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La préparation civile de la Libération


 

Charles-Louis FOULON 


La préparation civile de la Libération, Espoir n°95, 1994



« Nous sommes la France » : cette affirmation, énoncée par le général de Gaulle pendant l'été 1940 devant René Cassin, peut alors passer pour un propos irréaliste. Charles de Gaulle n'est plus en effet qu'un colonel en retraite, bientôt condamné à mort et déchu de la nationalité française. Mais ce général de brigade à titre temporaire, jeté hors de toutes les séries, se sait trop pauvre pour pouvoir se courber.


C'est parce qu'il est l'intransigeant champion de la princesse France que Charles de Gaulle incarne la souveraineté nationale en 1944. Mais c'est aussi parce qu'il parvient à rassembler toutes les énergies de la France combattante et que la participation militaire française à l'effort de guerre allié se double d'une préparation extrêmement précise de la relève du pouvoir civil.


Le 29 novembre 1940, le général de Gaulle déclare que les Français libres ont « le glorieux devoir et la suprême dignité d' être l'âme de la résistance nationale » et qu'ils luttent sur tous les terrains, prêts à « libérer par la force les Français empêchés de faire leur devoir par l'épouvantable équivoque de l'obéissance aux gouvernants de trahison», des chefs indignes affolés et enragés par les conséquences de leur crime. Le 18 avril 1942, après le retour au pouvoir de Pierre Laval, Charles de Gaulle va plus loin en déclarant à la radio que la guerre est « la lutte du mensonge contre la vérité, de l'ombre contre la lumière, du mal contre le bien » et qu'aux gens de Vichy, « les Français ne doivent rien, excepté de les chasser et, en attendant, de saboter leurs ordres et de haïr leurs figures. La libération nationale ne peut être séparée de l'insurrection nationale ».


Avant que l'ordonnance du 9 août 1944 rétablisse la légalité républicaine et valide aussi 262 textes nouveaux promulgués depuis juin 1940, de longs travaux ont lieu à Londres et à Alger comme dans des conciliabules clandestins pour que les représentants du gouvernement provisoire apparaissent bien, dans la lumière de l'été 44, comme les symboles de la France nouvelle. Ce sont ces longs mois de préparatifs que nous évoquerons dans cet article où nous montrerons comment les vœux de la France libre et les espérances des résistants de métropole se sont conjugués dans une heureuse symbiose entre l'été 1943 et l'été 1944, non sans drames et sans sacrifices y compris la mort de deux compagnons de la Libération dont le rôle fut capital en ces matières. C'est donc naturellement aux mémoires de Jean Moulin et de Jacques Bingen ainsi qu'à celles d'André Fourcade et François Verdier, commissaires de la République fusillés par l'ennemi, que ces lignes sont dédiées : dans la paradisiaque période d'enfer où ils disparurent, c'est leur passion pour le service de la France qui a garanti le succès final.



LES VŒUX DE LA FRANCE COMBATTANTE


En 1941, pour le chef de la France libre, les réformes de Vichy sont de « vénéneuses tromperies », « des champignons poussés sur la pourriture du désastre », et dès lors « le devoir, c'est la guerre ! L’avenir, c'est la victoire ! ». Le 24 juin 1942, le pacte d'avenir est lu à la BBC, par son porte-parole Maurice Schumann: « Il faut que le droit des gens à disposer d'eux-mêmes, la justice et la liberté gagnent cette guerre, en fait comme en droit, au profit de chaque homme comme au profit de chaque Etat ».

 


Les 20 avril et 14 juillet 1943, le général de Gaulle est encore plus catégorique sur les changements révolutionnaires que devra produire la libération :


« La faillite des corps qui se disaient dirigeants ne fut que trop claire et trop ruineuse. Tout ce qu'elle subit, la France ne l'aura pas subi pour reblanchir des sépulcres » ;


« S'il existe encore des bastilles, qu'elles s'apprêtent de bon gré à ouvrir leurs portes ! Car, quand la lutte s'engage entre le peuple et la Bastille, c'est toujours la Bastille qui finit par avoir tort ».

 

Mais la révolution nécessaire n'est jamais, pour Charles de Gaulle, une opération sans ordre.

Dès le 8 janvier 1942, dans le cadre officiel des émissions Honneur et Patrie de la BBC, le lieutenant-colonel Tissier, maitre des requêtes au Conseil d'Etat, a demandé aux résistants de prévoir en métropole « les mesures qui permettront à l'administration de jouer son rôle sans interruption et sans désordre ».

