Dossiers thématiques

Histoire d'un glorieux combattant : le sous-marin Rubis


Histoire d'un glorieux combattant : le sous-marin Rubis

Des Forces navales Françaises Libres, compagnon de la libération, Espoir n°29, décembre 1979

 

Quatrième de la série des « pierres précieuses », le sous-marin mouilleur de mines « RUBIS » commença sa carrière à Toulon en 1932. Basé à Bizerte au début de la guerre, il effectua ses premières armes entre la Tunisie et Brest. Puis, après l'invasion de la Norvège, il fut mis aux ordres de l'Amirauté britannique. C'est ainsi qu'en mai 1940 il mouillait ses premières mines dans le fjord d'Egersund, coulant deux bâtiments de commerce et en endommageant un troisième. Au moment de l'armistice de 1940, le « Rubis », opérant de Dundee, se trouvait en mission dans le fjord de Trondheim : il échappa ainsi aux mesures brutales prises par le gouvernement britannique à l'encontre des bâtiments français présents dans ses ports. De retour à sa base, le « Rubis », sous le commandement du lieutenant de vaisseau Cabanier, rallia le général de Gaulle avec la quasi-totalité de son équipage. Jusqu'à la fin de la guerre le « Rubis » poursuivra ses patrouilles, tantôt sur les côtes atlantiques de la France, tantôt aux débouchés des fjords norvégiens qui restèrent son domaine de prédilection.

 

L'une des plus mouvementées de ces patrouilles se passa en août 41, sous les ordres du lieutenant de vaisseau Rousselot. Elle avait pour objet de miner les chenaux d'accès à Egersund, port du sud-ouest de la Norvège. Les Allemands avaient établi au milieu de la mer du Nord un vaste champ de mines que le « Rubis » dut éviter au prix d'un long détour par le Nord. Parti de Dundee le 14, naviguant en surface de nuit, il atterrit sur la côte norvégienne le 21 au petit jour, mouilla un paquet de mines dans le chenal sud d'Egersund puis fit route vers le chenal nord ; c'est alors qu'il aperçut à courte distance un pétrolier de 3 000 tonnes, escorté d'un chalutier, il fit feu aussitôt, mais sa torpille refusa obstinément de quitter le tube. Au moment où il atteignait le second point de mouillage, le « Rubis » reconnut, à huit milles dans le nord, deux bâtiments de commerce en ligne de file, escortés par deux chalutiers. Après avoir mouillé, comme prévu, son deuxième paquet de mines, il se disposa à attaquer le convoi. L'un des escorteurs passa à moins de 200 mètres du « Rubis », celui-ci lança sur le cargo de tête, distant de 500 mètres, deux torpilles qui firent but. Pendant que sa victime (« Hogland » de 4 360 tx) coulait rapidement, le « Rubis » se posa sur le fond et « fit le mort ». Il entendit quelques explosions ainsi que le passage de plusieurs bâtiments au-dessus de lui, mais c'est un autre danger qui le menaçait. Ses batteries d'accumulateurs endommagées par l'explosion, très proche, de ses propres torpilles sur le « Hogland » commençaient à déverser leur acide. Lorsque, le calme revenu et la nuit faite, le Commandant voulut revenir en surface, il se trouva privé du courant électrique. Chassant aux ballasts, le sous-marin jaillit enfin de l'eau avec 50 degrés de pointe, à deux milles de la côte ennemie. Il s'éloigna aussitôt aux Diesels, mais peu après, ayant reconnu l'ampleur des avaries et son incapacité à plonger, il dut adresser à l'Amiral « sous-marins » une demande d'assistance. Cependant la situation à bord empirait; le feu se déclarant dans les batteries, il fallut stopper à plusieurs reprises, mais des vapeurs toxiques se répandaient alors rapide ment à l'intérieur du sous-marin privé de ventilation. Tout l'équipage fut envoyé sur le pont, seuls quelques électriciens, munis de masques à gaz, se relayant pour tenter une réparation de fortune. C'est dans cette situation très vulnérable que le « Rubis » passa trente-six heures à portée immédiate des bases ennemies. Mais son appel à l'aide avait été entendu : repéré le 22 au matin par des avions de la R.A.F. une véritable force navale s'assemblait peu à peu de l'autre côté du champ de mines allemand, pour le soutenir dans toute la mesure du possible. Le « Rubis » en fut informé par le message suivant: «... Faites route sur le point 56° 34N-1° 30E. où des forces de surface vous attendent. Passez entre les points 57° 27N- 57° 19N-3°05E. Vos meilleures chances sont entre vos mains ». Le 23 à 11 heures, le « Rubis » put enfin remettre en route et, à la tombée de la nuit, il prenait contact par projecteur avec le croiseur anglais « Curaçao ». Le 25, après avoir remonté la Tay à la remorque, il s'amarrait au quai d'où il avait appareillé onze jours plus tôt. On avait à déplorer un mort et un brûlé grave.

