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De Gaulle et Roosevelt


François Kersaudy

De Gaulle et Roosevelt, Espoir n°136, septembre 2003

 

Avant la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle n'a jamais été aux Etats-Unis, et sa connaissance de la langue anglaise est restée très rudimentaire ; pourtant, son intérêt pour la géopoli tique et les questions militaires fait qu'il ne s'est jamais désintéressé de cette grande démocratie du Nouveau Monde qui, lors de la grande guerre, s'est portée si efficacement au secours de l'Ancien. Depuis lors, les Etats-Unis se sont certes enfermés dans l'isolationnisme et la neutralité, ils n'ont guère que la seizième armée du monde - après l'armée roumaine -, mais dès 1934, le lieutenant-colonel de Gaulle a fait une pénétrante analyse de leur potentiel économique, et en a conclu qu'ils avaient « dans leur capacité de production une puissante force guerrière » (1). Sa passion pour l'Histoire lui a fait également conce voir une admiration certaine pour les grands présidents américains : « Jefferson, surtout Jefferson. Et puis il y a eu Washington, un très grand homme. J'ai une grande admiration pour lui. Pour mes contemporains ? Théodore Roosevelt : c'é tait un homme qui n'hésitait jamais. » Et son cousin Franklin ? Un grand homme aussi, puisqu'il a su conduire son pays vers la prospérité malgré la crise mondiale, et vers la guerre en dépit du carcan d'airain des lois de neutralité... (2)


Bien sûr, l'admiration du Général pour les Etats-Unis n'est pas sans nuances : du point de vue de la France - le seul qui compte, en définitive -, la politique des Américains n'a pas toujours été irrépro chable : ne sont-ils pas intervenus dans la Grande Guerre avec trois ans de retard, et « seulement après avoir été torpillés » ? Leurs soldats étaient certes bons et braves, mais bien inexpérimentés, et « ils n'avaient paru en nombre sur les champs de bataille que lors des derniers combats. Encore était-ce à titre d'appoint et, pour ainsi dire, en sous-ordre. » (3) D'ailleurs, « On sait que l'armistice survint sans qu'eussent figuré, sur les champs de bataille, un seul canon, un seul avion, un seul tank fabriqués en Amérique. » (4) Le rôle des Etats-Unis dans l'après-guerre est considéré sans plus d'indulgence : « Encore, la malveillance des puissances anglo-saxonnes, utilisant l'inconsistance de notre régime, nous amenait-elle, par la suite, à renoncer aux garanties et aux réparations qu'on nous avait consenties en échange du contrôle du Reich et de la frontière du Rhin ». (5) Faut-il enfin rappeler « combien l'isolement volontaire de l'Amérique avait compté dans notre découragement après la Première Guerre mondiale, puis dans notre revers au début de la seconde » (6) ? Précisément, la politique du président Roosevelt au début de la Seconde Guerre mondiale ne trouve pas davantage grâce aux yeux du Général : d'une part, dès le 10 juin 1940, l'ambassadeur des Etats-Unis William Bullitt a fait savoir à Paul Reynaud qu'il resterait à Paris pour y attendre les Allemands, plutôt que de sui vre le gouvernement français à Bordeaux. En réalité, ceci était dû à une excentricité de l'ambassadeur plutôt qu'à une décision de Franklin Roosevelt, (7) mais le général de Gaulle, qui ne pouvait le savoir, s'est indigné d'une initiative propre à donner « l'impression que les Etats-Unis ne donnaient plus cher de la France. » (8) Il considère également qu'« une simple pro messe de secours » de la part de Roosevelt, en réponse aux appels désespérés de Paul Reynaud les 10 et 14 juin 1940, aurait « décidé nos pouvoirs publics à continuer la guerre » (9) - ce qui est sans doute faire preuve de beaucoup d'optimisme...

