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« Un soldat qui travaille pour la France à Londres : le général de Gaulle » dans Ulus, Turquie, 28 juin 1940


Fuat Bayramoglu

« Un soldat qui travaille pour la France à Londres : le général de Gaulle » dans Ulus, Turquie, 28 juin 1940, Espoir n°71, juin 1990

 


Charles de Gaulle, promu général il y a deux mois, semble avoir prévu dans son œuvre la catastrophe actuelle.

 

Qui est le général de Gaulle dont on a souvent entendu parler à la sui¬te de la capitulation du gouvernement français de Bordeaux devant l'Allemagne ?

 

D'un côté, une France effondrée dont l'écroulement provoque l'affliction de l'hu-manité entière et un gouvernement de vieux soldats qui prend la tête du pays ; de l'autre côté, un comité français établi à Londres qui tente de sauver la France, l'une des nations les plus solides de l'his¬toire, en lui proposant un avenir honorable. A la tête du premier camp se trouve un vieux maréchal, héros d'une ancienne vic¬toire ; à la tête de l'autre un jeune général qui essaie de fonder son gouvernement.

 

Le général de Gaulle est né le 22 novembre 1890 à Lille, ville qui se trouve maintenant sous occupation allemande. Il a été promu général le 25 mai dernier. On dit de lui qu'il est un bon soldat et un bon écrivain, qu'il est l'inventeur et le promo¬teur d'une nouvelle approche dans la stra¬tégie des unités blindées. Il est certain que sa valeur et son mérite militaires sont à l'origine de sa promotion au grade de général. Aussi, dans un moment de crise grave, a-t-il été nommé sous-secrétaire d'Etat au ministère de la Défense et de la Guerre au moment où Paul Reynaud, après un dernier remaniement ministériel le 6 juin 1940, a lui-même pris en charge les ministères des Affaires étrangères, de la Défense et de la Guerre. Dix jours plus tard, Reynaud était renversé et un nou¬veau cabinet formé avec, à sa tête, un vieux maréchal.

 

C'est à ce moment-là que le général de Gaulle s'est rendu en Angleterre, appelant les Français à se rassembler autour de lui pour continuer la lutte malgré la capitula¬tion du gouvernement français.


Un très lourd armistice venait alors d'être signé. La patrie se trouvait envahie, l'armée et la flotte étaient détruites ou sur le point de l'être.


Que de ressemblances entre la situation française actuelle et celle de l'Empire ottoman à la fin de la Grande Guerre ! On trouve enfin un général pour faire face à cette situation, cherchant à rassembler les rares sources d'énergie disponibles dans le peuple pour reconstruire le pays détruit.


Charles de Gaulle est un auteur connaissant bien le peuple français, ses besoins militaires, la force et la faiblesse de son caractère.

Avec ses oeuvres intitulées La Discorde chez l'ennemi, Le Fil de l'épée, et Vers l'armée de métier, écrites après la Grande Guerre, il ne prouve pas seulement qu'il est un bon écrivain, mais il se révèle aussi un bon soldat, clairvoyant et perspicace, proposant des solutions adéquates pour l'avenir. Surtout dans son dernier ouvrage intitulé Vers l'armée de métier, publié en 1934, où il montre avec une clarté et une probité surprenantes ce que la France devrait faire pour ne pas sombrer dans une situation telle que celle où elle se trouve actuellement.


Alors que toute la France et les hommes politiques français recherchaient la sécurité en signant des pactes et des conventions, croyant que la ligne Maginot la garantissait, de Gaulle dénonçait l'insuffisance des fortifications et la vulnérabilité de la frontière nord malgré l'existence de la ligne Maginot. Selon lui, depuis les Germains, toutes les invasions sont arrivées par le Nord de la France et une nouvelle attaque peut encore venir de là. Les plaines du Nord et la proximité de Paris rendent cette partie du pays extrêmement vulnérable et cela constitue un grave péril pour la France. Il recommande donc une grande vigilance sur les fronts nord qu'il décrit, à l'aide de nombreux exemples tirés de l'histoire de France, comme une voie d'invasion historique. En effet, pour les Allemands, la route de la France est bien la route qui passe par la Belgique et qu'emprunte la ligne Paris-Berlin.

