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Etienne MANAC'H : Une mission auprès du général de Gaulle à Alger pendant la guerre
Etienne MANAC'H
Une mission auprès du général de Gaulle à Alger pendant la guerre, Espoir n°74, 1991
Quelle contribution puis-je apporter à un colloque consacré au centenaire de la naissance du Général le Gaulle et à la commémoration de sa visite d'octobre 1968 en Turquie ?
J'ai pensé que l'occasion serait bonne de dire quelques mots de la mission que je fis à Mger pendant la dernière guerre et de la encontre que j'eus avec le chef de la France Libre. C'est la première fois que 'en fais le récit. J'ai retrouvé mes notes d'il y a près d'un demi-siècle, j'avais alors trente-quatre ans.
Succédant à mon ami Gérard Jouve, j'étais le représentant de a France Libre en Turquie et en même temps chargé de nos liaisons secrètes avec les pays balkaniques. Mes fonctions dans ce pays, qui gardait des rapports diplomatiques avec le régime de Vichy, n'étaient qu'officieuses, mais je n'eus jamais à me plaindre du traitement qui n'était réservé par les autorités turques, peu à peu, à l'époque de notre Comité Français de Libération Nationale, puis de a création à Alger de la provisoire présidence bicéphale (De Gaulle Giraud), j'eus a chance de voir la représentation de la France Combattante haussée à un niveau plus élevé : c'est M. de Saint-Hardouin, de tendance non-gaulliste, qui arrive alors à Ankara en qualité de Délégué de facto.
Je recevais moi-même des instructions ; il était entendu que je devais sauvegarder en place l'autonomie de la France Libre, et surtout la pleine maîtrise de nos rapports clandestins avec l'Europe balkanique. Ce n'était pas une tâche facile, mais ce n'étais pas alors tenu par le licol diplomatique.
Quel est à cette époque le tableau de Europe dans le domaine militaire, et quelle est la situation de la France sur le plan politique ?
Sur le front oriental, après la victoire de Stalingrad, la Russie a réussi à dégager son territoire, au cours du second semestre de 1943, de la pression militaire qu'elle subissait aux approches de Leningrad, de Moscou et du Caucase. Au début de mars 1944, commence l'offensive de Joukov en Ukraine. Odessa et Kertch sont libérés les 11 et 12 avril, Sébastopol le 9 Mai.
Dans le secteur balkanique, la poussée russe se fait vers le milieu de l'année 1944 en direction de la Roumanie et de la Bulgarie. Bucarest et Ploesti seront bombardés pour la première fois, le 4 avril, par l'aviation anglo-américaine. La Hongrie de Horthy paraît si réservée devant les exigences du contrôle allemand que, le 19 mars, Hitler donne l'ordre à ses troupes d'envahir le territoire.
Sur le front africain, des forces américaines ont débarqué en Afrique du Nord en novembre 1942. Au même moment, des forces blindées germano-italiennes arrivent en Tunisie, mais Rommel est forcé de battre en retraite devant l'offensive Montgomery (il sera envoyé vers le front atlantique). A la mi-mai 1943, on peut dire que la campagne d'Afrique, à laquelle les forces françaises ont participé, a pris fin.
En juillet, c'est le débarquement allié en Sicile. Sur le front occidental, on en est à la préparation de l'énorme offensive que sera le débarquement allié sur le continent sous le commandement du général Eisenhower. En attendant, l'Occident a largement conquis la maîtrise du ciel : chaque jour, de lourds bombardements britanniques et américains frappent l'Allemagne, 1 700 tonnes de bombes sur Berlin le 23 août 1943, 1 000 tonnes le 3 septembre, et de nouveau les 22 et 26 novembre, les 2, 16, 23 et 29 décembre. Toutes les grandes villes industrielles de l'Allemagne sont touchées par des opérations comprenant souvent plus de mille avions de bombardement. Les statistiques établissent que, pour la seule année 1944, la Royal Air Force a lâché sur les fronts européens 520 000 tonnes de bombes, l'aviation américaine 998 000 tonnes.
Chacun sait que le général de Gaulle n'a pas été un allié docile pour les chefs occidentaux, Churchill et Roosevelt. C'est un fait qu'il y a eu une mésentente foncière et durable entre le chef de la France Libre et le Président des Etats-Unis. Si une profonde estime mutuelle rapprochait depuis 1940 le premier ministre britannique et de Gaulle, il y aura cependant, entre eux aussi, d'étonnantes querelles allant jusqu'à la fureur chez le premier, jusqu'à la réserve glacée chez le second. Churchill s'est souvent plaint d'avoir eu à porter, sur le chemin d'un calvaire, la plus lourde des croix, la croix de Lorraine !
