Dossiers thématiques

Autres Témoignages


 

 

Jacques Baumel, membre du réseau "Combat"


"Quand un vieux soldat prestigieux, le maréchal Pétain, tout auréolé de la victoire de Verdun, s'était adressé le 17 juin aux Français d'une voix tremblante pour annoncer qu'il faisait " don de sa personne à la France pour atténuer ses malheurs " et que , " le cœur serré ", il ordonnait de " cesser le combat ", son appel avait été largement entendu, avec tristesse mais également avec soulagement et même gratitude. " L'honneur est sauf ", pourrait-il ajouter dans un discours radiodiffusé du 25 juin, qui rencontrerait de nouveau l'adhésion de l'immense majorité des Français. (…). Qu'entre ces deux messages radiodiffusés, il y ait eu un autre appel , venu de Londres celui-là, et où le mot de Résistance était prononcé pour la première fois, ne prouvait pas grand-chose, sinon qu'un officier brillant, et proche naguère du Maréchal, était porteur d'une autre vision, et se faisait une autre idée de la France. Combien sont ceux qui ont entendu cet appel du 18 juin, dont on ne possède même pas l'enregistrement ? Combien auraient pu miser un sou sur les chances de ce paria ? Qui, alors, écoutait la BBC ? Pas moi, en tout cas. Et personne autour de moi. On connaissait très vaguement l'existence d'un noyau de Français qui s'étaient installé en Angleterre, on parlait d'un certain général qui s'appelait curieusement de Gaulle, mais on n'en savait guère plus."
 

Résister : histoire secrète des années d'Occupation, Paris, Albin Michel, 1999

 

 


Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin


A ce moment-là, aviez-vous entendu parler de l'appel de De Gaulle ?
"Non, et c'est incompréhensible puisque je lisais attentivement les journaux. Il y a quelques années, en feuilletant la collection des quotidiens palois, j'ai constaté que " l'appel " était résumé. Pourquoi ne l'ai-je pas remarqué puisque je me souviens du discours de Churchill publié le même jour ? Pourtant, sur le bateau, j'ignore encore l'appel. Pourquoi cette cécité alors qu'une semaine auparavant, au moment de son entrée au gouvernement, des amis de ma famille avaient évoqué son appartenance à l'Action française ? A la suite de cette révélation, j'avais lu les articles que l'Action française avait publiés sur lui, révélant qu'il était un des éléments brillants de l'armée française, que son père était monarchiste et que sa présence au gouvernement était une promesse de victoire. J'avais même vu sa photo publiée par les journaux, au milieu des membres du gouvernement, sur le perron de l'Elysée. Je n'ai appris la présence du général à Londres que le 25 juin, jour de mon débarquement en Angleterre, à Falmouth. Le capitaine m'a fait appeler dans le poste de commandement. C'est là qu'il m'a annoncé qu'un général français du nom de De Gaulle avait lancé un appel à la BBC, demandant aux Français de le rejoindre pour continuer la guerre. Sans doute avait-il entendu un des appels suivant celui du 18 juin.
En réalité, le discours qui a provoqué mon départ n'est pas l'appel du 18 juin, mais l'allocution de Pétain, le 17."
 

C'était un temps déraisonnable, Georges-Marc Benamou, Robert Laffont, 1999

 

 


Jean d'Escrienne, Cadet de la France libre


"Cette sensation personnelle d'avoir été mis K.O. et de rester emprisonné comme dans une sorte d'état second, sans doute en serais-je sorti peu à peu avec le temps, par raison, et aussi grâce à ma jeunesse naturellement optimiste… Mais il y eut, au bout de quelques jours, " l'événement extérieur " qui m'en sortit d'un seul coup, et définitivement ! Le 22 juin, ma mère, qui était en parfaite communauté de sentiments avec moi, mais avait été moins traumatisée par les faits, probablement en raison de son âge, me dit qu'un de nos voisins avait entendu, à une émission française de la BBC, un général français qui n'acceptait pas l'armistice et voulait continuer la guerre aux côtés des Britanniques. Je perçus aussitôt comme une lueur dans les ténèbres. Avec l'impatience qu'on imagine, j'attendis, tout l'après-midi, que vînt l'heure de l'émission du soir. Quand elle sonna enfin, pour moi, la lueur devint lumière. Je me souviens : la grande voix inconnue jusqu'à alors, s'élevait dans le silence et le calme de ce beau soir d'été… Le ton était inhabituel, mais c'était, à n'en pas douter celui d'un homme droit, d'un chef lucide et décidé. Ce jour-là, il parlait de " l'honneur ", du " bon sens ", de " l'intérêt supérieur de la Patrie ". Les mots étaient exactement ceux que j'attendais sans le savoir ! Alors, oui, d'un seul coup, adieu les ténèbres et les doutes. Debout ! Et puisqu'il y avait encore un chef français pour qui l'ennemi à combattre était bien celui qui occupait Paris et la France, il n'y avait qu'une voie : combattre et combattre avec lui."
 