 

(1) C. de Gaulle, « La mobilisation économique à l'étranger », Revue militaire française n° 151, 1er janvier 1934
(2) C. L. Sulzberger, Les derniers des géants, Albin Michel, Paris, 1972, pp. 123 et 125
(3) C. de Gaulle, Mémoires de Guerre, l'Unité, Plon, Paris, 1956, p. 4
(4) C. de Gaulle, « La mobilisation économique », op. cit.
(5) C. de Gaulle, Mémoires de Guerre, Le salut, Plon, Paris, 1959, p. 45
(6) C. de Gaulle, L'unité, op. cit., p. 239
(7) O.H. Bullitt, For the President, Secret and Personal, Houghton-Mifflin, Boston, 1972, pp. 441, 458
(8) C. de Gaulle, Mémoires de Guerre, l'Appel, Plon, Paris, 1954, p. 50
(9) C. de Gaulle, Le salut, op. cit., p. 83

 

Cette ambivalence va se retrouver constamment dans les réflexions du général de Gaulle : confiance dans le potentiel économique et militaire des Etats-Unis et dans la fermeté du président Roosevelt ; défiance à l'égard d'un pays fondamentalement isolationniste et d'un président ayant érigé l'in térêt politique et l'égoïsme national en vertus cardinales. La confiance sera pour une bonne part à l'origine de sa décision de poursuivre la lutte le 17 juin 1940 ; on se souvient de ce passage de son appel du lendemain : « La France peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des Etats-Unis. » (10) La défiance, elle, transparaît clairement deux mois plus tard, lors d'un entretien avec Winston Churchill aux Chequers ; le Premier ministre lui ayant certifié que « le bombardement d'Oxford, de Coventry, de Canterbury pro voquera aux Etats-Unis une telle vague d'indignation qu'ils entreront dans la guerre », le Général a exprimé ses doutes, « en rappelant que deux mois auparavant, la détresse de la France n'avait pas fait sortir l'Amérique de sa neutralité. » (11)


Confiant mais sans illusions, de Gaulle regarde constamment vers les Etats-Unis entre l'automne de 1940 et l'été de 1941 ; c'est qu'il a besoin d'armes et d'équipe ments, bien au-delà de ce que lui fournis sent très parcimonieusement ses alliés bri tanniques ; c'est aussi qu'il lui faut un contrepoids aux pressions et aux empiéte ments des diplomates, des fonctionnaires et des officiers de Sa Majesté ; c'est encore qu'il redoute que les Etats-Unis ne profi tent de la faiblesse de Vichy et de l'efface ment de la France pour s'assurer de certaines parties de l'Empire français en Afrique, aux Antilles et en Océanie ; c'est enfin qu'il prévoit, bien avant son entourage, que les Américains, pour l'heure si attachés à la neutralité, seront immanquablement entraînés dans la guerre. (12) Voilà pourquoi le Général se préoccupe très tôt de mettre sur pied une forte délégation pour le représenter aux Etats-Unis, et y envoie même René Pleven en mission au début de juin 1941 ; il multiplie également les contacts avec les journalistes, les diplomates et les militaires américains, et fait transmettre au consul des Etats-Unis à Léopoldville en octobre 1940, puis au ministre d'Etat américain au Caire en juin 1941 des notes aux termes desquelles il propose à Washington de conclure des accords permettant aux Etats-Unis d'utili ser des bases aériennes et navales dans les colonies françaises d'Amérique et d'Afrique équatoriale, « en vue de leur intervention militaire éventuelle dans la guerre. » (13) Sans doute soucieux de ne pas embarrasser Roosevelt, sur qui les isolationnistes du Congrès font peser bien des contraintes, le Général s'abstient de lui écrire directement, mais il est persuadé de pouvoir compter sur la compréhension, la francophilie et la solidarité du Président, une fois les illusions de la neutralité définitivement dissipées...