Ce n'est pas le lieu, dans ce bref exposé, de revenir sur ces dissensions. Je me bornerai pour ma part à exprimer une opinion personnelle : Roosevelt fut, à maintes reprises inutilement injuste et blessant pour de Gaulle au point que Churchill se vit contraint parfois d'intercéder en faveur du Français. D'autres fois, faisant par force cause commune avec le grand allié, il se tournait contre l'ami français, Certes, Roosevelt disposait de la puissance, mais sans doute n'avait-il pas une connaissance sérieuse de la France, ni de son histoire. Peut-être pourrait-on en dire autant de sa connaissance de l'Europe.
Il y eut par bonheur, autour de Churchill et de Roosevelt, des conseillers qui s'efforcèrent parfois courageusement, de prendre la défense de l'allié français, notamment Anthony Eden, Alfred Dufi Cooper, MacMillan à Londres, Harry Hopkins, Henry Morganthau (Secrétaire au Trésor), le général Eisenhower lui-même auprès du Président américain. Malheureusement, des influences françaises s'exerçaient à Washington à contre-courant, en particulier et de manière permanente, celle d'Alexis Léger, ancien Secrétaire général du Quai d'Orsay. Ce dernier, qui bénéficiait de la confiance de Roosevelt, lui laissait entendre qu'avec le général de Gaulle, à qui certains reprochaient son autoritarisme, il y aurait danger de césarisme dans la France d'après-guerre.
Il y avait beaucoup d'émigrés français à Londres et aux Etats-Unis. Hors de la patrie, les courants de pensée se heurtaient souvent passionnément. « Mettez trois Français aux déserts de Libye, écrivait Montaigne, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et s'égratigner ». Pourtant, et c'est l'essentiel, dans la France soumise à l'occupation ennemie l'unité de la résistance se forge progressivement.
Le Comité National de la Résistance, représentant clandestin de toutes les couches patriotiques du pays, est créé en 1943 et se tourne vers le général de Gaulle. Ce dernier n'est pas un émigré ordinaire. Ses liens avec la nation sont innombrables, par la radio, par les nombreux émissaires débarqués ou parachutés et faisant d'incessantes navettes à grand risque. Herriot lui-même s'est rallié à lui de sa résidence surveillée, Léon Blum de sa prison. Des volontaires affluent par milliers, traversant les frontières pour prendre part aux combats. C'est la France entière qui, peu à peu, rassemble ses forces derrière le Général. Ce que Roosevelt n'a pas compris, c'est que cet homme qui est parti de France sans armes, qui réunit progressivement les territoires français éparpillés, qui forge une nouvelle armée combattant sur tous les champs de bataille d'Afrique, d'Europe occidentale et de Russie, est le chef qui réconcilie un vieux pays blessé avec son histoire profonde.
Dès lors, la liberté va combattre avec son défenseur et c'est le Comité National de la résistance intérieure qui transmet à l'unanimité un message marquant le refus d'accepter la subordination du général de Gaulle au général Giraud poussé en avant par les Américains.
Là est le douloureux problème qui se posera à de Gaulle pendant presque toute la guerre. Il ne sera pas tenu informé du débarquement allié en Algérie, qui est alors terre de souveraineté française, pas plus que de la prise de possession de Madagascar, et pas davantage des préparatifs de l'ouverture du front de Normandie. Ce qui est le plus grave, c'est que l'Amérique se propose d'appliquer à la France, au moment de la libération, les principes tirés de i'Amgoî, à savoir l'occupation militaire et l'administration directe du pays.
En attendant, Roosevelt tente de composer en Afrique du nord, par l'entremise de Robert Murphy, avec les hommes du maréchal Pétain, un général Weygarid qui avait ouvert la voie à l'armistice devant la ruée militaire allemande, un amiral félon (Darlan) qui avait neutralisé notre flotte en plein combat pour se lancer dans la collaboration avec Hitler, enfin un général Giraud, grand soldat mais piètre intelligence politique.
J'arrive à Alger le 17 mars 1944. Ce n'était pas, en temps de guerre, un voyage d'agrément. J'avais été appelé a la fois par René Massigli, Commissaire aux affaires étrangères (il fut notre ambassadeur à Ankara avant la guerre), par le cabinet militaire du général de Gaulle, et par Jacques Soustelle qui est alors le Directeur général de nos services spéciaux. C'est auprès de ce dernier que j'avais exprimé le souhait d'être envoyé clandestinement en France où mon frère, tombé dans les mains de la Gestapo, était en danger, et je comptais bien relancer ma démarche au cours de mon séjour dans notre capitale provisoire.
