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La Grande-Bretagne, de Gaulle et les Français libres 1940-1944 : Un bienfait oublié ?
Philip M. H. Bell, professeur d’Histoire à l’Université de Liverpool
La Grande-Bretagne, de Gaulle et les Français libres 1940-1944 : Un bienfait oublié ?, Espoir n°71, juin 1990
Cette communication a été présentée au colloque organisé par la Maison française d’Oxford, les 29, 30 juin et 1er juillet 1989
Gèle, gèle, ciel aigu
Tu ne mords pas aussi dur
Qu 'un bienfait oublié.
(Comme il vous plaira)
Avant d'entrer dans le vif du sujet — les Britanniques et le général de Gaulle — il nous paraît pertinent de citer Shakespeare. De Gaulle connaissait bien Shakespeare, et lors d'un discours qu'il tint le 25 novembre 1941 à Oxford, il cita quelques vers de Timon d'Athènes en guise de compliment à l'adresse de ses hôtes britanniques :
« I am not of that feather, to shake off My friend when he most needs me... » (Je ne suis pas d'un acabit à abandonner mon ami dans le besoin ...).
Il rendait ainsi hommage aux généreux sentiments du peuple britannique et insistait par ces mots sur le fait que même au plus profond de la défaite, les Français avaient compris que leur libération s'identifiait à la victoire de la Grande-Bretagne.
Certes, ce ne fut pas tant un sentiment d'amitié qu'une note d'amertume — de « bienfait oublié » — qui s'installa dans les relations entre Britanniques et Français libres au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, les épisodes de conflit et de confrontation prédominent-ils dans le livre de François Kersaudy, De Gaulle et Churchill (Paris, 1981). En rédigeant ses mémoires, Churchill s'efforça en fait de limiter les références hostiles à de Gaulle, ceci sur les conseils de Lord Cherwell qui estimait que si le Général revenait au pouvoir et lisait les commentaires portés sur sa personne (1), la coopération avec lui pourrait bien être encore plus difficile qu'à l'accoutumée. Cependant, même si Churchill modéra quelque peu son récit, il reste de quoi laisser au lecteur l'impression de relations où l'admiration ne parvint pas à tempérer totalement les antagonismes et le ressentiment. Un passage exprime cela très clairement. Churchill écrit dans un télégramme destiné à Eden : « Dans son propre intérêt, vous devriez le malmener assez rudement. » Et dans ses mémoires :
« Ces pages contiennent au sujet du général de Gaulle des jugements sévères, basés sur les événements du moment. Il est certain que j'eus de nombreux heurts violents et des difficultés continuelles avec lui. Cependant, un élément domina nos rapports : je ne pouvais pas le considérer comme le représentant d'une France captive et prostrée, ni d'ailleurs d'une France qui avait le droit de décider librement de son avenir. Je savais qu'il n'était pas un ami de l'Angleterre, mais j'ai toujours reconnu en lui l'esprit et les conceptions que le mot "France" évoquera éternellement tout au long des pages de l'histoire. Je comprenais et j'admirais, tout en m'en irritant, son attitude arrogante » (2).
Derrière ces mots, l'esprit était sans aucun doute généreux, mais une impression de dissension et de ressentiment ne s'en dégageait pas moins. Si c'est Spears, et non Churchill, qui prononça pour la première fois la formule : « La croix que nos commandants doivent porter est la croix de Lorraine », l'esprit de ces propos célèbres (généralement attribués à tort) transparaît toutefois dans les récits par Churchill de ses relations avec de Gaulle (3).
(1) Martin Gilbert Never Despair : Winston Churchill 1945-1965, Londres, 1988, p.584
(2) W.S. Churchill The Second World War, vol.IV, “The Hinge of Fate”, Londres, 1951, P. 611
(3) Pour l’origine exacte, voir A.B.Gaunson The Anglo-French Clash in Lebanon and Syria , Londres 1987, p.27
Dans les écrits de De Gaulle, aussi bien ceux rédigés pendant la guerre que ses mémoires, le même ton acerbe domine. Il s'estimait encerclé de toutes parts par les restrictions britanniques qui entravaient sa liberté de mouvement, le faisant parfois littéralement prisonnier sur les îles Britanniques. Il considérait que les Britanniques portaient sur l'Empire français un œil de prédateur, en premier lieu au Levant, mais pas uniquement. Ainsi, dans ses mémoires il décrit avec amertume la manière dont il fut réveillé une fois à trois heures du matin par un coup de téléphone d'une agence de presse, l'informant du débarquement de troupes britanniques à Diégo-Suarez sur l'île de Madagascar : « Nos alliés occupaient par la force une possession française sans nous avoir même consultés ! ». Il était convaincu que Churchill subordonnerait toujours les intérêts de la France à ceux des relations anglo-américaines. Au cours de l'un des plus célèbres échanges entre les deux hommes, de Gaulle aurait dit qu'il comprenait tout à fait qu'en cas de désaccord entre les Etats-Unis et la France, la Grande-Bretagne se rangerait aux côtés des Etats-Unis (4).
