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Poursuivre la guerre : un choix rationnel


Paul-Marie de La Gorce

Poursuivre la guerre : un choix rationnel, Espoir n°123, juin 2000

 

Au temps de sa « traversée du désert », après la mise en sommeil du RPF et son retour au pouvoir, le général de Gaulle reçut Claude Bourdet, l'un des plus admirables organisateurs de la Résistance intérieure, l'un des dirigeants du mouvement « Combat », compagnon de la Libération, mais qui s'était fortement opposé à lui durant les années précédentes et qui allait à nouveau compter parmi ses adversaires après 1958. Les souvenirs de l'engagement commun contre l'ennemi durant les années de guerre, l'estime que le général de Gaulle portait à ceux qui avaient participé à cette lutte, les qualités humaines de Claude Bourdet suffisaient naturellement à justifier cette rencontre. « Nous étions passés, a raconté Claude Bourdet dans ses Mémoires, à la discussion des souvenirs, j'avais remarqué, croyant dire une chose à la fois exacte et plutôt flatteuse, que le Général avait, en 1940, choisi comme nous le bon camp pour des raisons purement éthiques et en sachant qu'il avait peu de chances, à ce moment-là, d'être dans le camp victorieux. A ma surprise, de Gaulle se mit presque en colère ; il trouvait ma supposition absurde : en rejoignant Londres, il « savait » que les alliés gagneraient la guerre. Bien entendu, je n'en crus pas un mot (1)... » Claude Bourdet, pour moi, était un ami. Quand parut son livre, je lui fis observer que les raisons politiques et stratégiques invoquées par de Gaulle pour justifier son choix, n'avaient rien d'illusoires. Il les avait, du reste, exposées très clairement en juin 1940. Les capacités de résistance de la Grande-Bretagne avec sa supériorité navale et le renforcement constant de son aviation, n'étaient pas un mythe. Le potentiel de l'Empire britannique ne l'était pas non plus, l'apport sans limites de l'industrie américaine à la Résistance anglaise serait décisif pour les suites de la guerre, quelle que fut l'échéance à laquelle les États-Unis s'y joindraient. Hitler, dans Mein Kampf, avait trop insisté sur la priorité qu'il donnait à l'expansion allemande vers l'Est pour qu'on pût douter qu'il attaquerait un jour l'Union soviétique. Bref, tout dépendrait en définitive du rapport des forces et tout laissait prévoir que les moyens, si énormes fussent-ils, que l'Allemagne avait rassemblés pour remporter ses premières victoires, seraient un jour surclassés par la coalition de ses adversaires... Je dois dire que Claude Bourdet finit pas en convenir, non sans quelque humeur ...

 

Le fait est que le général de Gaulle a toujours soutenu, devant tous ses interlocuteurs, et même en termes catégoriques, que la poursuite de la guerre en juin 1940 était un choix rationnel. Le sens de l'honneur, le respect des engagements pris envers l'allié britannique, la simple volonté de garder à la France sa liberté et sa dignité auraient suffi naturellement à justifier ce choix: mais le général de Gaulle tenait à dire que c'était aussi un choix rationnel et il voulait qu'on le sache et qu'on le comprenne. Aussi est-il légitime de s'interroger sur les données stratégiques du choix de 1940, ce choix qu'il proposait et que refusèrent les hommes qui allaient constituer le gouvernement de Bordeaux.