Massigli m'appelle dès le jour de mon arrivée. Il n'est pas au courant de mes intentions et pense que je tiens seulement à rejoindre l'armée. Il s'efforce de me décourager ; il estime qu'il y aurait perte pour la France libre si j'abandonne mes fonctions actuelles. Au reste, tout officier que je suis, il me faudrait passer beaucoup de temps dans un centre d'instruction pour me familiariser avec les armes modernes... Ce qui l'intéresse avant tout, c'est la situation politique en Turquie et dans les confins de l'Europe orientale. Surtout, il est inquiet à l'approche du grand débarquement sur les rivages de France : une récente déclaration américaine fait clairement entendre que le général Eisenhower sera accrédité pour traiter directement en France avec telle ou telle formation politique, ce qui risque de mettre le Comité Français de Libération nationale dans une fâcheuse position.
C'est presque tous les jours que je rencontre Jacques Soustelle ou ses collaborateurs. Le 21 mars, au cours d'une rencontre avec lui et le colonel Billotte, chef du cabinet militaire de De Gaulle, une question formera le centre de notre entretien, celle de la réorganisation de nos postes militaires en Turquie et dans les pays balkaniques, et l'unification de nos services de renseignement troublés dans les derniers temps par les divergences politiques. Les plans d'une action commune sont définis dans leurs grandes lignes.
C'est le 28 mars que, déjeunant en tête à tête avec Massigli, j'ai cru comprendre que le général de Gaulle, en raison de l'avance des troupes soviétiques vers la Roumanie, va me presser de retourner en Turquie. Dès te lendemain, pourtant, je remettrai à Jacques Soustelle une lettre par laquelle je redemande avec insistance à être envoyé en France. C'est peine perdue, hélas ! La décision est prise et il est inutile, me dit-on, que je fasse appel auprès du général de Gaulle.
Je serai reçu par le Général le 30 mars. J'arrive un peu en avance aux Glycines. Le capitaine Burin des Roziers, qui m'accueille, m'introduit auprès de Gaston Palewski, lequel m'assaille de questions.
Sur la position de la Turquie dans la guerre, sur l'attitude de Bergery, Ambassadeur de Vichy à Ankara, et sur le comportement de Tarbé de Saint-Hardouin. Il est en train de m'interroger sur la Roumanie et me demande ce qu'il advient de la princesse Bibesco, lorsque Burin des Roziers vient me prendre et m'ouvre une porte qui donne sur une modeste pièce meublée d'une table et de deux fauteuils. C'est la première fois que je vois le général de Gaulle dont le nom est pour moi, depuis quatre ans, symbole de la résistance nationale. Je n'ai eu jusqu'ici avec lui que l'échange ordinaire de messages. Il est debout derrière son bureau, grand et mince, en uniforme kaki, courte moustache. Le regard est comme voilé de tristesse et je trouve de l'amertume dans sa voix. Mon nom dans sa bouche suscite en moi une soudaine émotion. Il m'assure que les Bretons forment, à l'intérieur du pays et dans l'armée de la France libre, une très importante part de la nation. Je m'abstiens, dans ce carnet, de transcrire le jugement qu'il porte en quelques mots brefs sur mon action personnelle.
Le Général, tournant son regard vers la zone géographique où j'ai eu ma mission, laisse de côté le Moyen-Orient. C'est le théâtre européen qui retient son attention. Qu'en est-il de l'attitude de la Turquie dans le grand conflit ? — Le temps me parait maintenant passé où ce pays pouvait redouter, soit une menace frontale de l'Allemagne, soit la manœuvre enveloppante qui portait l'une des mâchoires de la tenaille l'armée de Paulus, vers le Caucase, et l'autre, les forces de Rommel, vers le Nil. La Turquie a su préserver une neutralité armée et ses inquiétudes ont changé de nature. Si les Anglo-américains ont souhaité longtemps la voir entrer en guerre du côté des alliés, ou tout au moins leur permettre d'utiliser ses aérodromes (tels étaient sans doute les problèmes débattus entre les dirigeants turcs et Churchill à Ankara en janvier de l'an dernier, entre Eden et Menemengioglu au Caire, en novembre, entre Roosevelt, Churchill et Ismet Inônu dans la même ville en décembre), la question n'est plus la même pour elle en raison de l'avance des troupes russes vers le centre de l'Europe.
