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Le général de Gaulle était-il anti-américain pendant la Seconde Guerre mondiale ?


André Béziat, maître de conférences, Département d’Études anglaises et nord-américaines, Université de Perpignan (1)

Le général de Gaulle était-il anti-américain pendant la Seconde Guerre mondiale ? , Espoir n°119, juin 1999

 

Dans son appel du 18 juin, le général de Gaulle déclarait notamment ceci : « [...] la France n'est pas seule [...] Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limite l'immense industrie des États-Unis. » Ainsi, dans son premier discours de résistant, le Général faisait appel à l'Amérique. Une Amérique qu'il connaissait peu, n'y ayant jamais séjourné et ne comprenant pas sa langue. Pendant la Première Guerre mondiale, il n'avait pu apprécier en témoin direct l'aide décisive qu'avaient apportée aux Alliés le corps expéditionnaire du général Pershing à partir du printemps 1918 car il se trouvait prisonnier en Allemagne à ce moment-là, mais il en avait retenu que les soldats américains avaient été entièrement équipés par la France : « [...] l'armistice survint sans qu'eussent figuré, sur les champs de bataille, un seul canon, un seul avion, un seul tank fabriqué en Amérique »(2). Il saura, plus tard, en juin 1943, rappeler au général Eisenhower qui menaçait d'interrompre l'équipement des armées françaises si le général Giraud ne conservait pas ses attributions au sein du Comité français de la Libération nationale, qu'en contrepartie la France n'avait pas exigé des États-Unis « la désignation de tel ou tel chef, ou l'institution d'un système politique déterminé » (3).


Dans la décennie qui suivit la Grande Guerre, de Gaulle avait critiqué la clause du plan de l'Américain Dawes de 1924, qui prévoyait l'évacuation de la Ruhr dans un délai d'un an dans le cadre du règlement du problème des réparations dues par l'Allemagne. Il avait également mis en garde contre les effets, qu'il voyait désastreux pour l'effort d'armement français face à une Allemagne hostile, du pacte Briand-Kellog de 1928 qui interdisait de recourir à la guerre pour régler les problèmes internationaux. Cependant, en 1934, dans son article sur la « Mobilisation économique à l'étranger », le futur général de Gaulle montrera qu'il s'était intéressé de près aux États-Unis et au système d'approvisionnement de l'armée mis en place par le National Defense Act de 1920, et qu'il avait appris à connaître la mentalité américaine : « [...] l'organisation réalisée répond bien au tempérament d'un peuple qui voit très grand en toutes matières, parce qu'il a de très grands moyens et tient la dépense pour secondaire. [...] Leur régime social, dans lequel le profit matériel est le mobile de toute activité et la base de toute hiérarchie, leur permet de faire jouer largement le puissant ressort des intérêts particuliers » .

 

En ce 18 juin 1940, de Gaulle faisait donc confiance aux énormes potentialités économiques et industrielles des États-Unis, en demi-sommeil depuis le début de la décennie du fait de la Grande Dépression, pour aider les démocraties, dont la France, à trouver « tous les moyens pour écraser un jour [leurs] ennemis : foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure ». De Gaulle fit-il preuve de clairvoyance ou connaissait-il le contenu du discours que Franklin Roosevelt avait prononcé le 10 juin, en pleine débâcle, à l'université de Virginie de Charlottesville lors de la cérémonie de remise des diplômes ? Le Président y avait notamment pris l'engagement pour les États-Unis de mettre leurs ressources matérielles à la disposition « des opposants à la force » (4) . En tout cas, comme Churchill dans son discours au Parlement du 4 juin où il avait fait appel au Nouveau Monde (5), de Gaulle mettait son espoir en l'Amérique.

 

(1) Cet article s’appuie sur les recherches effectuées par l’auteur pour sa thèse de doctorat publiée chez l’Harmattan  Franklin Roosevelt et la France (1939-1945) : la diplomatie de l’entêtement.

(2) Voir son article de la Revue militaire française 1/1/1934 « Mobilisation économique à l’étranger »

(3) Mémoires de guerre, tome II, p. 140-141

(4) Henry Steele Commager, ed. Documents on American History, vol 2. New York, Meredith Publishing Company, 1963, p.432

(5) cf ses mémoires The Second World War, vol 2, London, Cassel § Co Ltd, 1948, p.104

 