 

Force est de constater que, du 25 mai au 16 juin, chaque fois que furent discutées la poursuite de la guerre ou l'éventualité d'une capitulation politique et militaire, les argu- ments stratégiques ne furent pour ainsi dire jamais invoqués. Le général de Gaulle, seul, fit exception en insistant à plusieurs reprises, en particulier devant Paul Reynaud et Weygand, sur la dimension mondiale que la guerre allait prendre, sur l'importance capitale des maîtrise des mers et sur le rôle que l'Empire français pourrait jouer. Presque toujours, les adversaires de la capitulation s'appuyèrent sur l'engagement pris par la France de ne pas conclure avec l'Allemagne de paix séparée et, avec raison, en firent une affaire d'honneur. En sens inverse, les partisans de l'armistice, c'est-à-dire d'une capitulation politique et militaire, faisaient valoir que les engagements ne valaient que suivant les sacrifices consentis par chacun et que l'Angleterre n'avait engagé dans la bataille qu'une dizaine de divisions alors qu'une centaine de divisions françaises y participaient. Mais, pour eux, au fond, la guerre était perdue dès lors que la bataille de France l'était aussi : ils ne voulaient pas sortir de là.

 

La question était pourtant de savoir comment le conflit se poursuivrait, ce qui résulterait du maintien dans la guerre de l'Empire français et des forces terrestres, navales et aériennes que la France pourrait y rassembler, et comment, en fin de compte, l'équilibre des forces pourrait être renversé. Au fond, cette analyse des données stratégiques du conflit, le général de Gaulle la fit dès le 18 juin, dans le texte même de son appel. Ce jour-là, refusant la capitulation et voulant expliquer pourquoi il fallait poursuivre la lutte, il répéta à trois reprises que la France n'était pas seule. Et il donna, en termes délibérément raisonné, les raisons de son choix : l'immensité de l'Empire français, la dimension mondiale du bloc qu'il formait avec l'Empire britannique, la maîtrise de la mer par les alliés, le recours « sans limites » à « l'immense industrie des États-Unis». Logiquement, il en tirait la conclusion que l'on avait affaire à une « guerre mondiale » dont l'issue ne pouvait être « tranchée par la bataille de France » et qu'il y avait « dans l'univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis », de sorte que l'Allemagne pourrait en fin de compte être vaincue par les mêmes moyens qu'elle avait employés pour remporter ses premières victoires. Quatre jours plus tard, le 22 juin, reprenant les mêmes arguments, il mettait l'accent, cette fois, sur un futur renversement des alliances et le changement qui en résulterait dans le rapport des forces : « Nul ne peut prévoir, disait- il, si les peuples qui sont neutres aujourd'hui le resteront demain, ni si les alliés de l'Allemagne resteront toujours ses alliés. » Tout le monde pouvait comprendre ce que d'ailleurs le général de Gaulle avait alors explicité devant plusieurs interlocuteurs - comme Maurice Schumann, entre autres, l'a rapporté : parmi les « neutres » il pensait d'abord aux États-Unis et parmi les « alliés de l'Allemagne », il pensait à l'Union soviétique : on sait, d'ailleurs, que jamais, par la suite, sous aucune forme, même indirecte, il ne fit allusion au pacte germano-soviétique tant il était convaincu qu'il fallait soigneusement ménager les conditions d'une future alliance avec cette puissance qu'il appelait toujours « la Russie ».

 

A cette date, en tout cas, l'analyse qu'il faisait des données stratégiques de la guerre était simple : la maîtrise de la mer, le potentiel des Empires coloniaux français et britanniques et l'aide américaine permettraient à l'Angleterre de résister et probablement d'échapper à l'invasion, donnant le temps aux alliés de mobiliser leurs ressources démographiques, économiques et militaires et à d'autres puissances d'entrer en guerre à leur tour jusqu'au point où l'Allemagne serait inévitablement surclassée par ses ennemis.

 

Ce calcul à long terme, si rigoureux fut- il - et que la suite a implacablement vérifié - ne dispense pas de voir quelles auraient été les conséquences de la décision de poursuivre la guerre que la France pouvait et devait prendre. Il s'agit de savoir quelles opérations, en métropole, auraient dû être menées pour freiner l'avancée ennemie et donner ainsi le temps de mieux assurer la défense de l'Afrique du Nord et la maîtrise de la Méditerranée, puis de prendre la mesure des forces dont la France aurait alors disposé, enfin et par-dessus tout d'exami- ner les hypothèses les plus probables quant au développement du conflit si la France avait décidé de poursuivre la lutte.

