous-mariniers allemands sont relativement énormes mais comparables à celles des alliés. Sur 40 900 engagés dans la bataille, 28 000 sont morts et 5 000 ont été fait prisonniers.
Bilan
Le fait de gagner la bataille de l'Atlantique a également permis d'assurer une aide substantielle à l'URSS et le transfert de la puissance américaine d'abord en Afrique du Nord puis en Europe.
Les Allemands auraient pu gagner cette bataille mais plusieurs erreurs leur ont été fatales.
- en septembre 1939, ils n'ont pas assez de sous-marins ; les besoins ont été sous-estimés :
- le mauvais fonctionnement des torpilles a restreint les succès des U- Boote ;
- la multiplication des fronts : Norvège, Méditerranée, Arctique, océan Indien, qui entraîne une coûteuse dispersion des moyens ;
- l'absence de couverture aérienne ;
- le manque de détection radar ;
- l'ignorance que les messages transmis sur « Enigma » sont lus par l'adversaire ;
- l'entrée en service trop tardive du Schnorkel, de la torpille acoustique, des sous-marins XXI et XXIII.
Je voudrais conclure en me référant au général de Gaulle . Dans son appel du 18 juin, il dit : « Nous sommes foudroyés par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là ». Si Hitler avait consenti les efforts nécessaires sur les sous-marins, si Roosevelt n'était pas d'emblée venu au secours de la Grande-Bretagne, celle-ci aurait succombé, asphyxiée, tout comme la France est tombée, vaincue par les chars, les avions et la tactique allemande. Le Führer a laissé passer cette chance ! L'Allemagne à son tour s'est écroulée sous l'effet de la « force mécanique » alliée.