De son appel à la résistance à la fin de la guerre, l'attitude du chef des Français libres envers les États-Unis évoluera en deux temps, sur des périodes bien marquées. La première ira de la création de la France libre en juin 1940 à l'intégration des îles de Saint-Pierre-et-Miquelon au mouvement français libre par l'amiral Muselier en décembre 1941 : il s'agira essentiellement pour le général de Gaulle de faire reconnaître son mouvement par Washington et d'obtenir son aide militaire, aussi ses critiques publiques seront-elles rares et mesurées. Le Général modifiera ensuite son attitude après que lui auront montré clairement l'hostilité de Washington à son égard la violente réaction du Département d'État, lors de l'affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon, et le refus des États-Unis de laisser la France libre signer la Déclaration des Nations Unies, le 1er janvier 1942. Se rendant compte que sa diplomatie prudente n'avait pas porté de fruit, de Gaulle ne va plus ménager le gouvernement américain à partir de cette date, provoquant de vives controverses par des déclarations bien senties et frôlant la rupture à plusieurs reprises sur des sujets à ses yeux non négociables : la grandeur de la France, son intégrité territoriale et son indépendance face aux empiétements du président Roosevelt. Mais était-ce là de l'anti-américanisme.
 
Pendant les premiers mois de l'existence de la France libre, jusqu'à l'expédition de Dakar en septembre 1940, Washington ne manifesta aucun intérêt particulier pour le mouvement gaulliste et n'hésita pas un instant, comme le confirme le secrétaire d'État Cordell Hull dans ses Mémoires, à reconnaître le régime de Vichy, qui, à ses yeux, était légal et possédait de gros atouts : les colonies et les bases navales stratégiquement bien situées, et la flotte restée intacte après l'Armistice. Contre ces cartes, que pouvait proposer un jeune général inconnu, sinon qu'il continuait le combat ? Churchill percevra les potentialités du futur chef de la France libre dès leurs premières rencontres - on sait qu'il le gratifia, en français, de « l'homme du destin » à l'issue de la réunion interalliée de Tours, le 13 juin. Il avait déjà parlé à Roosevelt dans un message daté de la veille « d'un jeune général de Gaulle convaincu qu'on peut encore agir » . Le Président y prêta-t-il la moindre attention ? En tout cas, il n'y fit pas allusion dans sa réponse du lendemain. Ni Roosevelt ni Cordell Hull n'eurent de contact direct avec le Général à cette époque - le premier attendra jusqu'à la conférence de Casablanca en janvier 1943 et le second jus qu'au mois d'octobre de la même année où, en route vers Moscou, il rencontrera de Gaulle à Alger. Les deux hommes ne sauront donc du chef de la France libre que ce que leur en diront les réfugiés français aux États-Unis, qui avaient refusé de rejoindre le mouvement gaulliste et qui donc ne pouvaient vanter les mérites de son chef sans risquer de se déjuger.


C'est en septembre 1940 que seront émises les premières critiques américaines de la France libre, à la suite de l'échec de Dakar qui sera imputé à des indiscrétions de Français libres avant le départ de Liverpool de la force expéditionnaire, alors que Churchill renouvellera sa confiance à de Gaulle devant le Parlement et reconnaîtra, lors d'une conversation avec le Général, la part de responsabilité des Britanniques qui avaient laissé passer les navires de Vichy par le détroit de Gibraltar. De Gaulle ne réagira pas face aux critiques et plutôt que de rentrer à Londres, se rendra à Brazzaville, capitale de l'Afrique équatoriale française (AEF) qui s'était ralliée à la France Libre pendant l'été, pour y instituer le Conseil de Défense de l'Empire le 27 octobre. Il en avait informé Washington, la veille, par une note dans laquelle il déclarait comprendre que les États-Unis veuillent s'assurer que les possessions françaises de l'hémisphère occidental ne soient pas utilisées par les puissances de l'Axe. Il demandait au Président que les terres françaises des Amériques soient administrées par le Conseil de Défense de l'Empire et défendues par les forces de la France libre, en coopération avec la flotte américaine. De plus, il se disait prêt à négocier un accord permettant l'utilisation, par les États-Unis, de bases aériennes et navales dans les colonies françaises d'Amérique(6) . Après son appel du 18 juin, c'était la deuxième fois que le Général se tournait vers les États-Unis auxquels il soumettait une proposition digne d'intérêt et à avantages réciproques. Roosevelt ne prit pas la peine de répondre. Pourtant, dans son discours d'institution du Conseil, de Gaulle avait donné des assurances républicaines et démocratiques en proclamant son « obédience et [sa] responsabilité vis-à-vis du peuple souverain » auquel il « [s'était engagé] à rendre des comptes » dès sa liberté retrouvée (7). Le Général réitérera par la suite à de nombreuses reprises son engagement à procéder à des élections libres dès la Libération et le retour des prisonniers et des déportés, mais rien n'y fera ; pour Roosevelt, il restera un général « aux tendances dictatoriales ».