 

Le développement de la bataille de France après l'encerclement et la prévisible destruction des années du Nord et de Belgique, fut examiné au Comité de guerre du 25 mai (2). Weygand avait alors proposé trois solutions : un repli sur la basse Seine, le Nord de Paris, l'Oise, la Marne et l'Argonne jusqu'à la ligne Maginot. Le raccourcissement du front qui, partant de la mer et couvrant Paris, rejoindrait la Loire ou se prolongerait sur le Massif central, une bataille défensive sur la Somme où toutes les forces disponibles seraient engagées. Les deux premières options n'offraient aucune chance de succès : elles auraient nécessité des effectifs qu'on n'avait plus et ne s'appuyaient sur aucun dispositif ni sur aucune ligne naturelle capables de quelque résistance et, de toute façon, elles revenaient à abandonner les principales régions industrielles du pays et, du moins pour la seconde, les fortifications du Nord-Est. C'est donc la troisième qu'on retint mais Weygand lui-même n'en attendait rien puisqu'il se bornait alors à parler d'un combat « pour sauver l'honneur du pays » et qu'il approuva le président de la République, Albert Lebrun, quand celui- ci demanda s'il ne vaudrait pas mieux faire la paix avant que la France n'ait plus d'armée... Plus encore : il prescrivit de concentrer la totalité des forces disponibles sur la Somme, ce qui voulait dire, dans l'hypothèse de la défaite qu'il prévoyait, qu'il n'envisageait aucune autre opération d'envergure, que ce fut une bataille de retardement ou, à plus forte raison, un embarquement des forces encore sur pied vers l'Afrique du Nord et l'Angleterre. On peut donc penser qu'à travers sa stratégie se profilait déjà la capitulation qu'il avait choisie.

 

A cette date, plusieurs chefs militaires français l'avaient bien compris et critiquèrent les décisions prises par Weygand. C'est ainsi que, le 27 mai, le général Bùhrer, chef d'état-major des troupes coloniales, prévint son ministre, Georges Mandel, des « dangers de la ligne continue » que s'efforçait d'établir le commandant en chef (3). L'ennemi, annonçait-il, percerait aisément ce faible cordon et nos éléments dissociés seraient enfermés sans arrêter sensiblement la marche de l'ennemi. Dans une perspective évidemment différente de celle de Weygand, il proposa de « procéder à des replis profonds, de manœuvrer en retraite en s'appuyant sur deux môles de résistance solides, à constituer dans le Jura avec les armées de l'Est qu'il ne fallait à aucun prix maintenir sur la ligne Maginot puisqu'elle était déjà tournée au Nord, et en Bretagne avec des éléments franco-britanniques». Dans le même esprit, et sans doute dans le même but, le général Prétélat, commandant le groupe d'armée qui tenait la ligne Maginot, avait proposé à Weygand, la veille, 26 mai, d'en ordonner le repli sur le Morvan et le Jura (4) : on sait que Weygand n'y consentit que le 12 juin alors qu'à cette date les blindés de Guderian se dirigeaient déjà vers Langres qu'ils atteignirent le 15 avant d'arriver à Besançon et Pontarlier le 17, devançant inévitablement les mouvements du groupe d'armées qui tenait la ligne Maginot, constitué en grande partie de troupes de forteresse et qui ne purent ainsi échapper à l'encerclement. Enfin, le général de Gaulle, de son côté, avait suggéré à Weygand de répartir les quelque 1200 chars restant disponibles en les renforçant chacun de deux ou trois divisions d'infanterie et d'une unité d'artillerie, l'une au Nord de Paris, l'autre au Sud de Reims, « pour agir, lui écrivit-il, dans le flanc des corps blindés allemands quand, poussant sur leur direction de marche après rupture de notre front, ils se trouveraient plus ou moins disloqués en largeur et étirés en profondeur » (5).

