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La force de l'idée


Pierre Lefranc

La force de l'idée, Espoir n°31, juin 1980

 

L'acte du 18 juin 40 est un exemple admirable de la prédominance de l'idée sur les faits.


Combien sont nombreux ceux qui s'inclinent devant les circonstances. En elles, ils trouvent toujours le prétexte au renoncement. Cent fois dans l'histoire la défaillance s'est dissimulée sous la mauvaise raison que la conjoncture, hélas, s'opposait au triomphe des intentions.


De Gaulle, méprisant les événements qui écrasaient tous les dirigeants, tint sa conviction pour plus puissante que les premiers et les seconds réunis. Une conviction, celle d'un homme seul, ce peut être ou fragile ou le levier qui fait basculer la suite. Etre fort, suffisamment, pour croire en une certitude à laquelle tout s'oppose, c'est aller au-delà du courage. Il fut ainsi quelques individualités peu nombreuses : Galilée, Christophe Colomb, Pasteur... Ils eurent la force de continuer à croire qu'ils avaient raison contre l'unanimité de leur époque.


Engagement pris par un seul mais dont la valeur s'imposera année après année, même aux plus indifférents parce que le choix porte en lui une vérité que les plus habiles manoeuvres ou les plus violentes représailles ne parviendront ni à dissimuler ni à étouffer.

 

Déceler la réalité derrière les brouillards et les masques, sans doute nombre d'intelligences y parviennent ; ainsi en 1940 quelques dirigeants pensaient que la guerre n'était pas perdue pour la France à condition qu'elle la continuât là où elle disposait encore de moyens, sur mer, dans les airs, en Afrique, mais le courage manqua. Après quelques velléités les Noguès et autres Mittelhauser se laissèrent impressionner et cédèrent. Leur conviction ne résista pas. Il n'y en eut qu'un vraiment.


D'où venait sa certitude ? Sans doute de la constatation que ses prévisions sur la guerre venaient, au détriment de la France, de se révéler justes. Et aussi d'une profonde révolte qui le saisit à la vue de l'effrondrement subit du grand pays qui était le sien. Ceux qui avaient connu de Gaulle avant n'ont pas été surpris que la voix qu'on entendit fût la sienne, c'est constater qu'il avait déjà donné l'impression d'être capable d'aller au bout de ses certitudes.


Aujourd'hui l'entreprise de juin 1940, quia sagement pris sa place dans les manuels d'histoire, paraît presque naturelle ; peut-être les jeunes ne s'en étonnent-ils même pas; «la France a continué» pensent-ils. Quel plus bel hommage que celui-là ! C'est bien ainsi. Mais nous qui savons la solitude, le dénuement et l'angoisse que cachait cet appel, reconnaissons qu'il est pour nous le plus bel exemple de dignité humaine qu'il nous a été donné de connaître.