Sous l'influence de telles impressions, de Gaulle usa à l'égard des Britanniques de termes d'une grande sévérité. Prenons quelques exemples :
« La voracité stupide de nos alliés ici (au Levant). »
« Les suggestions britanniques qui sont toujours erronées et intéressées quand il s'agit de choses françaises. »
« La réalité et la duplicité de la politique de Londres. »
« Je n'ai aucune confiance dans les Anglais : ils prennent et gardent une attitude hypocrite ».
Après cette sélection de citations, il n'est que justice d'ajouter une autre remarque de De Gaulle, tirée cette fois-ci d'une lettre qu'il écrivit à sa femme en janvier 1941 : «J'ai beaucoup à faire en ce moment et me trouve dans de grandes difficultés. Les Anglais sont des alliés vaillants et solides, mais bien fatigants ». Voilà qui compense en partie la sévérité des autres propos. Cela illustre également mon introduction. Les relations qu'entretiennent alors les Britanniques et les Français libres sont peut-être solides, mais à coup sûr orageuses. Rétrospectivement, ce sont les frictions qui ont dominé dans notre souvenir. Dans quelle mesure celui-ci est-il déformé ? Ces frictions étaient-elles réellement plus importantes que la solidité des liens unissant les deux parties ? Examinons la politique britannique adoptée à l'égard de De Gaulle et des Français libres, et voyons les bienfaits qu'elle a apportés aux deux camps.
Il convient d'aborder la politique britannique envers les Français libres avec certaines précautions et garder à l'esprit le fait qu'elle n'a été ni exclusive, ni homogène.
Pas exclusive, dans la mesure où pendant longtemps les Britanniques n'ont pas exclu des relations de natures diverses avec le gouvernement de Vichy. Au cours de l'automne et de l'hiver 1940-1941, ils eurent un certain nombre de contacts avec Vichy, surtout en matière économique, mais avec toujours à l'esprit l'arrière-pensée de convaincre le général Weygand, alors délégué-général en Afrique du Nord, de ramener ce territoire au côté des alliés. S'il devait en être ainsi, le Foreign Office était tout disposé à envisager une reconnaissance de l'autorité de Vichy à Alger. En février 1941, le Foreign Office estima que si un gouvernement se formait en Afrique du Nord pour reprendre le combat, « nous devrions lui accorder aussitôt une reconnaissance totale, réaffirmer l'alliance, et désigner un représentant diplomatique »(5). Churchill était prêt à suivre cette ligne de conduite. En décembre 1941, en réponse à une démarche secrète de l'amiral Darlan, ministre de la Marine du gouvernement de Vichy, le Premier ministre répondit que si Darlan amenait la flotte de Toulon dans les ports d'Afrique du Nord et s'opposait aux attaques allemandes, il serait le bienvenu dans le camp allié. « Un tel service », écrivit Churchill, « vaudrait à son auteur une place honorable dans les rangs alliés ». Si un tel événement s'était produit en 1940 ou 1941, il semble très probable que de Gaulle et les Français libres se seraient vus relégués derrière le nouvel arrivant. Plus tard, lors de l'opération Torch de débarquement en Afrique du Nord, en novembre 1942, Britanniques comme Américains étaient prêts à travailler avec Darlan, le considérant peut-être comme un simple expédient, mais peut-être bien comme un partenaire à plus long terme. Et lorsque Darlan périt dans un attentat, ils furent disposés à faire pour le moins partager au général Giraud le pouvoir avec le général de Gaulle. Ainsi, entre les derniers mois de 1940 et les premiers mois de 1943, la politique britannique à l'égard de De Gaulle et de la France Libre n'exclut pas les rapports avec d'autres Français, dont Darlan auquel de Gaulle en personne s'opposa catégoriquement.
Même au sein du mouvement de la France Libre, les Britanniques étaient loin de soutenir l'autorité personnelle de De Gaulle. On ne sait pas très clairement quelles étaient les intentions de Churchill lorsque le 17 septembre 1940 il suggéra au général Catroux d'assumer la direction de la France Libre. Toujours est-il que si Catroux avait accepté, même si l'arrangement n'était sensé être que temporaire, l'opération se serait faite aux dépens de De Gaulle. En 1941, Churchill envisagea de « mettre de Gaulle dans une commission », en créant un conseil ou un comité officiel pour prendre le contrôle du mouvement de la France Libre. Au sein d'un tel organe, de Gaulle verrait ses pouvoirs limités. Les efforts britanniques en ce sens ne connurent aucun succès. Lorsque de Gaulle créa le Comité national français en septembre 1941, il en nomma personnellement les huit membres et conserva l'essentiel des responsabilités. Toutefois, les Britanniques n'abandonnèrent pas leur idée pour autant, et reformèrent en 1943 l'espoir de limiter, dans le cadre d'un comité disposant de larges pouvoirs, l'autorité d'un de Gaulle au caractère si ombrageux et qui n'en faisait souvent qu'à sa tête. En juin, lorsqu'après plusieurs mois de négociations épuisantes fut créé à Alger le Comité de libération nationale, Churchill poussa un soupir de
soulagement et télégraphia à Roosevelt :
« Si de Gaulle devait se montrer violent ou déraisonnable il se retrouverait en minorité, avec cinq voix contre deux, voire totalement isolé. Le Comité est par conséquent un organe doté d'une direction collective, avec lequel il est selon moi possible de travailler en toute sécurité. Je considère que sa formation met un terme aux rapports officiels que j'entretiens avec de Gaulle, chef de la France Combattante, rapports qui débutèrent par une correspondance échangée en 1940, puis qui se poursuivit à travers un échange ultérieur d'autres documents. J'estime qu'il devient nécessaire d'entretenir dorénavant ces relations, financières et autres, avec le comité dans son ensemble » (6).