De Gaulle de loin de près, Paris, Plon, 1978

 

 


Christian Fouchet, diplomate


"L'avion se posa sur un aérodrome de la RAF voisin de Londres, à Hendon, le 17 juin au soir. Nos camarades anglais nous accueillirent fraternellement. Le lendemain j'obtins l'autorisation de me rendre à Londres.
Je pris contact avec quelques amis dans différentes missions françaises. Mais déjà ils étaient résignés et faisaient les bagages… Le soir en rentrant à Hendon, je lus dans le journal, " l'appel du 18 juin ". Tout changeait à nouveau ! Mais cette fois vers la lumière !
Le 19 au matin je pus savoir où était descendu le général de Gaulle. Au début de l'après-midi je me rendis à sa demeure. Je n'eus guère à attendre. Bientôt une voiture militaire s'arrêta devant la maison. Un général français en descendit. Il était grand ; son visage était impassible. Je saluai. Il me rendit le salut, distraitement, s'engouffra sous le porche. Derrière lui se pressait un jeune lieutenant de cavalerie au képi bleu ciel en qui je reconnus, avec surprise et joie, mon ancien condisciple des Sciences Politiques, Geoffroy de Courcel."


Mémoires d'hier et de demain, 1. Au service du général de Gaulle, Plon, 1971

 

 


Olivier Guichard, étudiant


"Le 19 juin 1940 à dix-huit heures, ma sœur, mon ami Louis et moi, nous partîmes pour la frontière espagnole. Nous n'avions entendu aucun appel le 18 juin, mais nous savions que l'armistice avait été demandé le 16 et que les Allemands progressaient de plus en plus rapidement à travers la France.
Faute de pouvoir leur résister par les armes, nous avions décidé de nous mettre hors de leur portée. Nous allions avoir vingt ans et on ne nous avait pas enseigné comment pouvait se terminer une guerre perdue."
 

Vingt ans en 40, Fayard, 1999

 

 


Stéphane Hessel, membre du BCRA


Quand on interroge vos compagnons de résistance, ils sont, en 1940, tous anti-allemands plutôt qu'antinazis. Vous c'est vraiment le contraire.
"C'est une de mes caractéristiques… Prisonnier, à la fin de l'exode, au camp de Bourbonne-les-bains en juin 1940, quand j'entends parler de l'appel du 18 juin, j'ai la même conviction que cet inconnu qui s'appelle de Gaulle. Je pense que la guerre sera mondiale et antinazie. Je pense même que, tôt ou tard, les Allemands se débarrasseront de Hitler et que l'armée allemande ne pourra pas continuer à accepter ce régime. Après deux jours dans ce camps de prisonniers, je m'évade, avec la ferme intention de rejoindre l'Angleterre."
 

C'était un temps déraisonnable, Georges-Marc Benamou, Robert Laffont, 1999

 

 


Claude Hettier de Boislambert, chef-adjoint du cabinet du Général


"A l'ambassade de France, après quelques échanges désagréables et un refus sec de m'indiquer où je trouverai un général, déjà rebelle, qui parle de continuer le combat, et au moment où je ressors le concierge m'arrête :
" Mon lieutenant, vous cherchez le général de Gaulle ? Je sais où il est. "
L'homme m'entraîne dans sa loge et, à l'oreille, me glisse une adresse.
" Mais faites attention. Il paraît qu'on lui a ordonné de rejoindre la France et qu'il a refusé. "
C'est près de Hyde Park, à Seymour Place, tout à côté du Dorchester. Une maison à appartements. Je sonne. Une grande et belle jeune fille brune m'ouvre la porte. Elle a si bien l'air français que c'est dans notre langue que je demande à voir le Général.
Elisabeth de Miribel m'introduit dans une vaste pièce qui donne sur le parc. Regardant par la fenêtre, le général de Gaulle me tourne le dos.
" Mes devoirs, mon Général ! "
Le Général a reconnu ma voix, et se retourne :
" Alors, Boislambert, vous voilà en Angleterre. Que venez-vous faire ?
- La guerre, si possible, mon Général.
- Connaissez-vous mon appel ?
- Non, mon Général, c'est parce que je vous ai vu commander sur le front de France que je viens à vous. "
(…) Le Général me dit alors le thème de l'Appel qu'il a lancé à la radio la veille. En quelques instants ma décision est prise, c'est près de De Gaulle que je resterai."
 