 

En réalité, les décisions à prendre après l'encerclement des armées du Nord et de Belgique impliquaient déjà les choix à venir. En engageant toutes ses forces dans une confrontation qui ne serait que de quelques jours, Weygand avait implicitement choisi la capitulation à court terme. Comme on ne pouvait alors douter que le territoire français allait être irrémédiablement envahi par l'ennemi, poursuivre la guerre supposait évidemment d'autres décisions. En pratique, il fallait retarder le plus possible l'avance allemande pour regrouper les forces que l'on pourrait transférer en Afrique du Nord ou en Angleterre. Dans cette perspective, les propositions du général Durer étaient les plus logiques et, de toute façon, la poursuite de la guerre aurait impliqué, non une impossible bataille d'arrêt, mais des manœuvres de retardement délibérément menées en vue de pouvoir continuer la lutte au-delà des mers : « Il y aurait eu combat, devait écrire le général de Gaulle, au lieu d'une débâcle. »

 

Dans cette hypothèse, de quelles forces la France pouvait-elle encore disposer (6) ? Dans le précédent numéro d'Espoir, le général Merglen a fait état des forces dont la France pouvait alors disposer. On n'en retiendra donc ici que les éléments essentiels. Vers le 25 juin, les effectifs présents au Maghreb, pour l'armée de terre, étaient d'environ 400000 hommes, sans compter les supplétifs. Plusieurs milliers d'autres arrivèrent les jours suivants et 5 000 aviateurs polonais se proposèrent d'arriver à leur tour, dont les offres, à cette date, furent refusées par le général Noguès, alors commandant en chef en Afrique du Nord. Marins et aviateurs affluèrent ensuite : pour la seule marine basée au Maroc, les effectifs passèrent en quinze jours de 3 000 à 24 000 hommes. Quant aux forces stationnées ailleurs dans l'Empire et qui pouvaient, au moins en partie, venir en renfort, le général Bührer, inspecteur général des troupes coloniales, en a dressé la liste à la date du 24 juin : 122 000 pour l'Afrique occidentale, 15 000 en Afrique équatoriale, 34 000 à Madagascar, 88 000 en Indochine, 8 000 à Djibouti, 4 000 dans les Antilles, 1 500 dans les concessions françaises de Chine, 1 200 dans le Pacifique, sans compter les supplétifs. On avait déjà incorporé 146 000 originaires d'Afrique noire, hors des colonies, dont beaucoup, expédiés en métropole, n'en seraient pas revenus mais dont 72 000 autres attendaient dans les ports d'Afrique leur embarquement. Pour leur encadrement, on attendait alors les réservistes d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud. Les effectifs étaient donc, au total, très loin d'être négligeables.

 

Le problème essentiel était évidemment celui de la qualité des forces disponibles. Leur encadrement, en particulier en officiers d'activé, suggère qu'elle était meilleure que celle d'un bon nombre des divisions de métropole et le manque de cadres et de techniciens aurait été plutôt compensé par l'évacuation de 100 000 hommes prélevés sur le théâtre français que Darían avait prévu avant l'armistice - chiffre très inférieur à ce que laisse supposer le précédent de Dunkerque où, sous le feu de l'aviation allemande opérant à courte distance, 350 000 Français et Britanniques purent embarquer. Mais si, pour la qualité, le nombre, le moral et l'encadrement, les unités françaises d'Afrique du Nord, peut-être même d'Afrique noire, étaient au moins équivalentes à n'importe quelle division italienne, de Libye ou d'Ethiopie, il faut reconnaître que l'Empire souffrait d'un handicap majeur : il n'avait pas d'industrie d'armement, même si l'on pouvait recenser près de 200 établissements d'Afrique du Nord capables de recevoir des commandes de guerre, en grande majorité pour l'artillerie.