Au printemps 1941, de Gaulle est averti que l'image de la France libre est mauvaise aux États-Unis où les divisions des Français qui y vivent effarent les Américains qui ne comprennent pas qu'on n'oublie pas les querelles et les différends face à un ennemi commun. Le Général réagit aussitôt et décide d'envoyer René Pleven outre-Atlantique pour mettre de l'ordre dans l'organisation de la France libre. Pleven devra attendre cinq mois avant d'être reçu par le sous-secrétaire d'État Sumner Welles et par le secrétaire d'État Cordell Hull. Sa mission sera un demi-succès : il obtiendra que la nouvelle délégation française libre soit agréée par Washington et que le prêt-bail soit accordé à la France libre indirectement par la Grande-Bretagne (c'était déjà le cas, mais ce n'était pas officiel). En revanche, il n'obtiendra pas l'aide prêt-bail directe et la France libre ne sera pas reconnue. De Gaulle, qui ne nourrissait guère d'espoir sur ce dernier point, écrira à deux de ses délégués, le 28 novembre, de « ne pas presser le gouvernement américain à reconnaître le Comité national français » (CNF), organe politique de la France libre créé deux mois plus tôt à Londres, mais « d'en mentionner la possibilité ». Il disait même «comprendre l'hésitation des États-Unis à engager leur politique sur un ensemble d'hommes, de territoires et de ressources qui ne représentaient qu'une portion relativement faible de la nation française et de son empire » (8).


A cette date, donc, on ne relève aucune amertume de la part du chef de la France libre envers Washington à qui il a proposé, pendant l'été, par l'intermédiaire du ministre américain au Caire, d'utiliser les aérodromes et les ports de l'AEF pour ses forces aériennes et navales. Invitation avait également été lancée au Département d'État pour qu'il envoie un officier sur place prendre contact avec le commandement français et visiter les bases. Les départements d'État et de la Marine se dirent intéressés mais l'offre ne se matérialisera pas à la suite de la parution d'un article dans le Chicago Daily News, censé reproduire une interview accordée par de Gaulle à un journaliste américain à Brazzaville, désobligeante pour la Grande-Bretagne et critique à l'égard de la politique de Washington en Indochine. Le Général enverra un démenti et Churchill recevra un télégramme de la rédactrice du Chicago Daily News exprimant ses regrets, mais le mal était fait et Hull fit savoir qu'il n'y avait pas de négociations avec la France Libre que les États-Unis ne reconnaissaient pas. Un officier - le colonel Cunningham - sera tout de même envoyé à Brazzaville, début octobre, par le Département de la Marine qui percevait l'intérêt de ces bases. (Elles seront effectivement mises à sa disposition au printemps 1942.) De Gaulle priera l'officier « de transmettre aux autorités des États-Unis d'Amérique l'expression de la gratitude et de la confiante amitié » des Français libres pour l'envoi de cette mission .

 

(6) Note de De Gaulle au consul américain à Léopoldville. Archives du Ministère des Affaires étrangères (AMAE), dossier Londres-Alger, Rapports Etats-Unis/CNF, vol.n°211.

(7) Mémoires de guerre,  vol.1, p.149

(8) Message de De Gaulle à Boegner et Roussy de Sales, 28/11/1941, AMAE, dossier Londres-Alger, vol.n°310 sur microfilm.

Il est donc manifeste qu'à cette période, de Gaulle ne cherche en aucune façon à heur ter les États-Unis qu'il tente plutôt d'amadouer. Le 28 septembre, dans ses directives envoyées à Pleven avant sa rencontre avec Sumner Welles, le 1er octobre, le Général avait demandé de bien spécifier que l'autorité exercée par la France Libre sur les territoires ralliés à elle n'était que provisoire et que « de Gaulle se soumet [tait] par avance à la représentation nationale dès que celle-ci pourrait être réunie librement »(9). Welles déclara à deux délégués de la France libre, Etienne Boegner et Raoul de Roussy de Sales, le 26 novembre, que ceci allait dans le bon sens et que donc il fallait continuer « afin de surmonter certains préjugés ». De la part du sous-secrétaire d'État, ami de longue date de Roosevelt, ce dernier mot était révélateur du parti pris de Washington. Devant ces malentendus, de Gaulle se sentira obligé de se justifier dans son action dans une lettre au chef de sa délégation, Adrien Tixier, le 24 décembre, afin qu'il fasse connaître sa position aux États-Unis : « [...] le général de Gaulle est, parmi les membres du dernier gouvernement de la République le seul qui soit libre, et qui n'ait jamais accepté la capitulation ni l'usurpation. Enfin, l'adhésion effective et libre à la France Libre de milliers de citoyens français et de millions de sujets français, ainsi que la sympathie évidente de la grande majorité des Français de France, constituent une sorte d'élection permanente qui justifie notre autorité ».