Les fers de l'espoir, Plon, 1978

 

 


François Jacob, médecin des Forces françaises libres


"Cinq heures du soir. Le petit port de Saint-Jean-de-Luz illuminé par le soleil d'un été qui naît ce 21 juin 1940. Sur le quai, une cohue de civils et de militaires qui attendent. Toute la journée, des barques de pêcheurs ont conduit, à bord de deux navires ancrés dans la rade, les restes de deux divisions polonaises qui ont combattu à nos côtés. Nous nous insérons Roger et moi, parmi les civils qui espèrent trouver là un moyen de quitter la France. (...) Dans la soirée, nous nous retrouvons assis côte à côte sur le pont avec le petit jockey et un autre passager. Angleterre ? Afrique du Nord ? Nul ne sait la destination du navire. " De Gaulle, vous connaissez ? " lance soudain le petit jockey. Et sans attendre la réponse, il poursuit : " C'est un général. Je l'ai entendu à la TSF. Il a dit qu'il continue la guerre en Angleterre. Il a dit que tôt ou tard, on finira par les avoir. Les autres se couchent devant Hitler. Alors les choses sont simples, non ?"


La statue intérieure, Odile Jacob/Seuil, 1987

 

 


Edgard de Larminat, lieutenant-colonel, rallie l'AEF


"En fin de journée du 17, un télégramme à la flotte émanant de l'amiral Darlan rasséréna un peu les esprits par son ton ferme et pondéré. Nous voulûmes y voir une assurance que tout n'était pas perdu et qu'en France même il y avait des hommes décidés à continuer la lutte.
Le 18 fut beaucoup plus brillant et la résolution s'y affirma bruyamment de tenir jusqu'au bout, jusqu'à la victoire finale, aux côtés de nos Alliés. Et les télégrammes commencèrent à s'échanger avec l'Afrique du Nord, Djibouti et toutes autres possessions d'outre-mer, affirmant cette résolution et prônant sa généralisation. L'appel du général de Gaulle, parvenant dans cette fièvre " jusqu'auboutiste ", fut considéré comme l'expression d'une nécessité évidente, et au surplus nul ne doutait qu'il ne fût superflu, tant était répandue cette idée qu'il n'y avait pas d'autre attitude possible pour les territoires et les forces d'outre-mer, et que de France même devaient s'évader spontanément et de toutes façons d'importants moyens. Certains militaires pensaient que ce colonel de la veille était bien osé de se tailler un rôle facile dans l'emballement général, sinon d'enfoncer des portes ouvertes."


Chroniques irrévérencieuses
, Plon, 1962

 

 


Général Jacques Massu, officier de la 2e DB


"Je conserve un souvenir particulier des soldats indigènes, les tirailleurs et goumiers, que je commandais au Tibesti (…). Ils se sentaient vraiment français. C'est grâce à eux qu'à la suite de l'appel du 18 juin, notre régiment dans sa totalité s'est rallié au général de Gaulle en août 1940 ; nous avons d'ailleurs été le seul régiment de l'infanterie coloniale à se rallier en bloc.
L'appel m'avait été communiqué par mon radio dans les jours qui ont suivi le 18 juin 1940. Il a été répété plusieurs fois pendant quelques jours. Je ne me souviens pas du jour exact où je l'ai entendu mais je me rappelle que j'étais content. J'ai pensé : " En voilà un qui ne s'abaisse pas comme les autres !"


Avec de Gaulle, du Tchad 1941 à Baden 1968, Editions du Rocher/Jean-Paul  Bertrand, 1998

 

 


Lucien Neuwirth, résistant


"En juin 1940, je passe mes vacances dans une petite commune de Haute-Loire, Yssinguaux. Le 17, avec ma mère, nous écoutons à la radio le discours de Pétain annonçant l'armistice dans "l'honneur, la dignité, etc. ". C'est la première fois de ma vie que j'ai vu pleurer ma mère. Elle était, pourtant, une maîtresse femme, une dure. Cela m'a impressionné.
Le lendemain, 18 juin, je bricole ma radio, un poste en ronce de noyer, comme ceux qu'on trouve maintenant chez les brocanteurs. Je tombe par hasard sur Londres - quelques milliers seulement de Français ont entendu cet appel; c'était la bande des trente et un mètres, ça je ne l'ai pas oublié ; un type parle français, quelqu'un que je ne connais pas... Il explique que cette guerre est mondiale, que l'empire est intact, qu'il faut continuer le combat. C'était de Gaulle bien sûr, je n'avais jamais entendu parler de lui. (…) Comme les gamins de mon âge, je m'interroge : "La France ne peut pas disparaître ainsi."
C'est pourquoi, lorsque j'entends de Gaulle dire : "L'empire est intact, il nous reste des forces pour continuer le combat", je m'enthousiasme. Et ma mère aussi. Ce jour-là, elle s'est dressée, pâle, blanche, elle m'a saisi par le poignet : "Lucien, il a raison ! C'est lui qu'il faut suivre ! " Mon sort était scellé.
Aussitôt - j'ai seize ans, je suis né le 18 mai 1924 -, j'explique avec fougue à mon père : "Je dois rejoindre le général de Gaulle à Londres !"