Au reste, il est douteux que l'Union soviétique attache désormais intérêt à une coopération militaire qui donnerait à Ankara des titres au moment des règlements de paix. Naturellement, la progression russe vers les confins de son territoire provoque l'appréhension de la Turquie. Celle-ci a mené ces dernières années une politique de neutralité armée et de difficile équilibre entre l'Allemagne et l'Angleterre. Elle se doit maintenant de tenir compte des défaites du Reich sur le front de l'Est et c'est vers les alliés de l'Ouest qu'elle penche de plus en plus. Toutefois, les Anglo-Américains s'inquiètent en ce moment de la poursuite des livraisons de chrome turc à l'Allemagne... Le Général pense que l'épreuve sera prochainement, en effet, entre la Turquie et la Russie. Peu à peu, là comme ailleurs, une sorte de rangement se fera devant la force des Russes. Il s'interroge sur la forme de l'action que ces derniers pourraient entreprendre dans le futur du côté d'Ankara.
Je crois pour ma part, ai-je dit, qu'ils pourraient bien soulever, un jour, le problème du contrôle des Détroits. Le Général en vient aux pays de l'Europe sud orientale. Je l'ai trouvé bien informé sur le système de communications que nous avons établi avec les diverses capitales, grâce en particulier au dispositif mis en place par le Colonel Neuhauser, et sur le réseau des relations que nous avons maintenues secrètement avec des camarades courageux travaillant jusque dans les légations de Vichy. C'est ainsi que Spitzmuller, à Bucarest, est demeuré en liaison constante avec nous depuis le début de la guerre. Ce canal serpente à travers l'Europe centrale et orientale, drainant informations politiques, économiques et militaires, et débouche sous notre contrôle à Istanbul et Ankara. Le Général, qu'on m'a dit avare d'éloges, en a eu de chaleureux pour mon ami Neuhauser.
Il porte un intérêt très vif à la Roumanie qui, vraisemblablement, sera le premier pays sur la route de l'offensive russe. Il a été question de Maniu, le chef du parti paysan, lequel, avec Bratiano, a protesté l'an dernier auprès du maréchal Anto-nesco contre la servilité du pays à l'égard de la politique allemande. L'homme s'est trouvé en péril récemment, et de Gaulle est au courant de la tentative qui a été menée, vainement, pour le faire évader par avion vers Istanbul...
Quels signes pouvons-nous lancer pour marquer notre sympathie aux Roumains ? C'est la question que me pose le Général, et il me rappelle qu'il a fait récemment une allusion à la Roumanie dans l'un de ses discours. Je me suis alors ouvert à lui d'un projet que je n'ai pas encore présenté à Massigli, lequel, quelques semaines plus tard, n'y sera du reste pas très favorable : la Russie a reçu, apparemment avec reconnaissance, notre aide dans la région des Balkans et de la mer Noire. Qu'elle nous rende la politesse ! Pourquoi fermer les légations de Vichy à Bucarest ou à Sofia ? Qu'on les vide de leurs quelques éléments vychistes et qu'on envoie des renforts à nos fidèles partisans demeurés dans la place. Par une volte-face bien organisée, et sans solution de continuité, la représentation de la France Libre serait ainsi rapidement assurée. Ma joie et mon étonnement sont grands ; le Général donne immédiatement son accord pour l'opération. Puis, après un bref silence : « Encore faut-il que les Russes marchent», me dit-il. Ce sera l'une de mes tâches dès mon retour à Istanbul.
Le temps passe et, répondant toujours aux questions, je crois devoir être plus bref dans le tour d'horizon sur l'Europe centrale et orientale (Hongrie, Bulgarie, etc..,). Au cours des derniers mois, les revers de l'Allemagne y ont provoqué des ébranlements, certaines résistances à la pression hitlérienne et même la velléité de se tourner vers les alliés. La Hongrie surtout s'est cabrée contre les exigences du contrôle allemand. Cependant, après l'entrevue Hitler-Horthy du 18 mars, les troupes du Reich ont procédé à l'occupation du pays. Tout se passe comme si ce dernier se résignait de nouveau à la politique de collaboration avec les nazis. J'ignore ce qu'il advient de Horthy lui-même mais il n'a certainement plus pouvoir de décision.
Parmi les problèmes qui ont motivé ma mission à Alger, il y a celui qui a fait l'objet de mes entretiens avec Jacques Soustelle, le colonel Billotte et plusieurs experts militaires, c'est l'affaire des officiers, apparemment ralliés à Alger, mais qui, aussi bien en Turquie que dans d'autres capitales, gardent encore une fidélité hésitante au maréchal Pétain. N'y a-t-il pas un danger, dès lors qu'ils cherchent à se dédouaner, de les voir prêter leur concours aux Américains et servir de canal entre ces derniers et la France ?