Hélas ! Toutes ses avances resteront sans réponses ; pour Franklin Roosevelt, en effet, de Gaulle n'est qu'« un général parmi d'autres », et depuis les événements de mai-juin 1940, il n'a guère de respect pour les Français en général, et pour les généraux français en particulier. D'ailleurs, vu de Washington, ce général-là apparaît comme une créature des Anglais, il a échoué dans l'entreprise de Dakar, et les conseillers du Président n'en disent rien de bon : à Washington, Alexis Léger, Jean Monnet et René de Chambrun (descendant de La Fayette et gendre de Laval) le dépeignent comme un apprenti-dictateur, un fasciste ou un communiste ; depuis Vichy, le chargé d'affaires Murphy, puis l'ambassadeur Leahy rapportent que de Gaulle n'a guère de partisans en France : il y a bien des groupements qui se nomment « gaullistes », écrit Leahy, mais c'est uniquement par référence à l'ancien nom de la France, et sans aucun rapport avec le général de Gaulle... (14) « Le Président et moi-même, écrira le secrétaire d'Etat Cordell Hull, avions pris très tôt le parti de ne rien faire qui aboutisse à imposer de Gaulle aux Français. Nous étions décidés à leur laisser toute liberté, le moment venu, pour choisir leur propre gouvernement ». (15) En fait, la véritable raison de l'ostracisme imposé au général de Gaulle n'a que peu de rapports avec ce respect scrupuleux des principes démocratiques ; c'est que depuis l'automne de 1940, le Président, son secrétaire d'Etat Cordell Hull et son sous-secrétaire d'Etat Sumner Welles n'ont ménagé aucun effort pour maintenir de bonnes relations avec le gou vernement de Philippe Pétain. Ils espèrent ainsi encourager le vieux Maréchal à tenir tête à Hitler, à garder la flotte et l'Empire hors d'atteinte des Allemands, et même à reprendre un jour la lutte en Afrique du Nord. De ce point de vue, il est vrai, le général de Gaulle ne peut apparaître que comme un gêneur - d'autant qu'il s'est fixé pour but non seulement de libérer la France et de restaurer sa grandeur, mais encore de rétablir l'intégrité de son empire. Or, le Président, estimant que l'abaissement de la France est définitif, est en outre fermement résolu à faire disparaître les empires coloniaux, tout en prélevant au passage quelques bases stratégiques utiles aux Etats-Unis... « Il se demandait, se sou viendra le général Eisenhower, si la France pourrait retrouver son prestige d'antan et sa puissance en Europe et, sur ce point, se montrait très pessimiste. En conséquence, son esprit était préoccupé par les moyens de s'assurer le contrôle de certains points stratégiques de l'empire français, que les Français eux-mêmes, pensait-il, ne seraient peut-être plus en mesure de conserver. » (16)

 

(10) C. de Gaulle, l'appel, op. cit., p. 267
(11) Ibid., p. 88
(12) A. Gillois, Histoire secrète des Français à Londres, Hachette, Paris, 1973, p. 229, et E Coulet, Vertu des temps difficiles, Plon, Paris, 1967, p. 123
(13) C. de Gaulle, Lettres, notes et carnets, juin 1940- Juillet 41, Plon, Paris, 1981, pp. 152 ; 352
(14) W Leahy, I was there, Gollancz, Londres, 1950, p. 56
(15) C. Hull, Memoirs, vol. II, Macmillan, N.Y., 1948, p. 962.
(16) D.D. Eisenhower, Crusade in Europe, Heinemann, Londres, 1948, pp. 151-152

 

Tout ceci permet de comprendre les réticences de l'Amérique neutre envers la France libre, tout comme l'hostilité persistante de Washington envers le général de Gaulle une fois les Etats-Unis entrés en guerre. Ainsi s'expliquent en effet certains épisodes difficilement concevables entre alliés au beau milieu d'une guerre mondiale, tels que l'affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon, avec le célèbre discours de Cordell Hull au sujet des « navires préten dument français libres », les empiétements américains dans les îles françaises du Pacifique sud, et surtout le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord à l'insu de la France combattante, aboutissant à établir en Algérie et au Maroc l'autorité de l'amiral Darlan, dauphin du Maréchal et collaborateur notoire... A quoi il faut ajou ter que depuis l'entrée en guerre des Etats- Unis, Churchill a accepté progressivement de subordonner sa politique à celle du Président, le soutenant avec obstination même dans ses pires errements. On comprend mieux après cela certains propos du général de Gaulle tels que : « Churchill et Roosevelt ont pourri cette guerre... », ou encore : « Ce n'est pas à Hitler que les Alliés font la guerre, c'est à moi ! » (17)


