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De Gaulle, Eisenhower et la Résistance en 1944


Arthur L. Funk, professeur émérite d’Histoire à l’Université de Floride (Etats-Unis) (1)

De Gaulle, Eisenhower et la Résistance en 1944, Espoir n°79, mars 1922

 

Les carrières de Charles de Gaulle et de Dwight D. Eisenhower présentent d'étranges similitudes : nés la même année, ils passèrent l'un et l'autre par une école militaire avant d'embrasser la profession des armes. Jeune officier, Eisenhower a vécu un an en France, en 1928, tandis que de Gaulle, chef de bataillon, commande le 19e bataillon de Chasseurs à Trèves. Tous deux accèdent à d'importantes responsabilités, grâce à d'influentes personnalités, lorsque la guerre éclate. Enfin, l'un et l'autre devinrent chefs d'Etat.

Le destin les a réuni en juin 1943, à l'occasion de la création du Comité français de Libération nationale (CFLN). Par leur position officielle, les deux généraux étaient alors conduits à mener des actions qui ne concordaient pas toujours avec leurs convictions.


Tous deux traversent une période décisive entre juin et décembre 1943. Mais en septembre et octobre, alors que l'on assistait à la reddition de l'Italie, à la libération de la Corse et à une série de crises liées au programme de réarmement, un remaniement du CFLN fit de De Gaulle le président unique de cet organisme. Peu après, l'arrivée du général de Lattre de Tassigny entraîna la réorganisation de l'armée française d'Afrique du Nord, désormais réarmée. Lorsque Eisenhower, alors commandant en chef du Quartier Général des Forces alliées du théâtre d'opérations méditerranéen (AFHQ), quitta Alger pour Londres, fin décembre, pour devenir commandant suprême des Forces alliées du théâtre d'opérations occidental (SHAEF), il avait admis l'incapacité de Giraud à exercer le haut commandement et reconnu que de Gaulle possédait les aptitudes nécessaires à la poursuite du combat.


Prenant congé de De Gaulle, Eisenhower lui déclara avec son franc-parler habituel : « Je reconnais que j'ai commis une injustice à votre égard et j'ai tenu à vous le dire ».


Ce à quoi de Gaulle répliqua en anglais :


« You are a man ».


C'est dans cette atmosphère chaleureuse qu'Eisenhower affirma qu'il n'entrerait pas dans Paris sans les troupes françaises et — bien qu'il ne pût parler au nom du gouvernement américain — qu'il ne reconnaîtrait d'autre autorité en France que celle de De Gaulle. De Gaulle réaffirma qu'il n'existait entre eux aucune divergence personnelle autre que celle imposée par « la situation très compliquée dans laquelle se trouvent nos deux pays ». A ce propos, il ajouta :


« Mais tout cela n'est que momentané. Quand nous aurons gagné la guerre, il n'en restera plus trace, sauf, naturellement, pour les historiens » (2).


Eisenhower et de Gaulle s'admiraient et se respectaient en tant qu'individus. Reconnaissant en de Gaulle nombre de grandes qualités, Eisenhower écrira à son propos :


« J'ai beaucoup apprécié personnelle ment le général de Gaulle (...) même si les contacts que nous avons eus en temps de guerre n'ont jamais dégagé la chaleur qui semblait découler fréquemment de ses rencontres avec d'autres. »
De même, de Gaulle admirait Eisenhower et mesurait les difficultés et les restrictions qui entouraient ses fonctions de commandant suprême. Eisenhower aurait-il pu faire davantage pour la France, compte tenu des préjugés du président Roosevelt à rencontre de De Gaulle ? De Gaulle écrira à ce sujet :


« On pensera sans doute aussi que le commandant en chef aurait pu, mieux encore, servir notre pays. Qu'il liât sa stratégie à la grande querelle de la France, comme il la pliait aux desseins des puissances anglo-saxonnes, qu'il armât massivement nos troupes, y compris celles de la clandestinité, que dans son dispositif il attribuât toujours une mission de premier ordre à l'armée française renaissante, notre redressement guerrier eût été plus éclatant, l'avenir plus profondément marqué » (3).