Le 21 octobre suivant, de Gaulle a institué par décret une commission pour l'étude des mesures à prendre à la Libération et, en février 1943, Pierre Brossolette est parti vers la France occupée, notamment pour y rechercher « les cadres d'une administration provisoire de la zone occupée au jour de la Libération ».


A partir de 1943, la préparation de l'après-guerre devient en effet dominante et, pour éviter aussi bien le maintien de Vichy que le retour aux cadres de la IIIe République ou des administrateurs alliés, les services français de Londres imaginent de confier « l'exercice de la fonction gouvernementale en province » à des délégués qui auront mission de restituer un maximum de liberté et de rétablir rapidement la vie politique légale, sans nuire à l'efficacité administrative.

 

Les projets de 1942 – direction de la France libérée par un comité gouvernemental de guerre ou par un commissariat général de la République – laissaient ouverte la possibilité d'une reprise de ses fonctions par le président de la République Lebrun ou d'une assemblée nationale des conseils généraux en application de la loi Tréveneuc du 15 février 1872. Mais la commission instituée en octobre s'oriente vers des solutions de rupture plus radicales.


Entre l'automne 1942 et l'été 1943, la commission dite du débarquement a pour secrétaire Francis Closon et regroupe Hervé Alphand, les lieutenants-colonels Antoine et Billotte, le médecin inspecteur général Sicé, Jacques Soustelle et Pierre Tissier qui s'occupent respectivement de l'économie, des transports et études militaires, de la santé, de la presse et de l'administration. Divers projets d'ordonnances naissent de leurs études  qui se poursuivront à Alger, sous la présidence d'Henri Queuille, médecin et parlementaire dès 1914 puis vingt fois ministre de la IIIe République. Mais si les textes témoignent d'un souci évident de traiter les questions concrètes de justice, de police et de ravitaillement, leurs auteurs ressentent bien qu'il faudra laisser des marges d'initiative considérables aux hommes qui seront sur le terrain. Ils prévoient donc de leur donner des pouvoirs exceptionnels mais aussi de les choisir parmi les civils et en accord avec le conseil de la Résistance que Jean Moulin s'applique simultanément à constituer.

 


Dans ce premier semestre 1943, le Comité national français est en effet menacé par l'opération américaine de promotion du général Giraud qui envisage, sans inquiétude, une administration militaire de la France libérée. Cette orientation est ressentie à Londres comme dangereuse et même comme susceptible de déclencher en France une insurrection immédiate.

 

A l'œuvre sur le sol français occupé, Jean Moulin écrit dans son rapport du 7 mai 1943: « Il s'agit de prendre le pouvoir contre les Allemands, contre Vichy, contre Giraud et peut-être contre les Alliés ». Conformément aux instructions qu'il a reçues de De Gaulle, le 21 février 1943, il s'emploie alors à ce que la Résistance sur le territoire national forme un tout cohérent, organisé, concentré et n'hésite pas à adresser une première motion de soutien du Conseil national de la Résistance, 12 jours avant la première réunion du CNR.

 

En écrivant que « le général de Gaulle demeurera le seul chef de la Résistance française, quelle que soit l'issue des négociations à Alger », Jean Moulin donne au président du Comité national français, un atout maître. Quelques semaines plus tard, en commençant à travailler en France occupée clans la même optique, Claude Bouchinet-Serreulles nommé adjoint de Jean Moulin et Francis Closon, chargé de mission pour la désignation des préfets et des Comités de Libération, garantissent que l'organisation civile de la France à la libération sera conforme à la philosophie politique du général de Gaulle.

 


Bien avant que les services civils de la délégation générale ne soient aussi structurés que sur l'organigramme ci-contre, Jean Moulin a demandé qu'on ne désigne comme autorités civiles de l'Etat que de « véritables représentants de la France nouvelle ».