Pourtant, de Gaulle et Roosevelt n'ont communiqué jusque-là que par le truche ment d'intermédiaires, et le Général demeure convaincu qu'un tête-à-tête per mettrait de dissiper bien des malentendus. L'entretien tant espéré aura finalement lieu au Maroc le 23 janvier 1943, avec en toile de fond le cadre exotique des jardins d'Anfa et les bourrasques de l'affrontement Giraud - de Gaulle. Dans une luxueuse villa réquisitionnée, on assistera à un assaut de politesses entre le Général et le Président, ce dernier s'exprimant même dans un français parfaitement intelligible : « En Afrique du Nord, expose-t-il, les nations alliées qui se battent le font pour la libération de la France, et exercent en quelque sorte un mandat politique pour le compte du peuple français ». En d'autres termes, la France est assimilée à un enfant en bas âge qui a absolument besoin d'un tuteur... « La seule chose qui pourrait sau ver la France, poursuit le Président, c'est l'union de tous ses bons et loyaux serviteurs pour vaincre l'ennemi, et une fois la guerre terminée, la France victorieuse pourra à nouveau exercer sa souveraineté politique sur la Métropole et sur l'Empire. » (18) Ayant répondu que « plus tôt ou plus tard, le pouvoir qui s'établirait dans l'Empire, puis dans la Métropole, serait celui que la France voulait », (19) le Général n'en sera pas moins sensible, comme beaucoup d'autres, à la courtoisie patricienne et au charme légendaire de Franklin Roosevelt : « Voyez-vous, confiera-t-il à Hettier de Boislambert après l'en trevue, j'ai rencontré aujourd'hui un grand homme d'Etat. Je crois que nous nous sommes bien entendus et compris. » (20). Et malgré l'échec de la tentative de conci liation avec Giraud, de Gaulle écrira au général Leclerc après son retour : « Mes conversations avec Roosevelt ont été bon nes. J'ai l'impression qu'il a découvert ce qu'est la France combattante. Cela peut avoir de grandes conséquences pour la suite. » (21)


A l'évidence, le Général prend là ses désirs pour des réalités ; en fait, Roosevelt est toujours aussi hostile à sa personne, il n'a que faire de la France combattante, et trouve bien plus commode de traiter sépa rément avec les autorités locales, que ce soit aux Antilles, en Océanie, en Afrique du Nord... ou à Vichy. Du reste, il souhai te que les forces alliées qui débarqueront un jour en France prennent elles-mêmes en charge les territoires libérés, et il entre prend d'en persuader les Britanniques ; au ministre des Affaires étrangères Eden, il expose même à la fin de mars 1943 sa conception d'une Europe d'après-guerre entièrement prise en main par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l'URSS, avec quelques curiosités comme ce nouvel Etat de « Wallonie », qui comprendrait « la partie wallonne de la Belgique, ainsi que le Luxembourg, l'Alsace-Lorraine et une partie du nord de la France. » (22) Evidemment, tout cela serait difficilement réalisable en présence du général de Gaulle, mais Roosevelt compte bien voir l'encombrant général disparaître avant la fin de la guerre, ainsi qu'il l'écrit à Winston Churchill au début de mai : « L'attitude [du Général] est quasiment intolérable. Nous pourrions envisager la création d'un Comité français entièrement nouveau, dont la composition serait approuvée par vous et par moi. Giraud devrait être nommé commandant en chef de l'armée et de la marine françaises, et bien entendu, il siégerait au Comité national consultatif. Je ne sais pas quoi faire de De Gaulle. Vous voudrez peut-être le nommer gouverneur de Madagascar. » (23)


Le général de Gaulle n'est pas immédiatement informé de ces sinistres desseins, qui seront d'ailleurs déjoués par la tournure des événements : en mai, la Résistance en métropole apporte au Général un soutien décisif par une déclaration conjointe des membres du CNR ; le gouvernement britannique, s'opposant à son propre Premier ministre, refuse tous les projets de rupture avec de Gaulle ; au début de juin, à Alger, l'union finit par se faire entre gaullistes et giraudistes, qui constituent le Comité français de Libération nationale, avec deux co-présidents, dont l'un va rapi dement sombrer dans l'insignifiance, en dépit - et parfois en raison - des interven tions personnelles du Président ; au cours de l'été, le soutien des ministres, des diplomates, des députés et de la presse britannique renforce encore la position du Général au sein du CFLN, et les mesures ordonnées par Roosevelt pour réduire son autorité se trouveront fatalement compromises lorsque le général Eisenhower, commandant en chef allié en Afrique du Nord, effaré par la gaullophobie du Président et utilement conseillé par le ministre d'Etat britannique Harold Macmillan, décidera de passer outre aux consignes les plus déraisonnables reçues de Washington... A la fin de décembre 1943, Eisenhower, désigné pour conduire au printemps sui vant l'opération « Overlord », aura même un long entretien avec le général de Gaulle, qui le convaincra de l'absurdité des projets d'administration militaire américaine en France, et de la nécessité d'une coopération étroite avec le CFLN dans tous les territoires libérés...