Il va sans dire que même s'il avait souhaité satisfaire les ambitions de Charles de Gaulle, Eisenhower devait prendre en compte l'avis des autres chefs d'Etat-major, et surtout ceux de Roosevelt et de Churchill. Dans quelle mesure cependant aurait-il pu faire davantage pour les « troupes de la clandestinité » ?

Nous étudierons l'un des aspects de leurs relations :

comment utiliser plus efficacement la Résistance ?

 

(1) Auteur de Charles de Gaulle : The Crucial Years 1943-1944, Oklahoma, 1959, c’est le président du Comité américain d’histoire de la Seconde Guerre mondiale
(2) Charles de Gaulle Mémoires de guerre, tome II, p.676 ou Harry Butcher My Three Years with Eisenhower, New York, Simon and Schuster, 1946, p.473
(3) Dwight D. Eisenhower Crusade in Europe, New York, Donbleday, 1948, P. 414

 

Lorsque Eisenhower quitta Alger pour assumer les fonctions de Commandant suprême, il demanda l'autorisation du Combined Chiefs of Staff (CCS) et des gouvernements britannique et américain de négocier avec le CFLN, que de Gaulle présentait de plus en plus comme le Gouvernement provisoire français. Eisenhower envoya à Washington des officiers qui, en collaboration avec le Département d'Etat, élaborèrent un projet de texte reconnaissant le CFLN et destiné à être signé par le président Roosevelt, puis transmis au Premier ministre britannique, Winston Churchill. Des mois durant, cependant, Roosevelt n'émit aucun avis sur ce projet (4).


De Gaulle prit deux mesures : il envoya à Londres le général François d'Astier de La Vigerie traiter avec Eisenhower de la coopération militaire avec la Résistance française ; et il fit parvenir aux gouvernements américain et britannique des notes proposant que des représentants français, américains et britanniques se rencontrent pour discuter de la manière dont la Résistance française pourrait contribuer au mieux à la libération prochaine de son pays.


Eisenhower reçut le général d'Astier une semaine après son arrivée à Londres, le 22 janvier. Il lui fit parvenir finalement une réponse, rédigée par le Special Operations Executive (SOE), qui indiquait laconiquement que l'étude du dossier progressait.


Dans le même temps, à l'insu d'Eisenhower, Churchill réunit un comité spécial composé de membres du SOE et de représentants français, chargé de superviser l'aide de plus en plus importante apportée à la Résistance mais essentiellement dans le Sud-Est de la France, au Sud de la Suisse et à l'Est du Rhône. Cela n'allait guère dans le sens du plan « Overlord » de traversée de la Manche et lorsque Eisenhower apprit l'existence du comité de Churchill, il ramena sous son commandement la section du SOE chargée des Affaires françaises ainsi que la section du SO de l'OSS (Service de renseignements américain), lesquelles formèrent par la suite le Spécial Force Head- quarter (SFHQ). Le Foreign Office britannique et le Département d'Etat américain rejetèrent ensuite la suggestion de De Gaulle de discussions tripartites sur la Résistance, prétextant qu'Eisenhower contrôlait la situation (5).


En mars 1944, deux mois avant « Overlord », Roosevelt suivit finalement l'opinion d'Eisenhower quant à l'autorisation de traiter avec le CFLN. Il envoya une version préliminaire du texte à Churchill, déclarant que de son point de vue Eisenhower pouvait désormais traiter, à des fins militaires, avec tout groupe français s'il l'estimait nécessaire, tant que cela n'impliquait pas la reconnaissance du CFLN comme gouvernement français (6).


Lorsque de Gaulle comprit que les responsables alliés ne désiraient guère coopérer avec la Résistance, il prit une série de décisions importantes : il approuva un programme de gouvernement civil, limogea le général Giraud du poste de commandant en chef, remplaça le général d'Astier par le général Koenig au poste de délégué militaire à Londres et en fit le commandant des Forces françaises de l'Intérieur (FFI).


Il élabore également un plan détaillé de coordination des actions de la Résistance armée - les FFI - avec ce qui, selon lui, pourrait être les plans des Alliés. Le plan « Vidal », appelant à l'insurrection nationale, avait été rejeté par les Alliés, mais n'était pas abandonné par Alger, et sa mise en oeuvre dans le Vercors fut approuvée par Jacques Soustelle, chef de la Direction générale des Services spéciaux (DGSS).