 

Ce handicap pouvait, cependant, être surmonté, dans une certaine mesure, pour les opérations qui auraient pu survenir sur le théâtre méditerranéen. La donnée principale concerne l'état des chars modernes déployés hors de métropole au printemps de 1940, tel que l'a dressé le service historique de l'armée. Il y en avait 300 en Afrique du Nord, 23 chars Somua confiés à la cavalerie au Maroc et 174 auto-mitrailleuses. A cette date, sans nul doute, les chars modernes français étaient supérieurs à ceux des Italiens ou des Espagnols et l'expérience a prouvé, dès l'automne suivant, que les petites forces britanniques d'Egypte étaient capables de capturer presque tous les chars italiens et que même après les renforts qu'elle reçut avant la fin de l'année, l'armée italienne n'avait sur place que deux types de chars légers. Quant à l'aviation, elle comprenait, fin juin, 2 648 appareils que la commission d'armistice italienne a qualifiés, peut-être abusivement de « modernes », dont un peu plus de 1 800 étaient immédiatement disponibles. Dans l'hypothèse d'une poursuite de la guerre, 200 avions Léo-45 9 attendaient leur pilotes pour décoller vers l'Afrique du Nord, à quoi s'ajoutaient 780 avions dits « de transition » et 212 autres «réformés» pouvant fournir des pièces de rechange. Mais le plus important était l'existence et surtout l'accroissement d'une force aérienne qui était, à coup sûr, « moderne » : elle était constituée des appareils achetés aux États-Unis et qui comptaient déjà 26 avions de chasse Curtiss, 26 bombardiers Glenn-Martin venant d'arriver de Dakar, et les 78 appareils de l'aéronautique naval du Maroc dont 32 autres Glenn-Martin. Dans l'hypothèse où la lutte aurait été poursuivie, l'apport des avions de construction américaine aurait été considérablement accru. La supériorité alliée en forces navale ne fait, quant à elle, aucun doute et les conséquences en auraient été naturellement considérables, sur tout le théâtre méditerranéen.

 

On peut penser, au total, que tout justifiait la position prise par le général Noguès contre l'armistice et jusqu'à ce que celui-ci fut signé, qu'il développait dans son message envoyé au gouvernement de Bordeaux, le 23 juin : « L'Afrique du Nord, avec ses ressources actuelles, les renforcements d'aviation en cours, qui ont une importance capitale, et avec l'appui de la flotte, est en mesure de résister longtemps aux entreprises de l'ennemi. La menace du côté espagnol qui, à mon sens, constitue le danger principal, doit être réglée par une action préventive qui doit être déclenchée dès l'entrée en territoire espagnol des forces italiennes ou allemandes. Je puis entreprendre cette opération. (...) Les opérations terrestres en Tripolitaine sont amorcées. Elles ne peuvent revêtir le caractère d'une action de grande envergure pendant la saison chaude. (...) En septembre, octobre, au contraire, des opérations offensives profondes pourront être entreprises avec les moyens de l'Afrique du Nord ... (...) Ces opérations pourraient être aidées par des actions simultanées des Anglais en Cyrénaïque (...) grâce aux 600 avions dont dispose maintenant l'Afrique du Nord, elle est en mesure, non seulement d'appuyer fortement les opérations terrestres et navales, mais aussi d'intervenir très efficacement contre les points vitaux de la Libye et de l'Italie ».

 

De ces données, que peut-on inférer pour les hypothèses stratégiques que l'on aurait pu faire au cas où la France eut décidé de poursuivre la guerre avec son Empire et sa flotte ? Une première remarque s'impose de toute façon : la supériorité navale alliée aurait interdit tout débarquement en provenance directe des côtes de France et d'Italie. L'infériorité de la flotte italienne face aux marines alliées était manifeste comme, du reste, l'a prouvé sa défaite devant la seule marine britannique au cours des opérations des mois suivants : elle eut entraîné sa destruction, au moins partielle, à plus ou moins brève échéance. De plus, en s'appuyant sur Malte et Bizerte, les flottes britannique et française auraient interdit l'envoi de renforts importants en Libye et l'on pouvait raisonnablement prévoir à court ou moyen terme, la conjugaison d'offensives partant d'Egypte et de Tunisie qui auraient abouti à la conquête de la colonie italienne. A s'en tenir là, la supériorité des alliés sur le théâtre méditerranéen eut été indiscutable.