Voilà qui facilitera grandement la tâche des libérateurs après le débarquement, et les rapports qui parviendront de France en juin 1944 seront unanimes : la population française ne reconnaît d'autre autorité que celle du général de Gaulle. Or, Franklin Roosevelt, derrière sa façade idéaliste, est avant tout un pragmatique : les élections présidentielles approchent, et dans l'impi toyable climat de compétition qui caractérise la politique électorale américaine, il est aussi désastreux de ne pas miser sur un gagnant que de miser sur un perdant ; Roosevelt a déjà misé sur plusieurs per dants dans les affaires françaises, et il ne peut plus se permettre de négliger un gagnant : le général de Gaulle est donc invité à se rendre aux Etats-Unis, ce qu'il va faire le 6 juillet 1944. A la Maison Blanche, où il est reçu très cordialement, les conver sations sont des plus amicales ; le Président explique au Général de quelle façon les Etats-Unis interviendront désormais dans les affaires mondiales, politiquement par l'intermédiaire des Nations Unies, et militairement grâce à un ensemble de bases dans le monde entier - y compris en territoire français. De Gaulle, quelque peu interloqué, se contente d'évoquer le danger que représenterait pour le monde d'après- guerre une Europe affaiblie en général, et une France affaiblie en particulier. On s'in génie pourtant à minimiser les désaccords, et lors de la dernière visite du Général, Roosevelt lui offrira sa photo, encadrée et dûment dédicacée : « Au général de Gaulle, qui est mon ami ».


Mais les happy ends n'existent qu'à Hollywood ; de retour à Alger, puis à Paris libéré, le général de Gaulle pourra constater que les dispositions du Président à l'égard de la France - et de sa personne - n'ont que très superficiellement évolué : de source anonyme, il reçoit la copie d'une lettre adressée par Franklin Roosevelt à un membre du Congrès huit jours seulement après son départ ; il y est question d'une obscure transaction commerciale dont le Général ne doit sur tout pas être informé, et le Président conclut sa missive par ces mots : « Il [de Gaulle] est très susceptible en ce qui concerne l'honneur de la France. Mais je pense qu'il est essentiellement égoïste. » (24) Le retard apporté à la reconnaissance du Gouvernement provisoire de la République française sera également attribué - avec quelque raison - à la réticence du Président ; lorsqu'enfin, le 23 octobre 1944, sous la pression des Britanniques, du général Eisenhower, du Congrès et de la presse américaine, Roosevelt ne pourra plus différer cette reconnaissance, le géné ral de Gaulle se contentera de déclarer d'un ton hautain : « Le gouvernement est satisfait qu'on veuille bien l'appeler par son nom... » (25). De même, les délais dans l'équipement des grandes unités françaises cet automne-là seront mis au compte de la mauvaise volonté de Franklin Roosevelt, tout autant que de la précarité des installations portuaires et des lignes de communication. (26) Et lorsqu'au début de novembre, le général de Gaulle invitera à Paris le président et son secrétaire d'Etat Cordell Hull, il rece vra de son représentant à Washington la communication suivante : « Le président (...) a répondu qu'il espérait pouvoir se rendre un jour en France, mais qu'il croyait plus important de rencontrer d'abord les deux hommes d'Etat anglais et russe ». (27) On pouvait difficilement présenter les choses avec moins de délicatesse... Ainsi, lorsqu'au début de janvier 1945, on annonce la tenue prochaine d'une conférence à trois pour décider de l'avenir de l'Europe et de la constitution des Nations Unies, sans qu'il y ait eu la moindre communication diplomatique préalable de Washington au gouvernement français, le Général, gardant en mémoire tous les épisodes précédents, pourra écrire d'une plume désabusée : « Qu'on s'abstint de nous inviter me désobligeait sans nul doute, mais ne m'étonnait aucunement ». (28)