Un autre plan, le plan « Caïman » ou plan « C », avait été approuvé le 16 mai. Il confirmait l'emploi des codes de sabotage - « Vert » pour les voies ferrées, « Tortue » pour les routes - et proposait la création de zones d'action dans des régions où le maquis était bien implanté et les forces d'occupation faibles, notamment dans le Sud-Ouest de la France et dans le corridor qui longe les Alpes : Sisteron-Grenoble-Besançon. Dans le Sud-Ouest, le plan avait pour objectif : « L'ouverture, au profit de forces alliées débarquées sur le littoral méditerranéen, de l'axe : Alès-Clermont-Ferrand, permettant le débordement par l'Ouest du couloir du Rhône (et) l'ouverture de l'axe : Carcassonne-Toulouse, permettant d'amorcer le débordement par l'Ouest du Massif central. »


Il insistait également sur la nécessité de couper les voies ferrées dans la vallée du Rhône et tout autour du Massif central : Limoges-Clermont-Ferrand-Le Puy-Albi-Foix. Le plan concernait essentiellement le Sud. Au Nord, quelques actions des FFI étaient envisagées dans des ports bretons et, si les conditions le permettaient, dans l'agglomération parisienne (7).

 

(4) Foreign Relations of the United States 1944 (FRUS), III, Washington, Government Printing Office, 1965, p. 638-639 et 650-651
(5) Arthur L. Funk “ Churchill, Eisenhower, and the French Resistance” Military Affairs, février 1981, p. 31-32
(6) FRUS, 1944, III, p.675-677, Londres, Public Record Office, CAB 120/547
(7) Mémoires de guerre, tome II, p.689

 

Si Eisenhower envisagea en mai 1944 l'aide de la Résistance, il n'était absolument pas persuadé qu'une insurrection nationale en France, pas plus que le recours à de solides points d'appui sur le sol français, pourrait contribuer au débarquement en Normandie. Le 21 mai, le SHAEF (Com mandement des Forces expéditionnaires alliées en Europe) révéla son propre plan. Celui-ci se contentait de donner des instructions pour les opérations de sabotage des routes et des voies ferrées qui pourraient être utilisées par les Allemands pour déplacer vers le Nord leurs troupes cantonnées dans les bases du Sud. Rien dans le plan du SHAEF ne fournit d'indication sur les plages du débarquement : les emplacements les plus au Nord (à l'exception de Dijon et Besançon) se situaient tous au Sud de la Loire (8).

A l'approche du débarquement en Normandie, Eisenhower fit de son mieux pour inciter Roosevelt à modifier ses projets, qu'il considérait inadéquats. La situation était non seulement embarrassante mais « potentiellement dangereuse », déclara-t-il à l'Etat-major interallié, faisant remarquer que s'il était autorisé à travailler avec tout organe français, « seul est ici représenté le CFLN » (9).


Eisenhower dut accepter la décision de Roosevelt de ne traiter avec de Gaulle que des affaires militaires, mais fit toutefois remarquer que Roosevelt commettait sur ce point une erreur :


« Je pense qu'il est de mon devoir de vous dire que certaines informations qui m'ont été transmises par des agents ou des prisonniers de guerre évadés me permettent d'établir qu'il n'existe en France que deux forces importantes : la clique de Vichy d'une part et, d'autre part, un groupe que caractérise une admiration sans borne pour de Gaulle. (...) Une fois libérées les zones qui échapperont au contrôle militaire et reviendront au gouvernement autonome local, l'effet de la non-reconnaissance se fera sentir. Il se peut que l'on constate alors un désir général d'adhérer au groupe de De Gaulle » (10).


Le président continua à faire preuve de la même inflexibilité, si bien que le jour J, Eisenhower n'avait toujours pas reçu d'instructions, ni de Gaulle de reconnaissance. Trois jours avant le débarquement, Eisenhower, qui trouvait «la situation regrettable», déclara que toutes les informations dont il disposait « donnent à penser que les seules autorités (...) que les groupes de résistants souhaitent reconnaître sont celles de De Gaulle et de son Comité » (11).