De Gaulle affirmera dans ses Mémoires que « la forme des relations à établir » lui était alors indifférente ; ce qui comptait, à ses yeux, était « la réalité et le contenu des rapports ». Il est donc bien clair qu'à cette date, plus que la reconnaissance officielle à laquelle il n'aspirait pas encore, le chef de la France Libre cherchait à savoir sur quel pied allait être traité son mouvement. L'affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon allait lui apporter un premier élément de réponse et la formation des Nations Unies en guerre contre l'Axe, le 1er janvier 1942, lors de la conférence Arcadia à Washington, après Pearl Harbor et l'entrée dans le conflit des États-Unis, lui confirmera ce que mainte nant il percevait parfaitement : la France libre ne serait pas reconnue comme représentant de la France qui se battait, alors que vingt-six pays, y compris les gouvernements en exil, étaient admis à adhérer aux Nations Unies.


Que s'était-il passé ?


Au début du mois de décembre, sur ordre du général de Gaulle, l'amiral Muselier avait rallié Halifax, au Canada, à la tête d'une escadre de trois corvettes avec pour objectif le rattachement des îles de Saint-Pierre-et-Miquelon à la France Libre. L'archipel avait manifesté son intention de rejoindre le mouvement gaulliste, dès septembre 1940, par le vote de ses anciens combattants mais était toujours administré par Vichy. Malgré l'opposition des Américains une fois informés du but de l'opération, car ils avaient signé un accord avec l'amiral Robert, gouverneur des Antilles, le 17 décembre, promettant de maintenir le statu quo dans les possessions françaises de l'hémisphère occidental, de Gaulle donna l'ordre à Muselier de rallier les îles et d'y organiser un référendum, ce qui fut fait les 24 et 25 du même mois. Il avait, en effet, était informé par le Foreign Office que les Canadiens avaient l'intention de débarquer à Saint-Pierre pour s'assurer de l'émetteur-radio soupçonné de renseigner les navires de l'Axe qui naviguaient dans les parages. La réaction de Washington fut terrible et Hull se déchaîna contre la France libre. Malheureusement pour lui, les journaux américains, dans leur grande majorité, prirent le parti du mouvement gaulliste et tournèrent en dérision la déclaration du secrétaire d'État qui avait parlé de « trois navires de ce qu'on appelle la France libre ». Rendu prudent par la réaction de la presse, Roosevelt ne soutint pas son secrétaire d'État et parla d'une tempête dans un verre d'eau. De Gaulle écrivit à Churchill, le 27, pour donner libre cours à son amertume et à ses premières critiques officielles du gouvernement américain : « Je redoute l'impression fâcheuse que va produire sur l'opinion, dans les forces et territoires français libres, comme en France non encore libérée, cette sorte de préférence accordée publiquement par le gouvernement des États-Unis aux responsables de la capitulation et aux coupables de la collaboration. Il ne me paraît pas bon que, dans la guerre, le prix soit remis aux apôtres du déshonneur ».


 
Dans un discours qu'il prononcera à Ottawa, trois jours plus tard, le Premier ministre, loin de faire pression sur de Gaulle pour qu'il retire ses troupes de Saint-Pierre-et-Miquelon comme le lui avait demandé Hull, fera l'éloge des Français libres en ces termes : « [...] des Français qui n'ont pas voulu s'agenouiller et qui, guidés par le général de Gaulle, continuent le combat aux côtés des Alliés. Ils ont été condamnés à mort par les hommes de Vichy, mais leurs noms sont, et seront, de plus en plus respectés par neuf Français sur dix d'un bout à l'autre du pays de France, autrefois heureux et souriant » (10) .


Étant donné ces controverses, il ne fut pas question d'inviter la France libre à la conférence Arcadia qui se tint à Washington à partir du 22 décembre, malgré l'intercession en sa faveur de l'ambassadeur britannique, à la demande du ministre des Affaires étrangères Anthony Eden, auprès de Sumner Welles qui lui répondit que cela causerait du tort aux relations avec Vichy (11). Le CNF ne fut donc pas présent et ne signa pas la Déclaration des Nations Unies du 1er janvier 1942. A partir de cette date, de Gaulle reconsidérera sa diplomatie et commencera, le 29, à administrer une leçon sur la réalité de la guerre au secrétaire d'État qui avait, quelques jours auparavant, expliqué la politique américaine au chef de la délégation de la France Libre à Washington par une démarche purement pragmatique : « Le gouvernement américain n'a aucune sympathie pour les hommes et le régime de Vichy mais il désire empêcher que l'Axe n'utilise la flotte et les bases françaises [...]. Jusqu'à présent, cela a réussi [...] »(12) . Le Général lui fit transmettre cette mise au point : « Si la guerre était simplement un jeu d'échecs où les pièces sont des objets sans âme, la position actuelle du State Department, en ce qui concerne la France, pourrait être comprise par nous. Mais la guerre est une chose morale. Pour que les hommes fassent la guerre, il est nécessaire qu'ils se croient moralement obligés de la faire et qu'en la faisant ils soient moralement soutenus. Les égards accordés par les États-Unis à celles des autorités françaises dont la raison d'être est d'empêcher la France de combattre constituent pour la nation française un élément très dangereux de démoralisation » (13).