 

Un risque grave serait venu, en revanche, d'un engagement massif des forces allemandes en vue de s'emparer de l'Afrique du Nord. La supériorité navale alliée aurait été, pour elle, un obstacle difficile à surmonter. L'action de la Luftwaffe pour couvrir le transport de troupes allemandes en Libye n'aurait suffi que partiellement. En réalité, c'est par l'Espagne qu'elles auraient dû passer pour avoir les plus grandes chances de succès : mais cette hypothèse était-elle plausible ?

 

On peut naturellement penser que les Français auraient pu entrer au Maroc espagnol avant que les Allemands y parviennent : Noguès, on l'a vu, y avait songé et l'a expressément mentionné dans ses télégrammes au gouvernement de Bordeaux. De même les autres colonies espagnoles auraient-elles pu être occupées par les alliées sans grande résistance. Les États-Unis de leur côté, fournissant aux Espagnols une grande part de leurs approvisionnements essentiels, y compris en nourriture, auraient certainement usé de tous leurs moyens d'in- fluence pour détourner Franco de livrer passage aux troupes allemandes. Au fond, celui-ci aurait dû se décider à entrer en guerre aux côtés de l'Allemagne alors que son pays était encore ruiné par trois années de guerre civile et toujours profondément divisé. Les chances de voir l'Espagne rester neutre, au cas où la France aurait poursuivi la lutte, étaient donc sérieuses. Mais il faut admettre que Franco pouvait aussi se ranger aux côtés de l'Allemagne dès lors que celle-ci aurait décidé de s'engager à fond sur le théâtre méditerranéen. Qu'il y ait songé alors que la campagne de France tournait manifestement à l'avantage des armées allemandes nous est clairement révélé par les archives de la Wilhelmstrasse (7). Le 3 juin, en effet, il écrivait à Hitler pour lui dire son « admiration » et son « enthousiasme », en lui exprimant sa reconnaissance pour la participation allemande à la guerre d'Espagne. Il mentionnait, toutefois, les difficultés matérielles que son pays traversait encore et les risques qui pèseraient, en cas de conflit, sur les îles et colonies espagnoles, ce qui l'avait obligé « à prendre officiellement une attitude neutre », mais il ajoutait en propres termes : «Je n'ai pas besoin de vous assurer combien est grand mon désir de ne pas rester à l'écart de vos soucis et combien serait grande ma satisfaction de vous rendre à tout moment les services que vous considéreriez comme précieux. » Et il annonçait, par ce même courrier, qu'il envoyait à Berlin le chef de l'état-major espagnol, le général Vigôn. Cette correspondance ne laisse aucun doute sur le désir de Franco d'entamer une négociation sur la participation de l'Espagne, sous une forme ou sous une autre, à la guerre conduite par l'Allemagne.

 