 


Pour Closon, il n'est pas douteux que « le succès de la prise du pouvoir dépend en grande partie du choix des cadres » ; ce choix devient priorité pendant l'été 1943 car André Philip a admis la justesse du point de vue exprimé par Georges Boris, le 26 juillet : il faut mettre le plus tôt possible en place le dispositif à prévoir pour la crise finale. Le 3 octobre 1943, Charles de Gaulle signe, avec le général Giraud et Philip, la nomination de 20 commissaires de la République et de 50 préfets non affectés dans des départements; seuls sept des vingt commissaires entreront en fonction en 1944 à la fois parce que les mouvements résistants obtiendront des changements et que la répression aura fait des ravages. François Coulet les a évoqués : « A Hill Street, provisoire et modeste Place Beauvau, (les responsables) collationnaient les renseignements, s'essayaient à dresser des organigrammes théoriques et, à la nouvelle des fusillades et des déportations, se demandaient ce qui resterait de la Résistance quand on rentrerait à Paris ».


Lorsqu'Emmanuel d'Astier, fondateur de "Libération", dirige le commissariat à l'Intérieur à partir du 9 novembre 1943, une autre préoccupation apparait. Fidèle à l'esprit des mouvements résistants, d'Astier souhaite une épuration de la Fonction publique ; s'il déclare partager les inquiétudes de la délégation gaulliste « sur le danger d'une épuration excessive des fonctionnaires techniques », il rappelle que « la technique sans autorité morale est inefficace ».

Ses services veulent toutefois « écarter le risque de l'occupation des fonctions essentielles par des personnes sans qualité, installées par des groupes irresponsables » mais d'Astier déplorera plus tard l'esprit non révolutionnaire de ces travaux : « Toute la merveilleuse illégalité est cousue studieusement avec les fils de la légalité ». Il est cependant entré au comité d'Alger pour y faire entendre l'opinion de la Résistance qui, à ses yeux, jugeait les premières désignations comme une « tapisserie dessinée sur (un) canevas fantaisiste qui ne s'adapterait à aucun meuble ». Il va cependant admettre la nécessité d'un pouvoir central fort puis la limitation de la période d'insurrection à 72 heures, voire 48 ; il donnera aussi des instructions pour que la période insurrectionnelle soit close, dans chaque région, avant l'arrivée des armées alliées. Toutefois l'instruction générale aux autorités nouvelles sera irriguée des préoccupations de la Résistance militante :


« L'enthousiasme de la Libération, votre prestige personnel ne subsisteront pas si les mesures de répression souhaitées ne sont pas prises et si le ravitaillement est mal assuré. L'ardeur civique des citoyens s'éteindra, leur dévouement se lassera, si la conduite des pouvoirs publics manque de netteté, de loyauté.

 


La Résistance est la manifestation la plus active, la plus courageuse, la plus noble, de la volonté d'opposition du peuple français à l'ennemi et à ses complices. Elle n'est ni un fief, ni un parti dans la nation.
Mais la volonté de lutte, l'abnégation et la connaissance des forces profondes de la France qu'ont montrées les hommes de la Résistance, font un devoir aux pouvoirs publics de prendre leurs conseils et de les associer étroitement à la reconstruction de la patrie.


Il sera tenu le plus grand compte des avis des comités de la Libération, qui devront être consultés sur toutes les questions importantes. Les propositions qu'ils formuleront devront être prises en considération en vue de servir de base à votre action politique et économique. »


Le général de Gaulle est probablement en retrait de telles dispositions même si sa désignation d'Emmanuel d'Astier avait aussi pour but que la Résistance se sente partie des choix d'Alger. Ainsi pour lui, les Comités départementaux de la Libération n'auront pas à être des organes consultatifs forts ; il réduira même l'objectif de leur création à la nécessité « d'attribuer localement à la résistance un rôle dans la remise en marche, un moyen normal d'expression, voire un exutoire à d'inévitables bouillonnements ». Pendant toute l'année 1944, le président du Gouvernement provisoire n'a qu'un but quant au gouvernement de la France, que l'Etat y exerce la plénitude de ses prérogatives; le 31 juillet, son délégué Parodi reçoit un télégramme parfaitement clair sur ce point : « Je vous recommande de parler toujours très haut et très net au nom de l'Etat ».

 


Mais, sur le terrain, c'est à dire dans la France occupée, les délégués gaullistes ont eu une pratique décalée par rapport aux instructions d'Alger et de Londres. La délégation générale a fait la part de la conjoncture comme des demandes légitimes des responsables résistants. C'est l'un d'eux, Michel Debré qui, sous ses deux pseudonymes de Jacquier et Turquant, a signé la plupart des désignations préfectorales; ce sont Bingen et Closon qui ont accepté que les CDL soient définis comme l'âme des départements pour l'insurrection nationale. Ils savent en effet que toute la Résistance est derrière Charles de Gaulle et que le président du CFLN pourra guider le pays comme il le souhaitera grâce à une autorité incontestée.