Hélas pour Churchill, ces espoirs allaient être déçus quelques jours plus tard. De Gaulle s'arrangea rapidement pour faire passer le nombre des membres du Comité de sept à quatorze, et y inclure une majorité de ses partisans. Maîtriser le Général s'avérait être une tâche ardue.
(4) Rapport d’une conversation entre Churchill et de Gaulle le 4 juin 1944, Foreign Office 954/9A
(5) Foreign Office 371/28375, Z1180/132/17, note de Morton du 19 février 1941, notes de Young du 22 février et de Mack du 26 février. Cf . R.T.Thomas Britain and Vichy, The Diemma of Anglo-French relations 1940-1942, Londres,1979.
(6) Churchill à Roosevelt, 6 juin 1943, cité dans Warren F. Kimball Churchill and Roosevelt: the complete correspondence, Princeton, 1984 vol.II, p.231
La politique des Britanniques à l'égard de De Gaulle et de la France Libre était- elle homogène ? En fait, il apparaît clairement que non. Les avis des dirigeants, Churchill et Eden en particulier, différèrent souvent sur ce sujet. Ce fut notamment le cas de mai à juillet 1943 lorsqu'Eden s'opposa à la volonté passagère de Churchill de rompre avec de Gaulle. En 1943, Macmillan, en tant que ministre-résident en Afrique du Nord, apporta sa propre contribution à la politique britannique, interprétant, ignorant ou dépassant les instructions qu'il recevait de Londres, protégeant par fois de Gaulle des colères de Churchill et prodiguant ses encouragements à des moments cruciaux (7). Au sein du Foreign Office, les avis à l'égard de De Gaulle changèrent du tout au tout avec le temps. En octobre 1940, Cadogan (secrétaire général) écrivit : « Il se peut qu'il soit bon soldat, mais c'est probablement tout. Si nous devons constituer une administration de la France Libre, nous ferions bien de chercher d'autres partenaires. » En novembre, il écrivit dans son journal des mots encore plus durs : « J'aimerais réduire l'importance de De Gaulle. Je pense que c'est un perdant » (8).
Dès 1942 cependant, le Foreign Office prit conscience que de Gaulle disposait d'un large soutien en France, et qu'il était en fait le seul homme capable d'unifier les forces dispersées et disparates de la Résistance. En 1943, il acquit la certitude que seule l'influence de De Gaulle pourrait permettre la mise en place d'une administration civile sur le territoire français, au lendemain de l'invasion alliée. De la part du Foreign Office, il ne s'agit pas tant là d'inconséquence que d'une adaptation de ses positions aux réalités.
Churchill, dont l'influence était si grande, fut cependant parfois totalement incohérent dans son attitude envers de Gaulle. Ainsi, après l'échec de Dakar en septembre 1940, le Premier ministre soutint loyalement de Gaulle, en dépit de critiques nombreuses. En août 1941 en revanche, à l'occasion d'un conflit violent relatif aux événements de Syrie, Churchill adopta une position inverse et donna une série d'instructions très strictes commençant par : « Personne ne doit voir le général de Gaulle » et s'achevant par « Personne ne doit rencontrer non plus de subordonnés du général de Gaulle ».
Il lui arrivait parfois de passer d'un extrême à l'autre au cours d'un seul et même entretien. Ainsi, en novembre 1942, une discussion portant sur l'opération Torch, ouverte sous de mauvais auspices et acrimonieuse, voit-elle Churchill déclarer en guise de conclusion qu'il n'oubliera jamais ceux qui furent à ses côtés en 1940, et assurer de Gaulle qu'un jour ils descendront ensemble les Champs Elysées ; ce qu'ils feront effectivement. Mais avant d'atteindre un tel résultat, la montagne russe churchillienne passa par un certain nombre de hauts et de bas (9). De tels mouvements d'humeur étaient caractéristiques de Churchill et ne se limitaient en aucune façon à ses relations avec de Gaulle. On les retrouve par exemple dans son attitude à l'égard de Staline, qui oscillait violemment entre l'euphorie et la méfiance. Ces mouvements d'humeur étaient dus à une réaction profondément émotionnelle face aux personnes et aux événements, et étaient la contrepartie de sa vivacité et de sa fertilité d'esprit. Parfois cela donnait lieu à des réactions déconcertantes.