Le Général est attentif et, comme j'ai dit en passant que j'ai eu l'occasion de rencontrer à Alger les colonels Passy et Pellabon, le commandant Dewattre et, à sa demande, le colonel de Villeneuve, le Général m'interrompt soudain : « Et alors, que dit Villeneuve ? Il a ses officiers en Turquie ». J'ai noté qu'il connaît les noms de certains des ces officiers qui, en temps de guerre, traînent encore à Istanbul et Ankara. Il estime que l'heure est venue pour eux de choisir enfin entre Vichy et la France combattante. Il convient de les rappeler. C'est un fait, me dit-il, que les Américains ont déjà des serviteurs français dans notre pays, par exemple Monzie et d'autres, ou ailleurs, comme le colonel Malaise à Madrid.
Les Etats-Unis, refusant la reconnaissance de notre pouvoir central, se réservent, au moment du débarquement en France, de s'occuper sur place de l'administration du pays (la voix du général s'est faite plus dure). Il y a là un péril auquel nous devons faire face. Je n'ai pu me retenir de poser la question : quelle sera notre attitude quand l'offensive sera déclenchée sur notre sol ? De Gaulle a repris en substance les termes des déclarations qu'il a faites récemment devant l'Assemblée Consultative, laquelle comprenait nombre de résistants sortis de France. Des ordonnances, ajoute-t-il, ont déjà été prises pour que chaque parcelle libérée du territoire soit administrée par un Délégué désigné par le Comité National Français en plein accord avec l'organisation de la résistance intérieure. Il importe que les armées alliées (et les forces de la France combattante se doivent d'y participer) rencontrent dans leur marche en territoire français le fait accompli de notre souveraineté nationale représentée par nos Commissaires de la République. Nous avons déjà mis au point l'organisation de nos pouvoirs publics dans la France libérée.
L'entretien est terminé et le Général s'est levé, m'accompagnant lentement vers la porte. « Avez-yous rencontré Jouve ? » me demande-t-il. — « Oui, ces derniers jours, j'ai vu mon ami à plusieurs reprises et je souhaite qu'il réussisse dans la nouvelle mission qui est la sienne » (direction du service de la presse). Le Général me confirme qu'il lui donne tout son appui dans une tâche difficile. « Et qu'en est-il de Bergery ?». Je ne puis retenir une raillerie : il devient plus combatif à mesure que son combat devient désespéré. « Et Saint-Hardouin ? » Que répondre ? — La transition a été laborieuse et il lui a fallu composer avec la France libre qui est la force largement dominante parmi les Français. Il y a deux maisons françaises en Turquie, mais !a nôtre n'a pas encore de toiture. Le Général a repris la formule en la complétant : la sienne n'a qu'une toiture fragile et n'a pas de fondations.
La dernière pensée de De Gaulle a été pour mes camarades de la France libre en Turquie. Comme je lui donne l'assurance que je leur ferai rapport de notre entretien, il me retient devant la porte et me prie soudain de me rasseoir. Il va vers son bureau et sonne pour se faire donner par Burin des Roziers le casier de papier à lettre. Il écrit un message qu'il me donne pour le Comité central de la France libre en Turquie.
Je joins à ce rapport la photocopie de ce message.
Le 6 avril, je ferai mes adieux au capitaine Arnaud et nous dînerons ensemble. Son bras disloqué, au poignet courbe, garde les séquelles des combats d'Afrique. Mon ami est fier d'appartenir à l'état-major du général Leclerc. Il vient d'être rappelé d'urgence. C'est bon signe, me dit-il. Il a maintenant la certitude que la 2e D.B. sera engagée dans les combats de France. J'ai eu, je l'avoue, un sentiment de fraternelle jalousie. Je partirai pour la Turquie quatre jours plus tard. — 18 mars 1944 : « II ne saurait y avoir d'autre autorité politique (en France) que celle qui procède du pouvoir central responsable. Tout essai de maintien, même partiel et camouflé, de l'organisme de Vichy, comme toute formation officielle d'un pouvoir extérieur au gouvernement serait intolérable et par avance condamné.
— 27 mars 1944 : « Pour rebâtir la liberté chez elle, la France n'a pas à s'inspirer des exemples de l'étranger. Quant au gouvernement, il se passe de toute leçon qui ne lui viendrait pas de la nation française, qu'il est au surplus seul qualifié pour représenter »