Les événements de Londres à l'arrivée de De Gaulle la veille du jour J, son discours au peuple français, ainsi que sa visite à Bayeux sont si célèbres qu'il suffit de les mentionner.

La tête de pont établie en Normandie, Eisenhower finit par reconnaître officiellement le général Koenig, commandant les FFI, comme membre de son Etat-major. Koenig regroupait sous son autorité le « Special Force Headquarters » du SHAEF et le BCRAL gaulliste (Bureau de Renseignements et d'Action de Londres), réunis désormais dans l'Etat-major des Forces françaises de l'Intérieur (EMFFI). Il fallut alors déterminer la meilleure manière d'utiliser la Résistance. Les FFI travaillaient d'ores et déjà avec les Alliés en Bretagne, et Eisenhower, relançant le plan d'opérations « Anvil » dans le Sud de la France, put écrire au général Maitland Wilson, commandant suprême des forces alliées en Méditerranée :


« En débarquant dans le Sud de la France (...) nous pourrions récolter les fruits de l'action de la Résistance française dont les résultats dépassent mes espérances et qui est particulièrement forte dans le Sud » (12).


Plusieurs plans furent ainsi conçus en juin : l'un par le Special Projects Operations Centër (SPOC), placé sous le commandement de Wilson, l'autre par de Gaulle. Le plan SPOC insistait sur la destruction des routes et des voies ferrées stratégiques, et sur le recours à des missions spéciales telles que celles des équipes Jedburghs, mais n'appelait pas à l'insurrection militaire, ni à la création de bastions (13). Le plan de De Gaulle était plus élaboré. Alors que de Gaulle se trouvait à Londres lors des opérations de débarquement, son entourage se composait entre autres de son conseiller militaire et secrétaire du Comité de la Défense nationale, le colonel Pierre Billotte, et de Jacques Soustelle. Ensemble, ils révisèrent le plan "Caïman", le rendirent plus spécifique et l'adaptèrent à la stratégie globale des Alliés. « Caïman » devait avoir le Massif central pour théâtre et l'Auvergne ou les monts du Velay et du Forez pour bastion central. Il prévoyait d'utiliser 90 000 hommes qui pourraient, à partir de leurs bastions, libérer dix départements dans une zone située à égale distance des théâtres d'opérations « Overlord » et « Anvil ».

 

(8) AFHQ History of Special Operations, section VII (France), Annexe E, Public Record Office, Londres, WO 204/ 2030 B
(9) A.D. Chandler and S.I.Ambrose (eds) The Papers of Dwight D Eisenhower,The War Years, III, Baltimore , John Hopkins Press, 1970, p.1857-1858
(10) Message du 16/5/1944, ibid., p.1866-1867
(11) Ibid, p.1904
(12) Ibid p. 1930 et 1978
(13) Public Record Office, WO 204/1959


Le succès de ce plan était subordonné à la livraison d'armes et à une couverture aérienne qui allaient dépendre elles-mêmes de l'acceptation par les Alliés d'une opération de grande ampleur menée par les FFI. De Gaulle commença à tenir en réserve des forces qui n'avaient pas été affectées au plan «Anvil », comme par exemple le 1er régiment de Chasseurs parachutistes du lieutenant-colonel Faure, un régiment d'infanterie des troupes territoriales stationnées en Corse, ainsi qu'un régiment d'artillerie de la 4e division de montagne du Maroc. Il envisageait également de conserver deux unités de l'armée de Lattre, le 69e régiment d'artillerie et un bataillon du génie (14).


Une fois conçu, le plan fut sérieusement approfondi. Eisenhower informa Koenig qu'il y était favorable, mais que dans la mesure où il touchait de près le plan « Anvil », il convenait de connaître l'opinion du général Maitland Wilson. Début juillet, de Gaulle devait se rendre à Washington pour rencontrer Roosevelt. Il remit une copie du plan directement à Wilson, tandis qu'une autre fut adressée au général Marshall dans l'espoir que ce dernier pourrait lui donner son accord lors de son séjour dans la capitale américaine. Bien qu'il fût contraint de soumettre le plan à l'État-Major interallié, Marshall, intrigué, écrivit à Eisenhower :