 

Avec une grande prémonition, le Général a écrit qu'il ne fallait pas trop compter sur la défense belge. En tout cas, selon lui, il ne fallait pas s'attendre à ce que celle-ci lutte jusqu'à son dernier souffle aux côtés de la France. La capitu¬lation du roi des Belges, Léopold III, a donné dramatiquement raison aux prédic¬tions de l'auteur.


En effet, depuis des années, on a fait croire au peuple français qu'il pouvait vivre en toute sécurité derrière l'infranchissable ligne Maginot. Au point que cette assu¬rance a fait sous-estimer le danger du front nord. Or, de tous temps, ce front dont la terre est riche, mais difficile à défendre, s'est avéré dangereux pour la France.

 

« Demain, peut jouer le même destin. Portés par la force des choses, orientés par leurs voies ferrées, dont huit sur onze principales débouchent à là frontière au nord de Thionville, tentés par les routes en palier de Westphalie et de Flandre et par les canaux sans nombre de la Ruhr et des Pays-Bas, attirés vers Anvers et vers Calais par l'instinct de surveiller l'Angle¬terre, déterminés à nous frapper au coeur par la voie la plus courte et la plus facile, les Germains ne prendraient-ils pas comme direction principale les sources de l'Oise, défaut de notre fragile cuirasse ? » (1).

 

« Cette nation, si mal protégée, du moins se tient-elle en garde ? (...) Vingt siècles répondent que non » (2) dit encore de Gaulle en conseillant que l'on crée une armée de métier disposant d'une grande puissance pour éviter une terrible défaite. La France doit avoir une armée dont elle puisse utiliser tout le potentiel dès la pre¬mière attaque. Tout est lié à cette armée déployée en première ligne. Parlant des nombreux inconvénients des places fortes, le Général souligne qu'il est absurde de fonder la défense nationale sur les places fortes tenues par de simples soldats.

 

Connaissant bien le caractère français, comme s'il avait anticipé sur la terrible dispersion des armées de Gamelin qui, surprises, perdirent leur chef dès la première grande attaque, il recommande une armée de métier spécialement formée afin de compenser les faiblesses des Français qui calculent mal, se trompent sur le compte d'autrui et sur eux-mêmes, et dont les premières actions sont en général maladroites et erronées. D'après lui, pour répondre aux exigences du siècle présent, cette armée doit être mécanisée. Les batailles qui se sont soldées par des échecs ont complètement donné raison à de Gaulle. Reynaud, pour sa part, avait défendu la même thèse cinq années auparavant, et il avait même fait une proposition de loi sur ce sujet à l'Assemblée.

 

Un journaliste qui connaît bien de Gaulle, écrivait il y a un mois : « Les idées du colonel de Gaulle avaient paru à beaucoup de gens bizarres et inintéressantes ». En fait, ils ignoraient que ce système présenté comme une doctrine d'attaque est aussi le meilleur système de défense.

 

Lorsqu'il parut, ce livre, dont beaucoup de points se sont aujourd'hui presque entièrement vérifiés, n'a attiré l'attention de personne. Or, il s'agit d'un ouvrage clair et passionnant, un chef-d'oeuvre d"« élégance nerveuse ». C'est ainsi qu'en France, certains, de plus en plus nombreux, affirment que « l'œuvre de De Gaulle en matière militaire est à la science des armes ce que le Discours de la méthode est à la philosophie ». Mais dans quelle France ?

 

Oui, le général de Gaulle auquel la France doit remettre ses espoirs en le rejoignant, possède un talent qui, en matière de prédiction, confine au don de prophétie. Ce général dont on dit qu'il est très modeste, effacé même, ce grand jeune homme au visage pâle, réussira-t-il cette oeuvre gigantesque que l'histoire vient de poser sur ses épaules ? Sa volonté est-elle aussi forte que sa capacité de prédiction ? Son intelligence qui a si bien saisi la révolution dans la tactique des batailles, pourra-t-elle rassembler, malgré le gouvernement de Bordeaux, les plus énergiques et les meilleurs d'entre les Français, et non pas des politiciens charlatans ?

 

(1)    Charles de Gaulle, Vers l'armée de métier, Paris, Pion, 1971, p.33-34.
(2)    Ibid., p. 39.