Hitler, évidemment retenu par les développements de la campagne de France, ne reçut Vigôn que le 16 juin au château d'Acoz. L'Espagne avait alors déjà occupé Tanger, jusque-là sous statut international, et Hitler l'en félicita. Vigôn évoqua le risque d'une intervention anglaise, et peut-être américaine, au Portugal et au Maroc qui mettrait l'Espagne en danger, ce à quoi Hitler répondit que l'Allemagne, ayant désormais un contact direct avec le territoire espagnol par la France occupée, viendrait naturellement au secours de l'Espagne. Vigôn déclara que celle-ci, à la fin de la guerre, demanderait à l'Allemagne de défendre ses intérêts et le Fürher répondit « qu'il serait très heureux de satisfaire les désirs de l'Espagne » et qu'il ferait en sorte « que la position prédominante de l'Angleterre et de la France, qui menace le monde, soit cette fois définitivement détruite ». Il en vint à dire qu'il souhaitait le retour de Gibraltar à l'Espagne et, quand Vigôn affirma que le Maroc devrait être tout entier sous protectorat espagnol, il y souscrivit et, après avoir interrogé Ribbentrop qui était présent à l'entretien, assura que Mussolini en était aussi partisan. Le compte rendu officiel de la conversation précise que les deux hommes estimaient que « si le Führer, Mussolini et le Caudillo marchaient ensemble, une solution satisfaisante pour toutes les parties serait alors trouvée ». De toute évidence, la négociation voulue par Franco dès le 3 juin était bien engagée : l'Espagne voulait se voir attribuer Gibraltar et le Maroc mais s'interrogeait sur l'aide que l'Allemagne lui donnerait au regard des formidables difficultés matérielles qu'elle connaissait encore après les trois années de résistance de la République espagnole aux armées du Caudillo.

 

Cette négociation fut poursuivie (8). Le 8 août, un mémorandum de l'ambassadeur allemand à Madrid précisait que l'Espagne, pour entrer en guerre, demandait « la satisfaction d'une série d'aspirations d'ordre territorial, Gibraltar, le Maroc français, la partie de l'Algérie colonisée et habitée par des Espagnols et, en outre, l'agrandissement du Rio de Oro et des colonies situées dans le Golfe de Guinée. Huit jours plus tard, Franco écrivait à Mussolini : « Depuis le début du conflit actuel, il a toujours été dans mes intentions de pousser les préparatifs en vue d'entrer en guerre au moment favorable.» Le 17 septembre, Serrano Suner, beau-frère de Franco et envoyé par celui-ci, vint à Berlin se faire confirmer par Hitler que l'Allemagne reconnaissait les droits de l'Espagne sur Gibraltar et le Maroc et, le 22 septembre, alors qu'il était notoirement un par- tisan passionné de l'entrée en guerre, il devint ministre des Affaires étrangères. Un coup de frein ralentit les négociations, venant de Hitler lui-même qui, recevant le ministre italien des Affaires étrangères, Ciano, lui confia qu'il trouvait les revendications espagnoles exorbitantes et qu'elles risquaient de faire basculer l'Empire français hors de l'emprise de Vichy, alors que sa neutralisation était, pour l'Axe, un avantage stratégique essentiel, empêchant les alliés de disposer, d'un bout à l'autre, des rives Sud de l'Europe : ce que Ciano mentionna dans son Journal. Cependant, le 23 octobre, à la suite de la rencontre entre Hitler et Franco, marquée par des discussions longues et le manque de sympathie entre les deux hommes, deux protocoles furent rédigés et signés : l'Espagne s'engageait à entrer en guerre à une date fixée d'un commun accord et recevrait aussitôt les approvisionnements nécessaires et, plus tard, des territoires enlevés à l'Afrique française. Puis, durant les semaines suivantes, les déboires des armées italiennes dès après l'ouverture de la campagne de Grèce, l'abandon manifeste de tout projet de débarquement allemand en Angleterre et donc la certitude que la Guerre se prolongerait à l'Ouest du fait de la résistance des Britanniques, ainsi que les pressions constantes de la diplomatie américaine, conduisirent Franco à plus de prudence, et il renonça même à l'application du « plan Félix » de prise de Gibraltar que les états- majors espagnols et allemands avaient préparé.