« Je suis très favorable à une telle opération, mais trop éloigné de son théâtre pour avoir une idée précise de ses détails. »
Considérant que « Caïman » ne rentrait pas dans le cadre d'« Anvil » ou d'« Overlord », Marshall ajouta :


« Une modification du plan pourrait bien contribuer activement à l'effet explosif et au succès du débarquement "Anvil" ainsi qu'à une progression rapide et immédiate. A défaut, j'envisage la possibilité de prendre un port de la côte basque » (15).
Sous réserve de l'accord de Wilson, Eisenhower prévoyait de tenir une réunion consacrée au plan « Caïman » le 20 juillet à Alger. Dans le même temps, il informa Marshall :


« Nous envisageons d'apporter au maquis une importante assistance aérienne pour le transport et la livraison de matériel, afin qu'il contribue au succès d'"Anvil". J'ai donné mon accord de principe pour que les troupes françaises du SAS (Special Air Service), ainsi que d'autres unités spéciales de parachutistes renforcent et encadrent le maquis. Cette forme de soutien s'est avérée remarquablement efficace en Bretagne » (16).


Mais lors de la réunion du 20 juillet, il fut décidé que le soutien aérien supplémentaire ne pouvait être accordé. Lorsque de Gaulle apprit cela, il comprit que le plan « Caïman », en tant que partie intégrante du plan « Anvil », ne pouvait être mis en oeuvre. Cependant, espérant convaincre le général Wilson de son importance, il lui écrivit une lettre personnelle le 27 juillet. Il y fit allusion à l'important travail réalisé par la Résistance en Bretagne et souligna que dans les Alpes, en dépit de revers :


« Les FFI peuvent être capables, si le Haut Commandement Allié consent les efforts suffisants, d'ouvrir aux Armées de la Libération la route Digne-Grenoble-Chambéry » (17).


Il souligna également l'importance du Massif central, « à mi-distance des théâtres d'opérations Nord et Sud ». Alors que la percée en Normandie venait d'ouvrir des voies possibles vers Paris, l'utilité politique d'un bastion français dans le centre de la France n'était pas à négliger. Eisenhower avait déclaré à Marshall qu'un plan « digne de notre soutien doit avoir pour principal objectif d'aider les opérations militaires et pas simplement de libérer des territoires qui reviendront au commandement français » (18).


Si le plan « Caïman » ne fut finalement pas retenu comme partie intégrante du plan « Anvil », Marshall estima que certains de ses concepts « pourraient être mis en oeuvre par la suite, lors de la remontée de la vallée du Rhône, sous réserve que les terrains d'aviation et que d'autres ressources soient alors disponibles » (19).


La partie alpine du plan « Caïman » fut dans une certaine mesure mise en œuvre, mais seulement après que le général Henri Zeller, fraîchement arrivé de France, l'eut défendue, non pas devant le général Wilson, mais devant le général Patch, chargé du commandement de la 7e armée américaine, ceci quelques jours avant le débarquement « Anvil ». Selon lui, la Résistance française pouvait aider les forces alliées à rejoindre Grenoble par la Route Napoléon. Wilson modifia alors ses ordres, ce qui permit d'avancer rapidement sur Grenoble, Bourg et Lons-le-Saunier, voie presque identique à celle initialement prévue par le plan « Caïman » : Grenoble, Bellegarde, Besançon (ou Digne, Grenoble, Chambéry dans la lettre adressée à Wilson).


Le plan « Caïman » fut rejeté en partie pour des raisons logistiques - manque d'avions -, mais plus encore pour des raisons politiques et militaires. Il semble difficile de comprendre aujourd'hui, alors qu'il existe des camps spéciaux de formation aux techniques des commandos et de la guérilla, qu'en 1944 les militaires de carrière aient considéré la guérilla d'un oeil suspect. Comme le colonel Le Goyet le déclara, il y avait simplement :

 