(7) Alistair Horne, Macmillan, 1894-1956, Londres, 1988, p.184-187
(8) F.O. 371/24313, C11290/7327/17, note de Cadogan, 16 octobre 1940 ; David Dilks, The Diaries of Sir Alexander Cadogan 1938-1945, Londres, 1971, p.336
(9) Cf. Elisabeth Barker Churchill and Eden at War, Londres, 1978
Le manque de cohérence et d'homogénéité de certains aspects de la politique et de l'attitude adoptées par les Britanniques à l'égard de De Gaulle et des Français libres apparaissent ainsi clairement. Il devient par conséquent d'autant plus important de préciser que, derrière ces fluctuations, existait bien une politique résolue, servant des intérêts britanniques précis et profitant en même temps clairement au général de Gaulle et à son mouvement.
Cette politique présentait deux aspects. L'un était stratégique : comment gagner la guerre ; l'autre politique : comment obtenir un règlement favorable après la guerre.
Le rôle du mouvement de la France Libre dans la stratégie britannique tirait ses origines des événements dramatiques de 1940, lorsque la Grande-Bretagne dut faire face aux conséquences inquiétantes de la défaite française. Comment le pays pourrait-il survivre et gagner la guerre après un tel désastre ? Certains avaient certes tendance à estimer bravement que l'on se porte mieux sans alliés. Les références à Shakespeare étaient alors nombreuses, notamment au Roi Jean et à Henri V ; de plus, le précédent des guerres napoléoniennes rassurait. Si ces réactions témoignaient d'un esprit de défi, elles ne reflétaient guère une pensée stratégique véritable ; la survie était en effet incertaine et la victoire encore bien éloignée. Si la guerre devait être gagnée, la France et ses ressources avaient un rôle essentiel à jouer, et cela à deux titres.
Le premier concernait l'empire colonial de la France. Une stratégie continentale, reposant en grande mesure sur l'armée française, venait de s'effondrer sous le choc des assauts allemands. Il convenait de la remplacer par une stratégie maritime et impériale au sein de laquelle les territoires français d'outre-mer auraient une grande importance. Le rôle de l'Afrique du Nord était notamment crucial pour le con trôle de la Méditerranée, tandis que l'Afrique occidentale française (et surtout la base navale de Dakar) revêtait une importance évidente pour la bataille de l'Atlantique et la route des convois passant par Freetown. Au Moyen-Orient, la Syrie et le Liban représentaient un élément de poids dans l'équilibre précaire des forces. En termes économiques, les ressources de l'Empire français étaient un apport non négligeable pour les Britanniques, notamment pour le minerai de fer et les phosphates ; il importait tout autant à la stratégie de blocus sérieusement mise à mal, d'empêcher l'Allemagne d'accéder aux possessions de la France, de la Belgique et des Pays-Bas outre-mer.
Il s'ensuivait de ces considérations que la Grande-Bretagne avait tout intérêt à ce que l'Empire français poursuive le combat ou, si cela s'avérait impossible, au moins à ce qu'il ne tombe pas aux mains des Allemands. A cette fin, les Britanniques tentèrent tout d'abord de persuader le gouvernement du maréchal Pétain de reprendre la lutte en Afrique du Nord. Ils échouèrent et, à la fin du mois de juin 1940, ils se tournèrent donc vers le général de Gaulle — jusqu'alors accueilli certes, mais traité avec extrême réserve et prudence — dans l'espoir qu'il pourrait rallier l'Empire français. De Gaulle fut autorisé à annoncer la formation d'un Comité national, reconnu par le gouvernement anglais qui accepta de traiter avec lui de tout sujet relatif à la poursuite de la guerre. Le 28 juin, les Britanniques reconnurent le général de Gaulle comme « chef de tous les Français libres, où qu'ils soient, qui se rallient à lui dans le soutien de la cause alliée » (10). Dans un premier temps, il ne se passa pas grand-chose et peu se rallièrent à de Gaulle. « Qui est ce général ? » demanda le gouverneur de Tahiti. D'autres se posaient la même question (11). Mais à la fin du mois d'août 1940, les colonies de l'Afrique équatoriale française (Tchad, Cameroun et Congo français) furent conquises suite aux actions audacieuses de Boislambert, Leclerc et de Larminat, grandement aidés en cela par le gouverneur britannique du Nigeria, Bourdillon. C'était là un bon exemple de coopération franco-britannique servant les deux parties. Les Anglais prenaient ainsi le contrôle de la voie aérienne de Takoradi, permettant aux renforts aériens d'atteindre le Moyen-Orient, tandis que les Français libres acquéraient prestige et confiance en eux-mêmes ainsi qu'une base territoriale. La tentative de pousser plus loin dans cette voie échoua en septembre avec l'expédition de Dakar. Les Britanniques durent rechercher un compromis : protéger les colonies qui s'étaient ralliées à de Gaulle tout en s'assurant auprès de Vichy que le reste de l'Empire ne tomberait pas aux mains des Allemands. Tous les vœux britanniques ne furent donc pas immédiatement exaucés. La Grande-Bretagne conserva l'objectif de maintenir l'Empire français hors de portée des Allemands, et si possible de lui faire reprendre les combats du côté allié ; toutefois, pendant un certain temps, le rôle dévolu aux Français libres dans cette entreprise devint incertain et fluctuant.