 

(9) Directives de De Gaulle à Pleven, 22/9/1941,  AMAE, dossier Londres-Alger, vol.n°309 sur microfilm

(10) Charles Eade, ed. The War Speeches of the Right Hon. Winston S. Churchill. Vol.2, Cassal § CO, 1942, p. 346

(11) William L. Langer Our Vichy Gamble , New York, Alfred A. Knopf, 1947, p. 222

(12) Message de Tixier à de Gaulle et Dejean, 21/1/1942, AMAE, dossier Londres-Alger

(13) Réponse de De Gaulle à Tixier, 29/1/1942

C'est à partir de cette date qu'on commença à parler d'antiaméricanisme.


Le premier semestre 1942 verra les rapports entre Washington et la France Libre évoluer en dents de scie. Il y aura d'abord la garantie sur le maintien de l'intégrité de la France et de l'Empire français donnée par le Département d'État, le 23 février, qui en même temps faisait savoir au CNF qu'il reconnaissait son autorité sur les territoires français ralliés à lui. Il est vrai qu'à cette époque les États-Unis étaient entrés en guerre et avaient besoin de bases en Océanie, la Nouvelle-Calédonie, ralliée à la France Libre, étant, selon Roosevelt, « un des points du globe les plus vitaux » sur le plan stratégique. Il reste que c'était là un résultat positif pour le mouvement gaulliste d'autant plus que, le 6 mars, le CNF était invité à envoyer un représentant au Comité de guerre du Pacifique. De Gaulle était en droit de croire à une embellie et, dans ses Mémoires, parlera de « bons procédés » de la part des Américains. Et pourtant, les relations allaient à nouveau s'envenimer à la suite d'un conflit, en mai, entre le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et le haut-commissaire de la France Libre en Océanie qui accusait le premier d'être inféodé aux Américains maintenant installés dans l'île. Il y eut des émeutes et le général Patch refusa de rétablir l'ordre. Il fut accusé de vouloir s'emparer de l’île et, de leur côté, les Américains virent la preuve dans cette affaire que le mouvement gaulliste s'intéressait davantage à préserver l'Empire qu'à coopérer afin de gagner la guerre. Ce fut un exemple typique d'incompréhension mutuelle, chacun accusant l'autre de mauvaises intentions. Dans un esprit d'apaisement, de Gaulle écrivit une lettre aux protagonistes à qui il demanda de marcher « la main dans la main ».


Entre-temps, le Général avait prononcé un discours à Londres, le 1er avril, dans lequel il s'en était pris ouvertement à la politique vichyste de Washington accusé de « ménager le régime établi à Vichy pour le bénéfice de Hitler ». Il est aisé de deviner l'effet que ceci dut avoir aux États-Unis où Roosevelt décida de réorganiser le CNF en plaçant un homme politique à sa tête. Il fit prendre contact avec Édouard Herriot et Jules Jeanneney, respectivement présidents de la Chambre et du Sénat avant leur dissolution par Vichy, qui refusèrent de quitter la France. Le projet échoua et de Gaulle fut reconnu par les syndicats, en avril, comme porte-parole de la nation française qui se battait aux côtés des Alliés contre l'oppression nazie. Mais Washington ne désarma pas et s'opposa, en mai, à ce que la France Libre prit pied à Madagascar où les Britanniques venaient de s'emparer de la base navale de Diego-Suarez ; Churchill le fit comprendre à de Gaulle, le 10 juin, et lui conseilla d'être plus conciliant envers le président américain : « Ne brusquez rien ! Voyez comment, tour à tour, je plie et me relève. » Ce n'était sûrement pas la méthode du Général, mais on ne peut pas interpréter ceci comme une marque d'hostilité.