Le général n'en doute pas quand il évoque à Tunis, le 7 mai 1944, les armées « entièrement soumises au Gouvernement national, le peuple ouvertement ou secrètement dressé contre l'envahisseur, la France dans cette diversité traditionnelle des sentiments et des tendances, aujourd'hui confondue dans une unité sans exemple et qui balaie au fur et à mesure toutes les intrigues et toutes les divisions ». A ceux qui doutent, il donne rendez-vous «sur la Canebière à Marseille, sur la place Bellecour à Lyon, sur la Grand-Place à Lille, sur le cours de Broglie à Strasbourg, ou dans n'importe lequel de nos villages une fois délivrés, ou enfin quelque part entre l'Arc de Triomphe de l'Etoile et Notre-Dame de Paris » ; il souhaite « ardement que les réalités françaises soient décidément reconnues et ajoute :


« Nous sommes tout à fait assurés que la France pourvoira seule à ce qui est de la France. »


Cette certitude s'appuie sur sa certitude d'incarner toute la Résistance française.

 



L'ÉVOLUTION DE LA SITUATION EN FRANCE OCCUPÉE


Au fil des mois, les combattants de la Résistance intérieure se sont reconnus dans celui que d'Astier a fini par appeler le Symbole. Animateur de « Libération-Nord », Christian Pineau est allé à Londres au printemps 1942 pour que ses camarades puissent être utilisés « comme de véritables combattants aux tâches les plus utiles à la libération du pays » (10). Malgré son goût de l'autonomie, le fondateur de « Combat » Henri Frenay a fait le même voyage à l'automne suivant et a accepté, comme d'Astier, le principe du comité de coordination des mouvements résistants et sa présidence par Max - Jean Moulin.

Dès le 4 août 1942, André Philip a écrit à Jacques Maritain: « L’union derrière celui qui conduit le combat est pour chacun de nous un devoir absolu... il n'y a rien d'autre à faire, parce que sans cela c'est la fin de la France ». Le 21 octobre suivant, Léon Blum écrit qu'il tient « pour une lourde faute d'apporter à la collaboration (avec le Général) la moindre trace de méfiance ou de réserve » ; à ses yeux, la gloire et la force du Général « sont de personnifier la Résistance et la résurrection nationale ». Dans le même esprit, et au même moment, Pierre Brossolette affirme aussi : « En France, on est gaulliste ou anti-gaulliste. Et on ne peut pas être autre chose... Il n'y a pas de tiers parti possible ».


Le rapport Blum du 15 septembre 1942, s'il est respectueux des traditions républicaines, pose cependant qu'à la Libération rien ne devra subsister de Vichy et que le gouvernement intérimaire ne pourra se constituer qu'autour d'un seul homme, autour d'un seul nom, celui du général de Gaulle... le seul homme possible... La discipline volontaire vis-à-vis d'une union sacrée ne pourra être obtenue que par lui...

 


Léon Blum demande donc la prise effective du pouvoir par le général de Gaulle et la présence à ses côtés « des hommes dont la personne et le caractère incarnent le plus évidemment la continuité et la légalité républicaines ». Le messianisme révolutionnaire n'est pas absent des textes issus des réflexions clandestines, y compris dans des cénacles de juristes. Ainsi, les Cahiers politiques du Comité général d'Etudes parle de la réussite d'une révolution si « s'opère enfin la grande relève des mous par les durs, des troubles par les purs, des intrigants par les loyaux, des sceptiques par les croyants » ; mais finalement, la résurrection nationale ne peut venir, pour le CGE, que d'une révolution des Chevaliers et des Jacobins.
Des hommes les incarnent, tels Michel Debré et Emile Laffon ou Francis Closon qui me confiera plus tard : pour nous, la sainteté, c'était le pouvoir central.