Le second aspect du rôle assigné à la France — qui de plus en plus désignait en fait la France Libre — résidait dans la subversion. Dès le 25 mai 1940, les chefs d'état-major envisagèrent l'éventualité d'un effondrement de la France. Etudiant les moyens de gagner la guerre dans le cas où cette éventualité se produirait, ils conclurent que l'une des rares solutions à leur disposition serait alors d'encourager la révolte au sein des territoires conquis. A cette fin, ils prônèrent la création d'une organisation spéciale et, dans des délais remarquablement brefs, le Special Operations Executive fut mis sur pied (12). Cette action judicieuse fut à l'origine de ce qui allait devenir l'engagement de la Grande-Bretagne dans le mouvement de la Résistance. Nul ne savait alors où cela allait mener. Bien que le SOE ait été créé en fonction de simples hypothèses, il allait par la suite se développer considérablement. Le SOE et la Résistance connurent tous deux une forte expansion et la France devint l'un de leurs principaux théâtres d'opérations. Le SOE fit tout d'abord connaître, puis stimula, le développement des mouvements de résistance en France. Avec le temps, la Grande-Bretagne en tira des informations et des bénéfices importants : filières d'évasion, collecte du renseignement et enfin soutien stratégique pour le débarquement en Normandie. Dans un premier temps, ces opérations ne furent pas nécessairement liées au général de Gaulle. Il exista même une certaine rivalité permanente entre le SOE et les Français libres. Mais, par la suite, des liens étroits allaient se nouer. Les agents du SOE prirent les premiers conscience de la signification du nom de De Gaulle pour les organisations de résistance en France. Le SOE contribua activement à persuader le Foreign Office que seul de Gaulle pouvait unifier les divers groupes et les préserver d'une domination communiste (il s'avéra bien difficile d'en convaincre le Premier ministre, mais ce fut une autre histoire). Ce qui commença en 1940 par un hypothétique projet de subversion allait se terminer par un engagement sérieux aux côtés de la Résistance et de la France Libre.
(10) P.M.H.Bell A Certain Eventuality:Britain and the Fall of France, Farnborough, 1974, p.191-192
(11) F.O 371/24335, C11800/7327/17, Edmonds (Tahiti) au Foreign Office, 24 juillet 1940
(12) Pour le rapport des chefs d’Etat-major, voir Bell op.cit. chapitre 3 ; sur la création du SOE, voir MRD Foot SOE : An outline history of the Special Operations Executive, 1940-1946, Londres, 1984, P. 18-21
Lorsque les Britanniques parvinrent à détourner leur attention des exigences immédiates de la guerre pour envisager la forme que pourrait revêtir un règlement d'après-guerre, la France occupa une nouvelle fois une place de choix dans leurs calculs. Leur attention se concentra sur deux problèmes, liés l'un à l'autre : la préservation de l'Empire français et la restauration de la France au rang de grande puissance.
Les Britanniques ont toujours insisté sur le fait qu'ils n'avaient aucune revendication sur les territoires coloniaux français. « Nous n'avons aucune visée sur l'Empire français » assura Churchill à de Gaulle le 10 juin 1942, alors que le Général s'inquiétait à juste titre du débarquement britannique à Madagascar. C'était là la vérité, mais elle soumit parfois la crédulité des Français à trop rude épreuve pour être prise pour argent comptant. Ce n'est qu'au Moyen-Orient, dans des circonstances exceptionnelles, que les Britanniques oeuvrèrent contre les intérêts impériaux de la France, ce qui en fin de compte affecta l'ensemble des relations anglo-françaises. Ne convoitant rien pour eux-mêmes, les Britanniques désiraient voir l'Empire français préservé, non par altruisme, mais parce qu'ils se rendaient compte de la nécessité pour les anciens empires impériaux de faire cause commune. En 1940-1941 ils durent faire face aux prédateurs du camp ennemi : Allemagne, Italie, Japon et peut-être Espagne. A partir de 1942, le danger résida de plus en plus dans les desseins des Etats-Unis, les plus proches alliés de la Grande-Bretagne. Le président Roosevelt ne cachait pas qu'il estimait que l'Empire français ne devrait pas être restauré tel quel après la guerre. Il visait particulièrement Dakar, l'Indochine française et les îles françaises du Pacifique qu'il placerait volontiers sous une forme de tutelle américaine ou chinoise. Ce qui risquait ainsi de se produire pour l'Empire français pouvait bien arriver aux Britanniques. Churchill était très ombrageux sur ce sujet, notamment lorsqu'en 1942 Roosevelt le harcela à propos de l'indépendance de l'Inde. Churchill se montrait souvent très ferme. « Je ne suis pas devenu le Premier ministre du Roi », déclara-t-il à la résidence officielle du Lord-Maire de Londres en 1942, «pour présider à la liquidation de l'Empire britannique ». Puis à nouveau, dans un mémorandum du 31 décembre 1944 :
« Ne touchez pas à l'Empire britannique. Telle est notre maxime. L'Empire ne doit pas être affaibli ou terni pour satisfaire des commerçants anglais au baratin larmoyant ou des étrangers de tout acabit » (13).