 

La plus fructueuse des opérations du «  Rubis » fut probablement le mouillage, en septembre 44, de 31 mines dans les approches sud du Skudenesfjord (la 32e mine resta coincée à bord). Trois jours plus tard un convoi de cinq bâtiments, escorté de huit chasseurs, et venant de Stavanger, donna en plein dans le champ de mines : deux cargos (le « Clare Hugo Stinnes » de 5 295 tx et le « Knuthe Nelson » de 5 748 tx) et deux escorteurs sautèrent. Le reste du convoi fit demi-tour et rentra à Stavanger.

 

Autant que sa chance et son efficacité, il paraît juste de mentionner la ténacité du « Rubis », son endurance et la continuité de son effort. Les alertes, suivies de plongées en catastrophe, la houle de l'arrière qui vient recouvrir le kiosque pendant qu'on charge les batteries en surface, une avarie survenue dans les eaux ennemies, les longues heures d'attente dans le calme des profondeurs, la mer qui fume sous la violence du vent, une ruine qui tasse contre la coque, au cours du mouillage, la perte d'un escorteur ami, voici les événements qui illustrèrent, mieux peut-être que tel ou tel fait d'armes, les opérations de guerre du « Rubis ». « Très mauvais temps — Rien vu — Houle déferlante sur le Dogger bank —Avaries superficielles » : c'est ainsi qu'un document du Service Historique de la Marine dépeint avec autant de bonheur que de concision, quinze jours de patrouille en mer du Nord.

 

Le sous-marin « Rubis » fut le premier bâtiment décoré de la Croix de la Libération, honneur qu'il ne partagea ensuite qu'avec un seul autre, la corvette « Aconit ». « Bâtiment qui n'a pas cessé une seule heure de servir la France... » : c'est par cette formule, où se retrouvent à la fois la pensée et le style du chef de la France Libre, que débute la citation décernée au «Rubis», en cette occasion. Bardé de ses 32 mines, il avait frôlé bien des fois sa perte au cours de la guerre mais c'est en 1957 seulement qu'il termina sa carrière singulière. Un but-sonar était nécessaire à l'entraînement des escorteurs anti-sous-marins, alors commandés par l'amiral Cabanier. Celui-ci fit couler la coque du « Rubis », normalement destinée à la ferraille , au large du cap Camarat, non loin de Toulon. « Ce vieil et glorieux serviteur », écrit-il dans Croisières périlleuses ( Presses de la Cité – 1969) « ouvrit pour la dernière fois ses purges, panneaux ouverts, et s'enfonça à jamais dans la seule sépulture qui fût digne de lui ».

 

Au cours de la guerre 39-45, le « Rubis » accomplit une trentaine de missions, chiffre inégalé dans la marine française et, probablement dans les autres, alliées ou ennemies. Pendant ces opérations il mouilla 683 mines, provoqua la perte de 17 ou 18 bâtiments de commerce, jaugeant au total environ 30 000 tonneaux, et celle de onze petits bâtiments de guerre : chasseurs de sous-marins, dragueurs... Une telle continuité dans l'effort, une telle persistance dans le succès ne sont pas si courantes dans notre histoire navale qu'on puisse sans inconvénient en négliger l'exemplarité. A cet égard, le nom porte en soi un pouvoir certain, patronymique, il suggère aux descendants les vertus d'un ancêtre et exerce sur eux son influence. Un bateau est une entité vivante dont les traits de caractère résistent aux modifications de l'équipage et se transmettent au cours des âges, par le nom : c'est pourquoi donner celui de « Rubis » à l'un de nos nouveaux sous-marins me paraîtrait relever d'un bon usage des traditions.