 


Les instructions confidentielles aux commissaires de la République, rédigées par Laffon, sont exemplaires de cet état d'esprit et de la volonté des délégués gaullistes de respecter aussi l'opinion française majoritaire, même si elle n'a pas été résistante et si elle apparait peu révolutionnaire. Ces textes anticipent un vœu du délégué militaire national Chaban-Delmas qui va demander qu'on ne sacrifie pas le pays à la Résistance comme il l'a été à l'armée en 1940. Aussi tout en défendant la solution brutale du changement de toutes les autorités préfectorales – en voulant transiger, on irait à l'aventure –, Laffon écrit :


« Par son attitude au lendemain de la libération, le peuple français méritera la confiance qu'on lui accorde ; par vos initiatives, la sagesse et la grandeur de votre administration, votre souci de concilier l'amour de la nation avec son besoin d'ordre, vous saurez montrer qu'il n'était pas vain de vous faire crédit en vous confiant l'administration provisoire des provinces françaises. Vous penserez que le problème le plus urgent est celui de la guerre ; les Alliés ne l'oublieront pas si vos populations ou vous-même l'oubliez. Vous déciderez finalement de la plus ou moins grande sévérité de l'épuration, en faisant droit aux légitimes revendications du patriotisme tout en restant sourd aux exagérations de l'ambition, de la jalousie et des vengeances personnelles.

 


Vous n'observerez pas la même sévérité pour les fonctionnaires occupant des emplois techniques. Chassez si on vous le demande, si cela est juste, et si vous pouvez remplacer par des compétences véritables. Il y a des fonctions qu'on n'improvise pas. Dîtes-vous, en tous cas, que vous aurez à trouver les intérimaires sur place.


Partout où la Révolution nationale a laissé sa trace, vous trouverez une effervescence plus vive, des menaces de division au sein des populations locales, et des difficultés extrêmes de ralliement. Or, vous ne devez jamais apparaître comme les représentants d'une faction restreinte mais comme ceux du patriotisme. Il dépend de vous que les Comités de libération représentent la population tout entière, et non une fraction du pays, qu'ils soient suivis, écoutés et admis aussi bien par les troupes alliées que par la masse des Français. Vous ne supporterez pas de directoires délibérants car leur pouvoir de décision ferait disparaitre le vôtre. Il ne peut y avoir, surtout en ces temps troublés, deux têtes. Vous représentez le gouvernement auprès de la population, et non la population devant le gouvernement ».


Dans son instruction aux préfets, Michel Debré adopte le même point de vue qu'Emile Laffon écrivant aux commissaires régionaux de la République; le nouveau corps préfectoral devra veiller à la sécurité publique, au ravitaillement, aux secours et au rétablissement d'une information libre comme d'une administration épurée. Le souci du fonctionnement des grands services doit rester capital.

 


Ainsi le respect des structures de l'Etat apparaît comme une donnée fondamentale pour tous les hommes qui travaillent à organiser l'encadrement de la France libérée. C'est ce que redoutait le comité directeur des Mouvements unis de Résistance de la zone sud pendant l'été 1943 ; il estimait que les hauts fonctionnaires ne devaient pas échapper à l'influence des directoires régionaux et départementaux de la Résistance et -que des personnalités représentatives des tendances politiques ne devaient pas non plus évincer les résistants :

(La Résistance noyée sous les fleurs, l'épuration ne se ferait pas ou mal, le choc révolutionnaire que nous avons l'occasion de provoquer ne se produirait plus (...). Le directoire régional ou départemental doit siéger à la préfecture en permanence et être consulté par le préfet pour toute décision importante. De plus (le préfet) doit suivre ses directives dans le domaine politique, notamment en ce qui concerne les révocations, arrestations, nominations, etc. (...) En ce qui concerne les Alliés, ce qu'ils désirent, c'est l'ordre à l'intérieur et un préfet avec un directoire est une solution qui a l'avantage de discipliner les masses. »

Jusque dans une lettre du 2 juillet 1944, Pascal Copeau défend cette ligne directrice : « Il faut que la Résistance demeure l'unanimité du pays et le gouvernement lui-même. Il faut que la base populaire du régime de demain se forme et s'élargisse dans la Résistance. » Mais lorsqu'il écrit ce courrier, P. Copeau veut oublier que la Résistance active n'est qu'une petite minorité et que bientôt le Père Bruckberger pourra dire justement que, pour la plupart des Français, la Résistance, c'est le remords de n'avoir rien fait.

Contrairement à ce qu'écrit le même Copeau dans une autre lettre du 5 juin 1944, la délégation du GPRF en France occupée et notamment Laffon n'ont nullement agi (avec une légèreté criminelle» et il est faux de dire que les nouvelles autorités désignées « ignorent encore aujourd'hui le B-A BA de leur métier ». Par contre, elles ne disposent pas toutes, loin s'en faut, de l'ensemble des textes conçus à Alger, à Londres ou à Paris pour les guider. Elles devront toutes prendre exemple sur la philosophie qui préside à l'installation de François Coulet dans la tête de pont libérée ; lorsque le général de Gaulle a annoncé au gouvernement qu'il le désignait, il a ajouté: « Je le laisserai sur place où il se débrouillera ».