Une nouvelle embellie se produisit début juillet, où Washington qui soufflait le chaud et le froid au gré de ses intérêts, reconnaissait la contribution du général de Gaulle et du Comité national français à la poursuite de la guerre et faisait du CNF le symbole de la Résistance française. Il est vrai qu'à cette époque le projet Round Up prévoyait un débarquement en France sur les côtes de la Manche pour le printemps 1943 et que donc l'aide de la Résistance intérieure serait nécessaire. De Gaulle envoya une lettre de gratitude à Roosevelt et à Hull, et prépara un plan de débarquement qu'il soumit à l'état-major américain, le 23 juillet, à l'hôtel Claridge de Londres. Sa présentation tomba à plat car, depuis la veille, Round Up était abandonné au profit de Torch qui prévoyait un débarquement sur les côtes d'Afrique française du Nord (AFN). A partir de cette date jusqu'à l'arrivée des troupes alliées sur les côtes africaines, le 8 novembre, de Gaulle ne recevra aucune information et sera écarté du projet sur ordre de Roosevelt ; se souvenant de Dakar, le Président continuait de ne pas faire confiance à la discrétion des Français libres qui, selon ses renseignements, auraient, d'autre part, été mal reçus par les troupes vichystes d'AFN. C'est donc sur le général Giraud que compteront les Américains pour les servir lors du débarquement. On sait que le projet échouera, que Giraud ne sera pas obéi par l'armée d'Afrique du Nord et que les Alliés traiteront avec l'amiral Darlan, numéro deux du régime de Vichy, qui se trouvait à Alger à ce moment-là. Averti le 8 novembre à 6 heures du matin que les Anglo-Américains débarquaient, de Gaulle laissa tout d'abord libre cours à sa colère, puis, une fois calmé, écrivit un discours prononcé le soir même à la radio, qui ne laissait percer aucune amertume mais au contraire parlait des Américains comme des alliés de la France et engageait les Français d'AFN à accueillir les troupes et à se joindre à elles. Le chef de la France Libre avait su oublier ses griefs pour ne penser qu'à la poursuite de la guerre. En revanche, quand il apprit que les Alliés négociaient avec Darlan, il ne put se contenir et demanda en des termes virulents, le 12, à l'amiral Stark, représentant américain auprès du CNF, de faire part de sa désapprobation à son gouvernement : « Vous pouvez acheter les traîtres, mais pas avec l'honneur de la France. » Stark jugea la note trop violente et ne la transmit pas, mais la presse en eut connaissance et la publia, ce qui sans doute n'arrangea pas les affaires du Général auprès de Roosevelt et de Hull. Dans la soirée du 16, le CNF fit savoir qu'il se désolidarisait de l'accord Darlan. Cependant, encore une fois mû par un désir d'apaisement et conscient qu'il fallait ménager l'avenir, de Gaulle enverra un message conciliant au président Roosevelt le jeudi 26 novembre, jour de la fête de Thanksgiving, indiquant qu'« il ne fallait pas confondre les différends venant des méthodes et de la stratégie, avec le but commun à la France et aux États-Unis » (14).


La mort violente de l'amiral Darlan, le 24 décembre, résoudra le problème. Dès le lendemain, de Gaulle écrira à Giraud qu'ils devaient se voir le plus vite possible afin d'établir un pouvoir central provisoire re groupant toutes les forces françaises qui continuaient le combat. Giraud tergiversera et de Gaulle déclarera à la radio que si la confusion régnait en AFN c'était parce que la France Libre en avait été exclue, indiquant par là clairement qui était le responsable de la situation. L'accord entre les deux généraux ne se fera que début juin 1943 malgré la tentative de Roosevelt de les réconcilier lors de la conférence de Casablanca fin janvier. C'est à ce moment-là que le président américain et le chef de la France Libre se rencontreront pour la première fois. Roosevelt en retint qu'il avait résolu le problème entre Giraud et de Gaulle, et le Général déclara à son aide de camp qu'il avait rencontré un grand homme d'État et qu'ils s'étaient entendus et compris. D'ailleurs, à l'issue de la deuxième rencontre, de Gaulle acceptera de serrer la main de Giraud devant les caméras en présence de Roosevelt et de Churchill. En fait, le Président et le Général s'étaient profondément mépris : de Gaulle n'avait jamais eu l'intention de partager la première place avec Giraud et Roosevelt n'avait rien compris à de Gaulle. A son retour, il déclara à sa femme : « Le général de Gaulle est un soldat, patriote certainement, dévoué à son pays, mais en revanche, c'est un politique et un sectaire, et il y a chez lui, je crois, tous les attributs d'un dictateur ». Pourtant, dès les premières semaines qui suivirent la conférence de Casablanca, il semble que le président américain et le chef de la France libre aient voulu capitaliser les gestes de bonne volonté du dernier jour. Le 1er février, de Gaulle faisait parvenir à Roosevelt ses félicitations pour son 61e anniversaire et celui-ci lui faisait répondre qu'il était heureux de l'avoir rencontré en terre française. Malheureusement, l'affaire, en mars, des marins du Riche lieu qui rallièrent en masse la France Libre à New York en quittant les forces de Giraud, au grand dam des Américains, et l'incident entre Eisenhower et de Gaulle qui crut, à tort, que le général américain lui avait inter dit l'accès à l'AFN, envenimèrent à nouveau les relations. Aussi, en mai, voyant que les affaires ne s'arrangeaient toujours pas, Roosevelt tentera une deuxième fois de remanier le CNF en écartant de Gaulle qui, comme il le suggérera sarcastiquement à Churchill, pourrait être envoyé à Madagascar comme gouverneur (15). Le Premier ministre cédera et demandera à son cabinet d'étudier la possibilité d'éliminer le chef de la France Libre de la scène politique : il ne sera pas suivi par ses ministres.