Churchill préférait cependant retarder toute épreuve de force avec Roosevelt sur le sujet et se servir de l'Empire français comme d'une première ligne de défense. Ainsi, en mai 1944, Churchill écrivit à Eden que Roosevelt s'était exprimé très clairement sur l'Indochine :
« Chaque fois qu'il a soulevé cette question, je lui ai rappelé son engagement de respecter l'intégrité de l'Empire français et ai réservé notre opinion. Avez-vous vraiment l'intention d'aller remuer tout cela en des temps pareils ?»
La Grande-Bretagne parvint ainsi à éviter un conflit ouvert avec les Etats-Unis. On constate cependant qu'il y eut de nombreuses frictions à propos de l'Indochine en 1945, lorsque les forces britanniques arrivèrent les premières dans le sud du pays et assurèrent la transition jusqu'à l'arrivée des Français.
La préservation de l'Empire français n'avait pas pour unique motif la défense de l'Empire britannique. Il s'agissait également de la part de la Grande-Bretagne d'une volonté de restaurer la France au rang de grande puissance. Dès le 7 août 1940, dans un échange de lettres avec de Gaulle, Churchill exprima la détermination de son pays de « garantir la pleine restauration de l'indépendance et de la grandeur de la France». Le 10 juin 1942 il réaffirma avec insistance à de Gaulle :
« J'ai toujours voulu et je continue de vouloir une France forte disposant d'une puissante armée. Cela est indispensable pour la paix, pour l'ordre et pour la sécurité en Europe ».
Le 14 juillet 1942, dans un discours adressé au peuple français, Eden déclara :
« Pour nous, la pleine restauration de la France au rang de grande puissance n'est pas seulement un objectif déclaré et l'accomplissement d'une promesse faite à une nation-soeur. C'est aussi une nécessité pratique » (14).
Un an plus tard, le 13 juillet 1943, Eden exposa le point de vue officiel du Foreign Office : afin de contenir l'Allemagne après la guerre, le traité passé entre la Grande-Bretagne et l'URSS à l'Est devrait avoir pour pendant une entente avec la France à l'Ouest. Il poursuivit :
« Si nous devons bien sûr accorder du mieux possible avec Washington notre politique française, il existe des limites au-delà desquelles nous ne saurions permettre à notre politique d'être gouvernée par la leur (...) L'Europe attend de nous que nous ayons notre propre politique européenne et que nous l'affirmions. Cette politique doit viser à restaurer la position de nos alliés européens de plus petite taille ainsi que la grandeur de la France. ».
Churchill accepta l'idée il y était déjà favorable-qu'il était du plus grand intérêt pour la Grande-Bretagne d'avoir une France forte après la guerre. Le Premier ministre et Eden s'opposaient alors sur la personne et la politique de De Gaulle.
Ainsi l'accord sur l'essentiel — le futur statut de la France — n'empêchait pas de profondes divergences sur les questions de personne.
Une fois encore, la Grande-Bretagne n'agissait pas par altruisme et évaluait la situation en fonction de ses propres intérêts. S'il fallait, à la fin de la guerre, contenir l'Allemagne au moyen de forces terrestres importantes stationnées sur le continent, la Grande-Bretagne entendait que les troupes françaises prissent une part substantielle à cette tâche, d'autant plus que l'on estimait généralement que les forces américaines devraient se retirer d'Europe dans les deux années après l'issue des combats. A mesure que la fin de la guerre approchait, Churchill, dans ses moments les plus pessimistes, envisageait qu'il pourrait très bien ne plus y avoir d'obstacle majeur entre les neiges de Russie et les falaises d'Albion. La France commença alors à faire figure de contrepoids éventuel face à l'Union soviétique. Même dans des scénarios plus optimistes, mettant en scène une Union soviétique amicale, il était difficile d'imaginer comment l'Europe occidentale pourrait être reconstruite sans une France forte.
Pour ces raisons, et en dépit des hauts et des bas qui caractérisaient les relations entre de Gaulle et Churchill, les Britanniques poursuivirent avec une grande ténacité leur objectif de restaurer la France au rang de grande puissance ; les résultats furent considérables. Ainsi, lors de la conférence de Yalta, Churchill obtint-il la création d'une zone française d'occupation en Allemagne. Au cours des longues négociations sur la création d'une nouvelle organisation mondiale, la France obtint, en grande partie grâce à l'insistance britannique, un siège permanent à ce qui deviendra le Conseil de Sécurité. Américains et Soviétiques, quant à eux, n'auraient jamais pris aucune de ces deux mesures.
La France fut donc de plus en plus identifiée à de Gaulle et aux Français libres. Seuls ceux-ci résistaient aux Allemands, constituaient une garantie contre les communistes et étaient engagés dans la préservation de l'Empire et la restauration de la puissance française. La Grande-Bretagne poursuivit donc à l'égard de la France Libre une politique qui, à de nombreux égards, fut remarquablement cohérente. Certes, celle-ci avait bien sûr pour objectif de servir les intérêts britanniques, mais elle fit également profiter la France Libre de ses bienfaits.
(13) Gilbert Road to Victory, p.254; W. Roger Louis Imperialism at Bay 1941-1945, Oxford, 1977,p.433; ce livre met en évidence le problème de l’impérialisme dans les relations anglo-américaines pendant la guerre.