(14) J. Soustelle Envers et contre tout, II, d’Alger à Paris, Paris, Robert Laffont , 1950, p.399-400 ; général de Lattre de  Tassigny, Histoire de la Première Armée française, Paris, Plon, 1949, p.63 ; Public Record Office WO 219/ 2368, WO 204/1958, WO 204/1164 ; National Archives, Washington DC, Record Group 226, E 190, Box 132.
(15) National Archives, SHAEF, OPD 381 TS, Mémos du 8/7 au 5/8/1944
(16) Papers of Eisenhower, III, p.1992
(17) Public Record Office, WO 204/5750
(18) Papers of Eisenhower, III, p.1992, 10/7/1944
(19) Marshall to St Didier, 7/8/1944, National Archives, SHAEF, OPD 391 TS

 

« Un manque de confiance dans les possibilités de la Résistance où les unités n'étaient peut-être pas conformes aux tableaux d'effectifs américains (...). N'oublions pas que la stratégie américaine est une stratégie de sursaturation » (20).
Mais il existait également un élément politique, non pas dans le choix du Massif central comme siège éventuel d'un gouvernement provisoire français, mais dans la non-reconnaissance de De Gaulle et l'exclusion des Français de la préparation du plan « Overlord ». Le rejet du plan « Caïman » peut en dernière analyse être considéré comme une manifestation de la politique à courte vue de Roosevelt qui refusait d'accorder une place appropriée au CFLN.

Les objectifs mutuels de De Gaulle et d'Eisenhower se concrétisèrent avec la Libération de Paris. Il exista bien sûr des tensions entre les généraux Koenig et Gerow. Il y en eut d'autres à Strasbourg et à Stuttgart. Toutefois, en dehors de leurs fonctions, en tant qu'hommes, de Gaulle et Eisenhower pouvaient contempler avec satisfaction l’œuvre d'une France presque entièrement libérée et autonome.


Bien que de Gaulle choisît de ne pas accorder trop d'importance à l'événement, la signature finale d'un accord prévoyant des arrangements civils et économiques derrière la ligne des combats, au lendemain de la Libération de Paris, procura à Eisenhower une grande satisfaction. Cette reconnaissance de facto, signée le 26 août, était due en grande partie à la persévérance de ce dernier. Comme son biographe l'écrit :


« Grâce à Eisenhower, la politique française des Etats-Unis au cours de la Seconde Guerre mondiale ne fut pas un échec total. Combinant patience, bon sens et honnêteté, il accomplit un travail énorme. Ses relations avec les Français constituèrent l'un de ses succès les plus marquants » (21).


De Gaulle minimisa l'importance de la reconnaissance :


« Rien n'a été, de la part des alliés, transmis de ce qu'on ne détenait pas et qu'on n'a jamais exercé » .
Cependant, Eisenhower, dont les efforts prolongés avaient conduit à la reconnaissance de De Gaulle, fut déçu lorsque le lendemain le président français, le recevant à Paris, demeura « typiquement austère », comme l'écrira plus tard son petit-fils, « déjà drapé dans l'autorité qu'il avait revêtue en pénétrant dans la ville » (22). Mais, négligeant les différences politiques, de Gaulle écrivit dans ses Mémoires :


« Au moment où il prend congé, j'exprime à ce bon et grand chef allié l'estime, la confiance et la reconnaissance du Gouvernement français ».


Si de Gaulle, chef d'un Etat renaissant, ne put ouvertement tenir rigueur au président américain de la reconnaissance tardive dont il fut l'objet, il sut parfaitement qu'Eisenhower avait dû à plusieurs reprises mener une politique en laquelle il ne croyait pas. A son sujet, il écrivit plus tard :


« Je puis affirmer qu'il le fit sans conviction. Je le vis même s'incliner devant mes propres interventions à l'intérieur de sa stratégie chaque fois que j'y fus conduit par l'intérêt national. Au fond, ce grand soldat ressentait, à son tour, la sympathie mystérieuse qui, depuis tantôt deux siècles, rapprochait son pays du mien dans les grands drames du monde ».   

 

(20) Colonel Pierre le Goyet « Réponse », Comité d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale, La Libération de la France, Paris, CNRS, 1976, p. 236. Selon J. Soustelle « La responsabilité en revient en grande partie à Emmanuel d’Astier »
(21) Stephen Ambrose, Eisenhower : soldier, General of the Army, President-Elect, New York, Simon and Schuster, 1983, p. 336
(22) David Eisenhower, Eisenhower at War, 1943-1945, New York, Random House, 1986, p. 427