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L'esprit du 18 juin


Gaston Palewski

L'esprit du 18 juin, Espoir n°31, juin 1980

 

Les Français se disaient « La France est perdue ».

 

Les armées ennemies s'avançaient sur le sol du pays. Rien ne paraissait pouvoir arrêter ce flot. Les responsables de la survie de la République avaient abdiqué, laissant la place libre à ceux qui demandaient au désastre de consolider un nouveau régime, né et prospérant à l'ombre de l'ennemi. De quelque côté que l'on se retournât, l'espérance semblait morte. L'Amérique ne pouvait, ne voulait intervenir. L'Angleterre à laquelle Winston Churchill avait insufflé sa résolution, se maintenait dans la résistance, mais elle était sans armes. On oubliait sa flotte, ses avions, les Français disaient : « Ils ne pourront jamais repousser l'invasion. »

 

Certes il y avait une poignée d'hommes qui voulaient résister. Il y avait ceux qui, comme Zirnheld et Dodelier, préfèraient mourir debout que vivre à genoux. Mais isolés et dispersés, s'ignorant les uns les autres, venus des points les plus divers, ils ne semblaient pas pouvoir former une force cohérente. C'est alors qu'un homme s'est levé et a parlé. Il s'est substitué au dernier gouvernement de la IIIe République dans lequel il occupait un poste secondaire, mais où il y apparaissait déjà, aux yeux de certains, comme chargé d'espérance. Il a appelé à lui les éléments qui, hors de l'atteinte de l'ennemi, pouvaient continuer le combat.

 

Car c'était de cela qu'il s'agissait d'abord : continuer à combattre pour préserver les alliances, c'est-à-dire l'honneur.


Et puis il a mesuré la résolution britannique. Il a discerné les éléments présents et à venir dont pouvait disposer le camp de la liberté.

 

En même temps, il lui a bien fallu se rendre compte que, pour des raisons diverses, pas un de ceux qui en France jouissaient du prestige qui s'attachait soit à un passé glorieux soit à de hautes responsabilités soit à un grand poste, que pas un de ceux-là ne prenait la parole pour lever le drapeau et dire au pays que l'honneur de la France comme son intérêt lui imposaient la fidélité à l'alliance.

Et, dans le silence d'une petite chambre d'hôtel, d'un petit bureau de Londres, cet homme s'est mis en face de lui-même. Il s'est dit qu'il allait devoir se substituer à la nation muette et relever le drapeau.


Voilà ce qui s'est passé le 18 et le 19 juin 1940. Il n'y a pas dans l'Histoire de France de situation comparable à ce tête-à-tête avec l'avenir d'un homme seul que les événements acculent à être lui-même.


La décision qu'il a prise dénote une telle résolution intérieure, une telle concentration de l'intelligence, un tel élan de la volonté que la nature intime du général de Gaulle tel un fil électrique dans lequel est passé un courant trop fort, s'en est trouvée modifiée pour toujours. La France Libre était née. L'histoire des Français s'enrichissait d'un nouveau héros national, peut-être le plus grand qu'elle ait connu.


Telle a été sur le plan affectif, sur celui de la décision personnelle, la genèse de l'Appel du 18 juin.
Mais ce qui a donné sa résonance à cet appel, ce qui l'a rendu irréfutable et convaincant, c'est son substratum intellectuel.


Dans ce que contient cet appel, il y a non seulement la genèse, mais tout le devenir de la France Libre. Il y a la démonstration que la victoire est possible, qu'elle est certaine. L'Empire britannique, maître des mers, la puissance industrielle de l'Amérique, tout cela doit inciter les Français à tenir et à lutter. C'est cela, c'est ce schéma intellectuel, si clair dans le cerveau de cet homme seul, qui s'est réalisé dans la lutte pour la victoire.


Les Romains remerciaient leurs généraux vaincus de n'avoir pas douté de la patrie. Le peuple français connaît la dette qu'il a contractée vis-à-vis du général de Gaulle pour lui avoir annoncé que, s'il le voulait, la victoire serait sienne un jour.


En ce 18 juin 1980, c'est le peuple français tout entier qui se tourne vers le Général et lui dit sa reconnaissance d'avoir sauvé son avenir et son honneur, en ne désespérant jamais du destin de la patrie.


Ce sens du possible fondé sur la prescience de l'avenir, c'est cela l'esprit du 18 juin. Cet esprit du 18 juin marque cette deuxième venue au pouvoir qui, pour la seconde fois, a replacé la France à son rang parmi les nations.


C'est pour veiller sur cet héritage qu'il faut garder intact en nous l'esprit du 18 juin.