(14) Lord Avon The Eden Memoirs. The Reckoning, Londres, 1965, p. 347
Parmi ceux-ci, le plus important fut la création et la sauvegarde du mouvement de la France Libre lui-même. En 1940, le fait que de Gaulle allait devenir le personnage central de la résistance française n'avait rien d'inévitable. Son appel du 18 juin, qui deviendra célèbre par la suite, ne tint qu'à un fil. En effet, la diffusion n'en fut autorisée qu'après qu'une décision du Cabinet de Guerre l'interdisant n'eut été annulée sur l'intervention de Churchill. Au cours des quelques semaines qui suivirent, rares furent les personnes disposant d'un poids politique qui se rallièrent à de Gaulle. Alexis Léger et Jean Monnet parmi les fonctionnaires, André Maurois, Henri de Kérillis et Geneviève Tabouis parmi les écrivains et les journalistes refusèrent de se joindre à lui ; aux Etats-Unis, un groupe important de Français s'organisa mais refusa, tout en rejetant l'armistice, de servir sous les ordres du Général. De Gaulle avait alors bien besoin d'un soutien britannique important et il le reçut, dans une large mesure grâce à l'intervention personnelle de Churchill. Ce soutien n'a jamais été aussi important qu'après l'échec de l'expédition de Dakar, alors qu'il aurait été aisé pour Churchill d'utiliser de Gaulle comme bouc émissaire. Churchill déclara au contraire à la Chambre des communes :
« J'estime que le jugement de De Gaulle était tout à fait fondé, et tout ce que l'on a pu voir de sa conduite dans des circonstances particulièrement difficiles a conforté notre opinion à son égard. Le gouvernement de Sa Majesté n'a aucunement l'intention d'abandonner sa cause avant qu'elle ne se confonde avec celle plus large de la France, comme cela ne manquera pas de se produire » (15).
Churchill se révéla être un ami sur lequel on pouvait compter dans les moments difficiles (la citation de Timon d'Athènes faite par de Gaulle était alors tout à fait pertinente), et les Français libres purent se remettre de l'échec de Dakar.
Une fois le mouvement créé, il restait à le préserver. De Gaulle s'est parfois plaint d'être entravé par les restrictions britanniques. « Le joug britannique était devenu insupportable. Je ne pouvais bouger dans aucun domaine sans me heurter aux Anglais » dit-il à Passy en janvier 1941 (16). Toutefois, ce qui d'un point de vue put ressembler à une camisole de force prit en même temps la forme d'un soutien vital en matière financière. De par l'accord du 7 août 1940, le gouvernement britannique acceptait de couvrir tous les frais de formation et d'entretien des forces de la France Libre, le futur gouvernement français s'engageant certes à rembourser cette dette lorsqu'il serait en mesure de le faire. Mais en 1940, rien ne garantissait qu'un tel engagement pût être tenu et en tout cas pas dans l'immédiat. La décision britannique peut donc être considérée comme un acte de foi et de générosité. La Grande-Bretagne équipa également les Forces françaises libres, à un moment où pourtant elle n'était guère riche en matériel, y compris pour ses propres troupes. Ainsi, cela représenta un sacrifice important pour la Royal Air Force que d'envoyer au Tchad en août 1940 six Blenheim avec les pièces de rechange et les équipes au sol. Les troupes de la France Libre qui se distinguèrent tout particulièrement à Bir Hakeim étaient rattachées à la Vlle armée et disposaient d'approvisionnements et de services britanniques. La Grande-Bretagne apporta également son soutien aux colonies de la France Libre : la Royal Navy protégea ainsi le Cameroun des attaques par mer, et les exportations de produits vitaux dépendaient d'une organisation et de moyens maritimes britanniques. Plus tard, les contacts entre la France Libre et les groupes de résistants en France furent assurés dans une large mesure grâce à l'aviation britannique, aux équipements de signalisation et au matériel nécessaire aux opérations clandestines mis à disposition. Lors de chacune de ses deux missions cruciales pour l'unification de la Résistance en France, Jean Moulin fut transporté à bord d'un appareil de la RAF. En de nombreuses occasions, de Gaulle et les Français libres reçurent ainsi le soutien des services britanniques. Bien sûr, cette assistance ne fut pas ignorée ou passée sous silence, tant du côté français que du côté britannique, mais il n'est toutefois pas indifférent d'y revenir.