C'était un temps déraisonnable
, Georges-Marc Benamou, Robert Laffont, 1999

 

 


Pierre Quillet, officier


"Prévenus par son père qu'un général français allait parler de Londres sur les antennes de la BBC à 20 heures et se doutant bien, espérant bien qu'il n'entendrait pas le même son de cloche que la veille avec le discours du maréchal Pétain, Jacques Isambert arrive à la maison avec Paul Caldier.
Le général s'appelle Charles de Gaulle, nom qui paraît trop beau pour être vrai dans ces circonstances : " Charles " comme Charles Martel, ancêtre des Carolingiens, " de Gaulle " avec deux l, mais tous les lycéens savent que la Gaule avait deux l en latin - en se demandant d'ailleurs pourquoi elle en a perdu un -, le général, lui, les a gardés tous les deux. Bref, ce nom semble fabriqué pour l'occasion, comme un nom de théâtre. Et pourtant non, un général de ce nom a été ces derniers jours sous-secrétaire d'Etat à la guerre, d'après Le Temps, dans le gouvernement Reynaud, et il est connu (assez peu) pour quelques publications d'art militaire."


Le chemin le plus long : chronique de la Compagnie des chars de combat du général de Gaulle (1940-1945)
, Maisonneuve et Larose, 1997

 

 


Rémy, fondateur du réseau "Confrérie Notre Dame"


"Aux premières heures de la matinée du jeudi 20, ma bonne étoile me fit rencontrer le commandant Henri Guégant, capitaine du port du Verdon, qui me promit de nous trouver un embarquement. " Puisque vous partez pour l'Angleterre, me dit-il, lisez donc ça " Son doigt m'indiquait, en deuxième page de La Petite Gironde, un entrefilet aux termes duquel le gouvernement du maréchal Pétain, réfugié à Bordeaux, mettait en garde le peuple français contre un certain appel lancé de Londres l'avant-veille par le général de Gaulle. (...) Ce n'est qu'une huitaine de jours plus tard qu'il me fut donné de prendre connaissance de cet appel, que plus d'un officier considéra comme une incitation à la désertion alors qu'il avait tout à l'opposé pour objet - et qu'il eut pour effet - de signifier urbi et orbi que la France refusait de se reconnaître définitivement battue."


Dix ans avec de Gaulle (1940-1950), France-Empire, 1971

 

 


Paul-Henri Siriex, chef du service de presse du Général


"Le 18 juin, le général de Gaulle avait lancé son premier appel. Nombreux sont ceux qui devaient prétendre l'avoir " entendu ", à défaut d'avoir pu l'écouter, et y avoir répondu sans sourciller, comme d'instinct. Un peu comme s'ils n'attendaient que ce signal pour lever l'étendard de la révolte, eux aussi. C'est possible. Mais je n'ai rencontré personnellement, parmi les membres des missions françaises alors en Angleterre que peu de ces parangons de vertu patriotique qui pouvaient y répondre, sans grand mérite d'ailleurs. Je n'ai connu alors que des hommes profondément bouleversés, moralement et physiquement, qui se demandaient avec angoisse, dans la confusion des esprits et des choses, où était leur devoir. La voix qui appelait à la croisade, si elle était assurée, n'était manifestement pas rompue à cette forme d'éloquence dont la nation avait la nausée. C'était inattendu. Tout surprenait en elle, le style des phrases, le ton sur lequel elles étaient prononcées. Leur solennelle simplicité, exempte de toute emphase banale contrastait avec le grasseyement presque gouailleur de la voix.


Souvenirs en vérité... 1930-1980, Paul-Henri Siriex, 1992

 

 


Tereska Torrès, membre des volontaires féminines des FFL


"Des milliers de soldats polonais ne cessent d'arriver, mais papa n'est pas encore là. Nous ne savons pas où il est, mais nous espérons le voir apparaître d'un instant à l'autre. A chaque tournant de rue, je crois l'apercevoir. Rysia est avec nous depuis hier, petite fille délicieuse, et, le soir, nous avons discuté de la mort. Dans la rue, j'ai croisé Elisabeth, qui m'a parlé de l'appel d'un général de Gaulle. Elle m'a dit : " vous devez tous fuir, les Allemands vont arriver, vous êtes juifs, vous serez en grand danger. " Je veux partir en Angleterre m'engager dans l'armée de ce général de Gaulle."
 

Les années anglaises : journal intime de guerre (1939-1945), Editions du Seuil, 1981