 


Au début de l'année 1944, Claude Bourdet, responsable du noyautage des administrations publiques, avait écrit à Laffon pour lui expliquer que l'insurrection nationale se passerait bien si des personnalités extérieures ne venaient pas (déranger le cours naturel des évènements, donner des directives en désaccord avec les nôtres, renforcer et rendre autonomes des éléments qui, sans cela, appuieraient notre action, en un mot, remettre la Résistance, jusqu'ici pôle de la vie politique clandestine, au rang de simple pion sur l'échiquier des forces régionales». Mais cette évolution des perspectives était induite par deux séries de réalités, la menace concrète d'une administration militaire alliée, l'AMGOT et la proclamation unanime des résistants selon laquelle l'opinion française aurait la parole. Or, cette opinion publique, si elle avait envie de voir la guerre finie et de se reconnaître victorieuse à travers le général de Gaulle et ses compagnons de combat, elle n'était pas prête à une révolution que la conjoncture militaire interdisait de toute façon.

 


C'est par rapport à cela que l'autorité morale de Charles de Gaulle est essentielle à la veille de la libération comme dans les mois qui suivent. Contrairement à ce que des communistes soutiendront plus tard, « de Gaulle et son appareil d'Etat bourgeois » ne sont pas apportés dans les fourgons des forces militaires alliées. En consultation avec la résistance active, ses délégués tissent les nouvelles structures civiles du pays et agissent au mieux de ce qu'ils sentent être l'intérêt national. Le processus des désignations comme ceux des nominations et des consultations figure sur l'organigramme ci-contre mais, comme me le confia Georges Bidault, président du CNR, les choses furent souvent « incohérentes, irrégulières, non définies ».

Au surplus, comme l'écrivit Yvon Morandat, dans une lettre à d'Astier, le 1er juillet 1944, Alger mit trop souvent deux mois à prendre des décisions et dès lors le fit sur des données dépassées . Les hommes étaient peu nombreux et il leur fallait aussi remplir plusieurs rôles d'autant que, jusqu'au débarquement, beaucoup se refusaient à entrer dans le jeu de la clandestinité où les risques étaient mortels. Pour protéger les futurs responsables civils, leurs noms furent longtemps cachés et l'ordonnance sur les pouvoirs des commissaires de la République elle-même, signée le 10 janvier 1944, ne fut publiée que le 6 juillet suivant et encore sans son exposé des motifs. Mais, sur ce point réglementaire, c'est plus la réaction des puissances alliées qui était redoutée, à cause des pouvoirs exceptionnels confiés aux commissaires, véritables chefs d'Etat en cas de rupture des communications avec le GPRF, au point d'avoir le droit de grâce et celui de battre monnaie !

 


« Pour une bonne part, tout a tenu aux hommes », en me commentant par ces mots l'organigramme ci-contre, Michel Debré résumait bien le caractère conjoncturel qui rend si passionnant l'examen du choix des responsables et leur évolution au feu de la bataille; mais, sans le travail antérieur, patient et obstiné, les hommes n'auraient pas eu les outils de la victoire ni la légitimité pour l'incarner. En décidant de « remettre sur pied, soit autour du gouvernement, soit localement, l'administration française, sans le labeur et le dévouement de laquelle il ne saurait y avoir que désordre et confusion », le général de Gaulle joue pleinement son rôle d'homme d'État. Lorsqu'il déclare, le 18 mars 1944, qu'il ne saurait y avoir en France aucune autre autorité publique que celle qui procède du pouvoir central responsable, il a la certitude que, grâce aux commissaires régionaux de la République, il en sera ainsi. Ces commissaires vont bien être ce que Laffon imaginait, dès le 19 septembre 1943, les « mandataires extraordinaires du gouvernement provisoire, façonneurs et ordonnateurs de l'esprit public ». Aussi laisserons-nous à l'un d'eux, Jacques Bounin, le mot de la fin : « Un miracle a été réalisé dans cet instant (fugitif mais décisif) où la France s'est trouvée rassemblée. Je n'ai pas besoin de vous faire le signe de la Croix... de Lorraine pour vous dire qui avait agencé ce miracle ».