Un autre aspect de la sauvegarde du mouvement de la France Libre est cependant en grande partie passé inaperçu. Sans doute le général de Gaulle a-t-il rarement eu l'impression que les Britanniques le protégeaient des Américains. Ce fut pourtant le cas pendant la plus grande partie de l'année 1943. Cette année-là, la diplomatie britannique tenta avec succès d'établir une autorité politique unique chargée de contrôler l'ensemble des forces et des territoires français engagés dans les combats, même si alors elle n'était pas disposée à reconnaître cette autorité comme le gouvernement provisoire français. La Grande-Bretagne participa donc à la création du Comité de libération nationale qu'elle reconnut comme l'organe central de l'administration française. Les Américains, en revanche, s'opposaient à la création d'une autorité politique unique et préféraient traiter séparément avec chacune des administrations en place dans les différentes parties de l'Empire français car, à leurs yeux, la politique britannique ne pouvait conduire en fin de compte qu'à la création d'un gouvernement provisoire, ce qui réduirait ainsi la liberté future du peuple français dans le choix de sa propre forme de gouvernement. Les Britanniques étaient sceptiques quant à cette explication et voyaient derrière la position américaine le désir d'affaiblir l'Empire français, de sorte que celui-ci puisse être placé en partie sous contrôle « international » (ou américain). Les Britanniques comprenaient également cette position comme un désir d'affaiblir la France en tant que telle. Comme Eden l'écrivit dans ses mémoires, « il me semblait que Roosevelt désirait détenir entre ses mains les ficelles de l'avenir de la France, afin de pouvoir décider de la destinée de ce pays » (17).
(15) Débats à la Chambre des Communes, 5ème série, vol.365,col.298
(16) J-B Duroselle L’Abîme 1939-1945, Paris, 1982,P.332
(17) A propos du conflit qui opposa Britanniques et Américains sur cette question, voir Arthur L. Funk Charles de Gaulle. The crucial years 1943-1944, Norman, Oklahoma 1959, P.55-57
Dans ce même contexte, et même s'ils étaient loin d'être séduits par de Gaulle et l'ensemble de ses actions, les Britanniques le soutinrent encore face à Giraud — puis à nouveau face aux Américains — dans la lutte pour la direction de l'Afrique du Nord française et dans la question du Comité de libération nationale qui apparut alors comme entité politique française. Cela commença par l'étrange affaire du mémorandum d'Anfa, document approuvé par Roosevelt lors de la Conférence de Casablanca (janvier 1943), mais non soumis alors à Churchill. Ce mémorandum laissait entendre qu'Etats-Unis et Grande-Bretagne reconnaissaient au général Giraud « le droit et le devoir de préserver tous les intérêts français ». Si l'on rapproche ceci de la décision américaine de rééquiper l'armée française d'Afrique du Nord, cela semblait à coup sûr placer Giraud dans une position de force et reléguer de Gaulle au second plan. Ce fut Macmillan qui découvrit ce document et le présenta à Churchill. Le Premier ministre s'attacha alors patiemment à l'amender, jusqu'à le rendre inopérant (18). Le soutien apporté à Giraud par les Américains culmina par la suite avec les efforts intenses déployés par Roosevelt en mai et juin 1943 pour persuader le gouvernement britannique de rompre avec de Gaulle (voire de le briser). En ces deux occasions, Churchill fut sur le point de céder aux pressions, mais Eden et le Cabinet de Guerre parvinrent à temporiser la situation. Le Foreign Office à Londres et Macmillan à Alger apportèrent également un soutien important à de Gaulle lors de cette crise (19). En novembre 1943, de Gaulle évinça finalement Giraud de tout rôle politique au sein du Comité de libération nationale. Ce résultat dut certainement beaucoup à son adresse et à sa détermination personnelles, mais fut aussi dans une certaine mesure rendu possible par le soutien britannique.
Cet aspect de la politique britannique est demeuré largement ignoré. Les observateurs, suivant en cela l'optique de Churchill, ont eu en effet tendance à concentrer leur attention sur l'image d'un front anglo-américain opposé à de Gaulle. Certes, un certain nombre d'occasions spectaculaires mirent en évidence cet alignement, mais celui-ci n'était en aucun cas la règle. En 1943, les Britanniques, en dépit des querelles qui les opposaient à de Gaulle et des divergences qui existaient dans leurs rangs, combattirent aux côtés de De Gaulle contre les Américains et favorisèrent sa victoire. Une seconde version d'« un bienfait oublié » accorderait probablement la place d'honneur à cet aspect des choses.
Rétrospectivement, on peut dire qu'il est probable que notre impression des relations entre Britanniques et Français libres est trop marquée par les attitudes et les points de vue de leurs deux grands protagonistes, Churchill et de Gaulle. Pendant la guerre puis, plus tard, en rédigeant ses mémoires, Churchill eut à cœur de démontrer la solidité et la valeur de l'alliance anglo-américaine. Il lui arriva souvent de minimiser, voire d'éluder, les aspects de l'histoire qui n'allaient pas dans ce sens. Pour sa part, de Gaulle était déterminé à mettre en valeur son indépendance à l'égard des Britanniques et ne chercha sans doute nullement à atténuer les frictions qui surgirent entre eux et lui. Dans les faits cependant, les intérêts de la Grande-Bretagne et de la France Libre ont eu souvent bien plus en commun que ne l'indiquent les récits de ces deux grands personnages. L'entente, même si elle manqua souvent de cordialité, reposa sur de solides fondements — à savoir des intérêts communs — et produisit des résultats positifs pour les deux partenaires.
(18) Arthur L. Funk « The Anfa Memorandum: an incident of the Casablanca Conference“ Journal of Modern History, vol.26, n°3, 1954, p.246-254
(19) Cet épisode est bien raconté dans l’ouvrage de Barker Churchill and Eden at War p.72-79