               

De Gaulle atterrit à Alger le 30 mai et le 3 juin était instauré le Comité français de la Libération nationale (CFLN). Ce mois de juin 1943 peut être marqué d'une pierre noire dans les relations franco-américaines. Ulcéré d'apprendre que de Gaulle avait demandé la destitution du gouverneur de l'Afrique occidentale française Pierre Boisson qui, pourtant, avait fait tirer sur les troupes anglo-françaises lors de l'affaire de Dakar, Roosevelt menaça d'envoyer plusieurs régiments sur place et le fit dire à de Gaulle et à Giraud par son représentant à Alger Robert Murphy (16). Lorsqu'il apprit que le CFLN s'apprêtait à subordonner le militaire au politique, c'est-à-dire Giraud à de Gaulle, le président américain envoya deux messages d'une rare violence à Eisenhower et à Churchill, indiquant qu'il ne tolérait pas qu'un organisme quelconque qui n'est pas soumis aux directives du commandement suprême allié ait la haute main sur l'armée française. A Churchill, il écrira qu'il « en avait marre de De Gaulle » qui n'aimait ni les Britanniques ni les Américains, et qu'il fallait rompre avec lui (17). A partir de ce moment-là l'antiaméricanisme de De Gaulle devenait une donnée intangible à Washington. John McCloy, du département de la Guerre, le dit au colonel de Chevigné, attaché militaire de la France libre aux États-Unis, le 6 juillet : concernant les griefs de son gouvernement contre de Gaulle, « il y a d'abord son antiaméricanisme » (18). Cette appréciation sur le Général ne sera pas réexaminée. Le CFLN ne sera pas admis à participer aux négociations d'armistice avec l'Italie, qui aboutiront le 3 septembre, et son projet d'administration des territoires français libérés au moment du débarquement des troupes alliées en métropole, transmis le 7 du même mois, ne recevra pas de réponse de Washington. Il est vrai que de leur côté les Américains avaient leur propre plan baptisé AMGOT (Allied Military Government oj Occupied Territory) que Roosevelt envisageait d'appliquer en France depuis le printemps 1943 où il en avait fait part à Churchill : « [...] j'ai tendance à penser que lorsque nous entrerons dans la France elle-même nous devrons la considérer comme une occupation militaire dirigée par les généraux britanniques et américains » (19). En fait, le plan ne sera jamais mis en oeuvre du fait de la vigilance de De Gaulle qui installera aux postes-clés les hommes nommés par le gouvernement provisoire, au fur et à mesure de l'avancée des Alliés. De son côté, Eisenhower ne tenait pas du tout à appliquer l'AMGOT, estimant que ses troupes avaient mieux à faire qu'à administrer la France.

 

(14) Message de De Gaulle à Roosevelt 26/11/1942, AMAE, dossier Londres-Alger, vol.1463 sur microfilm.
(15) Kimball :message de Roosevelt à Churchill, 8/5/1943, R-275/1, vol.II, p. 209-211
(16) En décembre 1942,  Boisson avait rejoint Giraud et ouvert la base navale de Dakar aux Alliés.
(17) Kimball : message de Roosevelt à Churchill, 17/6/1943, R-288, vol.II,  p.255-256. Le président demanda alors à Eisenhower de recevoir les deux généraux français et de les menacer d’interrompre les livraisons d’armes à l’armée française.
(18) Entretien entre John McCloy et le colonel de Chevigné , 6/7/1943, AMAE, dossier Londres-Alger, vol. n°1215 sur microfilm
(19) Kimball :message de Roosevelt à Churchill, 8/5/1943

 