La conférence qui se tient à Yalta entre le 4 et le 11 février 1945 sera - grâce à Churchill, Eden et Hopkins -, assez favo rable aux intérêts de la France, qui se verra reconnaître le droit d'avoir une zone d'oc cupation en Allemagne, d'être représentée à la Commission de contrôle, et même d'être puissance invitante à la future conférence des Nations Unies. Pourtant, lorsque le 12 février, le président Roosevelt fait transmettre au général de Gaulle une invitation à venir le rencontrer à Alger, celui-ci refuse tout net : en s'y rendant, il donne rait l'impression d'entériner les accords conclus à Yalta ; or, il soupçonne que Churchill et Roosevelt ont fait à Staline des concessions excessives en ce qui concerne l'Europe de l'Est. D'ailleurs, comment le président peut-il l'inviter, lui, de Gaulle, à venir le rencontrer en territoire français ? C'est contraire à tous les usages, et le fait qu'il ail invité en même temps le Négus, le roi Farouk et les présidents des répu bliques syrienne et libanaise sous mandat français pouvait difficilement arranger les choses... Lorsque le 3 mars, Franklin Roosevelt exposera devant le Congrès les résultats de la conférence de Yalta, il ne manquera pas d'évoquer « une prima donna à qui son caprice de vedette avait fait manquer un rendez-vous utile » - ce qui est tout de même une façon assez réductrice de présenter les choses...


Le Général savait depuis la fin de 1943 que Franklin Roosevelt était en mauvaise santé, et lors des entretiens de juillet 1944, il n'a pu manquer d'observer à quel point le président avait changé depuis Anfa. Pourtant, il n'en a sans doute tiré aucune conclusion ; durant la dernière année de guerre, aucun des grands dirigeants n'était véritablement en pleine forme - à l'exception de Staline. Le 12 avril 1945, la nou velle de la mort du Président prendra donc de Gaulle entièrement par surprise ; il en sera manifestement très affecté et fera décréter une semaine de deuil national, en hommage à l'homme qui avait permis aux démocraties de gagner la guerre contre la tyrannie. « S'il avait vécu davantage, écrira le Général, et qu'une fois la guerre gagnée, nous eussions trouvé l'occasion de nous expliquer à loisir, je crois qu'il eût compris et apprécié les raisons qui me guidaient dans mon action à la tête de la France. » (29)


On peut toujours rêver... Mais il est vrai que jusqu'à la fin de ses jours, le général de Gaulle ne se départira jamais d'une grande admiration pour le courage et la résolution de son allié et adversaire du temps de guerre : « Roosevelt, dira-t-il encore le 13 juillet 1960 en Conseil des ministres, a commis de grandes erreurs, mais c'était un seigneur » (30) ; et deux ans plus tard, il confiera au journaliste Cyrus Sulzberger : « Franklin Roosevelt était un grand homme, bien que je n'aie pas été d'accord avec lui, comme vous le savez. Il a dirigé les Etats-Unis jusque dans la guerre et à travers toute la guerre, jusqu'à la victoire. C'était un homme de qualité. » (31)

 

(17) C. Bouchinet-Serreulles, Nous étions faits pour être libres, Grasset, Paris, 2000, p. 255
(18) FRUS, Casablanca Conference, 1943, pp. 695-96
(19) C. de Gaulle, l'unité, op. cit., p. 80
(20) C. Hettier de Boislambert, Les fers de l'espoir, Plon, Paris, 1978, p. 383
(21) A.H., CNF 131, Pol. ext., 28 janvier 1943
(22) A. Eden, The Reckoning, Cassell, Londres, 1965, pp. 372-3
(23) PRO, FO 371/36 047, Mémo for WSC, 8 mai 1943
(24) C. de Gaulle, l'unité, op. cit., p. 240
(25) C. de Gaulle, Le salut, op. cit., p. 339
(26) Ibid., p. 338
(27) J. Lacouture, De Gaulle, tome II, Seuil, Paris, 1985, p. 79
(28) C. de Gaulle, Le salut, op. cit., p. 80
(29) Ibid., p. 89
(30) E. Roussel, Charles de Gaulle, Gallimard, Paris, 2002, p. 663
(31) C.L. Sulzberger, Les derniers des géants, op. cit., p. 125