 

De ces épisodes, il ressort clairement qu'entre le mois de juin et le mois de septembre 1940, Franco était disposé à entrer en guerre aux côtés de l'Allemagne, dès lors que celle-ci lui promettait aide et satisfactions territoriales. Hitler pouvait les lui accorder. Il faut le reconnaître : à cette date, l'Allemagne exerçait sur l'Europe continentale une suprématie totale et elle pouvait exercer sur ses partenaires une pression décisive. Aurait-elle obtenu que l'Espagne entre en guerre à ses côtés si la France avait poursuivi la lutte ? On ne le saura jamais avec une certitude absolue. Mais deux hypothèses se présentent. Si Hitler avait voulu s'engager à fond sur le théâtre méditerranéen, il aurait d'abord fallu qu'il mobilise tous ses moyens d'action pour rallier Franco à sa cause, pour occuper Gibraltar puis pour faire passer le gros de ses armées au Maroc et dans l'ensemble de l'Afrique du Nord. Il aurait dû, de toute façon, y consacrer la plus grande partie de ses forces blindées et de son aviation. On peut soutenir que, dans une période phase au moins, il aurait pu remporter de larges succès : mais, dans ce cas, l'engrenage des opérations engagées en Afrique l'aurait conduit, pour prévenir de futures contre-offensives alliées, soit vers Dakar, au Sud-Ouest, soit vers l'Egypte, à l'Est, soit dans les deux directions à la fois. Il aurait donc privilégié un engagement massif et prolongé, sans limite de durée, sur le théâtre méditerranéen et le continent africain. Il n'aurait pas, pour autant, réduit la résistance de la Grande- Bretagne, il n'aurait pas amené les États- Unis à renoncer à leur aide aux alliés mais les aurait plutôt conduits à l'accélérer, et, par-dessus tout, il n'aurait pas empêché le renforcement constant de la puissance soviétique ni la menace d'une guerre future avec celle-ci qui remettrait en cause toutes ses conquêtes antérieures. Nous savons aujourd'hui que, bien au contraire, Hitler a refusé systématiquement de s'engager en force sur le théâtre méditerranéen à chaque fois que l'état-major allemand - en particulier l'amiral Raeder - le lui a proposé depuis l'été 1940 jusqu'aux ultimes semaines précédant l'attaque contre l'Union soviétique, tant il est vrai que, dans son esprit, la perspective de la guerre à l'Est l'emportait sur tout.

 

Une autre hypothèse se présente alors, si la France, comme de Gaulle le voulait, avait poursuivi la lutte : Hitler ne voulant pas s'engager en priorité sur le théâtre méditerranéen, ni même y consacrer une part majeure de ses armées, il n'aurait pu entraîner l'Espagne dans la guerre, ni surmonter l'obstacle que constituait la très forte supériorité navale alliée en Méditerranée. Maintenir la France, son Empire et sa flotte dans la guerre auraient alors abouti à créer, sur ce théâtre d'opérations, la situa- tion stratégique que les alliés n'obtiendront qu'en 1943 quand ils eurent enfin réduit les forces allemandes et italiennes en Tunisie.

 

Le raisonnement sur les données politiques et stratégiques de la guerre - confirmé par notre connaissance de l'Histoire - permettait de penser que le choix proposé par le général de Gaulle en juin 1940 n'était pas seulement justifié par le sens de l'honneur et par le simple refus de la lâcheté et de la capitulation, mais que c'était aussi un choix rationnel.

 

(1)    Claude Bourdet, L'aventure incertaine.
(2)    Weygand, Rappelé au service, et A. Goutard, La guerre des occasions perdues.
(3)    Général Bührer, Aux heures tragiques de l'Empire.
(4)    Goutard, op. cit.
(5)    Général de Gaulle, Mémoires de guerre.
(6)    Outre les archives et témoignages ci-dessous, Les armées françaises pendant la seconde guerre mondiale, 1943-1945, dans les Actes du colloque international du 7 au 10 mai 1985, et André Truchet, L'Armistice de 1940 et l'Afrique du Nord.
(7)    Document sur la politique étrangère allemande et t. IX, n°449 des Archives secrètes de la Wilhelmstrasse.
(8)    T. Il des Archives secrètes de la Wilhelmstrasse et L'Espagne et le deuxième conflit mondial, avec les sources citées dans cet article, dans le n° 158 de Guerres mondiales et conflits contemporains.