Quelque temps avant le débarquement de Normandie, Roosevelt se laissa convaincre par Churchill de rencontrer de Gaulle pour examiner les problèmes en suspens, dont la reconnaissance du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), formé le 3 juin, que le Général présidait. Le problème était que le Président refusait d'inviter de Gaulle officiellement et que celui-ci ne voulait pas solliciter une invitation. Finalement, tout fut réglé sans qu'on sût qui avait fait quoi, mais ceci en dit long sur les relations entre les deux hommes. Leurs discussions, lors du séjour du Général à Washington, ne dissiperont pas la méfiance que les deux chefs avaient maintenant l'un pour l'autre et le seul résultat tangible qu'obtiendra de Gaulle sera la reconnaissance de facto du GPRF par Roosevelt, sous la pression de Morgenthau, le secrétaire au Trésor, qui voulait en finir avec le problème posé par la monnaie des troupes alliées en France. Le gouvernement provisoire ne sera reconnu de jure que le 23 octobre 1944 alors qu'il était évident depuis longtemps que de Gaulle et le GPRF étaient acceptés majoritairement par les Français.


Oubliant ses griefs et désireux de donner une impulsion au renouveau politique et diplomatique de la France, après la reconnaissance officielle de son gouvernement, de Gaulle invita le Premier ministre et son secrétaire au Foreign Office Anthony Eden ainsi que le président Roosevelt et son secrétaire d'Etat Cordell Hull, à venir en France pour le 11 novembre. Les Britanniques acceptèrent mais les Américains ne répondirent pas. Pour Roosevelt, de Gaulle, cet être « possédé d'un antiaméricanisme virulent et assoiffé de pouvoir » qu'il avait ainsi décrit à son représentant auprès du CFLN Edwin Wilson, le 5 janvier 1944, restait infréquentable, et c'est donc tout naturellement qu'il s'opposera à sa présence à la conférence de Yalta en février 1945. Il le notifiera formellement à Churchill et à Staline dès le 18 novembre dans un message identique . On sait, toutefois, que la France obtint à Yalta tout ce qu'elle pouvait espérer grâce à l'action conjuguée de Churchill et d'Eden mais l'affront restait. Jugeant que c'en était trop, de Gaulle refusera l'invitation de Roosevelt de le rencontrer à Alger sur son navire lors de son voyage de retour vers les États-Unis. Cette décision fut critiquée en France dans certains milieux, et au Quai d'Orsay par Georges Bidault, le commissaire aux Affaires étrangères, qui avaient vu dans cette rencontre une occasion pour les deux hommes de se réconcilier. Il n'y en eut pas d'autre car le président américain mourut moins de deux mois plus tard.

On est en droit, effectivement, de se de mander si, dans l'intérêt des rapports franco-américains, de Gaulle n'aurait pas dû saisir cette opportunité, mais on ne peut en aucun cas mettre sa décision au compte de l'antiaméricanisme. Le Général n'avait certes pas oublié l'affront fait par le président américain à l'invitation de la France pour le 11 novembre et la rebuffade de Yalta mais il n'y avait là aucun désir d'offenser les États-Unis. De Gaulle saura, d'ailleurs, faire taire ses ressentiments et, dès l'annonce du décès de Franklin Roosevelt, enverra un message au nouveau président Harry Truman, indiquant que « Roosevelt [avait été] de son premier à son dernier jour l'ami de la France [et que] la France l'admirait et l'aimait » . Bien plus tard, en 1970, le Général confiera au journaliste américain Cyrus L. Sulzberger qu'il devait avouer une certaine admiration pour Franklin Roosevelt malgré les différends qu'ils avaient eus : « Il avait vraiment la manière ». De Gaulle pensait, comme il l'écrivit dans ses Mémoires, qu'une fois trouvée l'occasion de s'exprimer ils auraient pu s'entendre et il conservera toujours la photographie dédicacée du Président à La Boisserie.

On est donc surpris d'entendre parfois - ou de lire - que le chef de la France libre était anti-américain alors qu'il reconnaissait le courage de ce peuple, son ardeur au travail et son aptitude à produire, « qui lui donnait une écrasante supériorité sur ses alliés » et qui en feraient « le pays le plus riche et le mieux équipé après la fin de la guerre », comme il le déclara à Raoul Aglion, son délégué à New York, lors de son séjour dans cette ville en juillet 1944 . En fait, il était blessé par le traitement que lui faisait subir Washington et le dit à Murphy à Alger le 1er juin 1943 : « Pourquoi ne me comprenez-vous pas ? Pourquoi me faites-vous toujours obstacle ? » . Le Général soulignait là l'incompréhension qui régnait sur les relations entre les Français libres et certains Américains qui prenaient souvent pour de l'antiaméricanisme ce qui n'était qu'une défense des intérêts nationaux. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le général de Gaulle défendait tout simplement les intérêts de la France, comme Winston Churchill ceux de la Grande-Bretagne et Franklin Roosevelt ceux de son pays.